CHAPITRE VI. De quelques interprètes anciens de Platon et d' Aristote
Nous avons dit en quels termes Aristote et Platon se sont exprimés sur la nature des genres, des espèces. Mais la connaissance de la langue grecque pénétra fort tard dans nos écoles du moyen âge et n'y fut jamais très-répandue ; Aristote et Platon vinrent entre les mains de nos plus savants docteurs traduits ou commentés par des interprètes d'une sincérité douteuse. Il importe de rechercher d'abord quels écrits de Platon, d'Aristote, furent successivement introduits dans nos écoles; il faudra montrer ensuite comment ces illustres maîtres avaient été compris par ceux de leurs disciples prochains ou lointains, trompeurs ou fidèles, dont nos docteurs reçurent en même temps les abrégés ou les gloses. On ne saurait, en effet, apprécier à leur juste valeur les différents systèmes qui furent tour à tour professés dans les chaires du moyen âge sans tenir grand compte de la tradition qui les a recommandés. En ce temps où toute liberté s'appelle révolte, on n'est pas novateur, ou, quand on l'est, on s'en défend, et, quelque opinion que l'on soutienne, on prétend avoir l'autorité pour soi. Sur tel ou tel point de la controverse, qu'ont dit les anciens maîtres ou leurs anciens disciples? Cette question est toujours la première que les interlocuteurs s'adressent réciproquement.
On doit, nous l'avons dit, partager en deux grandes périodes l'histoire de la philosophie scolastique. Dans la seconde, Alexandre de Halès, Albert le Grand, saint Thomas et toute la suite de leurs élèves, posséderont la plupart des traités d'Aristote traduits en latin, soit sur la version arabe, soit sur le grec, et les abondantes scholies d'Averrhoès , d'Avicenne , d'Al-Gazel , qui leur feront connaître toute la doctrine d'Aristote contradictoirement exposée, et de plus celle de Platon et celle des Alexandrins confusément transmises. Quand nous arriverons à cette période, nous ne manquerons pas de proclamer les grands services qu'ont rendus à notre ignorance les doctes régents de Bagdad et de Damas : il nous suffira d'exposer dans le chapitre qu'on va lire quels livres de Platon, d'Aristote, et de leurs anciens interprètes, grecs ou latins, furent lus et commentés dans nos écoles jusqu'à la fin du xne siècle.
Parlons d'abord de Platon. S'il fallait s'en rapporter au témoignage de Yalère André, on aurait autrefois possédé, dans plusieurs bibliothèques de la Hollande et de la Frise, un commentaire de Mannon, qui fut un des maîtres de l'école du Palais (1), sur les Loix et la République de Platon. « On peut néanmoins douter de ce fait, » suivant les scrupuleux auteurs de Y Histoire littéraire de la France (Y. 11 nous est donc permis de tenir pour très-suspecte l'as- >ertion de Yalère André. Si , d'ailleurs , Mannon avait commenté les Loix et la République, ces traités auraient été connus de Jean Scot Erigène, son contemporain,
1) Ce Mannon eut la dignité de prévôt de Condat. Nous, le voyons, en 870, venir réclamer de saint Adon, archevêque de Vienne, une église dont un prêtre viennois s'était attribué la possession. (Mabillon, Acta, t. VI, p. 264.) (2) Tome V, p. 958.
son collègue, son ami, sectateur déclaré de F école platonicienne, et, si Jean Scot les avait connus, il n'aurait pas assurément manqué d'en citer quelques passages dans son traité De la Division des natures. Nous trouvons, dans ce traité, six renvois aux œuvres de Platon (1) : tous ces renvois sont exacts, précis; Jean Scot n'allègue jamais l'autorité de Platon sans indiquer où se trouve, dans les œuvres de ce philosophe, la phrase qu'il juge à propos de reproduire, et c'est toujours le Timèe qu'il cite. Il n'y a pas dans les divers écrits de Jean Scot, nous pouvons l'affirmer, un seul emprunt fait à Platon qui ne soit une phrase du Timèe, ou bien une allusion à quelques endroits de ce dialogue. Voilà donc un fait avéré : dès le ixe siècle, les régents de la grande école, de l'école impériale, avaient le Timèe. Jean Scot savait le grec ; doit-qn supposer qu'il possédait le texte grec de ce dialogue ? Il faut plutôt croire qu'il le connaissait par la version latine de Ghalcidius. Quoi qu'il en soit, le Timèe, souvent cité par Jean Scot dès le ixe siècle, a été, dans le xne, l'objet d'un commentaire suivi que nous attribuerons à Guillaume de Gonches. Nous devons à M. Cousin la découverte d'une traduction manuscrite du Phéclon, qui parait être du xme siècle (2); cependant rien n'autorise à penser que, dès l'ouverture des écoles, quelques docteurs aient connu ce dialogue. Ils n'ignoraient pas sans doute que Platon avait laissé d'autres écrits non moins fameux que le Timèe, non moins dignes de son divin génie : Gicéron, Macrobe, Apulée, saint Augustin, leur en indiquaient plusieurs ; mais ces écrits
(1) De Divisione-naturœ, lib. I, cap. xxxni; lib. II, cap. xxix; lib. III, cap. xxvn, xxix, xl; lib. IV, cap. vi.
(2) Fragments, t. III (Phil. scolast.), p. 466. — Bibliothèque nationale, fonds de la Sorbonne, n° 1771 (olim 1447).
n'avaient pas été traduits en latin, et Ton n'en signalait aucun texte grec dans les bibliothèques de l'Occident. Durant toute la première période de l'enseignement scolastique, Platon fut représenté par cet unique ouvrage, le Timée, traité de physique spéculative, plein d'attrayantes chimères, d'une lecture très-dangereuse pour des ignorants.
