CHAPITRE X
Gerbert, Bérenger.
Le cardinal César Baronius commence par ces mots l'histoire ecclésiastique du xe siècle : Novum inchaatur sœculum, quod sut asperitate ac boni sterilitate ferreum, malique exundantis difformitate plombeum, atque inopia scriptorum Mppellari consuevit obscurum (1). Tel est le fâcheux renom du xe siècle. Les causes de cette subite décadence sont diverses, et ce serait un long récit que celui des lamentables événements dont le cardinal Baronius réveille en nous le souvenir. Partout la guerre, la guerre civile et la guerre étrangère : les rois, les comtes armés les uns contre les autres, tant au nord qu'au midi de la Gaule, et les Normands, maîtres de tous les fleuves, assiégeant, brûlant les plus florissantes cités. Pour repousser l'ennemi du dedans, du dehors, qui n'a pas ceint le glaive? Les évêques marchent à la tête des milices. Il n'y a plus de moines dans les monastères; ils ^ont tous dans les camps. Un poëte contemporain dit : « L'ordre belliqueux des moines (2). » A la suite de ces tumultes, de ces combats, de ces dévastations, la farouche misère. Les mœurs redeviennent tout à fait barbares. Combien il sera difficile de remettre en honneur cette
1, Baronii Annales eccl., ad ann. 900.
2 Adalberonis Carmen. {Recueil des lust. de Fi\, t. X, p. 67, v. 157.;
maxime, que l'Eglise abhorre le sang! Dans les dernières années du xne siècle, à Paris même, les curés se rendaient encore aux autels avec un poignard à la ceinture, une pique à la main, et avec une escorte de clercs armés comme eux (1). Tel est le relâchement de toute discipline, que les « clercs ribaulds » sont devenus assez nombreux pour former clans l'Eglise une espèce d'ordre ; on l'appelle l'ordre de Golias, et les évêques, impuissants à le supprimer, osent simplement prescrire que les clercs de cet ordre seront distingués des autres par une tonsure différente (2). Combien de temps les occupations préférées des clercs les plus canoniquement tonsurés seront-elles les jeux de hasard, les festins et les danses ! Combien de décrets seront promulgués avant que les évêques eux-mêmes abolissent la coutume de danser dans les églises, dans les cimetières (3) ! Assurément nous ne voulons pas attribuer au xe siècle toute la responsabilité de ces détestables mœurs; mais il n'est douteux pour aucun historien que les grands désastres de ce siècle n'aient eu pour effet immédiat de rendre l'avantage à la barbarie, par une recrudescence manifeste de ces deux vices, la débauche et la cruauté.
En ce malheureux temps la piété la plus ardente est la plus sombre. Offensée de voir la chair prendre tant de licences, elle veut interdire à l'esprit tout ce qui peut le
(1) « Prohibemus districte ne sacerdotes cullellum portent cum cus- « pide, nec clerici eorum. » (Constitué synod. Odonis, episc. Paris., dans les Conciles d'Hardouin, t. VI, col. 1945.)
(2) Parmi les constitutions publiées par Gauthier, archevêque de Sens, on lit, art. 13 : « Statuimus quod clerici ribaldi, maxime qui vulgo dicun- « tur de familia Golia3, per episcopos, archidiaconos, officiâtes et decanos <( christianitatis tonderi prsecipiantur, vel etiam radi, ita quod eis non « remaneat tonsura clericalis ; ita tamen quod sine periculo et scandalo « ista liant. » (Labbe, ConciL, t. IX, col. 578.)
(3) Concilia Harduini, t. VI, col. 1943, 1945, 2018.
charmer. Tous les plaisirs sont des plaisirs coupables. Lïime n'a qu'à gémir, et de cette occupation rien ne doit la distraire. C'est pourquoi désormais la vive piété condamne absolument l'étude des lettres profanes. Né dans une des plus nobles maisons de la Gaule, Hérivée avait d'abord reçu l'éducation virile d'un futur chevalier. Plus tard, s'étant senti du goût pour les arts libéraux, il avait fréquenté les écoles ; mais, plus tard encore, ayant reconnu que les arts n'étaient propres qu'à former des cœurs rebelles à la loi divine, Hérivée avait fui le monde et s'était fait religieux (1), et les chanoines de Saint-Martin de Tours, honorant comme il convenait sa vertu modeste, l'avaient choisi pour leur trésorier. Cette simple histoire, qu'un chroniqueur nous raconte sous le nom d'Hérivée , n'est-ce pas l'histoire de beaucoup d'autres écoliers? Les cloîtres sont pleins de ces fugitifs. Dans la même abbaye de Saint-Martin, vers le même temps, se trouvait un jeune religieux d'une naissance non moins illustre, qu'on a depuis appelé saint Odon. Si grave et si pieux que fût ce jeune homme, il lisait habituellement Virgile. Un songe l'avertit de renoncer à cette dangereuse lecture. Ayant vu dans un rêve un vase aux splendides dehors dans lequel s'agitaient d'épouvantables reptiles, il dut interpréter ainsi cette vision opportune : le beau vase ce sont les beaux vers du poëte; les serpents, dont la morsure empoisonne, ce sont ses doctrines, ses sentiments profanes. Quelque temps après, Odon vint à Paris et fut un des auditeurs les plus assidus de Rémi dWuxerre. Ayant été doué par la nature du noble désir de connaître, il demandera successivement à tous 1rs maîtres ce qu'ils peuvent enseigner de toutes
1 Radulf. Glaber, Chron., Lib. III, cap. iv. illecueil des Hist. de Fr., t. x, p. :jo.)
les sciences, et, vers la lin de sa vie, la grande renommée de sa doctrine le fera choisir pour abbé par les moines studieux de Cluny. Cependant il n'a voulu rien retenir des leçons de Remi citant Platon, Aristote, Jean Scot, les philosophes. L'étude qu'il a faite de leur philosophie l'en a détourné. Dans ses livres, qui nous offrent les sincères confessions de sa pensée, on ne saurait signaler un seul mot qui n'appartienne pas à la langue des pères. Aucun théologien ne s'est montré plus scrupuleux, aucun moraliste plus dur pour lui-même et pour les autres. C'est un moine, chef de moines, pour qui vivre c'est croire, prier, gémir, et faire gémir quiconque est sous sa loi.
