‹ Histoire de la philosophie scolastiqueChapitre 17 sur 32 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Saint Heiric et saint Rémi d'Auxerre.

Nous avons déjà nommé plusieurs hérétiques. L'ère de la scolastique doit commencer et finir par des hérésies. Elles seront plus tard le noble fruit de l'intelligence fécondée par l'étude ; mais quand l'école vient d'être ouverte, c'est l'ignorance qui les produit. Seul dans son temps Jean Scot est un savant qui ose librement penser. Claude de Turin, Félix d'Urgel, Elipand de Tolède, n'ont été détournés du droit chemin par aucun philosophe. A la rigueur ils ont été mal nommés hérétiques, si l'hérésie proprement dite consiste, selon la définition de Guillaume de Champeaux, à combattre sciemment la vérité (1). Ainsi de Gotschalck, pauvre moine d'Orbais, qui aurait vécu bien obscur s'il n'avait été si durement persécuté. Ce théologien novice, cet écolier à l'esprit vif, facile, enthousiaste, s'est laissé troubler par son maître, et pourtant son maître est saint Augustin. Aussitôt qu'il s'entend appeler hérétique, il se

« scilicet Periphiiïon,seà non totum : 'quod memoriale vel comburatur, « vel reddatur monachis B. Vincontii in Lauduno ; melius tamen esset, u ut credo, quod combureretur, propter heereses damnatas quee sunt in u eo. » (Manusc. lat. 309 de Saint-Germain.)

(1) « HaBresis stricte accepta est scienter veritatem impugnare. » (Guill. de Champeaux, Fragment XIX ; cité par M. Michaud, Guill. de Champefm#;p.285.)

défend de l'être avec la naïveté la plus touchante, et, plus tard, malgré toutes les sentences contre lui rendues, il doit mourir à peine convaincu de l'avoir été. Estil même bien certain que la doctrine la plus orthodoxe ait été celle de ses adversaires et non pas la sienne ?

Il s'exprimait sur la grâce comme saint Augustin. Ses adversaires, qui l'ont juridiquement condamné, séquestré, torturé, défendaient le libre arbitre en reproduisant les termes de Faustus, sinon ceux de Pélage. Contre lui se prononcèrent à peu près tous les évêques du nord de la Gaule ; mais ceux du midi, en aussi grand nombre, approuvèrent publiquement ses opinions et son langage. Il fut hérétique clans une région, non dans une autre. Ces dogmes, que la raison tire tous d'elle-même, n'appartiennent à la nomenclature des vérités orthodoxes qu'après avoir été consacrés par la conscience publique : or, il y en"a plusieurs qui n'ont finalement obtenu cette sanction que de la lassitude des contredisants. Ils sont alors admis, à la condition qu'on ne s'explique plus sur ce qu'ils veulent dire ; autrement la dispute recommencerait. A F origine, ils ont été diversement accueillis, selon les temps, les lieux, les circonstances. Ainsi, dès le jour natal du christianisme, nous voyons les esprits se partager, selon les lieux, entre deux doctrines très-opposées sur la nécessité de la grâce ou celle des bonnes œuvres en ce qui regarde le salut. Un écrivain, toujours ingénieux, souvent judicieux, Saint - Evremond , nous paraît avoir sagement apprécié les motifs de cette divergence. Il s'exprime en ces termes : « On pourrait dire, à « mon avis, que saint Pierre et saint Jacques avaient eu « raison de prêcher à des gens aussi corrompus qu'étaient « les Juifs la nécessité des bonnes œuvres, car c'était leur « prescrire ce qui leur manquait et dont ils pouvaient i 12

« se sentir convaincus eux-mêmes : mais ces apôtres « auraient peu avancé leur ministère par le discours « sur la grâce avec un peuple qui pensait avoir plus de « foi que tout le reste du monde... Saint Paul n'agissait « pas moins sagement avec les gentils, étant certain qu'il « eût converti peu de gens à Jésus-Christ par le discours « des bonnes œuvres. Les gentils étaient justes et tem- « pérants ; ils avaient de l'intégrité et de l'innocence ; « ils étaient fermes et constants jusqu'à mourir pour la « patrie. Leur prêcher les bonnes œuvres, c'était faire « comme les philosophes qui leur enseignaient à bien « vivre... Il fallait leur prêcher la nécessité de la grâce, « et anéantir autant qu'on pouvait la confiance qu'ils « avaient en leur vertu (1). » De même, en d'autres temps, saint Augustin put faire prévaloir la doctrine de la grâce dans son église d'Afrique, tandis que la doctrine des œuvres, que soutenaient Pélage et Faustus, eut plus de crédit clans les églises de la Bretagne et de la Gaule. De même encore au ixe siècle, quand les évêques du nord jugèrent qu'il était si périlleux de déprécier le mérite des œuvres, c'est qu'ils avaient à gouverner, sous le nom de fidèles, les Germains les plus tard venus dans la Gaule, un peuple encore tout à fait barbare, dont ils ne pouvaient amender les mœurs ni dompter l'esprit sans beaucoup parler des récompenses et des peines promises aux bonnes, aux mauvaises œuvres, tandis que les évêques du midi, mêlés à des Gallo-Romains, des Goths, des Bourguignons plus policés, pouvaient leur enseigner sans autant de péril une doctrine où la justice divine est moins réglée sur la justice .humaine.

(t) Saint-Evremond, A M. le maréchal de Crèqui, t. III de ï'édit. de 1740, p. 121.

Les lettres d'Hincmar contre Gotschalck ne sont pas, on Fa reconnu , d'un théologien ; mais elles sont d'un évêque qui ne saura plus maintenir la discipline en son église quand on y aura prêché qu'il y a du mystère dans les jugements de Dieu. Il lui faut le droit de définir le bien et le mal, de statuer sur le mérite, sur le démérite, et de prononcer lui-même des arrêts qui seront un jour exécutés par le bras divin.

Ainsi nous hésitons à ranger Gotschalck parmi les hérétiques. Quoi qu'il en soit, il a beaucoup agité toute l'église des Gaules, et par lui l'étude des pères est devenue suspecte, comme par Jean Scot l'étude des philosophes. Cependant les écoles ne doivent pas être pour cela délaissées. On lit avec défiance, mais on lit. Dans leurs chaires déjà surveillées les professeurs n'argumentent pas; ils exposent, et, en exposant, ils dissertent. Ne faut-il pas disserter quelquefois, quand même on veut scrupuleusement se maintenir dans l'étroite limite de la grammaire? Eh bien ! ces dissertations suffisent pour éveiller la pensée d'un auditoire à la fois ignorant et curieux : aussi, quel que soit leur enseignement, on en profite.

Né en Tannée 841, ordonné sous-diacre en l'année 859 T , Heiric, moine noir à Saint-Germain d'Auxerre, alla d'abord chercher la science sous le ciel rigoureux de la Germanie, à l'école de Fulde. Raban n'y professait plus ; il avait été remplacé dans sa chaire par Haimon, un de ses disciples. Haimon, au rapport d'Heiric, connaissait mieux les lettres sacrées que les lettres profanes ; cependant les lettres profanes ne pouvaient

(1) Extraits d'une chronique de Saint-Germain d'Auxerre, publiés par M. Nickel dans la Bibliothèque de ï Ecole des chartes, 1862, p. 35.