Qu'avait-on d'Aristote? Un poëme fort ancien, inséré dans les œuvres d'Alcuin, contient de très-curieux renseignements sur les richesses littéraires de l'école d'York. Or, au nombre des manuscrits désignés comme appartenant à la bibliothèque de cette école, nous voyons
Quse Victorinus scripsere, Boethius atque Historici veteres, Pompeius, Plinius, ipse Acer Aristoteles... (1).
Ouoi donc ? Outre la glose de Marins Victorinus sur Y Introduction de Porphyre, outre le commentaire de Boëce sur le même ouvrage, sur les Catégories et Y Interprétation, l'école florissante de la ville d'York offraitelle encore à ses maîtres, à ses élèves, un recueil complet des nombreux traités d'Aristote? On peut ainsi comprendre les vers que nous venons de reproduire ; mais il faut leur donner un autre sens : nous entendons, en effet, prouver que pas un contemporain d'Alcuin n'a connu d'autres ouvrages d'Aristote que certaines parties de YOrganon, traduites ou abrégées par Boëce. Quand donc le poëte distingue les écrits d'Aristote et ceux de Boëce, il veut dire sans doute qu'outre les écrits d'Aristote, abrégés ou traduits par le docte consul, l'école d'York possédait encore quelques-uns de ses ouvrages originaux, comme le traité De la Consolation, et d'autres
(1) Alcuini Opéra, t. II ; Carmen de Pontificibus Ebor. eccles.
traités d'un égal renom qui lui sont faussement attribués. Si même, comme on le suppose, ces vers sont d'Alcuin, il est bien possible qu'en parlant des ouvrages d'Aristote conservés à la bibliothèque d'York il ait voulu simplement désigner un abrégé des Catégories, Catégorise decem, qu'il croyait une traduction littérale faite par saint Augustin. Enfin nous lisons dans la vie d'Alcuin que, par les ordres de Gharlemagne , il envoya plusieurs de ses disciples en Angleterre , et notamment dans la ville d'York, chercher ou copier les manuscrits qui manquaient à l'école du Palais, qui excipiant inde necessaria quœque, et revehant in Franciam flores Britannim (1). Auraient-ils donc oublié de comprendre les œuvres d'Aristote dans le nombre des livres nécessaires à l'enseignement de la jeunesse des Gaules, s'ils les avaient trouvées à l'école d'York ?
Ni dans cette école, ni dans aucune école d'Occident, on ne possédait au ixe siècle un texte complet d'Aristote, soit grec, soit latin. Yoici même sur ce point notre déclaration très-ferme et très-précise : de tous les écrits justement attribués à cet illustre maître les régents de nos premières écoles, au ixe siècle, n'ont connu qu'une partie : cette partie de VOrganon, traduite par Boëce, qui a pour titre De l'Interprétation.
Il est facile de prouver qu'ils l'ont connue. On peut, en effet, désigner encore aujourd'hui, sur les rayons de nos bibliothèques, plusieurs exemplaires de cet ouvrage qui portent la marque de leur ancienneté. D'ailleurs, avant l'année 856, date de sa mort, l'archevêque de Mayence, Raban, avait fait sur cet ouvrage une glose continue, que nous avons heureusement conservée (2).
i/ De vita Alcuini comment. Operibus prœfixa, in edit. anni 1777. (2) Biblioth. nationale, Mss. de Saint-Germain, n° 1310.
Personne, d'ailleurs, ne conteste cela. Ce que nous avons plutôt à prouver, c'est que Raban et ses contemporains n'eurent entre les mains aucun autre ouvrage d'Aristote.
Il ne faut pas s'arrêter à ce que Yalère André nous dit encore des versions de Y Ethique à Nicomaque et du livre Du ciel et du monde, attribuées à Mannon (1). Ce bibliographe a commis évidemment une erreur, en portant au compte de Mannon des traductions beaucoup plus récentes. Tennemann se trompe pareillement, lorsqu'il dit que le texte grec de YOrganon fut envoyé de Constantinople à Charlemagne (2). Nous ne savons pas même où Tennemann a trouvé cette anecdote fabuleuse, à moins toutefois que sa mémoire, chargée de tant de faits, nait confondu Charlemagne avec Louis le Débonnaire, et YOrganon avec le traité Des noms divins du faux Denys l'Aréopagite. Mais est-il aussi certain qu'on n'avait pas, dès le ixe siècle, outre un texte latin de Y Interprétation, un texte latin des Catégories? C'est ce qu'il faut rechercher. M. Barthélémy Saint-Hilaire suppose qu'Alcuin avait traduit les Catégories, et qu'il avait dédié sa traduction à Charlemagne , avec une pièce de dix vers latins dans laquelle il l'attribuait à saint Augustin [3). Ces dix vers ont été lus, en effet, par les éditeurs d'Alcuin et de saint Augustin, dans un manuscrit de Saint - Germain (4) dont nous aurons occasion de parler plus d'une fois, et ils précèdent une analyse des Catégories dont le titre est ainsi conçu : Catégorie Arisiotelis ab Augustino de grœco in latinum mutatœ. Mais ce litre contient plus d'une erreur. Le
(1) But. litlèr. de ta France, t. V, p. 658.
2 Manuel de l'histoire de la phil., t. I, p. 355.
3] De la logique d'Aristote, t. II, p. 176.
