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CHAPITRE VIII

Jean Seot Erigène.

Sous le règne troublé de Louis le Débonnaire, les études n'ont pas été si prospères qu'elles auraient pu l'être en des lenips plus tranquilles. Le roi les protège, autant, du moins, qu'il le peut; mais ses compagnons belliqueux, envahissant les biens des clercs et des moines, les détournent des travaux de l'esprit. Le pillage, le meurtre, l'incendie sont pour de studieux cénobites des distractions cruelles. Cependant, même sous le règne de Louis le Débonnaire, le nombre des écoles a beaucoup augmenté. Le progrès sera plus considérable encore sous Charles le Chauve. A ce prince si passionné pour les lettres , si bienveillant pour les lettrés, un contemporain a pu dire sans trop de flatterie : « Ce qui perpé- « tuera surtout la mémoire de votre nom, c'est que vous « n'avez pas seulement pour les lettres immortelles un « zèle égal à celui de votre auguste aïeul; votre incom- « parable ardeur surpasse encore la sienne. Il avait « ranimé des cendres presque éteintes, et vous avez « multiplié les foyers de la science par l'encouragement « de vos bienfaits, par les décrets de votre autorité (1). » Aussi voit-on, sous le règne de Charles le Chauve, Jean

(l) Heiricus AuLissiodorensis, Praef. ad libros de VitaS. Germant.

Scot, le plus docte de tous les maîtres envoyés par l'Irlande, enseigner à l'école du Palais les plus étonnantes nouveautés, tandis que, dans le même temps, la plupart des évêques, des abbés de la Gaule, s'emploient de» tous leurs efforts, quelle que soit la violence des tempêtes civiles, à stimuler, à propager les études; et notons-le bien, les études profanes autant que les études sacrées : il existe désormais entre les unes et les autres un lien qui ne peut plus être facilement rompu.

En l'année 855, année funeste et pleine de sinistres présages, où l'empereur Lothaire, désespérant de sauver sa vie, se fait moine pour sauver son âme, où les Normands, pénétrant par tous les grands fleuves au centre même de la Gaule, dévastent la Bretagne, la Neustrie, le Perche, l'Aquitaine et brûlent Bordeaux, un concile est rassemblé dans la ville de Valence, et ce concile, délibérant sur les affaires de l'Eglise, accuse l'ignorance de la perversion reconnue de la foi, et demande qu'on érige au plus tôt des chaires nouvelles pour l'enseignement des lettres divines et des lettres humaines, tam divine quam humcmm litteraturx.

Les mêmes vœux sont exprimés en 859, au concile de Savonnières. L'Eglise commence par remercier le roi Charles, son père et son aïeul, de tout ce qu'ils ont fait depuis un demi-siècle pour raviver et pour entretenir les nobles études ; elle les remercie et les félicite des résultats obtenus. Où régnaient d'épaisses ténèbres brille l'éclat de la plus vive lumière, magna illuminai io Ecclesiœ. Et puis l'Eglise ajoute, comme n'ayant pas égard au malheur des temps, qu'il faut continuer sans relâche l'entreprise jusqu'alors si bien conduite, qu'il faut augmenter en tous lieux le nombre des écoles, des écoles publiques, scholœ publicx, où des maîtres divers ensei-

gnent aux rnèmes élèves l'une et l'autre littérature, utriwsque eruditionis, divinse scilicet et humanae (1).

Quelques-uns de ces maîtres ont laissé des écrits dont nous parlerons. Mais il convient d'introduire d'abord sur la scène cet étranger de si grand renom, Jean Scot.

La glose de Raban sur Y Introduction de Porphyre nous apprend que, de son temps, les réalistes formaient déjà ce qu'on peut appeler une secte, un parti. Si Raban tait, suivant l'usage, les noms cle ses contradicteurs, on a lieu de croire que Jean Scot fut le principal. On ne sait pas, il est vrai, d'une manière certaine en quelle année Jean Scot quitta les rives dévastées de l'Hibernie pour venir à la cour de Charles le Chauve; nous pensons, toutefois, qu'il fit ce voyage dans le temps où ce prince commençait à régner. Quand, en effet, en l'année 851, il fut prié par Hincmar de porter secours à la foi menacée par la logique trop rigoureuse du moine Gotschalck, Jean Scot devait être un personnage considérable, jouissant d'une grande autorité, et Raban, qui prit part à la même controverse (2), ne mourut pas avant l'année 856. Il a donc pu connaître Jean Scot, ou, du moins, la doctrine tout à fait nouvelle, si différente de celle de Boëce, qu'il proposait dans ses leçons, dans ses écrits.

Nous regrettons bien qu'il ne nous soit pas permis cle nous arrêter longtemps devant cet homme extraordinaire. Tous les historiens cle la philosophie répètent, après Tennemann , que Jean Scot , dédaignant Boëce et lisant Platon, déclara s'attacher à Platon comme au plus grand des philosophes (3), et que, l'interprétant sur les

(1) De Launoy, De sckol. celebrior., cap. xn.

(2) Les monuments de cette controverse ont été recueillis en 1650 par le président Gilbert Mauguin, en deux volumes in-4°.

(3) De Divùione nature, lib. I, cap. xvi et xxxiii.

gloses alexanclrines, il admit, avec la bonne foi de l'enthousiasme , les conséquences les plus extrêmes du réalisme. Nous ne contredirons pas ici l'opinion commune des historiens; la doctrine qu'ils imputent à Jean Scot est, en effet, celle qu'il a franchement professée, et cette doctrine , personne ne la repousse plus vivement que nous. Ne le sait-on pas déjà? Cependant quel étonnement, disons même quel respect doit nous inspirer la grande figure de ce docteur, dont le vif regard, dit un vieil historien, a toujours été « tourné vers la Grèce (1); » de cet autre Proclus , à peine chrétien , qui , par ses discours naïvement profanes, causera tant d'agitation dans l'école, dans l'Eglise; qui sèmera tant de vents et recueillera tant de tempêtes, mais aura le courage de les braver; qui ne fondera pas, comme saint Thomas, uneécole longtemps prospère, longtemps fréquentée, mais qui , du moins , aura la gloire d'avoir , au ixe siècle , devancé Bruno, Yanini, Spinosa, Schelling et Hegel, les plus résolus, les plus téméraires des logiciens (2) !

(1) Matthieu de Westminster, cité par Gilbert Mauguin, Vindiciœ praedestin. et grat., t. I, p. 106.

(2) « Il est fort curieux de voir, au milieu de cette ignorance générale, « à une époque où la sphère des études était si étroite, un homme, un a seul homme, s'élancer dans la plus haute région des spéculations « abstraites ; il est curieux de voir la philosophie du moyen âge débuter « par une entreprise aussi hardie et par un ordre de conceptions aussi « singulier. Jean Scot montre par son style qu'il n'était pas étranger à « l'étude des bons modèles ; il ose penser d'après lui-même ; il ne mante que ni d'une certaine élévation dans les idées, ni d'une certaine méthode « dans la manière de les déduire. L'apparition d'un tel homme, à une « telle époque, est à tous égards un phénomène extraordinaire : on croit « rencontrer un monument de l'art debout au milieu des sables du dé- « sert, » (M. Degérando, Hist. compar. des systèmes de philosophie, t. IV, p. 353.) Parmi les ouvrages spéciaux sur Jean Scot nous citerons Johann Scotus Brtyena und die Wissenschaft seiner Zeit, par M. Staudenmaier ; Johannes Scotus Erigena, par M. Jean Huber, professeur de philosophie à l'université de Munich, et l'écrit français de M. Saint-René Taillandier qui a pour titre : Jean Scot Erigène et la Philosophie scola.stiqne.