Si l'étude de la dialectique ne fut jamais complètement abandonnée dans les grandes écoles, cette science fut dès lors considérée comme suspecte par ceux mêmes qui la cultivèrent avec le plus de zèle. De ce nombre furent Reinhard, seolastique du monastère de Saint-Burchard, qui interpréta, dit-on, les Catégories d1 Aristote (1), Poppo, de Fulde, qui commenta la Consolation de Boëce, et le grammairien Gunzo, très-savant homme, très-riche en manuscrits de toute sorte, qui comprit le désaccord de Platon et d'Aristote sur la manière d'être des universaux, mais n'osa se déclarer ni pour l'un ni pour l'autre, professant un égal respect pour ces deux maîtres d'une égale autorité (2). On a plus de renseignements touchant le moine Abbon, de Fleuri-sur-Loire. Les témoignages recueillis sur « cet abbé d'une haute philosophie (3), » par Brucker
(t; Joanri. Trithemius, Chrome. Hirsaug, anno 93 i.
(2) « Aristoteli genus, speciem , differentiam, proprium et accidens « subsistere denegavit (Minerva), quae Platoni subsistentia persuasit. « Aristoteli an Platoni magis credendum putatis ? Magna est utriusque « auctoritas, qualenus vix audeat quis alterum alteri dignitate prae- « ferre. » (Epistola Gunzonis, dans Martène, A mpli.ss. colleclio, 1. 1, p. 305.)
(3) Brucker, Hist, crit., t. III, p. G41.
et par Rivet (i)., nous le font connaître comme le plus célèbre des maîtres de son temps. Il fut tué tenant d'une main ses tablettes, de l'autre son style, et l'on raconte que, pour honorer ce grand docteur, Dieu fit sur sa tombe un grand nombre de miracles. Mais comme ce fut plutôt un astronome qu'un philosophe, ce quia été conservé de ses écrits n'a pour nous aucun intérêt (2). On compte encore au nombre des érudits qui cultivèrent avec succès la dialectique, pendant les premières années du xe siècle, Bruno, de Cologne, Ratbod, évêque de Trêves, et Ratgaire, évèque de Vérone, sur lesquels il faut consulter Jean de Tritenheim et Mabillon ; mais il reste à découvrir quelque traité philosophique qui puisse leur être légitimement attribué (3). Nous ne pouvons passer aussi rapidement sur Gerbert , d'Aurillac , l'illustre modérateur de l'école de Reims, qui, dans les dernières années de sa vie, porta la tiare sous le nom de Silvestre II.
Bzovius fait descendre Gerbert d'un roi des Arvemes, qu'il nomme Bituitus. Il ajoute que ce Bituitus était de race latine et que sa famille s'appelait à Rome la gens Caesia [4). Il fut un temps où Ton aimait croire à ces fables : il nous plaît mieux aujourd'hui de rapporter, d'après toutes les histoires authentiques, 'que Gerbet était né vers le milieu du xe siècle, dans une famille obscure et pauvre des environs d'Aurillac. Elevé, dit-on, dans l'abbaye de Saint-Gérauld, il suivit, jeune encore, à Barcelone, un comte d'Urgel, qui était venu faire- un pèlerinage en Auvergne. De Barcelone Gerbert se fît-il
(t) Hist. litt., t. VII, p. 159 et suiv. (2) Brucker, Hist. erit., t. III, p. 643.
Archives des missions scientifiques, t. IV, p. 103, 104.— Ra<l. Glaber, Chronic., lib. HI, cap. ni.
(4; Olleris, Vie de Gerbert, p. 17.
conduire à Gordoue, la brillante capitale de F Espagne musulmane ? On le suppose; mais cette supposition ne parait pas fondée. Si, du moins, il avait fait à Gordoue un séjour prolongé, et s'il y avait appris assez d'arabe pour suivre des cours ou lire des livres , il serait revenu d'Espagne bien plus savant encore. On doit plutôt croire qu'il eut commerce à Barcelone, à Saragosse, avec quelques juifs. Trois années après, en 970 , il faisait un voyage à Rome. L'Italie était alors plus barbare que la Gaule elle-même, plus dépourvue de savants, de lettrés. Ayant donc appris qu'il était venu dans la capitale du monde chrétien un étranger sachant la musique et l'astronomie, le pape fut curieux de le voir, et, l'ayant vu, de le retenir. x\près avoir étonné Rome par son prodigieux savoir, Gerbert fut présenté par le pape à l'empereur Othon Ier, qui voulut aussi l'avoir quelque temps à sa cour. Alors Gerbert quitta l'Italie. Gomme il joignait à un rare savoir un caractère d'une fermeté peu commune, le don naturel du commandement, de l'audace et de grandes facilités pour l'intrigue, il était déjà devenu, mémo à la cour d'Othon, un personnage considérable, quand, en l'année 972, il revint en France et s'établit à Reims (1).
L'école de Reims, autrefois si fréquentée, était alors presque déserte. Chargé d'y restaurer les études, Gerbert se mit à l'œuvre avec un zèle qui fut heureusement approuvé par l'archevêque Adalbéron. Suivant la méthode consacrée, il commença ses leçons par la grammaire et la dialectique. Pour ce qui concerne la dialectique, il exposa d'abord Y Introduction de Porphyre, puis les Catégories et V Interprétation d'Aristote, les Topiques de Gicéron
(1) Olleris, Vie de Gerbert, p. 18-22.
annotés par Boëce, enfin les petits traités de Boëce sur les syllogismes, les définitions et les divisions. Pour enseigner le troisième art, la rhétorique, il lut et commenta Virgile, Stace, Térence, Juvénal, Perse, Horace et Lucain. Il fît ensuite des cours d'arithmétique, de musique, d'astronomie, de géométrie et de physique. Tel fut son programme d'études. Un de ses disciples, l'historien Richer, a pris soin de nous le faire connaître. C'est, on le voit, l'ancien programme de Rahan et d'Heiric ; mais, pour la dialectique et pour la rhétorique, on les enseigne maintenant en lisant des livres inconnus aux premiers régents de nos écoles ; en effet, l'antique version des Catégories d'Aristote a été retrouvée, et Gerbert n'interroge plus le Barbare Gapella, ni sur les arts, ni sur les sciences. On s'accorde à dire que ses leçons à l'école de Reims eurent le plus grand succès. Il y a longtemps conservé la renommée d'un docteur universel.