(4; Biblioth. nat xMss. de Saint-Germain, n° 1108.
traité des Dix catégories, attribué faussement à saint Augustin, est un abrégé et non pas une version, et c'est à cet abrégé que les vers d'Alcuin servent d'introduction dans le manuscrit du xe siècle que nous avons sous les yeux. Or, ces mots du titre de grœco in latinum mutatf, et ces vers qui viennent à la suite,
Hune Augustino placuit Ir ans ferre magistro De veterum gazis Grsecorum clave latina,
nous enseignent qu'Alcuin ne connaissait ni le texte grec des Catégories, ni même la version de Boëce, puisqu'il pouvait prendre pour une traduction un abrégé trèssommaire. L'assertion de M. Barthélémy Saint-Hilaire n'est donc pas exacte. Elle l'est d'autant moins que l'erreur d'Alcuin au sujet des Catégories nous paraît avoir été celle de tous les docteurs de son temps. Un manuscrit du xe siècle, qui se trouve à la Bibliothèque nationale, sous le n° 6288, contient Ylsagoge de Porphyre, le commentaire de Boëce sur Y Interprétation, ses traités personnels sur le syllogisme hypothétique, la division, les topiques, etc., etc. ; mais les Catégories ne sont encore représentées dans ce recueil que par l'abrégé de saint Augustin, donné pour une version littérale : Aristotelis Catégorise ab Augustino translata. Enfin il existe à la Bibliothèque nationale, dans l'ancien fonds du Roi, onze copies de la traduction des Catégories par Boëce, et la plus ancienne de ces copies se lit dans un volume du xne siècle (1). Quand donc nous trouvons, en d'autres volumes assez nombreux du ixe siècle, Ylsagoge de Porphyre, Y Interprétation d'Aristote et la plupart des trai-
;1) Biblioth. nation., n» 6398.
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tés de logique composés par Boëce, nous n'hésitons pas à dire que ces recueils, où manquent les Catégories, nous offrent toutes les parties de VOrganon traduites, commentées, abrégées par Boëce, que possédèrent les contemporains d'Alçuin et de Raban.
C'est vers la fin du xe siècle que la version authentique des Catégories, par Boëce, reparut et remplaça dans les écoles la fausse version attribuée à saint Augustin. Le texte de la version de Boëce n'était pas même alors très-commun. Ainsi le grammairien Gunzo ne la possédait pas. Lorsqu'il visita le monastère de Saint- Gall, vers l'année 957, il fit voir aux religieux de cette maison, qu'il étonna par sa richesse, près de cent volumes, au nombre desquels étaient le Timée de Platon, V Interprétation d'Aristote et les Topiques de Gicéron, qu'il croyait traduits du grec (1)'; mais les Catégories lui manquaient et il n'en soupçonnait pas l'existence. Cependant elles étaient vers le même temps en d'autres mains. Gela nous est attesté par un chroniqueur digne de toute confiance. Vers l'année 985, dans l'école de Reims, nouvellement restaurée , Gerbert commentait Y Introduction, les Catégories et Y Interprétation d'après le texte latin de Boëce. Voici dans quels termes s'exprime à ce sujet l'historien Richer, qui suivit les cours de Gerbert et nous en a retracé l'ordonnance : Dialectica/m ordine librorwm percurrens, diiueidis sententiarum verbis enodavit. In primis enim Porphyrii Isagogas, id est Introduetiones, secundum Vietorini rhetoris translatio-
(l) Epislola Gunzonis, dans Martène, Amplîss. cotlect., t. I, p. 304. Cette erreur, assez commune au moyen âge, avait été répandue par Cassiodore. On lit, en effet, dans le dernier chapitre de sa Dialectique : « Topica Aristotelis uno libre Cicero transtulit in latinum, cujus com-
m ;nta prospecter atqueamator Latinorum patriciusBoethius octo libris « exposuit. »
nem; inde etlam easdem secundum Manlium (i) expianavit. Categoriarum, ici est Prsedicamentorum , , Ubrum Aristotelis consequenter enucleans, Péri Ermeneias vero, id est De Interpretatione, Ubrum cujus laboris sit aptissime monstravit. Inde etiam Topica, id est Argumentorum sedes, a Tullio de grœco in latinum translata et a Manlio consulc sex commentariorum libris dilucidata, suis auditoribus intimavit (2). Cette texte est formel. Une phrase crAbélard, déjà citée par M. Cousin, va nous apprendre maintenant que, vers le milieu du xne siècle, les plus curieux, les plus savants docteurs n'avaient à leur usage que ces deux traités d'Aristote, les Catégories et Y Interprétation : Aristotelis duos tantum, dit Abélard, Prœdica))ientoruin seilicet et Péri Ermeneias, libros usus adhuc Latinorum cognovit (3). Ainsi le trésor de l'érudition, en ce qui regarde la logique, ne s'est pas accru durant près de deux siècles. Toutes les traductions de Boëce, que lisait et commentait Gerbert à l'école de Reims, Abélard les lit et les commente dans le même ordre en sa chaire de Paris; mais il n'en possède pas d'autres, le dit et le regrette. Quand donc Jean de Salisbury , dans son Metalogicus , et Guillaume de Conches, dans scmDragmaticon, citent d'autres ouvrages d'Aristote, comme, par exemple, la Métaphysique, ils les citent d'après un ancien, n'en possédant ni le texte, ni quelque version. Abélard cite de même la Physique, la Métaphysique, mais il ajoute : Qux quidem opéra nullus adhuc translator latinx lingux aptavit (4).
Le Tintée, les Catégories et Y Interprétation, voilà tous
(1; Anicius Manlius Torquatus Severinus Boelhius. (2) Richer, ffist , lib. III, cap. xlvl 3) M. Cousin, Inlrod. aux ouvr. inèd, cl' Abélard, p. 53. (4) Abélard, Ouvr. inèd., p. 220.
les restes de l'ancienne philosophie grecque qu'on avait pu retrouver encore, vers le milieu du xne siècle, dans les bibliothèques saccagées d'abord par les barbares, plus tard par des moines incultes ou haineux; voilà tout ce que nos docteurs scolastiques avaient de Platon et d'Aristote, à F époque où quelques lettrés juifs leur apportèrent d'Espagne, traduites de l'arabe en latin, les œuvres à peu près complètes d'Aristote, avec les commentaires d'Avicenne et d'Averrhoès. Recherchons maintenant ce qui leur avait été transmis des traditions de l'une et de l'autre école par les interprètes grecs ou latins.