être complètement étrangères à un disciple de Raban. On doit donc supposer quelles enseigna comme il les avait apprises, en suivant la méthode de son maître, en se prononçant comme lui pour Aristote et Boèce. L'illustre archevêque de Mayence avait à la fois trop de passion et trop d'autorité pour supporter un contradicteur dans la chaire qu'il avait fondée. Heiric était un de ces moines voyageurs contre qui les conciles ont tant décrété. Leur humeur inquiète déplaisait aux abbés qui considéraient la soumission paisible comme la première vertu du moine; mais ils étaient facilement excusés par d'autres abbés moins rigides. Qui pouvait s'instruire, en ce tempslà, sans voyager ? Ayant quitté Fulde, Heiric se rendit à l'abbaye de Ferrières, au diocèse de Sens, où professait un autre disciple de Raban, Servat Loup. Nous avons sur ce docteur des informations précieuses : on a recueilli quelques-unes de ses lettres, où se montre toute la vivacité de son zèle pour les études profanes. Il est moins philosophe que Raban,. mais il est plus humaniste. Tite- Live, César, Gicéron, Suétone et Quintilien sont ses auteurs familiers; il lit aussi Virgile, Horace, Martial et Térence, et, en même temps que la grammaire et la rhétorique, il enseigne la poétique (1). Ces études s'appelaient, à Ferrières, les récréations de l'esprit. On n'en jouissait pas à toutes les heures, l'accomplissement des devoirs imposés par la règle réclamant une grande part de la journée d'un moine ; mais quand venait la fin, peut-être souhaitée, des pieux exercices, on se récréait en lisant des historiens, des orateurs, des poètes, et en faisant des vers. Heiric, envoyant à l'évêque d'Auxerre

(1) Voir 'Etude sur les lettres de Servat Loup, thèse présentée à la l'acuité de Paris, par M. B. Nicolas; Glermont-Ferrand, 1861, in-8°.

des extraits de Valère Maxime, de Suétone, et des extraits de Daniel, d'Isaïe, des livres sacrés, lui dit :

Heec praeceptorum sunt ludicra pulchra duorum,

Queis ego preesulibus ingenium colui.

His Lupus, his Haimo ludebant ordine grato,

Gum quid ludendum tempus et hora darent. Humanis aller, divinis calluit alter,

Excellens titulis clarus uterque suis (1).

C'était à Fécole de Servat Loup que Ton copiait, sous la dictée du maître, Suétone et Yalère Maxime. Heine a pris le soin de nous en avertir :

Heec Lupus hase nitido passim versabat in ore, Compeusans aptis singula lemporibus.

À r école d'Haimon on recueillait des passages de F Ecriture sainte et des pères.

De retour à Auxerre, Heiric eut à cœur d'y enseigner tout ce qu'il avait appris aux grandes écoles de Fulde et de Ferrières. Aux leçons qu'il donna dans l'antique abbaye de Saint-Germain assistèrent d'illustres personnages, parmi lesquels on nous désigne le prince Lothaire, fils de Charles le Chauve, le moine Hucbald, qui dirigea dans la suite, avec tant d'éclat, Fécole de Saint- Amand (*2~ , et Remi d'Auxerre, que nous verrons professer à Paris avec un égal succès. Sous le gouvernement du docte Heiric, l'école d Auxerre, jusqu'alors obscure, devint une des plus fameuses des Gaules.

Les auteurs de Y Histoire littéraire de la France rapportent qu'Heiric, annotant lui-même un poëme qu'il nous

1, Edi-erpla e variis scripiaribus ab Heirico monacho : à la Bibliothèque nationale, man. lat., n° 8818.

(2) HisL liitèr. de la France, t. VI, p. 211. — De Laurioy, De celebrior. .se ho lis, cap. xiv.

a laissé sur la vie de saint Germain, a, dans une de ses notes, démontré l'existence par la pensée, et trouvé l'argument célèbre que nous avons coutume d'approuver ou de combattre sous le nom de Descartes. Notre premier soin a été donc de rechercher dans ce poëme latin sur la vie de saint Germain, publié par les Bollandistes (1), la phrase qui nous était signalée par les auteurs de Y Histoire littéraire. Elle est ainsi conçue : In omni natura rationali intellectuali tria Jwc (ouata, Suvafjuç, hé^eia) inseparabiliter semperque manentia considerantur. Horum exemplum : nulla natura, sive rationalis, sive intellectualisa est qu8e ignorât se esse, quamvis nesciat quicl sit . Dum ergo dico : Intelligo me esse, nonne hoc verbo quod est intelligo tria significo a se inseparabilia ? Nam et me esse, et posse, et inteUigeve me esse demonstro. Non enim intelligerem si non essem, neque intelligerem si virtute intelligentise carcrem ; nec Ma virtus in me silet, sed in operationem intelligendi prorumpit. Rien ne manque, en effet, à cette démonstration, et Descartes, il faut le reconnaître, ne Fa pas donnée en des termes plus rigoureux, plus énergiques, plus concluants; mais elle n'est pas du moine d'Auxerre. On n'encourait aucun blâme au ixe siècle, quand orj faisait des emprunts soit aux maîtres anciens, soit aux maîtres modernes, sans même déclarer ses larcins. L'ignorance les avait d'abord autorisés ; ils avaient ensuite été consacrés par l'habitude. Nous avons reproduit, d'après les Bollandistes, la note marginale dans laquelle dom Rivet a retrouvé l'argument cartésien : nous allons maintenant citer le texte copié sans aucun scrupule par le moine d'Auxerre : Hxc enim tria in omni creatura, sive corporea, sive incor-

(1) Dernier tome de juillet, p. 249.

porea, ut ipsc certissimis argumentationibus docct, incorruptibilia sunt et inseparabilia, oû<na, ut saepc dix i mus, ûuvatxiç, Ivspyeta, hoc est essentiel, virtus, operatio naluralis. — Discipulus : Horum trium exemplum posco. — Magister : Dum ergo dico : Intelligo me esse, nonne in hoc uno verbo quod est intelligo tria signifwo a se inseparabilia ? Nam et me esse, et posse in telligere me esse, et intelligere me esse demonstro. Nonne vides verbo uno meam oùsiav meamqae virtutem et actionèm significari? Non enim intelligerem si non essem, neqioe intelligerem si virtute intell igentise carerem ; nec Ma virtus in me silet, sed in operationem intelligendi proriompit. On le voit, jamais il n'y eut d'emprunt moins dissimulé. Et où se rencontrent ces phrases textuellement reproduites par Heiric d'Auxerre ? Dans le traité De la Division de la nature (1). Si donc il est glorieux d'avoir, dès la reprise des études philosophiques, découvert et parfaitement développé la démonstration de l'existence par la pensée, cette gloire appartient à Jean Scot Erigène. Mais celui-ci ne l'a-t-il pas empruntée lui-même- aux écrits de saint Augustin? Saint Augustin a plusieurs fois fait usage de cet argument dans sa polémique contre ses anciens condisciples, les Académiciens. M. le docteur Ritter nous désigne deux passages, l'un des Soliloques, l'autre du traité sur le Libre arbitre, où se trouvent, sinon les développements, au moins les termes premiers de cette proposition : Cogito, ergo sum (2). Jean Scot les a-t-il connus? Gela est vraisemblable; nous devons toutefois ajouter que, dans aucun de ces passages, l'argument cartésien ne se présente aussi complet, aussi bien établi que chez

(l. Livre I, ch. l.

(2) Histoire de la Philosophie chrétienne, t. II, p. 186 do la traduction française.

Jean Scot. Mais c'est une question qui devient étrangère à saint Heiric.