Nous devons donc beaucoup regretter de n'avoir pas des informations plus complètes sur sa doctrine philosophique. Tout ce que nous en savons se trouve dans un seul opuscule, dont voici le titre : De rationali et ratione uM, Bernard Pez l'avait publié d'après un texte beaucoup trop défectueux (1) ; M. Olleris vient de nous le rendre savamment corrigé "2). Avant ces corrections, les auteurs de YHisloire littéraire l'avaient estimé d'une importance médiocre 3;, et cette opinion a été partagée par M. Cousin [4). Nous Pavions lu toutefois avec attention, et nous venons de le relire avec plus de fruit. Voici
1 thésaurus noviss. Anecdot., t. I, part. II, p. 149. C'est par inadvertance que M. Rousselot cite comme deux ouvrages différents la lettre de Gerberl à l'empereur et le traité publié par B. Pez.
(2) OEuvres de Gerberl, p. 297.
(3) Hisi. Ml., t. VI, p. 584.
(4) înirod. aux ouvr. inêd. d'Abélard, p. 80.
*2i4 HISTOIRE
ce dont il s'agit. Au début de ses Catégories, Aristote établit que la substance première est l'individu, tandis que l'espèce et le genre sont des substances secondes, et que les substances secondes ont dans les substances premières leur fondement substantiel. Maison lit, d'autre part, dans Ylsagoge de Porphyre, que, toute différence ayant son prédicat dans la différence la plus prochaine, faire usage de la raison a pour fondement la différence rationnelle; ce qui semble contraire à l'opinion d' Aristote, la différence rationnelle paraissant être plus générale, et, partant, moins voisine de la substance première, que faire usage de la raison. Cette difficulté, qui avait, au rapport de Gerbert, fort embarrassé les docteurs admis dans 4a familiarité de l'empereur, doit être regardée comme puérile. Pour mettre" d'accord le principe posé dans les Catégories et l'observation faite par l'auteur de l1 Introduction , il suffit de rappeler que Porphyre, au chapitre de la différence, l'a définie ce qui constitue l'espèce , eîSoirot^ç, l'espèce essentiellement inhérente à toute substance, et que ces termes Xoyw /p^ou, ratione uti , s'emploient ici pour désigner non la différence spécifique , mais une différence accidentelle. Or, l'accident, suivant la doctrine d 'Aristote et de Porphyre, est adhérent au sujet, se dit du sujet, mais il n'est jamais pris comme sujet. C'est donc à bon droit que Porphyre se sert de ces termes : « La qualité de raisonnable étant « la différence, se servir de la raison est. en tant que a différence, l'attribut de cette qualité. » Ainsi, nous l'accordons volontiers à M. Cousin, la question ici posée est bien simple. Ce qui Test moins, c'est le traité spécial que Gerbert a composé pour la résoudre.
Voici comment argumentent, suivant Gerbert, les philosophes auxquels il ne convient pas que faire usage de la
DE LA PHILOSOPHIE SCOLA.STIQUE. itS
raison soit pris comme attribut de la qualité de raisonnnblc : Ces termes, ralione uti, signifient, disent-ils, le concours de l'acte et de la puissance, tandis que la différence rationnelle représente seulement la puissance. Donc, bien que la puissance soit antérieure à l'acte, on ne peut dire que faire usage de la raison ait pour prédicat, en puissance et en acte, la différence rationnelle. En d'autres termes, si nous comprenons bien cet obscur syllogisme, la raison, comme puissance, précède l'acte qui consiste à se servir de la raison, mais elle ne le contient pas ; elle n'est donc pas le prédicat de ce qui est l'acte uni à la puissance (1). Mais Gerbert va répondre aux prétendus contradicteurs de Porphyre. Il faut, leur dit-il, distinguer, avec Aristote, ce qui est nécessaire de ce qui est simplement possible. Ce qui est nécessaire est toujours en acte ; ce qui est possible ne se manifeste en acte qu'après avoir été en puissance. Les actes non nécessaires sont eux-mêmes de deux sortes. Il y en a qui procèdent occasionnellement de la puissance : quand Cicéron s'assoit, il exerce un acte, et cet acte vient de la puissance que Gicéron a de s'asseoir. Il y a d'autres actes qui ne sont pas accidentellement, mais essentiellement dans le sujet ; l'acte de brûler, par exemple, est inséparable de la substance qui est le feu. « C'est là ce que « cette substance a de commun avec les substances d'en ((haut, les substances célestes; » elle s'en distingue, toutefois, en ce que celles-ci sont éternellement nécessaires, inaltérables, tandis que, si l'acte de brûler est uni
(1) Voici le texle : « Quod si ralione uti aclus cum polestate est. « ralionale autcm sola potestas, sublata sola potestate, quae natura prier h est, actus eutn potestate esse non potest. Non igitur quod natura pos- « terius est de eo prœdicabitur quod natura prius est. Est autem natura « prius potestas, posterius actus : non igitur secundum poteslatem et " açtum prsedicabitur ralione uti de ralionali. » (Cap. ni.)