Nous parlerons d'abord d'Apulée de Madaure, dont les premiers scolastiques ont connu le traité qui porte le titre de IIspl 'Ep^veiaç, sive De syliogismo categorico. Une copie de ce traité se trouve dans un manuscrit du ixe ou du xe siècle dont nous avons déjà parlé (1). On en désigne d'autres de même date dans la bibliothèque de Chartres et dans un ancien catalogue de la bibliothèque de Saint-Amand (2). Le xe siècle possédait encore cet autre fragment d'Apulée qui a pour objet, ou plutôt pour titre : De la philosophie naturelle. Nous le rencontrons, en effet, dans un manuscrit de ce temps à la Bibliothèque nationale (3). Tous les ouvrages philosophiques d'Apulée étant, d'ailleurs, réunis dans un manuscrit du xne siècle, qui porte le n° 6634 dans la même bibliothèque, il est certain qu'ils étaient tous à la disposition de nos premiers scolastiques. On sait qu'Apulée de Madaure fait profession d'appartenir à l'école platonicienne. C'est avec plus ou moins de succès qu'il a combattu les péripatéticiens de son temps; mais
U) Saint-Germain, n« 1108.
[ïj Biblioth. nation., nu 1850.
(3) No 6038.
nous n'apprenons pas qu'il ait joui d'une très -grande laveur au moyen âge. Dans ses traités, qui sont à la fois élémentaires et subtils, il n'a pas abordé les questions qui eurent le plus d'attrait pour les maîtres de nos écoles.
C'est, nous l'avons déjà dit, la lecture du Timëe, traduit et commenté par Chalcidius, qui remit en honneur, au moyen âge, la doctrine de l'ancienne Académie. Chalcidius doit-il être compté parmi les philosophes platoniciens qui adoptèrent le christianisme en faisant leurs réserves, et prétendirent ensuite concilier Platon et les textes sacrés avec cette liberté d'interprétation contre laquelle les pères latins protestèrent avec tant d'énergie? C'est une question que Gérard Vossius, Huet., Fabricius, l'abbé Gouget et plusieurs autres érudits ont g ■uitradictoirement résolue. Il faut lire dans Brucker l'exposé de leurs opinions diverses et les conclusions de ce scrupuleux investigateur des archives philosophiques (1). Mais que Chalcidius ait été chrétien, et qu'il ait même, comme on l'assure, exercé la charge d'archidiacre dans l'église de Garthage, assurément il n'était pas orthodoxe. Il enseignait au nom de Platon que ce monde visible est l'image d'un autre monde ; que les idées sont le fondement des phénomènes, et que les phénomènes passent tandis que les idées sont éternelles ; que la substance est ce qu'il y a de plus général, non pas seulement en puissance, mais en acte; que la recherche de l'un, de l'immuable, est le premier objet de la philosophie, et que le reste importe peu. En outre, il niait la ruine future du monde; il attribuait au soleil, à la lune, aux étoiles, une sorte de nature divine, et considérait enfin les bons et les mauvais démons comme
(i) Hist. crit. pML, t. III, p. 47*.
DE LA PHILOSOPHIE SGOLASTIQUE. Ml
les guides rivaux de la conscience humaine. Ces assertions philosophiques ou théologiques, énoncées déjà pour la plupart dans le Timèe, furent presque toutes acceptées avec enthousiasme par ceux des réalistes du moyen âge qui ne se laissèrent pas éclairer par la critique péripatéticienne. Ghalcidius passe pour avoir été leur maître, et c'est à bon droit. Quelques historiens de la philosophie, refusant d'attribuer aux idées cle Platon une essence séparée, séparée non-seulement de l'essence des choses, mais encore de l'essence de Dieu, se sont demandé comment, avant le xiii6 siècle, c'est-àdire avant l'introduction de la Métaphysique d'Aristote au sein des écoles, nos docteurs scolastiques avaient tous pu se trouver d'accord pour imputer à Platon cette hypothèse, aujourd'hui si décriée. A cette question nous pouvons répondre que la doctrine des idées séparées leur était recommandée par plusieurs passages du commentaire de Ghalcidius. Nous ne citerons que celuici : Qicod igitur faciens diximus, Deus est; quocl vero est patiens, sylva corporea; sed quia id quod facit aliquid nrl exempluin aliquod respiciens operatur, tertix quoque origlnis intellecta est nécessitas. Sunt igitur initia Deus et Sylva et Eœemplum 1 . Les mots initiuin , origo correspondent à celui de principe. Ainsi les trois principes des choses sont, au dire du platonicien Ghalcidius, Dieu, la matière et l'exemplaire, ou l'idée réalisée dans l'espace qui sépare Dieu de lnomme. Nous aurons occasion de faire plus d'un rapprochement entre les thèses de Ghalcidius et celles de l'école réaliste, et nous ne manquerons pas d'exprimer notre avis sur la part de responsabilité qu'il faut attribuer à l'interprète du Timêe
I) Chalcidii Timœus, p. i08 de l'édit. de 1617, in-i°.
dans les excès condamnables de Jean Scot Erigène, de Gerbert, de Thierry, de Bernard de Chartres, et de quelques autres docteurs. C'est, d'ailleurs, un fait reconnu.
