H 4 HISTOIRE
définition, le syllogisme hypothétique, le syllogisme catégorique et les différences topiques.
Tous ces ouvrages étaient-ils entre les mains de nos premiers docteurs ? Il est parlé plus haut des traductions d'Aristote; il a été dit que, même au temps d'Abélard, on ne possédait encore que trois parties de YOrganon traduites par Boëce, Y Introduction, les Catégories et Y Interprétation : mais dès le ixe siècle, outre le commentaire de Boëce sur Y Interprétation, ses traités personnels sur la division, la définition, les topiques et les syllogismes étaient partout répandus. On les trouve cités dans les écrits de tous nos docteurs, et Ton a conservé les anciens manuscrits dont ils ont fait usage. Dès la fin du xe siècle, comme le rapporte l'historien Richer, ces traités suppléaient à toutes les parties de YOrganon, qui s'y trouvent abrégées. Ainsi Ton pouvait dès lors, avec le secours de Boëce, enseigner toute la logique selon la méthode d'Aristote, et même, nous allons le montrer, selon sa doctrine.
Pour apprécier l'usage que les premiers scolastiques ont fait des écrits de Boëce, il faut savoir ce que contiennent ces écrits. Boëce avait pris ses grades sous les régents de fécole éclectique, et, comme il nous l'apprend lui-même, il avait formé le projet de démontrer l'accord des opinions principales de Platon et d'Aristote (1); mais c'est un dessein qu'il n'a pas exécuté. A-t-il reculé devant la difficulté d'une telle entreprise ? Ou plutôt ce dernier représentant du nom romain, banni de sa ville par les barbares, interrompu dans sa brillante carrière par une fin si tragique, est-il mort avec le regret de n'avoir pas accompli la tâche laborieuse qu'il s'était imposée? Nous
l; M. Jourdain, Recherches, p. 159.
l'ignorons; mais le seul ouvrage de Boëce où se rencontrent quelques propositions platoniciennes est le traité célèbre De la Consolation philosophique; tous ses commentaires sur les livres d'Aristote sont, à divers degrés, péripatéticiens.
Le premier commentaire de Boëce sur Ylsagoge de Porphyre est moins complet que le second. Nous pourrions n'en pas tenir compte : quand on fait un livre sur une matière qu'on a déjà traitée, c'est que, mécontent soi-même du livre précédent, on est désireux de le supprimer. Cependant nous devons dire ici que nous nous associons au jugement porté par M. de Rémusat sur cette première glose de Ylsagoge : il ne nous semble pas qu'elle contienne des assertions opposées à celles qu'on trouve dans la seconde. Nous venons de les lire et de les relire avec une attention scrupuleuse : dans Tune ei dans l'autre, l'argumentation de Boëce a pour objet d'établir que tout ce qui se dit des choses subsiste au sein des choses et non pas hors d'elles ; que les choses sont les substances, et que toute substance est individuelle. Mais, nous le reconnaissons volontiers, les termes du premier commentaire sont obscurs, équivoques ; on peut même supposer que Boëce n'avait pas d'abord parfaitement compris toute l'importance, toute la profondeur des questions réservées par Porphyre, et qu'il a confondu ce qui veut être distingué. Il s'explique beaucoup mieux dans son second commentaire.
En effet, abordant de nouveau le problème de la nature des genres et des espèces, il ne cherche plus des formules ambiguës ; il déclare nettement, résolument, que, suivant l'opinion d'Aristote, le genre n'est pas une chose, parce qu'une chose est nécessairement une en nombre, et que le genre est commun à plusieurs. Voilà,
dans toute sa simplicité, l'argument péripatéticien. Mais ne peut-on pas dire que la condition nécessaire de toute essence n'est pas qu'elle soit une en nombre; et que, par exemple, les genres, les espèces, sont des essences, des natures communes, qui comprennent en elles-mêmes plusieurs étants semblables? Cette objection vient de l'école qui, posant l'universel avant le particulier, considère le genre comme le fondement de l'espèce et l'espèce comme le fondement de l'individu. Boëce répond à cette école, au nom d'Aristote : Si les genres existent au titre de natures communes, universelles, ce mode d'existence ne saurait être contesté à ce qui contient les genres, c'est-à-dire au genre le plus général ; d'où il suit que les genres eux-mêmes ne sont pas des étants, entia, des natures, mais qu'ils sont des parties de l'étant unique qui les comprend tous. Or, ce qui est naturellement un n'est pas divisible entre plusieurs : donc Tétant unique ne comprend pas les genres, et, s'il est, les genres ne sont pas(l).