Jean Scot sait le grec, comme il sait le latin; Tune et l'autre de ces deux langues lui sont également familières : il a lu sans doute le texte original du Timée de Platon, dont il doit exister des exemplaires clans les bibliothèques monastiques de l'Irlande. Le pape Paul Y, ayant fait présent au roi Pépin d'un manuscrit grec qui contient les œuvres fameuses du faux Denys l'Aréopagite (1). Jean Scot, en arrivant à la cour du roi Charles, s'empresse de traduire, à sa prière, ce volume plein d'obscures fictions qui doivent plus tard troubler tant d'esprits. Enfin le plus important de tous les écrits de Jean Scot qui nous aient été conservés s'offre à nous, quoique latin, avec un titre grec (2). Wlà un éruclit que M. Degérando peut assurément appeler phénoménal : dans toute la Gaule, l'Italie, la Bretagne et la Germanie, il n'y en a pas un autre qu'on puisse lui comparer. Il étonne à ce point un de ses contemporains, Anastase, bibliothécaire de l'église romaine, qu'un si grand savoir chez un barbare, venu des confins du monde, lui paraît une chose tout à fait surnaturelle, un vrai miracle du Saint-Esprit (3).

(1) La lettre d'envoi de Paul V a été publiée par Martin Bouquet, Hist. de France, t. V, p. 513.

(2) En latin, De Divisione naturœ. Publié pour la première fois à Oxford, en 1681, par Thomas Gale, in-fpl., cet ouvrage a récemment obtenu les honneurs d'une édition nouvelle. Cette édition, faite par les soins de M. Schuter, a paru dans l'année 1838, in-8°, à Munster, en Westphalie. Sur les autres écrits de Jean Scot on peut consulter le volume de M. Saint-René Taillandier, p. G6, 82. La Bibliothèque nationale ne possède pas un manuscrit complet du De Divisione naturœ; mais on en trouve des parties plus ou moins considérables dans le num. 1761 de l'ancien fonds latin et dans les num. 280, 309, 830 et 1 110 du fonds de Saint-Germain-des-Prés. Tous ces manuscrits sont du ixc siècle. Ayant eu la bonne fortune de découvrir un commentaire de Jean Scot sur Martianus Gapella dans le num. U 10 de Saint-Germain, nous en avons publié des fragments étendus dans le tome XX, deuxième partie, p. 1, des Notices et Extraits des manuscrits.

(3) Dans une lettre d' Anastase à Charles le Chauve, écrite à l'occasion

Cet érudit est. en outre, un très-libre penseur, qui professe que la vraie philosophie est la vraie religion, de même que la vraie religion est la vraie philosophie (1), et qui jamais, comme fidèle du Christ, ne donnera son assentiment à une transaction clans laquelle il devrait sacrifier quelque chose de son indépendance philosophique. Il est du pays de ce grand saint, l'aimable et fier Colomban, qui osait écrire à l'évêque de Rome : « Votre « puissance durera tant que votre raison sera droite. » Et il dit de même : «L'autorité procède delà droite raison, « nullement la raison de l'autorité. Or, toute autorité « dont les décrets ne sont pas approuvés par la raison « me paraît sans valeur, tandis que la droite raison, éta- « blie comme dans une citadelle inexpugnable derrière « le rempart de ses propres forces, n'a besoin d'être pro- « tégée par la garantie d'aucune autorité (2). » Et si l'on

de la traduction des œuvres du faux Denys, nous lisons : ce Mirandum « est quomodo vir ille barbarus, qui, in finibus mundi positus, quanto « ab hominibus conversatione tanto credi potuit alterius linguœ dictione « longinquus..., talia intellectu capere in aliamque linguam transferre « valuerit... Sed hoc operatus est ille arlifex Spiritus, qui hune ardentem « pariter et loquentem fecit. »

(1) «... Non aliam esse philosophiam , aliudve sapientiae studium «. aliamve religionem. Quid est de philosophia tractare nisi verse religio- « nis , qua summa et principal is omnium causa Deus et humiliter « colitur et rationabiliter investigatur, régulas exponere? Gonficitur inde « veram osse philosophiam veram religionem, conversimque veram reli- « gionem esse veram philosophiam. » (J. Scotus Erigem, de Div. prxdesUn., cap. r.)

(2) « Magister. Non ignoras, ut opinor, majoris dig-nitatis esse quod « prius est natura quam quod prius est tempore. — Discipulus. Hoc pene « omnibus notum est. — Magister. Rationem priorem esse natura, aucto- « ritatem vero tempore, didicimus. Quamvis enim natura simul cum tem- « pore creata sit, non tamen ab initio temporis atque natune cœpit esse « auctoritas ; ratio vero cum natura ac tempore ex rerum principio orta « est. — Discipulus. EL hoc ipsa ratio docet. Auctoritas siquidein ex vera « ralione processit, ratio vero nequaquam ex auctoritate. Omnis aulem « auctoritas qure vera ratione non approbatur infirma esse videtur ; vera « autem ratio, quum virtutibus suis rata alque immutabilismunitur, nul-

prétend rintimider par quelque menace, il ajoute : « Je « ne suis pas tellement épouvanté par l'autorité, je ne « redoute pas tellement la furie des esprits inintelli- « gents, que j'hésite à proclamer hautement les choses « que la raison démêle clairement et démontre avec « certitude T. » Est-ce là de l'orgueil? Assurément c'est de l'orgueil au jugement d'une autorité sans mandat : mais nous appelons, pour notre part , cet orgueil la fierté légitime de la raison protestant contre la tyrannie des préjugés traditionnels. Non, sans doute, nous ne condamnerons pas l'énergique parole que vient de prononcer, en présence des redoutables vengeurs de l'orthodoxie, cet homme plein de courage, dont le nom doit être inscrit le premier sur le martyrologe de la philosophie moderne. Bien loin de la condamner, nous nous empressons d'y souscrire. Qu'est-ce que la philosophie si la raison n'est pas souveraine, si « la furie des esprits « inintelligents» peut, avec le concours de l'autorité, lui défendre de déclarer ce qu elle « démêle clairement et « démontre avec certitude? »

Mais il faut dire maintenant comment Jean Scot use de cette liberté qu'à bon droit il s'attribue. On sait qu'il n'est pas du parti d'Aristote. Aristote lui parait avoir été le plus sagace des Grecs qui aient traité les questions naturelles Y î mais ^ a troP négligé les questions métaphysiques : il n'est pas théologien. Platon a seul compris, parmi les Grecs, que toute enquête sur la manière d'être des choses créées a pour but la connaissance de celui qui en est le créateur. Il est donc de l'école de Platon.