Si les auteurs de Y Histoire littéraire Font compté parmi les philosophes en lui faisant honneur des dépouilles d'autrui, hâtons-nous de dire qu'il a, pour être admis dans cette honorable compagnie, des titres bien plus considérables qu'une note inscrite à la marge d'un poëme hagiographique.

Il existe à la Bibliothèque nationale, sous le n° 1108 du fonds de Saint-Germain, un manuscrit fort ancien provenant de cette riche abbaye, qui contient un certain nombre d'opuscules philosophiques, transcrits pour la plupart par le même copiste. M. Cousin ayant donné l'exacte description de ce manuscrit (I), nous nous contenterons de rappeler ici qu'on y rencontre le traité de Y Interprétation cl'Aristote, traduit par Boëce, la Dialectique et le livre des Dix Catégories, ouvrages attribués à saint Augustin , Ylsagoge de Porphyre , divers écrits de Boëce, et le texte du traité d'Apulée sur Y Interprétation. ou plutôt sur le Syllogisme catégorique. Il y a, dans ce manuscrit, des corrections et des gloses marginales ou interlinéaires, quelquefois assez étendues; et comme ces gloses sont des notes rapidement écrites sur le blanc des feuillets, ou sur des fragments de parchemin intercalés sans aucun art, on a lieu de croire qu'elles sont l'œuvre d'un ancien possesseur du volume, qui l'avait formé sans doute pour son usage, y ayant rassemblé la plupart des traités philosophiques transmis par les Latins aux premiers dialecticiens du moyen âge. Ce qui viendrait à l'appui de cette conjecture, c'est que plusieurs de ces notes sont des extraits de Boëce, et

(1) Ouvrages inédits d'Abélard. Appendice, p. 618.

que l'origine n'en est pas même indiquée. Nous allons prouver que l'auteur de ces annotations est notre moine d'Auxerre.

M. Cousin, étudiant ce volume, a découvert, à la marge supérieure d'un feuillet (1), quelques mots écrits par un contemporain de l'auteur, et il a pris soin de les recueillir. Voici comment il les a transcrits : Henricus, magister Remigii, fecit has glossas. Mais , n'attribuant pas à sa découverte toute l'importance qu'elle nous semble avoir, M. Cousin a lu cette note avec précipitation. Il n'y a pas, à l'endroit désigné, Henricus; il y a Heiricus. M. de Rémusat avait supposé que cet Henri mystérieux pouvait bien être le célèbre Heiric d'Auxerre (2). Cette supposition était, on le voit, conforme à la vérité. Nous avons déjà compté Remi parmi les auditeurs d' Heiric. C'est ce que nous avait appris la chronique du moine Adhémar, publiée par Mabillon (3) : Heiricus Remigium et Hubaldum calvicm, monachos, hœredes philosophie reliquisse traditur. La note du manuscrit de Saint- Germain vient confirmer ce témoignage traditionnel : Heiricus, magister Remigii, fecit has glossas ; «Heiric, « maître de Remi, a fait ces gloses. » Mais de qnelles gloses veut-on parler ? L'indication que nous venons de reproduire se trouve au verso du deuxième feuillet des Dix Catégories. Si l'on n'a prétendu mettre au compte d'Heiric que la glose sur les Dix Catégories, pourquoi n'a-t-on pas consigné cette indication au recto du premier feuillet ? Il est donc déjà permis de supposer que ces mots has glossas s'entendent de ;toutes les gloses placées dans le volume. Deux autres faits plus concluants

(1) Feuillet 25, verso.

I) Ch. de Rémusat, Abélard, t. I, p. 114, note. \ 3 Acla sanct. Orcl. sancti Bened., t. V, p. 325.

viennent à l'appui de cette conjecture. Le premier de ces faits est la ressemblance, nous pourrions dire l'identité graphique de la plupart des notes placées à la marge de la Dialectique, de YHermeneia, des Dix Catégories et de Ylsagoge (1) ; le second est la parfaite conformité des opinions exprimées dans ces notes. Lorsqu'il s'agit de rechercher l'auteur de quelque opuscule anonyme du moyen âge, c'est le plus souvent sur des indices fort équivoques que se forme l'opinion des bibliographes les plus scrupuleux. Ici nous avons ce qu'ils appellent des preuves.

Nous tenons donc comme suffisamment prouvé que toutes les gloses du n° 1108 de Saint-Germain appartiennent à notre moine d'Auxerre, Heiric, maître de Remi. Les premières de ces gloses se trouvent à la marge de Y Interprétation, traduite par Boëce. Elles ne se poursuivent pas au delà de la première page et sont dépourvues d'intérêt. Viennent ensuite des notes beaucoup plus étendues sur la Dialectique attribuée à saint Augustin ; mais, comme nous l'avons dit, cet ouvrage est très-mal nommé , et les difficultés qu'il donne à résoudre sont bien plutôt grammaticales que logiques : aussi la glose nous offre-t-elle peu de phrases dignes d'être ici reproduites. Nous n'en citerons qu'une. A la marge de son poëme sur la vie de saint Germain, Heiric a mis, on l'a vu, tout un fragment du traité de Jean Scot

(1) Quelques noies sont écrites avec plus de fermeté et avec une encre plus noire que les autres. Mais cette différence ne se rencontre pas seulement dans la glose sur les Dix Catégories; nous la remarquons aussi dans la glose sur ïlsagoge, et elle n'a pas assez frappé M. Cousin pour qu'il en ait tenu compte. Si, toutefois, il faut considérer ces notes comme n'étant pas toutes du même auteur, il restera démontré, par la collation des écritures, que les notes primitives qui se lisent à la marge des différents textes sont les unes et les autres de la même main.

sur la Division de la nature : nous trouvons un autre fragment du même ouvrage, dont l'origine est un peu plus dissimulée , parmi les gloses de la Dialectique : De us est quod neque elementum est, neque corpus, neque animal, neque sensus, neque intellectus, neque aliquicl quod ex his capi potest; et dicitur Deus a graeco, quod est Theos, conversa T in D. ©eoç autem est a verbo theo, id est curro. Inde est : velociter currit. Ce qui nous conduit à faire remarquer que, parmi les gloses d'Heiric, il y a beaucoup d'autres phrases littéralement copiées dans ces deux ouvrages de Jean Scot, le traité De la Division et le commentaire sur Martianus Gapella (1). Heiric, qui avait ces deux ouvrages entre les mains, en tirait surtout des définitions, des étymologies. Ayant rencontré quelques mots grecs à la marge du poëme sur la vie de saint Germain, de Launoy s'est persuaclç qu' Heiric savait le grec. Il ne le savait pas. La plupart de ses étymologies grecques lui viennent de Jean Scot; quand il ose en proposer quelques-unes de son invention, celles-ci trahissent son ignorance (2). Heiric connaît donc Jean Scot et le cite comme un maître ; cependant il ne reproduit pas sa doctrine, ainsi que nous allons le montrer.

La glose qui a pour objet Ylsagoge de Porphyre a été lue par M. Cousin, qui en a publié divers extraits. Nous ferons, pour notre part, quelques emprunts à la glose sur les Dix Catégories, que M. Cousin nous parait avoir jugée trop sévèrement (3).

Dn y rencontre d'abord une curieuse remarque sur 1 ensemble de l'ouvrage. Il porte ce titre : Catégorie

[j Xotices et esstr. des manusc., t. XX, IIe part., p. 10.

(2) Ibid.. p. 9.

(3) Une partie des mêmes gloses sur les Dix Catégories se trouve dans le n° 1334 de Saint-Germain.