i) écessairement à cette flamme qui m'éclaire, cette flamme peut et doit bientôt cesser d'être (1). Arrivant enfin, après de longs circuits, à la question proposée, Gerbert énonce sa conclusion : « La différence rationnelle est, « dit-il, un de ces principes éternels, nécessaires, qui ne « perdent jamais leur substance. Les différences sub- « stantielles elles-mêmes, ainsi que les espèces et les « genres, sont douées d'une essence ' permanente. Les « unes sont les formes des choses, ou, pour ainsi parler, « les formes des formes ; les autres sont des actes ; les « autres sont certaines puissances. Ainsi la différence « rationnelle, considérée comme étant au nombre des « intelligibles, est nécessairement en acte. En effet, elle « n'est pas alors cette puissance qui peut devenir ou ne « pas devenir actuelle ; elle est en cet état un principe « permanent, immuable, nécessaire. Mais comme ces « intelligibles, quand ils se joignent aux choses corrup- « tibles, s'altèrent au contact des corps, le résultat de « cette altération est de les faire retourner à l'état de « puissances qui peuvent devenir des actes. En effet, la « différence rationnelle, ou, pour parler plus en général, (( les genres, les espèces, les différences, les accidents, f< sont diversement considérés, soit dans lesintellectibles, a soit dans les intelligibles, soit dans les choses naturel- « les... Donc la différence rationnelle peut être diverse- « ment considérée, soit dans Fidée éternelle de l'homme,
(l) « Ut quoniam ignis calet, antequam ipse ignis esset nulla calendi « nécessitas prsecessit; sed quoniam ejus substantia fuit, calero non de- « stitit, id est actum calendi non deseruit ; quod sibi cum supernis et « cœlestibus substantiis commune est. Distat vero quod illa superna in « necessaria specie surit, eor unique substantia cum sit incorruptibilis, « non solum actum nunquam deseruerunt, sed etiam ipsa non perimun- « tur. Ignis vero, cum sit in specie non necessaria, actum quidem, quous- « que subsistit, non deserit..., sed actum simul cum substantia perdit. » 'Cap. vu.)
« soit dans les intellectibles, soit dans les intelligibles, « soit dans l'homme terrestre. Là-haut, sont les formes, « actes éternels; ici, l'acte ne se produit que par une « détermination éventuelle de la puissance. Gicéron « étant un homme, et l'homme étant raisonnable, on ne dit que Gicéron est raisonnable parce qu'il peut faire « usage de sa raison... Donc la différence rationnelle « étant inhérente à la substance chez Gicéron, ou chez « Thomme, mais faire usage de la raison étant acciden- « tel , ratione uti est l'attribut de rationale , comme a laccident est l'attribut de son sujet (1). »
Ne juge-t-on pas maintenant, comme nous, que le bref traité de Gerbert était digne d'être connu? L'auteur de ce traité cite plusieurs fois les Catégories d'Aristote, dont il avait sous les yeux, soit une traduction, soit le texte grec (2), et il se donne pour disciple soumis de ce
(l ; « Video rationalem differenti'am in sempiternis et neeessariis esse « et quorum substantia nunquam esse desinat. Substantiales quoque « differentise, itemque species et gênera, semper sunt. Alia sunt quidem « rerum forma?, vel, ut ita dixerim, formée formarum ; alia sunt catus-. « alia sunt queedam potestates. Est igitur rationale, dum est in intelc ligibilibus, sub necessaria specie actus, ubi non est ea potestas qua; « possit utrumlibet, sed ea quse sit fixa, immobilis et necessaria. Sed « quoniam ha3c intelligibilia, dum se corruptibilibus applicant, tactu « corporum variantur, transeunt hœc omnia rursus ad eam potestatem « quee possit pervenire ad actum. Aliter enim rationale, vel, ut univer- « salius dicamus, aliter gênera et species, differentiœ et accidentia in « intellectibilibus considerantur, aliter in intelligibilibus, aliter in natu- « ralibus... Rationale ergo aliter in sempiterna specie hominis conside- « ratur, sive in intellectibilibus, sive intelligibilibus, aliter in naturali- » bus. Ibi forma?, vel actus sempilerni sunt ; hic potestas, qua? ad actum a provenire possit, ut quoniam Cicero homo est, homo vero rationalis, « dicitur Cicero rationalis, quod ratione uti possit... Ergo quia rationalis « diiferentia substantialiter inest Ciceroni, vel homini, ratione autem uti « accidentaliter, merito ratione uti prœdicatur de rationuli, tanquam « accidens de subjecto. » (Ca]>. n.)
2] Gerbert avait gouverné l'abbaye de Bobbio, sur la Trebbia, dans les états Sardes, et dans le catalogue des manuscrits de ce monastère,
philosophe ; cependant, si son argumentation est diffuse, s il développe longuement, surabondamment, ce qu'il pouvait dire en quelques mots, c'est pour essayer de mettre d'accord les Catégories et le Timêe, quand il ne veut paraître jaloux que de concilier Aristote et Porphyre. Cet essai d'éclectisme nous semble curieux. Nous n'avons pu sans doute exposer avec toute la clarté désirable ce qui est fort obscur dans le traité de Gerbert, et ce qui ne l'était pas moins, vraisemblablement, dans son esprit; nous croyons toutefois que cette rapide analyse d'un opuscule auquel les historiens de la philosophie n'ont jamais accordé qu'une mention dédaigneuse, ne sera pas jugée dépourvue d'intérêt. Il fallait bien que quelqu'un vint alors manifester cette tendance éclectique, puisque l'opposition du platonisme et du péripatétisme avait été signalée, et puisque l'une et l'autre doctrine avait déjà rencontré des sectateurs plus ou moins éclairés. Ce fut Gerbert qui prétendit, au xe siècle, opérer ce rapprochement entre les deux écoles à jamais rivales. Mais faisons remarquer que Gerbert, connaissant encore moins Platon qu' Aristote, ne pouvait être vraiment éclectique. Alors, en effet, qu'il croyait prendre une voie moyenne entre l'un et l'autre maître, il ne faisait que suivre les vestiges des platoniciens les plus enthousiastes. Ne trouve-t-on pas résolument énoncée, dans les phrases de son traité que nous avons reproduites, la thèse des universaux ante rem, séparés de l'intelligence divine? Il le dit, il croit aux intelligibles éternellement substantiels, aux formes des formes, actes permanents, ayant pour lieu mal circonscrit l'espace que traverse la rai-
publiépar Muralori {Antiq. Uàl., t. III, fol. 818)-, on on trouve un du xe siècle qui contient le texte grec des Catégories. (M. Amable Jourdain. Recherches crUr/ites, p. 315.)
son de l'homme lorsqu'elle prétend s'élever vers Dieu. Nous devons donc, en définitive, compter cet étrange interprète des Catégories au nombre des réalistes déclarés.