« Jius auctoritatis adstipulatione roborari indiget. » (DeDivis. nat.,\ïb. I. cap. lxxO

(1) De Divis. nal., lib. I, p. 39.

(2) Ibid., lib. I, cap. xvi.

Lui dit-on qu'elle est dangereuse? Il ne le croit pas. Le danger n'est pas de chercher Dieu dans la nature avec le flambeau de la raison; il est de s'obstinera demeurer dans les limites de la nature quand on a été conduit au point où il faut les franchir. Telle a été l'erreur d'Aristote ; mais Platon ne l'a pas commise (1). Il préfère à cause de cela le parti de Platon, et, ayant déclaré les motifs de cette préférence, il s'abandonne entièrement au guide qu'il a choisi. Cependant ce sera pour trouver bientôt ses conseils trop timides. S'élevant alors de lui-même aux plus hautes sphères de la région métaphysique, il s'y perdra. Il importe beaucoup de distinguer, dans les écrits de Jean Scot, sa méthode et sa doctrine. Cette distinction établie, nous dirons que , parmi tous nos docteurs du moyen âge, aucun ne nous paraît avoir revendiqué les droits méconnus de la raison avec une franchise égale à la sienne , mais que , d'autre part , aucun d'eux n'a compromis ces droits par des emportements, par des écarts aussi graves que les siens. C'est ce que nous devons maintenant faire comprendre.

Voici d'abord quelques mots de Jean Scot sur la procession des idées : « La connaissance des choses sensibles « est, dit-il, grandement utile à l'intelligence des choses « intelligibles; de même que par l'exercice des sens on « s'élève à l'intelligence, ainsi par la créature on s'élève « vers Dieu (2). » Ce langage sensé pourrait être désavoué par le plus grand nombre des platoniciens ; Jean Scot semble ici s'exprimer comme un sincère disciple d'Aristote. Mais qu'il n'y ait pas de méprise. Si Jean Scot tient compte des idées qui sont acquises par le moyen des sens, il n'accorde à ces notions qu'une valeur très- Ci) DeDivis. nal., lib. III, cap. xxxv. î) Ibid., lib. III, p. 139.

médiocre ; il ne place pas même une grande confiance dans les idées que l'intelligence façonne avec la participation des sens : contre ces idées, les premières et les secondes, il a le même argument, qu'il expose en ces termes : « Tout ce que le sens corporel perçoit, tout ce « que l'intelligence observe en toute chose créée, n'est « rien de plus que certain accident, en lui-même incom- « préhensible , d'une essence quelconque ; après avoir « considéré telle qualité, telle quantité, telle forme, telle « matière, telle différence, tel lieu, tel temps, on sait que « telle essence est, mais on ne sait aucunement ce qu'elle « est (1). » Ce n'est plus Aristote qui vient de parler; c'est OEnésiclème. Cependant personne n'est moins fait que notre docteur pour s'en tenir au scepticisme. Autant qu'il est permis à l'homme de connaître la vraie nature des choses, ou supérieures ou subalternes, il la connaît, suivant Jean Scot, par la raison pure ou par la vision (2). Sa psychologie ne se trouvera donc plus en désaccord avec sa théologie. Ainsi les Alexandrins eux-mêmes, les maîtres du faux Aréopagite et de Jean Scot, n'ont jamais récusé le témoignage des sens ; mais ils ont dit qu'au-dessus du monde des phénomènes il y a le monde des intelligibles, où les sens ne pénètrent pas, où ne conduisent pas les routes tracées par la raison empirique sur le misérable domaine des choses sensibles. Et qu'est-ce qu'une idée pure, selon Jean Scot? C'est, en propres termes, une théophanie, c'est-à-dire une manifestation de Dieu dans l'âme

(1) « Quidquid in omni creatura vel sensu corporeo percipitur, seu « intellectu consideratur, nihil aliud est nisi quoddam accidens incom- « prehensibile per se uniuscujusque essentiee, quee aut per qualitatem, (( aut quantitatem, aut formam, aut materiam, aut differentiam quam- « dam, aut locum, aut tempus cognoscitur non quid est, sed quia est. » (De D'wts. nul., lib. I, cap. m.)

(2) Saint-René Taillandier, Jean Scol, p. 85.

humaine , manifestation simultanément opérée par la grâce et par un effort en quelque sorte personnel de l'intelligence libre de toutes les sollicitations des sens (1). Rien n'est donc plus certain qu'une idée de cet ordre. Hésiter à la proclamer vraie, l'arrêter 'au seuil de l'âme pour la soumettre à quelque contrôle avant de l'accueillir, c'est gravement offenser Dieu lui-même. Pour conclure, la science que l'homme possède de l'être en soi reste imparfaiteet limitée; rien n'est parfait qu'en Dieu : ce qui, toutefois, parvient à l'homme de la vraie science est audessus de toute objection critique. Tel Dieu se manifeste, tel on le voit, tel on le connaît.

On ne connaît pas, Jean Scot le répète souvent, car c'est un point fondamental de sa doctrine, on ne connaît pas l'essence même de Dieu, qu'il définit une lumière inaccessible à toute intelligence humaine (2); mais, en contemplant les rayons de cette lumière, on sait qu'elle est. Or, où peut-on les contempler ailleurs que dans la nature? La nature est, selon Jean Scot, la manifestation de l'unité divine sous quatre formes, quatuor différentiels, quatuor species : la première forme est créatrice et incréée ; la seconde, créée et créatrice; la troisième, créée et qui ne crée pas; la quatrième, qui ne crée pas et n'est pas créée. L'explication de ces formules étant l'objet même du traité que Jean Scot intitule De Divisions naturœ, nous n'avons pas à faire un grand effort d'attention pour les comprendre. L'essence de Dieu n'est pas définie; c'est le mystère : comme elle n'apparaît pas à l'homme, il ne

(1) De Divis. nal., lib. I, cap. iv.

(2; « Cognoscitur Deus esse, et invenitur nonquid est, sed quia solum- « modo est, quoniam ipsaDei natura nec discitur nec intelligitur ; supe- « rat namque omnem intellectum lux inaccessibilis. » {De Divis. nat., lib. V, cap. xxvi.)

la connaît pas, il ne la définit pas. Mais en créant le monde Dieu s'est actuellement manifesté, et, devenu par cette manifestation actuelle une forme intelligible, il est défini la première forme de la nature, la forme créatrice et incréée. Ainsi la 'notion supérieure de la nature se confond avec la notion du Dieu créateur. Sous cette forme, Dieu est le principe, le milieu, la fin de l'univers créé, totius universitatis condltœ principium et médium et finis : le principe, parce que toutes choses viennent de lui; le milieu, parce que toutes les choses subsistent en lui et par lui ; la fin, parce que toutes les choses se meuvent vers lui, aspirant au repos et à la perfection (1). Aussi Jean Scot fait-il dériver ôeo'ç de ôew, courir; Dieu court dans tous les êtres (2) . De la première forme procède immédiatement la seconde, la forme créée et créatrice. C'est une hypothèse alexandrine, renouvelée par Jean Scot. Dans cette seconde catégorie de la nature subsistent le verbe, les causes secondes, les exemplaires permanents des choses périssables. La troisième forme, qui est créée et ne crée pas, est l'univers sensible. Cette

(1) a Talis naturse speciesdeDeo solo recte prsedicatur. "Avap^oç, hoc « est sine principio, intelligitur, quia principalis causa omnium quse ex « ipso etper ipsum solus est; ac per hoc et omnium quse ex se sunt finis « est ; ipsum enim omnia appetunt. Est îgitur principium, médium et « finis : principium, quia ex se omnia quse essentiam participant ; médium « autem, quia in se ipse et per seipsum subsistunt omnia ; finis vero, quia « ad ipsum moventur, quietem motus sui suseque perfectionis stabilita- « tem quserentia. » {De Divis. nat., lib. I, cap.xn.)