Aristoielis ab Augustino de grœco in Latin tom mutatse. Ce qui prouve, comme nous l'avons dit, qu'on ne connaissait pas au xe siècle les Catégories d'Aristote, puisque Ton prenait pour une traduction littérale l'opuscule attribué à saint Augustin. Il paraît cependant que notre moine d'Auxerre ne partageait pas à cet égard l'erreur commune. Une de ses premières gloses est ainsi conçue : « Aristote, le plus éminent et le plus subtil des « philosophes de la Grèce, a le premier composé ces « Catégories, que dans la suite saint Augustin a traduites « du grec en latin... Mais saint Augustin ne les a pas « traduites mot à mot; il en a reproduit le sens : il a « pris à tâche d'éclaircir lui-même ce qu' Aristote avait « dit en des termes obscurs, et d'abréger ce qu'il avait « trop développé. Ce livre serait donc mieux appelé Expo- « sition des Catégories que Catégories (1). » Heiric n'a pas entre les mains le texte d'Aristote pour comparer l'un et l'autre ouvrage; mais une lecture attentive du traité sur les Dix Catégories avait pu l'instruire de ce qu'il n'était permis à personne d'ignorer. En effet, l'auteur de cet ouvrage allègue souvent l'autorité d'Aristote; ce qui prouve déjà qu'il ne le traduit pas. Il ajoute qu' Aristote s'est expliqué sur certaines questions en des termes d'une insuffisance notoire et qu'il discutera, pour sa part, les mêmes questions avec plus d'étendue (2). Enlin il déclare expressément que son ouvrage n'est pas une

(1) Fol. 24. recto. « Aristoteles preecellens et acutissimus Grœcoraim a fuit philosophus, qui primus lias Categorias composuit, quas postea « beatus Augustinus de greeco in latinum transtulit... Transtulit ipse a beatus Augustinus has Categorias, non quidem verbum e verbo, sed « sensum e sensu ; unde ea quae ipse Aristoteles obscure dixerat iste ex « suo manifestare studuit ; ea vero quaa nimis dilataverat adbreviare «« cnravit. Ideo Kategoriarum potius Expositiones quam Kategorix poste sunt dici. »

(2) Gap. ii.

version, mais une compilation faite à l'usage des apprentis philosophes (1).

Heiric commente d'abord les vers d'Alcuin, qui, dans la plupart des anciens exemplaires, servent de prologue à l'ouvrage, et, rencontrant dans un vers le mot natura^ il l'interprète ainsi : « Tout ce qui est, visible ou invi- « sible, sensible ou intelligible, créant ou créé, s'appelle « une nature. Natura est donc un terme général qui sert « à désigner toutes les choses, et celles qui sont et « celles qui ne sont pas. Celles-là sont dites n'être pas, « qui ne peuvent être ni senties ni comprises : elles sont, g mais elles sont de telle sorte qu'elles surpassent et « notre faculté de sentir et notre faculté de penser. « Dieu est une nature, parce qu'il fait naître tout ce qui « est, et toute créature est une nature parce qu'elle est « née (2). » Cette interprétation, tirée de Jean Scot, ne nous apprend pas le sentiment d'Heiric sur les questions de Porphyre ; nous avons cru toutefois devoir la transcrire, comme nous faisant connaître les sens divers dans lesquels peut s'employer un des mots les plus obscurs de la terminologie scolastique. On retiendra cette définition de l'être et du non-être. Dans lès catégories de l'être et du non-être se placent toutes les substances; les substances corporelles, dont les sens mesurent, ou dont l'esprit conçoit la limite, et les substances spirituelles dont l'esprit lui-même ne sait rien, si ce n'est qu'elles

(1) Cap. ix.

(2) Fol. 24, recto. « Quicquid est, sive visibile, sive invisibile, sensi- « bile seu intelligibile, creans seu creatum, natura dicitur. Ergo gene- « raie nomen est natura omnium rerum et earum quae sunt et earum « quae non sunt. Illae autem non esse dicuntur qute nec sentiri nec intel- « ligi possunt : non quod non sint, sed quod ita sint quod omnem cogi- « tationein corporis et mentis transcendant. Deus itaque natura dicitur « quod cuncta nasci faeiat. Omnis creaturâ natura vocatur eo quod « nascatur. »

sont. Ainsi le mot nature exprime en scolastique quelque chose de moins déterminé que le mot être. Ce langage n'est pas, assurément, celui de la philosophie moderne.

Mais hâtons-nous d'interroger notre docteur sur le problème des genres et des espèces. Nous avons entendu tout à l'heure Jean Scot attribuer la perfection de l'être à tous les degrés métaphysiques et définir les catégories des essences universellement déterminées. Cette opinion n'est pas celle -d'Heine. Il ne s'exprime pas toujours clairement; il a trop lu Jean Scot, et cet homme supérieur lui commande trop de respect et de déférence : de là vient qu'il reproduit souvent ses définitions, peut-être sans les bien comprendre. Ainsi le voyons-nous écrire sur une de ses marges que l'être en général est l'être essentiellement simple, qu'il est créé premièrement par Dieu, sans aucun mélange de matière, et qu'il n'est pas, en conséquence, soumis à la loi des transformations accidentelles (1) ; ce qui est encore un emprunt fait à Jean Scot. Mais c'est un emprunt dont Heiric n'apprécie pas la portée, puisqu'il va bientôt, sur la même question autrement présentée, s'exprimer en des termes différents. Toutes les

(1) Sur ces mots du texte, Et quum in permanente, il fait la glose suivante : « ln permanente usia, id est quae permanet clum mutantur ejus « accidentia. Sed melius permanentem usiam illam debemus attendere u quae simpliciter ab esse vero, id est Deo, venit. Illud enim esse quod a ita ab esse, id est Deo, venit, sine corruptione durât et est semper. « Quicquid enim essentialiter simplex creatum est perpetuo simpliciter « persévérât, atque immutabile secundum sui essentiam manet, ut est u animal, vel elementa simplicia : illud vero quod ex quatuor elementis « est compactum périt et mutatur, nec permanet. Ergo permanentem u usiam ad illud esse retulit quod simplex creatum est et non ex parti- <( bus, atque ideo simpliciter manet. Unde corporaliter resolvuntur qua? u ex quatuor éléments constant; ipsa tamen elementa, quia simplex « esse habent, nullo modo resolvuntur, sed ad to toxv, id est ad omne, u revertuntur; terra videlicet adterram, vel ignis ad ignem, et cetera. » (Fol. 26, verso.)

catégories, dit-il avec Aristote, avec Boëcc, avec le faux Augustin, toutes les catégories convergent à la substance, et la substance n'est pas un tout universel ; elle est le tout intégral cle chacun des êtres numérables : aucun des prédicaments n'a l'être en soi. On connaît la définition du lieu donnée par Jean Scot. Heiric en propose une autre. «La notion du lieu vient, dit-il, de l'observa- « tion des corps, mais il ne faut aucunement croire que « le lieu soit lui-même un corps. Le lieu est l'espace « qu'un corps occupe, remplit, en largeur, en longueur, « en hauteur (1). » Le lieu est la limite des corps, des substances : locus est circumscriptio corporis (2) ; mais il n'est pas corporel. Ainsi des autres prédicaments ; ils sont des manières d'être générales cle tout être, et rien autre chose; isolés de leurs sujets, ils ne persistent pas, si ce n'est au sein de leur cause, dans la pensée de Dieu. Des prédicaments allons aux prédicables. Jean Scot a dédaigné de s'en occuper ; mais nous verrons bientôt un des oracles de l'école réaliste, saint Anselme de Gantorbéry, assimiler les prédicables à des natures, et transformer, par exemple, en autant de choses tous les noms généraux qui se rapportent à la catégorie de la qualité. Heiric proteste à l'avance contre cet égarement de l'esprit de système. « Si, dit-il, quelqu'un dit le blanc et le noir abso- « lument, sans nommer la substance particulièrement « déterminée où se trouve soit le noir, soit le blanc, il <( ne désigne pas une chose positive ; pour désigner cette

(1) Fol. 35, verso. « Locus in corpore quidem percipitur, sed corpus u ipse esse minime credendum : est ergo locus spalium quod quodlibet h corpus in sua latiludine, longitudine, altitudine tenere aut occupare » valet. Hoc autem spatium, sicut nec longitudo, aut latitudo, extendi « aut contrahi minime potest, sed in sua natura propria vi integrum et « inviolatum permanet. »

% Ibid.