Suppose-t-on que, n'ayant laissé comme témoignage de la doctrine aucun traité de métaphysique, Gerbert n'a jamais eu la prétention d'être un métaphysicien, et qu'il n'a reproduit, dans les phrases citées , la thèse des exemplaires éternels que pour en tirer, sous la responsabilité de Platon ou du faux Denys, quelque argument favorable à une démonstration de pure logique? Cette supposition nous paraîtrait peu fondée. A l'école de Reims Gerbert a formé de nombreux disciples , parmi lesquels on nomme Fulbert de Chartres, Herbert Bernelinus, Leutheric, et le fastueux, le perfide, le turbulent Adalbéron, futur évèque de Laon. On regrette de n'avoir pas tous leurs écrits; mais il nous reste, du moins, un poëme curieux d' Adalbéron où nous lisons : « Les habiles philosophes n'expliquent pas la raison a finale de la nature. Selon quelques-uns, le principe « de tout est le feu ; selon d'autres, la nature n'est pas « autre chose que la souveraine volonté de Dieu. En « effet, la nature de Dieu, c'est Dieu lui-même; mais il « n'en est pas ainsi de l'homme. Si Dieu existe vérita- « blement, il est immuable : ne pas changer, ne pas « cesser d'être ce qu'il est, voilà la nature de Dieu. « Mais, pour ce qui regarde les êtres créés, chacun d'eux, « au moment où il naît, reçoit sa nature. De ceux qui « s'unissent aux corps quelques-uns sont sensibles; « quelques-uns ne le sont pas. Ceux-ci changent quand '< le corps vient à changer, ils périssent quand il périt, « ils demeurent tant qu'il demeure. Ceux-là s'unissent '< aux substances incorporelles, et ils ne périssent jamais
?b20 HISTOIRE
(( parce qu'ils ne sont pas associés à des corps <T. » Cette cosmologie n'est-elle pas celle de Gerbert? Ces êtres créés, qui s'unissent à des substances incorporelles pour devenir comme elles, par elles, impérissables, ce sont peut-être les anges ; mais ces substances incorporelles, antérieures aux anges eux-mêmes , et dont la genèse n'est point expliquée parce qu'elle ne peut l'être, ne sont-ce pas clairement ces principes permanents de Gerbert. ces intelligibles doués d'une essence immuable, qui subsistent et résident dans une région moyenne entre l'homme et Dieu? Adalbéron ajoute : « Ce que je « viens de dire, je L'ai appris ; je parle en me souvenant. » Il se souvient, pensons-nous, des leçons de Gerbert, son maître. Ainsi nous parait-il démontré que la thèse des universaux ante rem est un point de doctrine et non pas un simple argument, dans le seul écrit de Gerbert où il soit question de philosophie.
Cette thèse pouvait le conduire loin. Avant même que saint Thomas la condamne, elle sera jugée plus d'une fois hérétique, ou, du moins, suspecte d'hérésie. Mais Gerbert se fit d'abord tellement admirer, -et, dans la suite, tellement redouter, que personne n'osa produire contre lui, de son vivant, des soupçons injurieux. Le scolastique rémois fut plus tard abbé de Bobbio, archevêque de Reims, deRavenne, et enfin pape. Assurément il ne se serait pas élevé si haut s'il avait été moins ambitieux, moins vaillant et moins habile; mais il ne faut pas hésiter à reconnaître que la grande renommée de son savoir fut le premier et le principal instrument de sa grande fortune. Nul ne s'y trompa quand, dans les siècles suivants, on fit sa légende. D'abord on se demanda
(t) Adalbéron is Carmen, dans le Recueil des flisto*' de France, i. X. v. 322-335.
(•uniment il était devenu si savant, et, quand on enl trouvé la raison de son incomparable science, on s'expliqua facilement comment le pauvre moine d'Aurillac avait été conduit de l'humble case de ses pères sur le trône glorieux de Pierre et de Grégoire. Sa légende, la voici. Ayant appris dans les Gaules tout ce qu'il pouvait apprendre de maîtres ignorants, il se rendit en Espagne et séjourna deux années dans ce pays des grands philosophes et des impurs nécromans. Par les uns et par les autres il se fît instruire, et, quand il posséda tous leurs secrets, il les quitta furtivement, ayant séduit la fille et dérobé les livres d'un de ses hôtes. Guidé par les constellations célestes, le nécroman volé suivit quelque temps les traces du fugitif ; mais celui-ci. profitant des avis que lui communiquaient les mêmes étoiles, déconcerta d'abord les recherches du nécroman, en se cachant durant toute une nuit sous la voûte d'un pont, sans toucher ni la terre ni l'eau; puis, pour échapper plus sûrement à toutes les poursuites, il appela le diable à son aide, et le diable, l'étant venu trouver, le transporta sur ses ailes au-dessus de la mer, formant déjà le dessein d'établir quelque jour, par une horrible fraude, un de ses abominables suppôts clans la chaire vénérée du prince des apôtres. Yoilà ce que nous racontent de bonne foi Guillaume deMalmesbury, Albéric de T rois-Fontaines et Vincent de Beauvais.