Cependant il faut rendre compte de ce que représentent dans le discours ces mots espèces, genres, dont on fait un si fréquent usage, et qui paraissent, d'ailleurs, avoir un sens précis. Que l'on nous permette de traduire ce que Boëce dit à ce sujet. Cette argumentation devant être souvent interprétée, commentée, en des termes contradictoires, durant toute la première période de la scolastique, il nous semble utile de la reproduire littéralement. La voici : « Que si les genres, les espèces et les « autres universaux sont simplement conçus par l'intel- « ligence, comme toute conception a un objet, subjecta a res, et est conforme à cet objet ou n'y est pas con-
(1) Boethius, In Porphyrium a se translalum, p. 54 de l'édit. de 1570. — M. Cousin, ïntr. aux ouvr. inéd., p. 70 — M. de Rémusat, Abél., t. I, 1». 350.
« forme, toute conception vient d'un objet. Si la concep- « tion du genre, de l'espèce et de tout autre universel « vient d'un objet et est conforme à l'objet conçu, le « genre et l'espèce ne sont pas seulement dans l'intelli- « gence, mais ils existent dans la réalité des choses. Et « il faut de nouveau se demander quelle en est la nature ; « ce que Ton recherchait précédemment. Si cette concep- « tion vient de la réalité .du genre, et n'est pas con- « forme à cette réalité, elle est vaine, parce que, venant, « il est vrai, de la réalité, elle ne représente pourtant « pas cette réalité, car une conception qui diffère de la « réalité est fausse... Mais nous ne disons pas que toute « conception venant d'un objet, et n'étant pas néan- « moins telle que cet objet, est nécessairement fausse et « vide. Il n'y a erreur et fausseté que dans la réunion « de ce qui est séparé. En effet, si quelqu'un rassemble, « réunit intellectuellement ce que la nature ne permet « pas d'associer, cela est faux au jugement de tous : par « exemple, si l'on réunit par l'imagination un cheval et « un homme pour en faire un Centaure. Mais si l'on « opère par division ou par abstraction, la conception « n'est pas sans doute conforme à la réalité, et cepen- « dant elle n'est pas fausse. En effet, il y a beaucoup de « choses qui sont en d'autres choses, et dont on ne « peut les séparer sans les anéantir. Pour prouver cela « par un exemple bien connu, la ligne est quelque « chose dans le corps, et elle doit au corps ce qu'elle est, « c'est-à-dire son être : qu'on la sépare du corps, elle « n'est plus. Qui a jamais perçu par aucun sens la ligne « séparée du corps? Mais quand l'esprit a reçu des « sens la notion des choses unies aux corps, con fusas res « permixlasque corporibus; il les en sépare au moyen « d'une faculté qui lui est propre, au moyen de h peu-
« sée. Les sens nous font connaître en même temps « que les corps toutes ces choses incorporelles qui ont « leur être clans les corps : mais l'esprit a la faculté « d'unir ce qui est disjoint, de disjoindre ce qui est uni, « et, quand les sens lui transmettent la notion de ces « choses, il les sépare des corps au sein desquels elles « se confondent, de telle sorte qu'il voit, qu'il contem- « pie l'incorporel en lui-même, dégagé du concret. Or « les genres, les espèces et les autres universaux sont, « ou dans les choses incorporelles, ou dans les choses « qui sont les corps. Si l'esprit les rencontre dans les « choses incorporelles, il se forme sur-le-champ une « idée incorporelle du genre. S'il les voit adhérents « aux choses corporelles, il dégage, comme il a coutume « de le faire, l'incorporel du corporel, et l'envisage seul, « pur de toute alliance, comme est la forme en soi... « Personne ne dira que nous avons une idée fausse de « la ligne, parce que nous la concevons comme étant « hors du corps, bien qu'elle ne puisse subsister sans le « corps... Donc ces choses (genre, espèce, ligne) subsis- « tent dans le corporel et le sensible, sunt igitur hujus- « modi res in corporalibus et sensibilibus : mais, pour « connaître la vraie nature de ces choses, pour apprécier « ce qui leur est propre, il faut les concevoir hors du sen- « sible, intelliguntur autem prseter sensibilia, ut eorum « nattera perspici et proprletas valeat eomprehendi. Ainsi « donc, quand on conçoit les genres, les espèces, on « recueille une ressemblance de chacun des individus au « sein desquels ces espèces, ces genres subsistent; comme, « par exemple , on recueille la ressemblance humanité « de chacun des hommes . dissemblables entre eux ; et « cette ressemblance, envisagée par l'esprit, examinée « dans sa vérité, devient une espèce. Que l'on considère