(2) C'est une étymologie déjà proposée par lesÉléates, dont le système est sous beaucoup de points conforme a celui de Jean Scot. Platon l'a reproduite dans le Cralyle. Jean Scot, qui n'avait pas le Cratyle entre les mains, connaissait vraisemblablement ce passage de Jean de Damas, que nous signale Maurice Duport dans sa préface des Théorèmes de Duns Scot : « Secundum nomen 8soç, id est Deus, dicitur, vel ab eo « quod est Gsstv, id est currere, vel disponere universa ; vel ab aiôsiv, id « est urere ; Deus enim ignis est consumeras omnem malitiam : vel a « ÔeàOsiv, id est a considerando omnia; nulla enim eum latent. »

forme est dans le temps; elle a commencé et elle finira. Mais elle finira par une transformation , absorbée par les causes secondes, qui reviendront elles-mêmes au sein de r éternelle unité. Alors cessera toute manifestation de Dieu, et la nature prendra sa quatrième forme, quœ nec creatur nec créât. Telles sont les prémisses doctrinales de Jean Scot, et, quand il s'agit de les développer, il n'hésite devant aucune des conséquences que dès l'abord elles semblent contenir. Enfin il arrive, par une voie de nos jours trop connue et trop fréquentée, au panthéisme le plus sincère, le plus patent. Spinosa luimême ne nous offre pas une déclaration plus nette que celle-ci : « Quand on nous dit que Dieu fait tout, nous « devons comprendre que Dieu est dans tout, qu'il est « l'essence substantielle de toutes les choses. Seul, en « effet, il possède en lui-même les conditions véritables « de l'être, et seul il est en lui- même tout ce qui est au sein « des choses auxquelles à bon droit on attribue l'exis- « tence. Rien de ce qui est n'est véritablement par soi- « même ; mais Dieu seul , qui seul est véritablement « par lui-même, se partageant entre toutes les choses, « leur communique ainsi tout ce qui répond en elles à « la vraie notion de l'être (1). » Ce disciple résolu de Plotin, qui croit l'être de Platon, fait cette déclaration avec une naïveté si libre d'inquiétude qu'il la renouvelle à tout propos et sous toutes les formes. La voici sous la forme oratoire : « Ne vois- tu pas, » dit un des inter-

(1) « Cum audimus Deum omnia facere, nil aliud debemus intelligere « quam Deum in omnibus esse, hoc est essentiam omnium subsistere. « tpseenîm solus per se vereest, et omne quod vere in his quœ surit << dicitur esse ipse solus est. Nihil enim eorum quee sunt per seipsum « vere est; quodeumque autem in eo vere intelligitur participatione ipsius « unius, qui solus per seipsum est, aocipit. » {De Divis. nat., lib. I « cap. lxxii.)

locuteurs de ses dialogues, « ne vois- tu pas pourquoi le a créateur de l'universalité des choses obtient le premier « rang dans les catégories de la nature? Ce n'est pas « sans raison, puisqu'il est le principe de toutes les choses, « puisqu'il est inséparable de toute la diversité qu'il a « créée, puisqu'il ne peut autrement subsister au titre « de créateur. En lui sont, en effet, toutes les choses. « invariablement et essentiellement; il est lui-même la « division et la collection, et le genre et l'espèce, et le « tout et la partie de l'universalité créée, sans être pour « cela ni le genre, ni l'espèce, ni le tout, ni la partie « d'aucune créature déterminée; mais tout est en \m et « tend vers lui. Ainsi la monade est le principe et la « progression finale des nombres ; d'elle dérive et par a elle commence la pluralité des nombres, et en elle ils « reviennent se confondre et former un ensemble collecte tif. En effet, tous les nombres subsistent universelle- « ment et immuablement dans la monade; elle est, en « tous les nombres, le tout, la partie, le commencement « de toute division, tandis qu'elle n'est elle-même, en « elle-même, ni un nombre, ni une partie de nombre. « Il en est ainsi du centre à l'égard du cercle ou de la « sphère, du trait à l'égard de la figure, du point à l'égard « de la ligne. Donc, puisque toute division de l'univer- « salité créée vient de la cause créatrice, nous ne devons « regarder cette cause ni comme une partie première, ni a comme une espèce, mais nous devons voir commencer « par elle toute division et tout partage, car elle est le « principe, le milieu et la fin de l'universalité créée (1). »

Il n'est pas inutile de préciser ce qu'il y a d'original et de nouveau dans cette démonstration du panthéisme.

(Y) De Oivis, nat., lib. III.

Quelques historiens paraissent enclins à supposer que Jean Scot est un interprète plus fidèle qu'inventif. Souvent, à la vérité, il cite Platon, et il le commente souvent à la manière des Alexandrins, qu'il ne cite pas ; mais nous ne croyons pas devoir, à cause de cela, lui refuser le génie de l'invention. Il a toute la vigueur logique des inventeurs. A notre avis ce philosophe érudit a reçu de l'antiquité le fond même de sa doctrine; mais il a reproduit cette doctrine sous une forme nouvelle. C'est un disciple convaincu, qui démontre avec force ce qu'il estime vrai, et son originalité n'est pas moindre que celle de tout autre philosophe initié par l'étude à l'histoire des systèmes. En effet, ce qu'on appelle inventer, en métaphysique, ce n'est pas, comme en physique, découvrir la loi qui régit tout un ensemble de phénomènes ; on ne découvre rien en métaphysique, on imagine, et l'imagination humaine est en cette matière depuis longtemps épuisée. Nous savons que Jean Scot a connu Platon; mais Platon connaissait Parménide, qui lui-même n'ignorait pas la doctrine d'Anaximandre , et le premier-né des panthéistes n'est pas assurément cet ingénieux Milésien. Combien il serait difficile de prouver que le panthéisme n'est pas la plus vieille de toutes les doctrines métaphysiques !