« chose, il faut dire : Cet homme, ce cheval blanc, ou « noir (1). » Son langage n'est pas moins net en ce qui concerne les genres et les espèces. Sur cette phrase des Dix Catégories : Quœcumquè prœdicarl de animait possun t, eadem et de horhine, Heiric fait la réflexion suivante : a Quelqu'un pourrait contredire cette assertion, car le « genre se dit de l'animal et l'animal est un genre, « tandis que le genre ne se dit pas de l'homme; en « effet, l'homme n'est pas genre, mais espèce. Donc, c< pourrait-on répondre : on ne saurait dire de l'homme « tout ce qui se dit de l'animal. Nous allons au-devant « de cette objection, en faisant remarquer que le genre « ne se dit pas de l'animal selon la réalité, secundum « rem, mais que ce mot genre est le nom désignatif de « l'animai, dont on se sert pour exprimer qu'animal « se dit de plusieurs différents en espèce. En effet, puisce qu'on dit de tel ou de tel animal que c'est une substance « animée et sensible, il n'y a pas de rapport entre la « manière d'être de l'animal et celle du genre. De même « l'espèce se dit de l'homme, non pas selon le sens ab- « solu de ce mot espèce, mais pour désigner plusieurs « différents en nombre (2). » Ainsi ni le genre, ni l'es-

(1) « Si quis dixeril album et nigrum absolute, sine propria et certa u substantia in qua continetur, per hoc non poterit certam rem ostendere, « nisi dicat albus homo, vel equus, aut niger. » (Fol. 28, verso.)

(2) « Posset aliquis dicere non esse hoc verum, nam de animali pree- « dicatur genus, est enim animal genus, non autem prsedicatur genus de « homine ; nequeenim homo genus, sed species : ac per hoc, inquit, non « possunt praedicari de homine qusecumque praedieantur de animali. Sed « huic occurrimus dicentes genus non praedicari secundum rem (id est « substantiam), sed designativum nomen esse animalis, quo designatur « animal de generibus specie differentibus dici. Namque neque rationem « animalis potest habere genus, cum dicitur animal est substantia ani- « mata et sensibilis ; simililer nec species dicitur de homine secundum id « quod significat, sed juxta illud quod de numéro differentibus praedik catur. » (Fol. 27, recto.)

pèce, pris absolument 7 ne sont des choses ; ce sont des mots, par lesquels on distingue ce qui appartient à la définition de l'homme, de l'animal. Et non-seulement, au rapport d? Heiric } le sujet du genre indéterminé n'est pas autre que celui du genre déterminé, mais le genre déterminé n'est lui-même qu'un terme désignatif, c'està-dire un qualificatif employé substantivement pour exprimer ce qui se dit de plusieurs sujets différents en espèce ; et de même l'espèce n'est pas autre chose que ce qui se dit de plusieurs sujets différents en nombre. D'où il suit que plus on s'éloigne de l'être en général , plus on se rapproche de l'être vrai, de la vraie substance. Cette explication donnée, Heiric se demande enfin ce qui peut se dire réellement, juœta rem ipsam, de l'animal, de l'homme, de l'individu, et il répond : Gicéron, l'homme, l'animal, sont réels, mais ils ne le sont qu'étant unis dans un même sujet. C'est en ces termes que doit s'énoncer, au ixe siècle, un interprète, même éclairé, de la doctrine péripatéticienne. Heiric est nominaliste, et Test naïvement. Comme il est loin de soupçonner qu'il y ait matière à procès dans les mots dont Aristote et son abréviateur se sont servis pour distinguer la substance vraie de ce qui n'est pas vraiment la substance, il fait sa profession de foi philosophique avec autant de simplicité que de sécurité. Les écarts de Jean Scot ont pu lui faire apprécier où mène le réalisme, et, quelle que soit sa vénération pour un tel maître, il s'en éloigne à temps , il se sépare d'une école où l'on confond l'intelligible et le sensible, les noms et les choses, jusqu'à tout identifier, même le monde et Dieu.

Quand donc nous n'aurions rencontré que cette déclaration dans la glose d'Heiric sur les Dix Catégories, nous n'aurions pas perdu notre peine. Mais cette déclaration i 13

a besoin d'être encore expliquée... Quel est, en effet, le dernier mot d'Heiric sur la valeur de ces termes : « genre, « espèce ?» A cette question il fait d'abord cette réponse, qui, dans l'état de la controverse, peut être jugée d'une suffisante précision : « Gomme les noms particuliers « sont innombrables, et comme il n'est pas en la puisce sance de l'intellect , de la mémoire , de les retenir a tous, l'espèce les embrasse tous en bloc, et en fait un « premier degré, fort étendu, qui comprend l'homme, « le cheval, le lion et toutes les espèces semblables. « Mais comme ces espèces sont elles-mêmes innombra- « bles, insaisissables (qui peut, en effet, se natter de « connaître toutes les espèces de l'animal?), on a fait « ensuite un degré plus étroit, le genre : animal, plante « ou pierre. Enfin ces genres, réunis sous un seul nom, « ont fait un troisième degré, plus restreint, plus étroit « encore, puisqu'il n'y a qu'un seul nom pour le dési- «- gner, le nom cVêtre (1). » Gela même est d'une précision tellement nominaliste, qu'il convient d'interroger encore notre docteur et de lui demander s'il croit, ainsi qu'il paraît le croire, que les universaux, genre, espèce, sont de purs vocables, ou bien si ces vocables conventionnels représentent, à son avis, sinon des natures, du moins des manières d'être réelles de toute nature, de

([) Fol. 24, verso. « Sciendum autem quia propria nomina primutn « sunt innumerabilia, ad quse cognoscenda intellectus nullus seu memo- « ria sufficit : hsecergo omnia coarlata species comprehendit et faeit pri- « muni gradum, qui latissimus est, scilicet hominem, equum, leonera, et « species hujusmodi omnes continet. Sed quia hsec rursus erant innume- « rabilia et incomprehensibilia (quisenim potest omnes species animalis a cognoscere? ), alter factus est gradus angustior, jamque constat in gew nere, quod est animal, surculus et lapis. Iterum etiam ho3c gênera, in « unum coacta nomen , tertium fecerunt gradum arctissimum jam et u angustissimum, utpote qui uno nomine solummodo constat, quod est a usia. »

toute substance. Il répond : « Il y a trois objets qui sont « la matière et la fin cle tout colloque et de toute conteste tation : les choses, les pensées et les mots; les choses, « que nous percevons par la raison et discernons par « l'intelligence; les pensées, au moyen desquelles nous « connaissons les choses elles-mêmes; les mots, par « lesquels nous exprimons ce que l'intelligence a conçu. « Outre ces trois objets, il y en a un quatrième qui est « le signe des mots; ce sont les lettres... L'intelligence « conçoit la chose, les mots expriment la pensée, les « lettres signifient les mots. De ces quatre objets, deux « sont naturels, les choses et les pensées; deux sont « d'invention humaine, les mots et les lettres... En « d'autres termes, toutes les questions découlent de trois « sources, de ce qui est, de ce qui est perçu, de ce qui est « dit (1). » C'est la doctrine de Boëce ; c'est la doctrine de Raban, à qui ces explications dernières sont presque littéralement empruntées (2). Les mots signifiant, il le reconnaît, des pensées, des pensées recueillies cle l'observation des choses, Heiric se prononce à l'avance con-