On commençait à calomnier le savoir de Gerbert quelques années après sa mort. Ce grand docteur, qui fut un grand pape, a donc failli mourir sur le bûcher pour avoir eu commerce avec le diable. Ainsi toujours, selon son caprice, la fortune exalte ou déprime les hommes supérieurs. Combien, du temps même de Gerbert, combien d'autres lettrés furent envoyés au supplice, innocents ou
t$t HISTOIRE
coupables comme lui ! Pouvons-nous ne pas nommer le grammairien Vilgard, dont Raoul Glaber raconte si grossièrement la touchante histoire? Admirateur passionné de Virgile, d'Horace, de Juvénal, Vilgard trouvait, disaitil, dans leurs écrits toutes les maximes dont l'ensemble compose le code des mœurs, et professait, en conséquence, qu'il faut attentivement lire les grands poètes et bien vivre en se réglant sur leurs leçons. Il paraît, chose plus singulière; qu'il amena par ses discours un grand nombre de gens à partager sa passion pour les poètes; mais, dit le chroniqueur, les partisans de cette doctrine contagieuse furent impitoyablement poursuivis et périrent tous par le fer ou par le feu, quand Pierre, évêque de Ravenne, eut découvert et démontré que des démons avaient pris pour les séduire la forme de Juvénal, de Virgile et d'Horace (1). Si des poètes étaient si mal notés, quelle devait être la renommée des philosophes profanes ! Il est certain qu'on n'avait pas à leur demander le chemin qui conduit au salut. C'est pourquoi Baudry deBourgeuil, s'adressant à Frodon, scolastique d'Angers, pouvait le railler ainsi de perdre son temps en leur compagnie :
Frodo, quid prodestte nosse profunda librorum, Nocte dieque tuus tritus Aristoteles (2)?
Mais toute la science de ces philosophes n'était pas simplement inutile, disaient des gens plus graves que Baudry, qui se croyaient plus prudents; aussi la condamnaient-ils surtout comme très-dangereuse. On connaît ce mot de Tertullien: « Les philosophes sont les
(1) Radulphus Glaber, C /ironie, lib. II, cap. xn.
(2) Dans le recueil de DuChesne, Util. Franc, serrptor., t. IV, p. 259.
« patriarches des hérétiques. » Quand finira le xie siècle, ce mot dur et vrai sera dans toutes les bouches. De l'une à l'autre frontière de la Gaule chrétienne retentira dans toutes les chaires ce cri de désespoir : Les hérétiques sont venus, et ils ont profané le sanctuaire; ils sont venus, et ils ont combattu, ils ont ébranlé la foi des simples avec les subtilités d'une science impie! Et, ces cris entendus, tout un peuple fou de terreur dira : Que les saints évêques, que les ouvriers du Christ se hâtent de plonger la hache dans les flancs de l'arbre qui a produit ces fruits mortels! Voici la cause de ce tumulte, de ces alarmes. Après Gerbert, après Vilgard, après l'iconoclaste Leuthard, du canton de Châlons, à qui sa réputation de piété, de sagesse, fit de si nombreux prosélytes (1), après les hérétiques d'Orléans, détracteurs du Christ et de sa mère, adorateurs trop zélés du Saint-Esprit (2), le sculastique Bérenger est venu proposer ses doutes sur la présence réelle, inquiéter les consciences et mettre sérieusement en péril un des mystères de la religion.
Que Ton interroge les pères avec bonne foi ; on apprendra d'eux qu'ils ont différé d'avis sur la valeur des espèces eucharistiques. Les controversistes protestants ont fait de grands efforts pour anéantir les témoignages fournis en faveur de la présence réelle par les docteurs des premiers siècles; mais tout le savoir d'Aubertin, tout l'esprit de Claude ont échoué dans cette entreprise. Arnauld et les autres catholiques qu'ils ont eus pour interlocuteurs ont été, d'autre part, fort empêchés de puouver que la doctrine du concile de Trente sur la transformation des espèces avait été de tout temps con-
(1; Radulphus Glaber, Chronic, lib. Il, cap. n. (2) Recueil des Butor, de Fr., t. X, p. 537-539.
fessée par les illustres interprètes de la lettre sacrée i . Combien ce fait est remarquable ! Le premier de tous les pères qui s'exprime sur la présence réelle en des termes non suspects d'hétérodoxie, saint Justin, est aussi le premier des philosophes qui ait adopté la croyance chrétienne. Et dans quelle école a-t-il pris ses grades? Tous les historiens ecclésiastiques nous disent qu'il sortait de l1 école de Platon. Or, Platon avait dit : Tout ce qui est conçu par l'intelligence existe réellement hors d'ellemême, et, si les sens ne l'attestent pas, c'est que les sens sont imparfaits. Retenant cette maxime de son commerce avec les platoniciens, saint Justin vient enseigner à F Eglise que toute formule sacramentelle contient une vérité dogmatique, et que toute vérité dogmatique correspond nécessairement à une réalité présente, quel que soit le témoignage des sens (2). Qui se récrie le premier contre ce réalisme intempérant? C'est un disciple d'Ammonius Saccas, un éclectique, saint Clément d'Alexandrie. Platon, dit-il, a distingué le monde intelligible du monde sensible; prenons garde de les confondre. C'est
(1) Cette remarque a été faite, du temps môme d'Arnauld et de Claude, par ceux de leurs lecteurs qui avaient l'esprit assez libre pour bien apprécier les coups portés par l'un et par l'autre. On lit dans une des meilleures lettres de Saint-Evremond : « Une partie des pères s'est attau chée au sens littéral de ces paroles : Ceci est mon corps; l'autre les a « prises au sens figuré, dans un pays où l'on parlait presque toujours a par figures. La vérité de ce que je dis se prouve très-clairement par « les livres de M. Arnauld et de M. Claude, où, quand M. Arnauld allègue « un passage de quelque père, tout l'esprit et la dextérité de M. Claude « suftisent à peine pour l'éluder; et.lorsque ce dernier en cite un autre « avantageux à son opinion, toute la force et la véhémence de M. Arnauld « ne renversent pas l'argument de M. Claude. Cette différence de sen- « timents dans les pères est manifeste-, il ne faut qu'avoir un peu « de sens pour le connaître et un peu de sincérité pour l'avouer. » (Saint-Evremond, Lettre à M. Justel, t. IV des OEavres, édit. de 1740, p. 135.;
■l Saint Justin, Seconde apologie.
aux lieux hauts que s accomplit la mystérieuse alliance de l'idéal et du réel; nous ne possédons ici-bas que des images, que des symboles de la vérité (1). Mais c'est surtout Tertullien qu'il faut entendre protester avec énergie contre la doctrine de la présence réelle (2). Quel est donc son avis sur l'origine des idées humaines? Il pense, avec Aristote, que, de toutes les méthodes de connaître, la plus sûre est l'expérience, et que les sens sont des témoins qu'il ne faut jamais mépriser (3) ; il ajoute que l'école d'Alexandrie, infatuée de ses rêveries transcendantales, est l'école du mensonge, et Platon le plus grand des fourbes aux discours desquels la sottise humaine ait jamais applaudi.