On ne contestera pas, du moins, l'audace de Jean Scot. De cette audace, non pas seulement incontestable, mais encore, il faut en convenir, plus que singulière, inouïe, presque délirante, voici, selon nous, l'origine : Jean Scot est, en logique, un réaliste effréné. Nous nous proposons de démontrer que tous les réalistes se sont plus ou moins engagés dans la voie pleine de séductions qui mène directement au panthéisme ; mais ils n'ont pas tous été jusqu'au terme de cette voie si facile, et pourtant si périlleuse : la plupart, voyant au loin l'abîme, ont reculé, i 11

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frappés d'épouvante. Peut-être auraient -ils été moins prudents ou plus braves s'ils avaient été plus convaincus. On va connaître toute l'énergie des convictions réalistes de Jean Scot.

Avant de répondre aux questions que Ton s'adresse sur les catégories péripatéticiennes , il déclare ainsi quelles sont ces catégories : « Aristote, qui fut, dit-on, « chez les Grecs le plus habile à découvrir la diversité « des objets naturels, classa les innombrables variétés de « toutes les choses qui sont au-dessous de Dieu et ont « été créées par lui, en dix genres universels, qu'il appela « catégories, c'est-à-dire prédicaments ; car il lui sembla « que, dans la multitude des choses créées, il ne pouvait « rien se rencontrer qui ne fût compris dans telle ou telle « des divisions que les Grecs désignent par ces mots : ouata,

« tco'.o'tTjÇ, TTOfforyiç, Tipo'ç ti,xeTôoç, s!;iç, T07roç, ypo'voç, TtpaTTstv, 7raÔsTv,

ce et les Latins par ceux-ci : essen tiel, quantitas, qualitas, « ad aliqioid, situs, habitus, locus, tempus, agere, petti (1) . » Tout n'est pas clair dans cette exposition, et déjà se manifeste la tendance réaliste du philosophe. On le sait, Aristote n'a pas entendu classer dans ses catégories les choses diverses, mais les diverses manières d'être de toute chose déterminée ; ce qui est bien différent. Faisons encore une remarque sur la substitution de ces mots :

tcoiotyjç, TrosoV/jç, xsïôoç, efiç, to'-tto;, Xpo'vo;, à CeilX-ci : itoiov,

toxxov, xsiffôat, lystv, ttou, ttots, dont Aristote a fait usage au chapitre deuxième de ses Catégories, Le nom substantif n'appartient proprement, suivant Aristote, qu'à la première catégorie, et ne lui appartient même que dans l'une des deux acceptions qu'elle comporte. Ainsi l'on doit désigner par le nom substantif la substance indi-

(1) De Divis, nat., lib. I, cap. xxii.

viduellement déterminée, celle qui répond, suivant les scolastiques, au nom de Socrate : mais quand on veut exprimer que l'être se dit en général de tous les êtres, ici le nom substantif n'est plus à sa place; il faut employer le verbe élvm. Le langage commun est , il est vrai, moins exact; mais l'opinion commune étant, sur ce point, incontestablement nominaliste, quelque défaut de précision dans le langage n'a pas ici d'importance. Avec Jean Scot il faut y prendre garde; les logiciens de son école n'abusent de rien autant que des mots. On va l'apprendre.

Qu'est-ce que l'essence ? « L'essence, » répond Jean Scot, « paraît être dans tous les prédicaments, car ils ne « peuvent être sans elle, et cependant elle occupe par « elle-même son propre lieu. Ce qui est en tous n'est « propre à aucun, mais commun à tous; ce qui, toute- « fois, subsiste en tous ne perd pas sa condition natu- « relie, qui est d'être soi (1). » Aucun péripatéticien ne saurait admettre une telle définition de l'essence. Quelle est, en effet, cette essence qui, selon Jean Scot, se communique à tous les prédicaments ? Ce n'est pas

l'ouata xupicoxaxa, 7rpcoTtoç xai [xaXiaxa XsyojxEvv), qui est la Substance propre de cet homme, cle ce cheval : ce n'est pas non plus cette ©faice logique, vraiment prédicamentale, qui signifie la manière d'être la plus universelle de tout ce qui est. Dans le système d'Aristote on ne saurait, en effet, concevoir, d'une part, la quantité, la qualité, la situation , comme quelques substances semblables à Socrate, à Bucéphale ; d'autre part, ce qui se dit uni- Ci) « Essentia in omnibus esse videtur, sine qua esse non possunt, et « tamen per se suum locum obtinet. Quod omnium est millius proprie « est, sed omnium commune; etdum in omnibus subsistât, per seipsum « propria sua ratione esse non desinit.» (De Divis. nat.,\ib. I.cap.xxn.)

versellement ne se dit, suivant Aristote, que des substances individuelles , et si la quantité , considérée comme adhérente aux choses qu'elle détermine, se dit universellement des choses, ainsi que l'essence, cela signifie simplement que chacune de ces choses a pour limite une quantité quelconque. Il est donc au moins obscur cle dire que « l'essence paraît être dans tous les « prédicaments. » Les explications qui vont suivre seront plus claires ; mais elles feront voir que Jean Scot n'a pas entendu reproduire l'opinion d'Aristote, et que l'obscurité de son langage nous a caché d'abord une grave erreur.

Il est dit que l'essence est dans tous les prédicaments. Jean Scot ajoute qu'il en est de même de la quantité: « En effet, dit-il, on se sert communément de ces locu- « tions (que nous ne saurions traduire) : quanta essen- « lia, quanta qualitas, quanta relatlo, quantus situs, « quantus habitus , etc. Ainsi, la quantité s'étend à « toutes les catégories, et cependant elle ne perd pas sa « nature propre, non proprium suum cleserit statum; « elle ne cesse pas d'être en elle-même quelque chose « de stable et de permanent. Il en est ainsi de la « qualité. Ne se dit-elle pas des autres catégories? Ne « dit-on pas : qualis oùcn'a, qualis magnitudo, qualis rela- « tio (1) ? » Assurément, on fait usage de ces locutions diverses ; elles représentent, en effet, diverses combinaisons de l'esprit qui sont facilement intelligibles; mais elles ne signifient aucunement qu'il y ait au nombre des choses une qualité, une quantité, pourvues l'une et l'autre d'une nature propre, stable, permanente, au même titre que la substance individuellement déterminée. Le proprius

(l) De Divis.nat., lib. I, cap. xxn.

DE LA PHILOSOPHIE SCOLA.STIQUE. 165

status de la première catégorie est chose réelle ; c'est, dit Aristote, cet homme, ce cheval, Socrate ou Bucéphale : mais parmi les réalités subsistantes vous ne trouverez ni cette qualité, ni cette quantité; le proprius status de l'une et de l'autre est donc tout simplement une conception, une abstraction.