Il faudra toujours distinguer la doctrine sincère de Platon et les traditions platoniciennes. Celles-ci furent transmises à nos premiers scolastiques par des Alexandrins réputés orthodoxes, et ils reçurent d'eux sans aucune défiance ce perfide présent. Ainsi la plupart des fantaisies enthousiastes de Proclus leur furent présentées sous le nom vénéré de saint Denys FAréopagite. Nous devons dire quelques mots des écrits qui portent ce nom. Il n'y a pas lieu de rechercher les anciens manuscrits où ils se trouvent ; il nous suffit de savoir que Michel le Bègue, empereur d'Orient, en fit parvenir le texte grec à Louis le Débonnaire, et qu'ils furent aussitôt traduits en latin, sur ce texte, par Jean Scot Erigène. Quel en est le véritable auteur? C'est ce qu'on ignore. Bellarmin, Halloix, et même quelques nouveaux critiques, ont prétendu que ces livres avaient été légitimement attribués à saint Denys FAréopagite, le contemporain de saint Paul; la thèse opposée a été soutenue avec plus de succès par Fabricius, Oudin, Ellies Du Pin, Rivet et M. Baumgarten-Curtius. C'est au commencement du vie siècle que, pour la première fois, l'Eglise entendit parler des ouvrages laissés, disait-on, par saint Denys FAréopagite, et dès ce temps Hypathius en contesta prudemment l'authenticité '[). En effet, on ne peut hésiter un seul intant à reconnaître que les célèbres traités Des noms divins et De la hiérarchie céleste ont été composés sous l'inspiration de la gnose alexandrine. On y retrouve non-seulement les opinions de Proclus,
(1) Des livres du pseudo- Denys, par M. Léon Montet, 1848, p. 1,2, 16.
mais encore sa méthode et sa langue. Or, qu'enseignaient-ils à nos premiers docteurs au sujet des idées? Saint Thomas nous l'apprend : ils leur enseignaient que. suivant Platon, les idées, les formes sont, par elles-mêmes, hors des choses, et, en quelque façon, hors de l'intelligence divine, des substances créatrices : Platonici posuerunt... per se vitam, per se sapientiam esse quasclam substantiels créatrices, ut Dionysius dicit, secundo capite de Divinis nominibus (1). Le faux Denys avait-il mal compris la pensée de Platon? Avait-il même ajouté quelque chose de son propre fonds au commentaire platonicien de Proclus? Nous avons déclaré notre sentiment à cet égard; disons simplement ici, sur le témoignage précieux de saint Thomas, que l'auteur des Noms divins recommandait, au nom de Platon, la thèse la plus malsonnante de toute l'idéologie réaliste : c'est le fait qu'il nous importe d'établir.
Parlons maintenant des interprètes d'Aristote. Porphyre remit sous les yeux des premiers scolastiques plusieurs questions diversement résolues par les anciens philosophes, et les avertit, en outre, que ces questions avaient été considérées comme étant d'une grande importance. Il ne parait pas que nos docteurs aient eu d'autres écrits de Porphyre que cette Introduction deux fois commentée par Boëce, qui fut considérée, dès l'ouverture des écoles, comme le manuel de tous les dialecticiens. S'ils avaient su que le plus fameux, le plus audacieux des enthousiastes alexandrins, avait eu pour disciple, pour complice, l'au teur de ce petit livre accepté comme la préface des Caté gories; s'ils avaient connu la doctrine desEnnëades et de la glose sur le Parmènide, et si quelque érudit était venu
'1) Summa Iheoloyice, pars I, rjusesl. 84, art. 5.
leur apprendre que Porphyre avait été, dans son temps, un des maîtres de cette école trop célèbre, où Ton s'était beaucoup plus occupé du monde intelligible que du monde sensible, plus de l'être en soi que de l'être phénoménal, ils auraient assurément été jetés en d'étranges perplexités. En effet, que l'on donne pour commentaire au traité des Cinq voix les fragments de Porphyre qui nous ont été conservés par Stobée, et les problèmes énoncés dans l'épitre à Chrysaore semblent déjà résolus, non pas au sensd'Aristote, mais au sens de Platon. Qu'après avoir lu ces fragments, un de nos scolastiques interroge le cinquième livre des Ennéades, il y rencontre une réponse plus claire encore, ou, du moins, plus précise, aux trois fameuses questions. Mais cette réponse, recueillie par le disciple de Plotin, par Porphyre, contredit ouvertement Aristote. Or où se trouvent, dans les nombreux écrits d'Aristote, les assertions contre lesquelles Plotin se montre si jaloux de protester au nom de la gnose alexandrine ? Elles se trouvent, les unes dans la Métaphysique , les autres dans ce traité des Catégories auquel Porphyre a joint un préambule sèchement péripatéticien. Evidemment, la connaissance de ces faits eut troublé l'esprit de nos docteurs ; mais, heureusement, ils n'ont vu, ils n'ont pu voir dans l'auteur de Ylsagoge qu'un auditeur soumis de l'école péripatéticienne, et cette opinion les a préservés de fâcheux écarts. Nous aurons à compter parmi les philosophes du moyen âge trop de téméraires contempteurs de la droite raison. S'ils avaient eu les Alexandrins pour premiers maîtres, combien d entre eux seraient restés en deçà de l'abîme ? Aucun peut-être.