(1) « Tria sunt quibus oranis collocutio disputatioque perficitur : res, « intellectus et voces. Res sunt quas animi ratione percipimus intellec- « tuque discernimus : intellectus vero quo ipsas res addiscimus : voces « quibus quod intellectu capimus signilicainus. Preeter hase autem tria « est aliud quiddam quod significat voces : lise sunt litterse... Rem conci- « pit intellectus, intellectum voces désignant, voces autem litterse signili- « cant. Rursus horum quatuor duo sunt naturalia, id est res et intellec- « tus; duo secundum positionem hominum, hoc est voces et litterse... Ex « tribus fontibus omnes prolluunt qusestiones, aut ex his quse sunt, aut « ab his quse percipiuntur,aut de his quae dicuntur. » (Fol. 25 du volume, verso.) Faisons remarquer incidemment que voici un théologien, un saint docteur, auquel il ne semble pas que le langage et les signes du langage aient été révélés par Dieu aux premiers hommes. Condillac luimême n'a pas osé faire emploi de ces termes énergiques, secundum positionem hominum; il a eu recours aune fiction, pour demeurer en paix avec Warburton et les orthodoxes.

1) Notices et extr. des Manuscrits, t. XX, Ile part., p. 25.

tre la thèse merm voces, flattes vocis, qui sera, comme nous le verrons, imputée au chanoine Roscelin. Distinguant donc ce qui est, en effet, conventionnel de ce qui est, il le dit, naturel, c'est-à-dire nécessaire, et plaçant les idées dans cet ordre, les mots dans l'autre, Heiric nous informe ainsi qu'il veut être inscrit au nombre des conceptualistes, en la compagnie de Raban-Maur.

Que l'on veuille bien maintenant relire les passages extraits par M. Cousin de la glose sur l' Introduction de Porphyre. On y trouvera que les genres et les espèces ne possèdent hors des choses sensibles aucun des attributs de l'existence; qu'ils existent toutefois dans les choses, comme des modes inhérents de toute substance déterminée, mais qu'au dernier mot tel ou tel genre pris en soi doit être rigoureusement défini par la science « une con- « ception formée de la ressemblance de plusieurs espèce ces comparées entre elles : génies est cogitatio collecta ex « singularum similitudine partium (1). » C'est évidemment toute la doctrine de la glose sur les Dix Catégories. Nous reconnaissons d'ailleurs que cette glose n'a pas l'importance de celle que M. Cousin nous a fait connaître. Les trois questions de Porphyre sont, en effet, traitées, dans les notes reproduites par M. Cousin, avec plus d'étendue et plus de résolution. Mais nous nous inquiétons peu d'apprécier la valeur comparative des deux gloses; ce qui nous intéresse bien davantage, c'est la conformité des opinions énoncées dans l'une et dans l'autre. Cet accord prouve, en effet, joint à d'autres preuves, qu'elles sont l'une et l'autre du même auteur.

Ici doit se placer un docteur dont le nom est inconnu, qui commenta Marianus Capella plutôt en grammairien

(1) ïntrod. auy ouvr, inédits cVAbélard, p. 81, 85.

qu'on philosophe, mais à qui toutefois la philosophie ne fut pas étrangère. Ses notes, dont nous avons découvert une copie très-incomplète dans le numéro 1110 de Saint- Germain (1), ont été lues et citées par Remi (2). Comme on y rencontre beaucoup de mots grecs, on peut supposer qu'il était Irlandais; cependant sa doctrine philosophique n'est pas le réalisme intempérant de Jean Scot; c'est plutôt un nominalisme discret. S'il évite, en effet, les occasions de se prononcer sur les questions les plus embarrassantes, il n'hésite pas toutefois à condamner, dans le système de Platon, la thèse des exemplaires éternels. C'est à propos de l'accident que cette condamnation très-formelle est par lui prononcée. Il n'est pas douteux que l'accident proprement dit vient s'unir à la substance individuelle. Mais avant que cette union soit opérée, où se trouve l'accident? Cicéron est orateur, rhéteur; voilà l'accident uni. Mais avant de s'unir à Cicéron, ou de se produire en lui, la rhétorique n'était-elle pas une substance ? Tous les philosophes qui raisonnent selon leur raison répondent que cette question est frivole. Aristote, à la tète de son parti, proclame que l'accident n'est rien hors de la substance première ; Simplicius, commentant la Physique, établit de même que les accidents ne peuvent être séparés du suppôt substantiel; c'est aussi l'opinion de Porphyre, et Boëce ne s'exprime pas autrement : Onrne accidens in subjecto est, et substantlam siobjectuDi habet omne accidens. Platon, ou plutôt les plus téméraires de ses disciples ont seuls conçu les accidents de l'être comme autant de formes réelles et séparées. Notre anonyme leur répond : « L'accident est ce qui advient à la

1 yolices cl exli'. des Manuscrite, t. XX, IIe part.,"p. 5. a) Jbid., p. 15, 20.

« substance, puis l'abandonne. Si donc il advient, d'où « vient-il, et, quand il disparaît, où va-t-il? Quelques-uns « répondent à cette question : quand il vient il ne vient « pas d'un autre, et il ne va pas dans un autre quand il « s'éloigne. Mais comment cela peut-il être ainsi, l'acci- « dent ne pouvant subsister par lui-même, séparé de « toute substance? La rhétorique, si elle est un acci- « dent, est nécessairement en quelque substance : si donc « avant de venir en Gicéron, par exemple, elle était « nécessairement en quelque autre, il faut rechercher en « qui elle était... A cela nous pouvons répondre : il y « a certains accidents qui non-seulement peuvent acci- « dentellement advenir à d'autres substances, mais qui « sont encore par eux-mêmes, au titre de substants. Si « donc la rhétorique n'est pas seulement l'accident de « Cicéron , et si elle est encore par elle - même quel- « que substance, n'est-il pas probable que, lorsqu'elle « vient, elle vient d'elle-même, et que, lorsqu'elle s'éloi- « gne, elle retourne en elle-même ? Cependant comme « un art quelconque , bien qu'il soit cloué d'une certaine « nature particulière, ne peut être en lui-même, mais doit « avoir nécessairement pour sujet une substance cléter- « minée, aucun art ne peut ni venir de lui-même puisqu'il « n'est pas par lui-même, ni retourner vers lui-même « puisqu'il va toujours en quelque autre. Il faut donc « autrement et mieux se rendre compte de cela. » Yoici maintenant la solution du problème, telle que la présente notre théologien philosophe : « Tout art naturel a été « mis, engendré dans la nature humaine; c'est pourquoi « tous les hommes possèdent naturellement les arts « naturels. Mais depuis que, par le péché du premier « homme, la notion des arts s'est obscurcie dans les « âmes, désormais plongées dans une profonde igno-