Gela est d'une telle évidence que nous paraissons peut-être ici dégager de quelques nuages la pensée de Jean Scot et non pas la contredire. Cependant il ne faut jamais arguer de l'évidence contre Jean Scot, et toujours il exprime ce qu'il pense. Nous ne l'avons pas interprété, nous l'avons contredit. Le traité De Divisione naturœ étant un dialogue entre un maître et son disciple, le disciple fait cette observation : « Personne ne doute que l'es- « sence ne subsiste par elle-même, et l'on tient qu'elle est « le fondement des autres prédicaments, ab ipsa cetera « fulciri creckmtur; mais le lieu, la quantité, la situation «. sont comptés au nombre des accidents de l'essence, u et l'on dit que la nature propre de ces accidents est « de se mouvoir à la recherche du sujet dans lequel ils a sont et sans lequel ils ne peuvent être. S'il en est ainsi, « tout est dans le mouvement , hormis l'essence , qui « seule est immobile. » En d'autres termes, la quantité, * la situation, le lieu ne s'actualisent, dit-on, qu'en adhérant à l'essence ; ils la recherchent, et quand ils parviennent à l'atteindre, elle leur communique l'être, la vie ; mais, hors d'elle, ils ne peuvent être et ne sont pas. Cette objection du disciple de Jean Scot est-elle la nôtre ? Elle est la nôtre, s'il entend par essence toute substance individuellement déterminée, le toSe xi d'Aristote. C'est peut-être ce qu'exprime Jean Scot lorsque , avant de répondre à la question de son disciple, il lui dit : « Opinionem commimem sequeris ; tu parles ici comme

« tout le monde, ton opinion est le sentiment commun. » En tout cas, rien ne coûte moins à Jean Scot, on va l'apprendre, que de rejeter cette opinion commune, et, pour démontrer que tous les modes catégoriques existent par eux-mêmes, en eux-mêmes, à F état de réalités substantielles, il argumente ainsi : « Un examen atten- « tif nous fait comprendre que le lieu, par exemple, « n'est contenu par rien, mais qu'il contient tout ce qui « se trouve en lui. Si, en effet, le lieu n'est pas autre « chose que le terme, la limite de toute nature finie, « assurément le lieu ne tend pas à être en quelque « chose, mais toutes les choses qui sont en lui le re- « cherchent, comme ce qui les limite et les détermine, « comme un contenant naturel hors duquel elles ne peu- « vent que s'écouler dans l'infini. Donc le lieu n'est pas « dans le mouvement, car tout ce qui est en lui se meut « vers lui, et lui seul est stable (1). »

(1) « Discipulus. Quid dicimus de loco, de quantitate, de situ, quae in « statu posuisti ? Nam de oùai'a, id est essentia, nemo dubitat quod nul- « lius indiget ad subsistendum ; ab ipsa cetera fulciri creduntur. Haec « vero, locum dico, et quantitatem situmque, inter accidentia essentise « connumerantur, ac per hoc, illud subjectum in quo sunt et sine quo « esse non possunt appetendo, moventur. Et si ita est, omnia in motu « sunt praeter ouai'av, quae sola motu caret. — Magister. Non usquequaque « absurdaestinquisitio tua, quia opinionem communem sequeris ; sed, si a diligentius intuearis, invenies locum a nullo contineri, continere vero «. omnia quae in illo locantur. Si enim nihil aliud locus sit nisi terminus « atque dehnitio cujusque finitae naturae, profecto locus non appétit ut in « aliquo sit, sed omnia quae sunt in eo ipsummerito terminum fineinque « suum semper desiderant, in quo naturaliter continentur et sine quo in « infinitum fluere videntur. Locus itaque in motu non est, cum omnia « quae in eo sunt ad se moventur, ipse vero stat. » (De Divis. nat., lib.I.) Les termes conlinere omnia qu% in eo locantur nous rappellent l'ingénieuse remarque de Formey sur cette fausse définition du lieu : « Le « lieu n'est que la relation des corps coexistant dans un certain arran- « gement. Supposer, après la destruction de ces corps, quelque chose de « réel qui subsiste encore, une espèce d'étui ou d'enveloppe qui les ren- « fermait, c'est être la dupe de son imagination et embarrasser la nature

Ces éclaircissements que nous avons annoncés, les voilà. Nous en aurons d'autres encore; mais déjà ceux-ci portent avec eux la lumière. Les dix genres les plus généraux sont mal définis , selon Jean Scot , les accidents de la substance; ce sont, en effet, des entités substantielles et permanentes. En outre, tout ce qui est dans la nature phénoménale est soumis à la loi de la décomposition et du mouvement ; donc ce qui, permanent et stable , limite les phénomènes , les enserre , les contient , ne subit aucunement les conditions de leur manière d'être. Ainsi les dix genres les plus généraux sont d'immuables fondements, à la surface desquels se produisent des atomes périssables. Puisque Jean Scot a choisi parmi les catégories, pour démontrer sa thèse, la septième, celle du lieu, on voit combien il lui importait de substituer à l'adverbe ttoïï le substantif to'itoç. Aussi bien il suffit de rétablir l'adverbe à sa place, pour confondre toutes les arguties de sa démonstration. Il est vrai que Platon a, dans le Timée(i),])osê le principe de l'immutabilité du lieu, et que sur ce point Aristote ne paraît pas ravoir contredit, puisqu'il a défini le lieu, « la limite « immobile des corps (2) : » mais ni clans ses Catégories, ni dans sa Physique, Aristote n'a considéré le lieu comme Pimmuable contenant d'un contenu mobile. Suivant Aristote et suivant cette opinion commune que Jean Scot dédaigne, toutes les substances sont, en effet, dans le lieu qu'elles occupent; mais la détermination de leur étendue ne vient pas de ce lieu : loin de là, puisque c'est la proportion de leur étendue qui détermine l'espace

« d'une sorte d'être qui n'a point sa raison dans l'univers. » (Formey, Mélanges philos., t. I, p. 263.)

(1) Page 484 de la trad. de Marsile Ficin.

(2; Auscult. physic. lib. IV, cap. iv.

qu'elles remplissent. Que tous les atomes disparaissent, le lieu ne persiste pas. Telle semble être aussi la doctrine de Platon. Mais cela ne suffit pas à Jean Scot, qui attribue la permanence au lieu des choses, et veut que les choses soient subordonnées à des conditions absolues qui viennent du lieu. Dans ce système, la génération du lieu précède la génération des choses, nonseulement, comme on dit, en puissance, mais en acte; à la notion abstraite de l'espace infini correspond, dans la patrie des choses, le lieu sans terme, immobile, permanent.

Jean Scot raisonne ensuite à l'égard de quelques autres catégories comme à l'égard du lieu : « La rai- « son, dit-il, nous enseigne de même, au sujet de la « quantité et de la relation, que les choses auxquelles « se communiquent la quantité et la relation, sensibles « ou intelligibles, aspirent après la quantité parfaite, la « situation absolue, pour s'y fixer, pour s'y reposer, ut « in ea quiescant. Donc la quantité et la relation ne vont « pas vers les choses, mais les choses vont vers elles; « donc elles ne sont pas dans le mouvement, mais elles « sont dans le repos. »

Cela s'entend du reste. Le disciple n'attribuait qu'à l'essence ces conditions de stabilité d'où naît l'aptitude à recevoir des accidents. Le maître veut lui prouver que quatre, pour le moins, des entités prédicamentales les possèdent au même titre, au même degré que la première. Mais ne peut-on pas supposer encore qu'elles tiennent ces conditions de la première; en d'autres termes, qu'elles subsistent au sein d'un suprême universel, dont elles sont les accidents permanents? Yoici la question nettement posée : Num vero accidentia ouata; hsec tria dicenda surit, quantitas, situs, locus? An per se substantix?