Nous devons expliquer en quelques mots ce que dans le xne siècle on n'aurait pu comprendre. Au premier livre de ^es Questions académiques, Cicéron fait remarquer que.
divisés sur tant de points, les sectateurs de Platon et ceux d'Aristote ont toutefois enseigné la logique suivant la même méthode : Facta est ars quedam philosophie et reruni ordo et descriptio discipline; que quidem erot primo duobus, ut dixi, nominibus una : nihil enim inter veteres Peripateticos et Main veterem Academiam differebat. Cette assimilation, qui n'est pas rigoureusement exacte, nous fait entendre comment Porphyre pouvait, sans cesser d'être du parti de Plotin, avoir en grande estime le traité des Catégories, et prendre soin de le compléter, même pour, l'usage de son école. Que signifient alors ces termes de l'épître à Chrysaore : « Je ne « rechercherai point si les genres ou les espèces exis- « tent par eux-mêmes, ou seulement dans l'intelli- « gence, etc., etc.? » Ils signifient que Porphyre connaît et n'approuve pas ce qu'Aristote enseigne ailleurs, en des termes plus dogmatiques, touchant la nature de la substance, et qu'ayant l'intention de joindre un utile prologue aux Catégories, il fait d'abord ses réserves et repousse les conséquences qu'on pourrait tirer contre lui de sa collaboration avec l'adversaire résolu de la physique et de la métaphysique platoniciennes. Ainsi, puisqu'il s'agit en logique non des choses, mais des mots, présentement il ne s'expliquera pas sur les choses , il écartera même expressément toutes les questions qui s'y rapportent : ces importantes questions veulent être résolues suivant d'autres principes que ceux des logiciens. Nous avons déjà dit que la définition de la substance, donnée parAristote dans les Catégories, est, à botre avis, la base, le fondement de tout l'édifice péripatéticien. Or, cette définition, qui doit être amplement démontrée dans cette autre section de la philosophie, qu'Aristote appelle la philosophie première, ne peut
ne pas être pour le moins énoncée au début de toute logique : il est, en effet, impossible de rechercher ce qui se dit de l'être, avant d'avoir établi ce que c'est qu'un être, qu'une substance. Aussi les interprètes les plus éclairés des Catégories ont-ils reconnu qu'il s'agit à la fois, dans ce traité, des choses, des pensées et des mots (1). Il n'est donc pas vrai que, même au point de vue particulier de la logique, les disciples de Platon et ceuxd'Aristote puissent parfaitement s'accorder. Mais l'éclectique Porphyre suppose cet accord, ou, du moins, il déclare qu'il ne veut pas aborder, en parlant du genre, de l'espèce, de la différence, du propre et de l'accident, la grave question delà nature de l'être. A cette condition il pourra, sans se compromettre avec les péripatéticiens rigides, enseigner la logique d'après la méthode d'Aristote : il s'occupera des mots et de ce qu'ils signifient ; mais il se gardera bien de rechercher ce que ces mots représentent au sein de la réalité.
Nous parlerons maintenant des deux traités attribués à saint Augustin. L'un a pour titre : Principia dialecticœ ; l'autre, Catégorise decem. Il est fort incertain que le premier de ces traités appartienne à l'évêque d'Hippone. Pierre Nanni nous propose d'attribuer au rhéteur Fortunatien cette sorte d'introduction grammaticale à l'étude de la dialectique (2) ; et, quel qu'en soit d'ailleurs le mérite (3), nous ne la réclamons pas pour saint Augustin. On prétend que ces Principia dialecticse furent en grande faveur près des dialecticiens du moyen âge. Cette asser-
(1) Voir l'extrait de l'Arménien David, publié par M. Barth. Saint- Hilaire dans les appendices de son Mémoire sur la Logique d'Aristote, t. II, p. 523.
(2) Brucker, Hist. crit. phiL, t. III, p. 169.
(3) Voir De la Logique d'Aristote, par M. Barth. Saint-Hilaire. t. II, p. 168.
tion n'est pas tout à fait exacte. L'opuscule qui porte le titre de Principia dialecticx, n'ayant pas d'autre objet que la distinction des termes simples et des termes composés, put être de quelque secours aux grammairiens : il fut inutile aux philosophes. Quand ceux-ci nous renvoient à la dialectique de saint Augustin, ils entendent parler non pas des Principes de dialectique, mais de l'autre traité, intitulé Catégorise decem. Il est depuis longtemps reconnu que cet ouvrage n'est pas de saint Augustin; mais nos docteurs ne faisaient aucune injure à cet illustre père en le croyant de sa plume. Il est écrit avec goût, avec art; on y trouve une sage méthode et une intelligence parfaite des distinctions aristotéliques. Mais, encore une fois, c'est un abrégé, ce n'est pas un commentaire; l'auteur ne répond directement à aucune des questions diverses que nos scolastiques se sont adressées ; il reproduit simplement, d'après Aristote, les définitions sur lesquelles ils ont si longtemps argumenté. L'attribution de ces opuscules à saint Augustin causa plus d'un embarras aux adhérents de l'une ou de l'autre secte, et ils se trouvèrent fort empêchés de concilier certains passages de la Cité de Dieu et des traités de la Trinité, de Y Ame, de Y Ordre, avec les sentences stoïciennes des Principes de dialectique et les assertions franchement péripatéticiennes du livre des Dix catégories. On remarque cependant que, dès la fin du xne siècle, les nominalistes cessèrent d'invoquer en leur faveur l'autorité de saint Augustin. Fut- il dès lors reconnu que saint Augustin avait eu plus d'estime pour Platon que pour Aristote et pour Zénon ? Gela est vraisemblable. Il est maintenant acquis à la critique que l'évêque d'Hippone est, de tous les pères latins, celui dont la doctrine s'accorde le mieux avec celle du
Timée, ou, si Ton préfère ce langage, s'en éloigne le moins.