« rance, apprendre n'est pas autre chose que rappeler « en présence de la pensée ces mêmes arts déposés « dans les profondeurs de la mémoire... Quand donc la « rhétorique se manifeste chez quelque homme, elle ne « vient pas d'ailleurs que de lui-même, c'est-à-dire de « sa mémoire... (1). » Ainsi notre docteur refuse de souscrire à la thèse de ces idées, de ces formes, qui sont dites subsister par elles-mêmes en quelque région mystérieuse. L'homme est l'unique sujet des idées. De plus elles ne sont pas à l'égard de ce sujet quelque chose d'adventice; elles sont nées avec lui. L'effort que la pensée de l'homme fait pour connaître est un effort qu'elle fait pour se souvenir. Cet essai de conciliation entre la doctrine pythagoricienne de la réminiscence et le dogme chrétien de la déchéance originelle nous a paru digne d'attention. Est-il original? Il ne l'est pas sans doute : cependant notre docteur ne reproduit pas ici, comme on pourrait le croire, quelque opinion empruntée au plus ingénieux, au plus accrédité des pères latins, à saint Augustin. En effet, saint Augustin impute à Platon comme une grave erreur la doctrine de la réminiscence et la combat avec des arguments péripatéticiens (2). Cette doctrine n'aura pas, durant le moyen âge, des partisans nombreux. Au xne siècle Adhélard de Bath s'effor cera de la remettre en honneur; mais il n'y réussira pas Qui pouvait -il persuader, Aristote et saint Augustin s'unissant pour le contredire?

Nous ne devions pas omettre l'auteur de cette glose; cependant il ne doit pas nous arrêter plus longtemps. Il faut parler de Remi, qui fut un maître d'une si grande

(1) Notices etextr. des Manu.srri.Ls, t. XX, II« part, p. 20. 'ï) De Trinzlate, lib. XII, cap. xv.

renommée. Ayant pris l'habit monastique à Saint-Germain d'Auxerre, Remi fit ses études clans cette abbaye sous la discipline d'Heiric , dont plus tard il occupa la chaire. Plus tard il fut appelé dans la ville de Reims, où il forma de nombreux disciples, entre autres Abbon de Fleury. Il vint enfin enseigner à Paris. Paris, la future « nourrice des études , » comme l'appelle Pétrarque , ou, pour citer un de nos poètes , Eustache Deschamps,

La cité sur toutes couronnée,

Fontaine et puits de sens et de clergie ;

Paris qui devait exercer un jour sur l'Europe entière la plus légitime et la plus glorieuse des dictatures, celle de l'enseignement, déjà Paris possédait plusieurs écoles. Quelques historiens veulent que Ghaiiemagne ait institué dans cette ville son école du Palais (1). Suivant d'autres, cet honneur appartient à la grande cité du vme siècle, Aix-la-Chapelle. L'avis du plus grand nombre est que l'école du Palais n'eut pas de siège fixe, et que les professeurs de cette école, faisant partie du cortège impérial, accompagnaient ordinairement l'empereur dans toutes les villes où tantôt ses affaires, tantôt ses caprices l'engageaient à résider quelque temps. N'est-il pas, du moins, prouvé que, dès le ixe siècle, Paris était le siège de cette école privilégiée ? Dans une lettre écrite par le pape Nicolas Ier à Charles le Chauve, au sujet des erreurs de Jean Scot, on lit : Dilectioni vestrœ... mandamus , quatenus apostolatui nostro prœdicticm Joannem reprœsentari faciatis, aut cerie Parisius, in studio cujus capitalis jam olitn fuisse perhibetur , morari non sinatis (2). Mais il y a des éditions de cette lettre où le mot

(1) Biographie générale, art. fîemi.

(2) Du Boulay, Hist. univers. Paris., t. 1, p. 184.

Parishis ne se trouve pas (1); on suppose donc qu'il a été ajouté. On tient néanmoins qu'il y avait dès lors à Paris trois écoles très-fréquentées : celle de la cathédrale, celle de Sainte- Geneviève (2), celle de Saint- Germain -des -Prés (3), et il paraît vraisemblable que Remi professa dans une de ces trois écoles. Cependant de Launoy n'ose pas l'affirmer et les auteurs de YHistoire littéraire en doutent. Quoi qu'il en soit, c'est bien à Paris qu'Odon de Gluny vint l'entendre.

Dans les divers écrits qui nous ont été conservés sous le nom de Remi, le théologien et le philosophe ne se confondent pas, mais ils se ressemblent. Il ne traite pas à la fois, comme Jean Scot, de la philosophie et de la religion, mais sa religion et sa philosophie ont le même dédain pour le réel, le même culte pour l'idéal. Une de ses paraphrases théologiques, que l'on intitule Enarrationes mPsalmos, a longtemps joui d'une grande faveur; plusieurs fois Àbélard lui-même l'a citée (4), quoiqu'il ait admis peu de docteurs modernes au nombre de ses autorités. Nous avons lu cette paraphrase avec intérêt. On n'en retient rien, car elle n'enseigne rien ; mais on y rencontre plus d'un trait d'éloquence, parti d'un cœur vraiment ému, ému dans le silence, dans les ténèbres, par la contemplation attentive de ces principes des choses que l'esprit conçoit au-dessus de la nature : « J'ai « résolu, dit Remi, défaire une enquête sur mon Dieu, « car il ne me suffit pas de croire en lui, je veux encore « voir de lui quelque chose. Je sens qu'il y a quelque

(1) M. Léon Maître, Ecoles èpisc. el monast. de l'Occident, p. 45.

(2) Histoire de sainte Geneviève, mss. de la biblioth. fete-Geneviève. p. 575.

(3) flist. titt. de! la Fr., t. VI, p. 33.

(4) Abélard, Sic et non, p. 89 et 110.

« chose au delà de mon âme. Si mon âme demeurait en « elle-même sans s'élever au-dessus d'elle, elle ne ver- « rait qu'elle : il faut qu'au-dessus d'elle mon âme attei- « gne Dieu (1). » Voilà le théologien. Ce n'est pas un glossateur naïf, ce n'est pas non plus un raisonneur subtil; c'est un mystique. Il nous reste à parler du philosophe.

Le biographe d'Odon, le moine Jean, nous donne sur l'enseignement philosophique de Remi quelques détails précis : il lisait , dit-il , et commentait la dialectique exposée par saint Augustin à son fils Adéodat (c'est-àdire le livre des Dix Catégories) et le traité des sept arts libéraux de Martianus Capella ("2). On a conservé ses gloses sur Priscien (3), sur Donat et sur le traité de Noces de Capella; mais celles qu'il avait sans doute écrites, selon l'usage, sur le traité des Dix Catégories paraissent aujourd'hui perdues (4). Nous ne pouvons donc

(1) a Constitui quserere deDeo meo, ut non solum crederem sed etiam « de illo aliquid viderem. Sentie aliquid esse ultra animam meam : si « enim in se remaneret, non effusa super se, non videret nisi se ; supra « ipsam autem attingendus Deus est ; supra animam est dormis Dei, ad « quam ut ascendat effundit se supra se. » (Enarrationes in Psalm. XLI ; Biblioth, max. Patr., edit. Lugdun., t. XVI, p. 1126.)

(2) Voir nos Singularités hist. et tilt., p. 142.

(3) M. Ch. Thurot, Notices et extr. des Manuse., t. XXÏI, IIe part., p. 8.