A cela le maître répond : «Suivant l'opinion des dialecti- « tiens,» c'est-à-dire suivant l'opinion, très-peu considérable à ses yeux, des interprètes d'Aristote, « tout ce qui « est est sujet, ou se dit d'un sujet, ou est clans un sujet. « Mais, si Ton consulte la droite raison, elle déclare que « le sujet et ce qui se dit du sujet sont une seule et même « chose et ne diffèrent en rien. Car si, d'une part, « comme ils disent, Cicéron est sujet et substance pre- « mière, et si, d'autre part, homme se dit du sujet et est « substance seconde, en quoi consiste la différence de « l'un et de l'autre? Quant à la nature, ils diffèrent, sans « doute , en ce que l'un se dit du nombre et l'autre de « l'espèce; mais qu'est-ce que l'espèce, sinon l'unité des « nombres, et que sont les nombres, sinon la pluralité « de l'espèce? Si donc l'espèce est tout entière une et « indivise dans les nombres, et si les nombres sont un « tout indivis au sein de l'espèce, je ne vois pas la dif- « férence qui peut exister, quant à la nature, entre un « sujet et ce qui se dit d'un sujet (1). » Ainsi l'opinion de Jean Scot est qu'entre les individus composant l'espèce humaine il n'y a pas d'autre principe de distinction que la différence numérique. L'individu n'est plus

(1) « Magisler. Et hoc dignum qusesitu video, nam, juxta dialectico- « Fum opinionem, omne quod est aut subjectum est, aut de subjecto, « aut in subjecto est. Vera tamen ratio consulta respondet subjectum et « de subjecto unum esse et in nullo distare. Nam si, ut il li aiunt, Cicero a subjectum est et prima substantia, homo vero de subjecto et secunda a substantia, quae diflerentia est juxta naturam , nisi quia unum in « numéro, alterum in specie, cum nihil aliud sit species nisi numerorum « unitas et nihil aliud numeri nisi speciei pluralitas ? Si ergo species tota « et una est individuaque in numeris, et numeri unum individuum in « specie, qua?, quantum ad naturam, differenlia est inter subjectum et de « subjecto non video. Similiter de accidentibus primae substantiae intel- « ligendum. n Les fragments que nous venons d'analyser, de citer ou de traduire, appartiennent au liv. Ier du De Divis. naturx, du chap. xvi au chap. xxx.

la substance même ; ce qu'il contient de substance, il le reçoit de l'espèce; l'espèce est une portion du genre, et les genres eux-mêmes subsistent au sein d'un genre plus général, qui est l'essence universelle. Il n'y a rien en Platon qui ne soit en Socrate, si ce n'est le nom, le numéro qui permet de les discerner l'un de l'autre. C'est bien là ce que dit Jean Scot ; et il ajoute : « Il n'y a pas « non plus de différence, quant à la nature, entre la « substance première et ses accidents. » Ainsi tout ce qui peut se dire d'un sujet est substantiel : être substance, être en substance et se dire de la substance sont des termes qu'on emploie pour désigner des manières d'être diverses ; mais la diversité qu'ils signifient s'arrête à la surface des choses; tous les modes de l'être ont, quant à la nature, le même fondement. Donc la quantité, la situation et le lieu peuvent être, en effet, considérés comme des accidents de l'essence; mais il n'importe, puisque, étant de même nature qu'elle, ils subsistent avec elle et jouissent avec elle de toutes les conditions de la stabilité.

Cependant nous n'avons pas encore le dernier mot du réalisme. Jean Scot vient d'argumenter à sa manière contre les dialecticiens ; mais s'il a prétendu démontrer que tous les accidents sont naturellement identiques à leur fondement substantiel, il l'a fait avec l'intention de compter au nombre des accidents de l'être ce qu'Aristote et ses partisans appellent la substance première et la substance seconde. C'est ce qu'il exprime déjà presque sans équivoque dans la phrase suivante, qui nous est à bon droit recommandée par Tennemann : « Tout ce qui, « dans toute créature, est perçu par les sens du corps « ou distingué par l'intelligence, n'est pas autre chose « que l'accident incompréhensible en lui-même d'une « essence quelconque : par la qualité, la quantité, la

« forme, la matière, la différence, le lieu, le temps, on « sait que cette essence est , on ne sait ce qu'elle a est (1). » L'essence quelconque cle Jean Scot, c'est la substance première d'Aristote. Ainsi l'on ne connaît ni par l'intelligence, ni par les sens, ce premier objet de toute investigation faite selon la méthode des péripatéticiens. On ne discerne Socrate cle Platon, ou de Bucéphale, ou de ce chêne, de ce caillou, que par quelque accident en lui-même incompréhensible : Socrate, Platon et Bucéphale sont des parties cle la même essence, et l'on ne sait pas même ce qu'est la part d'essence attribuée à chacun d'eux. Pour conclure, si la doctrine logique de Jean Scot n'est pas un scepticisme universel, qu'apprend-on de cette logique , ou bien que nous autorise-t-elle à savoir sans elle? On est informé, selon Jean Scot, par tous les moyens cle connaître, que, sous l'apparente diversité des êtres , subsiste l'être unique qui est leur commun fondement. La diversité est, puisqu'elle apparaît; mais on ignore ce qu'elle est : voilà le mystère. L'unité qui contient tous les nombres, l'essence universelle par qui subsistent tous les accidents particuliers, voilà le seul objet de la science humaine. C'est pourquoi le maître demande à son disciple : « Ne te « semble-t-il pas que l'essence soit, à proprement par- « 1er, universellement contenue clans les genres les plus « généraux, dans les genres simplement généraux, dans « les genres de ces genres, dans leurs espèces et enfin « clans les plus spéciales des espèces que l'on appelle « atomes ou individus ? » Et c'est pourquoi le disciple répond : « Je ne vois rien en quoi l'essence puisse

(1) De Divis. nul., lib. I, cap. m et iv. — Tennemann, Gcsckiclite lier Philos., t. VIII, Ire part., p. 76. — Degérando, Hist. comparée, t. IV, p. 357.

« subsister au sein de la nature, si ce n'est dans les « genres et les espèces, en descendant de haut en bas « r échelle des êtres, c'est-à-dire en allant des plus « généraux aux plus spéciaux, qui sont les individus, « et réciproquement en remontant des individus aux « genres les plus généraux (1). » C'est, en effet, ce qu'un disciple de Jean Scot doit lui répondre : l'essence universelle est l'être unique, et tout ce qui participe de l'être est, sous la forme spécifique, sous la forme individuelle, un des nombres qui composent cette unité.