Dans sa lettre à Charlemagne au sujet de F éclipse de Tannée 810 l),Dungal invoque le témoignage de Macrobe et cite un passage du Commentaire sur le songe de Seipion. Abélard a fait aussi divers emprunts à ce commentaire T. Guillaume de Gonches et Jean de Salisbury nous attestent pareillement qu'ils Font eu dans les mains, et qu'ils Font regardé comme un des plus précieux monuments de la sagesse antique. Enfin, dans un grand nombre de manuscrits du ixe et du xe siècle (3) se trouvent les Saturnales de Macrobe et le Commentaire sur le songe de Seipion. Bien que Macrobe ait eu plus d'inclination pour Platon que pour Aristote, il veut être compté parmi les philosophes vraiment éclectiques. Les vrais éclectiques ont peu d'autorité sur des esprits échauffés par la dispute. Les écrits de Macrobe contribuèrent à faire connaître les opinions des anciens, dont il avait été l'un des plus élégants interprètes, mais les controversistes de l'un ou de l'autre parti l'invitèrent rarement à témoigner en leur faveur : sa modération ne pouvait leur convenir.
Dès le ixe siècle, on lisait, on commentait dans les écoles l'étrange ouvrage de Martianus Gapella qui est plus étrangement intitulé : Des Noces de Mercure et de la Philologie. C'était même alors, on peut le dire, Fouvrage classique par excellence. Assurément il ne méritait pas cet insigne honneur. Martianus Gapella passera toujours pour un écrivain doué de quelque esprit; mais on l'a depuis long-
(1) D'Achery, Spicûegium, t. III, p. 525 de l'édit. in-fol.
(2) Le chapitre cliv du Sic et Non en contient un fragment très-étendu.
(3) Biblioth. nat., nos 6370, 6371, 6420 de l'ancien fonds. Il nous suflit de désigner ces manuscrits : nous pourrions en signaler d'autres, de la même date, dans d'autres fonds de la même bibliothèque.
temps retranché du nombre des savants et des philosophes. Gomment d'ailleurs traite-t-il la dialectique ? Après Tavoir représentée comme une furie, qui, d'une main, agite des serpents, et, de l'autre, tend un appât perfide, il la fait qualifier par Mercure dans les termes les plus injurieux. Cependant, c'est à ce monstre quïl appartient d'exposer devant les dieux de l'Olympe les Catégories, l'Interprétation et .les Analytiques d'Aristote. Qu'il s'acquitte mal de cette noble tâche, on le conçoit. Pour comprendre le crédit qu'eut au ixe, au xe siècle, cette facétie barbare de Martianus Gapella, il faut se mettre un instant à la place des fondateurs de nos écoles. Ce qui leur faisait défaut, c'était un ouvrage élémentaire sur toutes les parties de renseignement , un ouvrage dans lequel les diverses questions que s'adresse l'esprit d'examen fussent distribuées avec une certaine méthode, et dévolues aux sciences spéciales qui ont à charge de les résoudre. Martianus Gapella leur offrant cette classification, son livre fut pour eux un programme d'études. Beaucoup plus instruit que Martianus Gapella, meilleur écrivain, bien plus ingénieux, quoique visant moins à l'esprit, Jean Scot nous a laissé lui-même un commentaire sur les Noces de Mercure et de la Philologie. Remi d'Auxerre en a fait un autre. D'autres encore nous ont été conservés ou sont perdus. Tout porte à croire que ces anciens commentaires résument des cours faits de vive voix ; mais on laissa de côté, vers la fin du xe siècle, ce guide mal informé.
Quelques traités deGassiodore servirent aussi de règlement pour les études. Il ne faut pas non plus demander à ce Latin de F extrême décadence une opinion décidée sur quelque matière controversée dans les écoles grecques. Il avait le goût des lettres, il aurait voulu s'instruire.
mais il ne Fa pu ; les maîtres lui ont manqué. Lorsqu'il gouvernait Rome, il avait formé le dessein d'appeler dans cette ville quelques hommes capables d'expliquer en public les Ecritures. A Rome même on n'enseignait plus ni lettres profanes, ni lettres sacrées : plus un écolier, plus un maître (1); partout, au forum, dans les palais et dans les temples, des légions de barbares. Vainement le premier ministre de Tbéodoric aurait fait rechercher dans le reste de l'Italie ces maîtres qu'il était aussi curieux d'entendre que de faire entendre; mais ayant appris que dans un coin du monde, à Nisibe, en Syrie, il y avait encore des chaires occupées par des docteurs chrétiens, il en informa le pape Agapit, et ils résolurent l'un et l'autre de faire venir en Italie quelques-uns de ces docteurs. Cependant ce beau dessein n'eut pas de suite; Cassiodore lui-même l'abandonna, de nouvelles guerres étant survenues (2). Plus tard, il s'est exilé de la cour pour aller vivre avec des moines. Quelle est son occupation dans cette retraite ? De lire et d'instruire ses frères, plus ignorants que lui. Quand il prie, voici les premiers mots de sa prière : « Que par toi, Seigneur, ceux « qui lisent profitent de leurs lectures; pardonne tous « leurs péchés à ceux qui cherchent à connaître ta loi (3) ! » Ainsi Cassiodore écrivit son livre principal, De institutione divinarum Utterarum, pour enseigner à ses compagnons de retraite tout ce qu'il savait de grammaire, de rhétorique et de dialectique, comme de musique, d'arithmétique et d'astronomie. Cet ouvrage élémentaire,- où ne man-
(1) Le témoignage de Cassiodore est précis : « Gravissimo sum, fateor, « dolore permotus, quod Scripturis divinis magistri publici deessent. » {De Inst. divin. Scriplu?\, in proœmio.)
(2) ma.
(3} « Prsesta, Domine, legentibus profectum ; quaerentibus legem tuam « peccatorum omnium remissionem! » (Ibid., cap. xxxiii.)
quent ni les solécismes, ni les jeux d'esprit, fut très-goûté dans le ixe siècle.