« de même la ressemblance de ces espèces, laquelle ne « peut être ailleurs que dans ces espèces ou dans les « individus qui les composent, cette ressemblance pro- « duit le genre. Ces choses (genre, espèce) sont donc « réellement dans les objets particuliers; mais elles « sont connues comme universelles. Une espèce n'est « qu'une conception recueillie de la ressemblance sub- « stantielle d'une multitude d'individus dissemblables ; « un genre n'est qu'une conception recueillie de la res- « semblance des espèces. Cette ressemblance, lors- « qu'elle est dans le particulier, est sensible ; dans l'uni- « versel, elle est intelligible : de même, lorsqu'elle peut « être sentie, elle demeure dans le particulier; et, lors- « qu'elle est conçue, elle devient universelle... L'objet de a l'universalité et de la particularité est donc le même ; « mais il est universel lorsqu'il est conçu ; il est partice culier lorsqu'il est senti dans les choses au sein d este quelles il possède l'être. Gela dit, toutes les questions « sont, je pense, résolues. Les genres et les espèces « sont d'une certaine manière des choses, et d'une « autre manière des conceptions, et en ce sens ils sont « incorporels; mais, unis aux choses sensibles, ils sub- « sistent dans ces choses; et on les conçoit hors des « corps, comme subsistant par eux-mêmes, ut per semet- « ipsa subsistentia, ac non in aliis esse suiom habentia. « Suivant Platon, les genres et les espèces ne sont pas « seulement, en tant qu'universels, des conceptions; ils « sont encore des choses, des choses qui existent hors « des corps. L'opinion d'Aiïstote est qu'ils sont conçus « comme incorporels, comme universels, mais qu'ils ne « possèdent pas l'être hors du monde sensible (1). »
1, Boethkis, In Porpfuyrium a se iraiulatum, p. 54 de l edit, de 1570.
Boëce commente une Introduction aux Catégories, un opuscule péripatéticien : il doit par conséquent exposer avec plus d'étendue la doctrine d'Aristote que celle de Platon; mais entre Tune et l'autre, pour laquelle va-t-il se prononcer? Il appartient, avons-nous dit, à l'école éclectique; s'il fait grand état de l'opinion d'Aristote, il n'a, d'autre part, aucun préjugé contre celle de Platon. Quel parti va-t-il donc prendre? Aucun. Il évitera de conclure ; il dira qu'entre Aristote et Platon il lui semble dangereux, messéant, non aptum, de prendre un parti. Un rimeur du xne siècle, Godefroi de Saint- Victor, a très-ingénieusement représenté Boëce assistant à la vive querelle de Platon et d'Aristote, et demeurant silencieux quand ils ont parlé, dans l'attitude d'une hésitation respectueuse :
Assidet Boethius, stupens de hac lite, Audiens quid hic et hic asserat perite, Et quid cui faveat non discernit rite, Nec preesumit solvere litem definite.
Quoi qu'il en soit, nos docteurs ont été, comme on le voit, suffisamment éclairés par Boëce sur le fond du débat. Ainsi pourront -ils exposer à leurs auditeurs, d'après Boëce, la vraie doctrine d'Aristote, si cette doctrine leur convient mieux que celle de Platon.
En résumé Porphyre, Martianus Gapella, Cassiodore, Isidore de Séville, ont posé des questions sans les résoudre. On trouve dans la glose de Boëce un développement ingénieux , précis , lucide , des thèses énoncées ; mais Boëce lui-même déclare qu'il préfère abandonner à autrui la responsabilité d'une conclusion qui l'inquiète, qui l'effraye. Cependant la route est ouverte, elle est même déjà tracée jusqu'au point que peut atteindre la vue trouble encore de nos premiers docteurs. A s'y
engager tout les pousse, et plus que tout le reste l'impérieux instinct de connaître. Ils veulent être , ils seront philosophes. A la fin du xne siècle, Anselme du Bec, Thierry de Chartres, Guillaume de Ghampeaux, Gilbert de La Porrée, auront déjà reproduit, en développant quelques phrases du Timée, les données principales de la doctrine platonicienne, et Abélard n'aura presque plus rien à connaître de la logique d'Aristote. S'il faut faire une juste part au génie de quelques hommes dans ces rapides progrès de l'induction dialectique, ne faut-il pas aussi les attribuer pour quelque part au génie de cette nation française, à laquelle doit appartenir, au moins pour un long temps, dans le monde moderne, le glorieux empire de la pensée? Oui, nous le disons avec un juste orgueil, si la France a été le sol natal de la philosophie scolastique, c'est que l'esprit français est particulièrement doué de cette audace curieuse qui ne connaît ni les obstacles, ni les périls, qui ne voit jamais que le but et se précipite toujours pour l'atteindre. La scolastique, c'est le fervent travail des intelligences qui, trop longtemps asservies au joug d'un dogme révélé, s'efforcent de mériter et de conquérir leur émancipation, au prix même de cette douce sécurité que procurent l'ignorance et la foi; la scolastique, c'est la révolution qui se prépare, qui annonce sa venue; et la révolution, qui Tignore? c'est la France même.