Le dernier mot, enfin, le voici ; voici la conclusion rigoureusement déduite des prémisses. Nous la trouvons en ces termes dans le commentaire de Jean Scot sur Martianus Gapella : « Le genre est l'unité substance tielle de plusieurs formes. Telle est la définition du « genre, selon quelques philosophes. Au sommet est le « genre le plus général, au delà duquel aucune intelli- « gence ne peut s'élever, que les Grecs nomment o-^ a. « que nous nommons essentiel. Il est, en effet, une « essence qui comprend toute chose née, qui se partage « tout ce qui est, qui est le principe commun de toute « consistance, et que l'on appelle à cause de cela le genre « le plus général. Et cette essence ainsi divisée descend, « à travers les genres, les espèces, jusqu'à l'essence la « plus spéciale, que les Grecs appellent atome, c'est-à- « dire une chose indivisible, insécable, comme un homme « ou un bœuf (2). » k cette déclaration il n'est besoin de

(1) De Divis. nat., lib. I, cap. xxix.

(2) « Genus est multarum formarum substantialis imitas. Secundum « quosdam sic definilur genus. Sursum est generalissimum genus, ultra « quod nullus intellectuspotest ascendere, quod a Greecis dicitur ouata, « nobis essentia. Est enim quaedam essentia qua? comprehendit omnem « naturam, rujus parlicipatione consistit omne quod est, et ideo dicitur « generalissimum genus. Descendit autem per divisionem. per gênera.

rien ajouter. Le parfait accord du réalisme et du panthéisme est démontré par une série d'aveux qu'il suffit de reproduire; il serait superflu de les commenter.

On nous signalait à la cour barbare de Charles le Chauve un érudit, un philosophe, qui avait osé reproduire cette assertion du Timée, que le monde visible est un immense animal, composé d'un corps et d'une âme (1). Pouvions-nous n'être pas curieux de rechercher si ce docteur avait eu conscience de son audace, s'il avait bien compris ce qu'il avait ainsi répété ? Notre curiosité a été beaucoup plus excitée, quand, ouvrant à notre tour le traité qui a pour titre La Division de la nature, nous avons vu l'auteur de ce traité disserter avec une imperturbable assurance sur le problème dont la profondeur avait effrayé Porphyre, combattre la solution péripatéticienne deBoèce, et, dès le premier jour de cette controverse qui doit agiter l'école durant plusieurs siècles, compromettre si gravement le réalisme par la sincérité, par l1 énergie de ses déclarations. Les explications données par Jean Scot sur les catégories nous ont semblé, d'ailleurs, d'autant plus intéressantes, que, suivant l'ingénieuse, remarque de M. de Rémusat, les philosophes qui doivent venir après Jean Scot, ceux qui doivent paraître au xiie, au xme siècle, s'inquiéteront moins de définir la nature des prédicaments, des généralissimes, que de rechercher si les genres subalternes doivent être mis au nombre des réalités concrètes. Or, on a pu voir que Jean Scot, fidèle observateur de la méthode platonicienne, n'a laissé tomber ses regards vers les atomes, vers les

o per species, usque ad specialissimam speciem, quee a Graecis atomos « clicitur, hoc est individuum, vel insecabile, ut unus homo, vel unus « boa. » {Notices et Extraits des Man., t. XX, part. TI, p. 17.) (1) DeDivis. nat., lib. I, cap. xxxni.

individus, qu'après avoir déterminé la manière d'être des genres, qu'il a fait dériver des generaliora, issus euxmêmes des gênerai issima, et qu'avant tout le reste il s'est occupé du premier des généralissimes, l'essence une et commune à tout ce qui est. Quelle étrange fortune que celle des systèmes philosophiques ! Avant le xme siècle, la signification de bien des termes empruntés au latin de Boëce demeura confuse , indéterminée , et il nous est prouvé que, dans la première période de la scolastique, le plus exact et le plus scrupuleux des critiques en matière de terminologie, Aristote, remporta plus d'une victoire à l'aide d'un mot habilement ou naïvement pris à contresens. Eh bien! nous estimons que cette confusion est venue de ce que nos premiers professeurs de logique ne s'étaient pas rendus assez habiles à distinguer les degrés de l'abstraction des degrés de l'être, pour avoir négligé de traiter la question des prédicaments avant celle des prédicables.

Quelle qu'ait été son opinion sur la nature du genre suprême, Jean Scot s'était donc posé, dans l'ordre assigné par la méthode , toutes les questions qu'on doit résoudre contradictoirement , au nom de Platon , au nom d' Aristote. Cependant il n'a pas été suivi jusqu'au bout dans cette voie , que la logique préfère à toute autre. Plusieurs maîtres venus après lui ont, il est vrai, reproduit quelques parties de sa doctrine, mais sans observer constamment ses traces, sans reproduire ses conclusions dernières; d'autres, en plus grand nombre, se sont déclarés contre cette doctrine, mais sans le citer et sans lui faire l'honneur d'une réfutation régulière. Jean Scot ayant avancé sur les matières de la grâce et de l'eucharistie quelques propositions trèsmalsonnantes, se trouva dès lors inscrit au nombre des

ennemis de la foi ; et comme cette sentence avait été prononcée par l'Eglise, on s'éloigna d'un homme aussi mal noté, et peu à peu son nom tomba dans l'oubli. Il doit reparaître au xne siècle. Wilbald, abbé de Gorvey, écrivant alorsàManégold, chanoine de Paderborn, lui désigne Jean Scot parmi quelques anciens auteurs dont il admire le plus le brillant génie (1). Vers le même temps, Hugues de Saint- Victor recueille d'une tradition confuse qu'un certain Jean Scot avait autrefois écrit quelque chose sur les dix catégories. Mais ce regain de renommée fut encore plus funeste à Jean Scot que ne l'avaient été ses anciens débats avec l'Eglise. Cinquante ans après Hugues de Saint- Victor, au moment où l'on recherchait, pour les livrer aux flammes, tous les livres suspects d'avoir favorisé l'hérésie abhorrée d'Amaury de Bène et de David de Dinant, le traité De la Division de la nature fut trouvé, dit-on, entre les mains de quelques sectaires, et un archevêque de Sens, nommé Gauthier le Cornu, le dénonça comme rempli d'abominables blasphèmes. Il fut alors condamné solennellement par Honorius III, en 1226. Mais déjà les exemplaires en étaient rares ; presque partout on les avait brûlés (2).

(t) « Quid loquar de ceteris viris doctissimis, qui... in ecclesia Dei « scribendo et disserendo preeclara ingdnii sui monimenta reliquerunt ? « Bedam dico et Ambrosium Autpertum, Haimonem, Rabanum, Joannem « Scotum, et multos prseterea quorum opéra legimus. » (Bibliot/ieca rer. Germanie, t. I, p. 278.)

(2) Dans les Recherches de M. L. Delisle sur V ancienne bibliothèque de Corbie {Mém. de VAcad. des inscript., t. XXIV, Ire part., p. 298) nous lisons : « Vers le commencement du xme siècle, les religieux de « Corbie prêtèrent un ouvrage de Jean Scot aux moines de Saint-Vincent « de Laon. Ceux-ci donnèrent en gage un livre incomplet, intitulé Péri « Phision. Par une note placée sur les gardes du volume prêté, le biblio- « thécaire de Corbie recommandait de ne pas garder le Péri Phision, ou « encore mieux de le brûler. » Voici cette note : « Iste liber est de con- « ventu Corbeiee ; sed monachi habent unum memoriale pro isto libro,

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