Il est donc vrai que Ton peut retrouver, même dans les écrits des pères, la raison philosophique des opinions diverses qu'ils ont professées sur le problème des espèces eucharistiques. Le constater c'est leur faire honneur. Mais laissons de côté les pères, pour apprécier si Tennemann et Voltaire lui-même n'ont pas commis quelque erreur en inscrivant Bérenger au nombre des philosophes [à] .
Bérenger avait fait ses premières études à Tours, sa ville natale, au cloître de Saint-Martin, où Gauthier, son oncle, remplissait les fonctions de chantre. Après y avoir passé ses premières années, renatis dentibus et plenus sanguine, prout jure postulat ut raque philosophia (5), il quitta cette école pour aller étudier à Chartres, sous la discipline de Fulbert. Ancien auditeur de Gerbert à l'école
•i, Pédagogue, liv. 1, p. 104 de l'édit. de 1629, et daus le livre II, passim.
(2) Adversus Marcionem, lib. IV, cap. xl.
• 3) De anima, cap. xvn.
[4j Voltaire, Essai sur les mœurs, chap. xlv.
j Fransciscus de Roye, Vitajixr. et pœnit . Uerengarii; 1656, in-4«. I 15
de Reims, Fulbert avait lu les philosophes : nous apprenons de lui qu'il avait dans sa bibliothèque un exemplaire de Y Introduction de Porphyre, et qu'il le prêtai! volontiers à ses amis (1); mais, s'étant fait cette opinion que toute philosophie prétend expliquer le mystère des œuvres divines, il avait condamné cette prétention arrogante. Quand nous le retrouvons enseignant à l'école de Chartres, c'est un théologien qui raille la raison et contre elle argumente : « Si notre raison, écrit-il à son ami « Adéodat, désire impatiemment s'élever assez haut pour « pénétrer l'inaccessible sanctuaire des secrets divins, « tout à coup repoussée par l'obstacle de sa propre fair « blesse et contenue par la force dans les limites de son « ignorance, la voilà réduite à ne rien comprendre de ce « qui est au-dessus d'elle, à ne plus même bien juger ce « qui est en elle. C'est pourquoi il est écrit : Ne cherche pas « ce qui est au-dessus de toi; ne scrute pas la profondeur « des desseins de Dieu... Qu'ainsi donc la raison humaine, « incapable de se démontrer à elle-même les motifs des « décrets divins, s'abstienne respectueusement de tendre « un regard toujours trompé vers ce qu'elle ne peut com- « prendre; qu'elle renonce à cette folle présomption « d'apprécier les choses invisibles à la mesure des choses « visibles, les choses éternelles à la mesure des choses « périssables ; car, tandis qu'elle dispute dans les ténèbres, « heurtant les portes closes et ne voyant rien de ce qui « lui est caché, il arrive que, séduite par ses propres défî- « nitions, elle suit un guide aveugle et va tomber dans le « précipice de l'erreur (2). » Ayant donc reconnu la voie
(1) Fulberti Epistolœ, epist. LXXIX. Bibliotli. max. Pair., edit. Lugdun., t. XVIII, p. 23.
(2) Ibid., p. 3. « Dum mens nostra ultra se praîcipitanter erigere usque « ad inaccessibilem secretorum Dei visionem appétit, inlirmitatis sua?
qui conduit à l'erreur, Fulbert la montrait, enseignant à se défier de la raison. Mais Bérenger fut un de ses écoliers les plus indociles. Vainement on lui signalait les dangereuses tromperies de la logique; affectant de négliger et de dédaigner toutes les autres études , il n'avait dégoût que pour cet art si mal noté (1). On dit que Fulbert lui répéta souvent qu'il courait à l'abîme. Il lui plaisait d'y courir. Au lieu de s'en tenir à ce qu'il faut simplement croire, déjà Bérenger s'exerçait à recueillir dans les écrits des philosophes des arguments contre la foi des simples. C'est ce qui lui fut rappelé plus tard par un de ses condisciples, devenu l'un cle ses plus véhéments adversaires : Quando in scholis militavimus, lui dit un jour LanfranC; de Pavie, semper contra fî dem catholicam auctoritates callegisti (2). Enfin on raconte que Fulbert, à son lit de mort, déclara que le neveu du chantre Gauthier était un démon envoyé des sombres lieux pour séduire et corrompre les peuples.
Chargé de cette malédiction, Bérenger revint à Tours (3) .
« ubstaculo reverberata, et intra ignorantiœ suse angustias coarctata, nec « quod ultra se est valet comprehendere. nec quod intra se est eestimare. « Unde scriptum est : Alfiora te ne quxsieris et profunda conùliorum « ejus ne moèstigaverîs. Posuit, inquit propheta, tenebras tatibulum « suum. Has tenebras multi perscrutari incipientes et alia ex aliis asse- « rentes, in crassas et palpabiles errorum tenebras devoluti sunt... Ergo « mens humana, cura divinae dispositionis causas argumentis per se -« discutere non valet, ad hoc quod comprehendere non valet reverenter « erroneee disputationis oculos claudat, nec invisibilia ex visibilibus, nec « incorruptibilia ex corruptibilibus metiri prœsumat, ne, dum caeca dis- « putatione clausa puisât et operta non videt, propriis delinitionibus « captivata et caecum sensum sequens in erroris prsecipitium cadat. »
1; Gnitmundus, De euehmL. uerit. ; Bibl. max. Pair., edit. Lugd., t. XVIII.