(4) Nous avons eu un instant l'espoir de retrouver un traité personnel de Remi sur les sept arts. Les auteurs de Y Histoire littéraire désignent, en effet, deux manuscrits de la bibliothèque du Roi comme renfermant un commentaire de Remi sur la grammaire de Donat-, ils ajoutent que dans un de ces manuscrits , sous le n° 5304 , on lit , à la suite du. commentaire sur Donat, un traité de Remi sur les arts libéraux, et ils distinguent ce traité d'une glose manuscrite du même Remi sur l'ouvrage de Martianus Capella. Mais cette distinction est une erreur. On ne trouve aujourd'hui dans l'ancien fonds de la Bibliothèque nationale qu'un seul manuscrit du commentaire de Remi sur Donat. Inscrit autrefois sous le n° 4037, ce manuscrit porte aujourd'hui le n° 712. C'est un recueil. Au feuillet 47 commencent les additions de Remi à la

rechercher quelle fut son opinion sur la question des espèces et des genres ailleurs que dans les passages de sa glose sur Martianus Capella où il est traité du second des arts, la dialectique.

Voici d'abord le titre exact de cette glose : Commentufn magistri Remigii super librum Martiani Capellx de Nuptiis Mercurii et Philologie, et super septem artes libérales ejusdem. Ajoutons que la glose particulière sur la dialectique s'étend du feuillet 38 au feuillet 54. Seize feuillets, c'est beaucoup plus qu'il n'en est besoin pour faire une profession de foi philosophique. Nous ne rencontrons pourtant, dans ce long chapitre, que des renseignements incomplets sur l'opinion de Remi. Mais, quels qu'ils soient, ils nous intéressent. Martianus Gapella avait défini le genre « l'union de plusieurs formes sous « un seul nom, » multarum formarum per wium nomen complexio. C'est, on le voit, la définition nominaliste. Jean Scot y a substitué celle-ci : « Le genre est « l'unité substantielle de plusieurs formes, » genus est multarum formarum substantialis unitas{\). Ayant sous les yeux le texte de Gapella et la glose de Jean Scot, Remi parait hésiter et il écrit : genus est complexio, ici est adlectio et comprehensio multarum formarum. Assurément le mot complexio, quand il est expliqué par celui à' adlectio, peut s'entendre au figuré, c'est-à-dire au

grammaire de Donat et elles finissent au feuillet 56. Nous n'y trouvons rien que la définition des parties du discours. Quant à l'ancien 5304, aujourd'hui 8674, il ne contient ni le commentaire sur Donat, ni quelque traité de Remi sur les arts libéraux ; il contient simplement sa glose sur les Noces de Martianus Gapella, qui est encore dans les n°s 7596 A. 8675 et 8786 du fonds latin, et dans le n° 11 10 du fonds de Saint-Germain. Terminons cette note en mentionnant deux autres manuscrits du commentaire sur Donat : l'un dans le n° 292 du Supplément latin, l'autre dans le n°20 des Feuillants.

(1] Notices et extr. des Manuscr., t. XX, IIe part., p. 17.

sens nominaliste. Cependant, Remi n'a pu retrancher au texte de Gapella ces trois autres mots très-importants, fier unum nometi, sans avoir l'intention de considérer le genre comme l'union réelle de plusieurs formes. Ainsi Ton peut déjà supposer que dans l'opinion de Remi, comme clans celle de Jean Scot, le genre est la substance même des espèces. Mais nous allons bientôt avoir sur ce point des explications plus sincères. Remi fait remarquer que, suivant l'auteur des Dix Catégories, la forme n'est pas proprement l'espèce, puisqu'on dit encore du genre qu'il est une forme. Non sans doute, ajoute-t-il, l'espèce n'est pas la forme proprement dite, mais l'espèce et le genre sont des formes : ainsi le genre, l'espèce adviennent à un sujet commun, l'être premier, universel, l'être unique, dont ils divisent le tout en des parts plus ou moins étendues. Ayant fait cette déclaration, Remi n'a plus rien à cacher et ne cache plus rien. C'est un réaliste outré. Heiric n'est plus son maître; il retourne à Jean Scot et reproduit servilement, mot pour mot, toutes les définitions que Jean Scot a données du genre, de l'espèce, de la substance , dans son commentaire sur Martianus Capella. Les genres, les espèces ne sont pas seulement, dans la nature, des manières d'être inséparables des individus; ce sont des choses, que contient la substance universelle, qui existent en elle et par elle, et qui ont pour office de distribuer aux individus la part d'être qui les fait subsister.

Sur l'universel ante rem, c'est-à-dire sur les idées divines, le langage de Remi n'est pas moins réaliste : « Le « monde éternel et intellectuel est, dit-il, cette cause « primordiale que Platon appelle l'idée, qui toujours « fut dans l'entendement divin. A la ressemblance de « ce monde a été formé notre monde visible. » Le réa-

lisme de Remi va même sur ce chapitre beaucoup plus loin. Il imagine, en effet, que cette idée, cette cause avait clans l'entendement divin, avant toute création, la forme d'une sphère. Ainsi les idées divines ne sont pas seulement,'selon Remi, les formes éternelles des choses. Cette définition trop vague ne lui suffit pas; il ajoute qu'elles subsistent dans un lieu comme des choses informées, et que l'ensemble de ces choses a lui-même sa forme propre, qui est la forme sphérique (1). Il est assurément difficile de matérialiser davantage une pure abstraction.

Tels sont les renseignements que nous fournissent nos manuscrits sur la doctrine de Remi d'Auxerre. Ils sont, nous l'avons dit, incomplets ; mais sur quelques points ils sont très-précis, puisqu'ils nous montrent, vers la fin du ixe siècle, un autre régent de philosophie désavouant le principe fondamental de YOrganon, pour définir l'essence l'unique suppôt de toutes les natures , qui les contient et les absorbe toutes dans sa mystérieuse unité. Or, Remi nous étant désigné comme le premier docteur qui ait professé la dialectique dans les écoles de Paris, c'est donc le réalisme qui fut le premier enseignement distribué dans ces écoles. Nous nous arrêtons ici : le ixe siècle finit, le xe commence, et le débat scolastique va, pendant quelque temps, se porter sur des questions nouvelles.

(1) N° 1110 de Saint-Germain, fol. 16. « Celai am sphœram. Hactenus « descripsit (Marlianus) mundum visibilem.Nunc descripturus est inviu sibilem et intellectualem mundum. Est autem mundus eeternus et intel- « lectualis illa videlicet primordialis causa quse in mente Dei semper fuit, « quamPlato ideam vocat ; ad cujus similitudinem mundus iste visibilis « formatus est. Per sphseram vult intelligi mundum invisibilem, qui in « mente Dei latebat antequam iste visibilis per varias perduceretur cau- « sas; quem mundum, id est invisibilem, philosophi vocant ideas, id est « formas. »

Nous n'avons pas à joindre au chapitre qu'on vient de lire un long épilogue. On a sans doute déjà remarqué que Tennemann, imposant un nom à la première période de renseignement scolastique, Ta mal définie « l'âge de « l'aveugle réalisme. » Des philosophes de cet âge Tennemann ne connaissait que Jean Scot, Hildebert et saint Anselme. Aux noms de ces promoteurs fervents du réalisme nous avons ajouté celui de Remi d'Auxerre, et nous en ajouterons d'autres; mais, en même temps, nous avons prouvé que les réalistes étaient loin d'exercer, même au ixe siècle, cet empire absolu que Tennemann leur attribue; et, avant d'introduire en scène l'audacieux chanoine de Gompiègne, nous signalerons encore, au sein de l'école, plus d'un nomiualiste déclaré.

Page 1