Isidore de Sé ville, souvent cité par les premiers scolastiques, doit être aussi compté parmi ces abréviateurs dont nous parle Dungal dans sa lettre à Gliarlemagne (1), Nous lisons au second livre des Origines une analyse très-rapide de YOrganon. Si Ton peut trouver dans cette analyse, comme dans celle de Martianus Gapella, la définition de presque tous les mots dont les dialecticiens ont fait usage, nous y avons cherché vainement une doctrine, un système. Cependant il est difficile de reproduire la définition péripatéticienne de la substance sans offrir des gages au parti d'Aristote. Isidore de Sé ville semble, en effet, avoir eu plus de penchant vers ce parti que vers celui de Platon.
Nous n'avons plus à parler que de Boëce. Bien qu'il ait vécu près d'un demi-siècle avant Isidore de Séville, nous avons cru devoir faire quelque violence à l'ordre chronologique, pour terminer par Boëce cette nomenclature sommaire des commentateurs et des abréviateurs que connurent nos premiers scolastiques. Aucun n'eut dès l'abord autant de crédit, aucun n'eut dans la suite autant d'influence. Au ixe siècle tout le monde l'accepte encore pour un péripatéticien déclaré, et cependant les adversaires les plus violents du péripatétisme lui accordent eux-mêmes l'hommage d'un profond respect (2). Quelle devait donc être son autorité dans l'autre école?
(1) Il s'excuse de ne pouvoir traiter la question qui lui est proposée suivant l'opinion des anciens philosophes : a Quorum, dit-il, libri com- « positiores et diligentiores mihi non suppetunt. » Mais il fait observer qu'il possède divers abrégés de ces livres : « Secundum simplices tamen <« et levés coinpendiososque libelles, qui inter manus sunt... utcumque « respondebo. o [Spiciïeg. Acherii, t. III, p. 325 de l'édit. in-folio.) 2; J. Scolus Erigerai De divis. naturâe, lib. I, cap. lvi, lxiii.
1 i "2 HISTOIRE
Aristote n'en avait pas une beaucoup plus grande, ou plutôt on ne les séparait pas l'un de l'autre, et la glose de Boëce inspirait autant de confiance que le texte même des Catégories ou de Y Interprétation. Nous devons donc nous arrêter quelques instants devant ce grave personnage qui nous apparaît aux confins des deux âges, où finit le vieux monde, où commence le nouveau, et qui semble avoir été chargé de les unir l'un à l'autre par le lien de la tradition.
Ànicius Manlius Severinus Boethius, fils d'un consul, fut consul lui-même, et ses fils devinrent consuls après lui. Sa famille étant une des plus considérables de l'ancienne Rome, il regrettait le passé, maudissait le présent, espérait un chimérique avenir. Cette chimère le poussat-elle à conspirer contre le roi des Ostrogoths, déjà maître de presque toute l'Italie ? Il fut accusé de ce crime, condamné, chassé de Rome, et plus tard décapité. Si la preuve de sa conspiration n'est pas acquise, il est cons tant qu'il appela de ses vœux la fin de la domination étrangère, et qu'il fut supplicié comme trop zélé citoyen. On l'aurait oublié : quel peuple conserve la mémoire de ses martyrs? Boëce a, du moins, survécu par ses livres.
Ecrivain disert, élégant, érudit, Boëce était un des hommes vraiment distingués de son temps. Nous ne prétendons pas surfaire son mérite. Au temps où ïhéodoric opprimait l'Italie, Rome n'avait plus de grands orateurs, de grands poètes ; encore moins avait-elle de grands philosophes, n'ayant jamais eu pour la philosophie un bien vif penchant. Boëce imite, traduit ou commente les savants, les philosophes grecs. Il s'était proposé, lorsqu'il vivait à Rome, consul ou sénateur morose et mécontent, de remettre la science en honneur dans son pays par ses imitations et ses traductions. Cette entre-
prise ne fut pas sans quelque succès. En voici la preuve, qui nous est fournie par une lettre de Théodoric à Boëce, alors son ami : « Au moyen de tes traductions on lit « en Italie Pythagore le musicien et Ptolémée Pastro- « nome; on comprend dans les villes de PAusonie le « mathématicien Nicomaque et le géomètre Euclide ; « Platon le théologien et Aristote le logicien renouvel- « lent leurs controverses dans la langue qu'on parle au « Quirinal. De plus la Sicile te doit son mécanicien « Archimède latinisé, et toutes les sciences, tous les « arts que la Grèce féconde a produits par de successifs « enfantements de grands hommes, de toi seul Rome « les a reçus dans son idiome national. » Mais, il faut le répéter, après les Goths sont venus les Francs, et quand aux désastres d'une rapide invasion eut succédé le lent progrès de la barbarie, plusieurs de ces versions vantées par le roi des Goths se sont perdues, et n'ont pas encore été retrouvées. Ainsi nous n'avons plus Archimède , Pythagore , Ptolémée , Nicomaque ni Platon traduits par Boëce (1), et de tout ce que Boëce avait écrit sur la dialectique nous avons seulement conservé : un commentaire sur Y Introduction de Porphyre traduite par Victorinus ; une traduction nouvelle de la même Introduction, suivie d'un commentaire plus étendu; une traduction des Catégories, avec un commentaire en quatre livres; une traduction de Y 'Interprétation, avec un commentaire en deux livres ; un commentaire en six livres sur le même ouvrage; des traductions des premiers et des seconds Analytiques, des Topiques et des A rguments sophistiques; un commentaire sur les Topiques de Gicépon ; enfin plusieurs traités originaux sur la division, la
1) M. Louis Judicis de Mirandol, La Consolation philos.,
introd., p. 45.