'2) Henricus de Knygton, Evenl. Anglise, lib. II, c. v.
3; Du Boulay, dont le témoignage ne mérite pas toujours une entière couliance, pivt^nd que Bérenger vint professer à Paris après la mort de Fulbert. 'Hisl. unie. Paris., t. I, p. 404.)
L'église de Saint-Martin l'ayant choisi pour écoiâtre, il y professa la philosophie avec le plus grand éclat :
Tota Latinorum faoundia marcida Uoret, Dum Berengario Ttirorii viguere magistro (l).
Bientôt, on vit toute la jeunesse accourir à ses leçons. On l1 écoutait, on l'admirait. Son austère sagesse plaisait à la foule. Jamais, dit-on, ses yeux ne rencontrèrent ceux d'une femme (w2). Guitmond nous le représente au milieu de son école, la tète enfouie sous un capuchon, feignant une méditation profonde, et laissant avec art attendre sa parole grave, cadencée, pleine de larmes (3). Nous ne saurions dire si ce portrait est fidèle. Guitmond ajoute que Bérenger, interprétant les saintes Ecritures, attribuait aux mots des « sens nouveaux (4) » : cette accusation doit être fondée. En effet, il se serait vu contraint de rejeter les mots s'il n'avait pu leur trouver un sens raisonnable, étant convaincu, comme il faisait profession de l'être, que la raison vaut plus que la foi : « Nul homme, « dit-il, à moins qu'il ne soit stupidement aveugle, ne « contestera que, dans la recherche de la vérité, la raipi) Baldricus Burg., apud Alex. Nataleni, (tisser L I in Hi.sl. smulill.
(2) Alberici Ghronicon ; ad ann. 1050.
(3) Guitmundus, op. cilalo, lib. I.
(4) « Is cum juvenis adhuc in scholis ageret amios, ut aiunt qui tune » noverant, elatus ingenii levitate, ipsius magistri sensu m non adeo curac bat,libros insuper àrtium contemnebat ; sed, cum per se attingere phi- « iosophiœ altioris sécréta non posset, neque enim homo ita acutus erat, « sed, ut tune temporis libérales artes intra (Rallias pene aboleverant, « novis saltem verborum interpretationibus, quibus etiam nunc nimium « gaudet, singularis scientiœ sibi laudem arrogare et cujusdam excellen- « tiae gloriarn venari, quali.ercumque poterat, affectabat. » (Guitmundus, op. cit., lib. I.) Du Boulay reproduit ce passage de Guitmond (Hist. unie. Paris., lib. I, p. 405). On remarquera cette phrase, relative au discrédit dans lequel était tombée l'étude des arts libéraux : a Ut tune temporis libérales artes intra Gallias pene aboleverant. ».
« son est incomparablement le meilleur des guides ; cela « est , en effet, évident. Le propre d'un grand cœur, « mmimi plane cordis, est de recourir toujours à la dia- « lectique ; y recourir, c'est recourir à la raison, et qui « ne le fait pas renonce à ce qui l'honore le plus, car ce « qui est en lui l'image de Dieu, c'est sa raison (1). » Comme il s'agit ici , Bérenger le dit bien , d'une affaire de cœur; comme on est d'instinct pour ou contre la raison, pour ou contre le droit de rechercher librement la vérité, de répudier librement le mensonge, il y a lieu de supposer que Bérenger proposa, dès qu'il parut en chaire, quelques-unes de ses explications inusitées, de « ses nouveaux sens » condamnés par Guitmond ; cependant on ne dit pas que l'école de Tours l'ait entendu proposer ses doutes sur la nature des espèces eucharistiques. Appelé plus tard dans l'église d'Angers, nous l'y voyons prendre, en l'année 1030, le titre de « grammairien » dans une charte qui concerne la restauration de l'église Saint-Martin 2'. Il fut ensuite trésorier, puis archidiacre dans l'église cathédrale de Saint-Maurice 3\ et c'est là, dit-on, qu'il s'exprima, pour la première fois, en des termes malsonnants sur le mystère de l'Eucharistie.
Quels sont ces termes? Cherchons-les d'abord dans les écrits de ses adversaires. Nous lisons dans une lettre de Pierre le Vénérable : « Voici ce que j'ai entendu dire « a Bérenger, dissertant avec quelques personnes sur le « sacrement (te l'autel : Quand, leur dit-il, le corps du « Christ aurait été aussi grand que cette tour, dont. « nous contemplons la masse immense, tant de peuples
1) De sacra cœna, p. 100.
2) Bibl. nationale, Mss., cartons d'Etienne Housseau.t. Il, p. 407. 3 Gallia christ., t. XIV. col. 559, 500,
« en ont déjà mangé que, depuis bien des années, il « n'en resterait plus rien. » Nous comprenons parfaitement ce que. Bérenger voulait faire entendre à ses interlocuteurs par cette comparaison grossière. Avec les péripatéticiens de l'école, il disait : Il n'y a de réel que ce qui est substance, et le titre de substance n'appartient, icibas du moins, qu'à ce qui peut être perçu par les* sens. Or, que perçoivent les sens dans la coupe consacrée? Rien autre chose que le pain et le vin ; donc le pain et le vin sont les seules réalités que contient cette coupe. Mais qu'est-ce alors que le sacrement de l'autel ? C'est, répond Bérenger, un sacrement, c'est-à-dire un divin emblème, et, comme l'a fort bien établi saint Augustin dans son épître à saint Boniface, « si les sacrements « n'avaient pas la similitude des choses dont ils sont « les sacrements, ils ne seraient aucunement des sacrece ments (1). » Donc , aux yeux de la foi, la chair et le sang du Christ sont présents sous les espèces eucharistiques, et c'est en cela que consiste le mystère. Mais cette présence n'est pas substantielle, comme l'affirme un aveugle réalisme; elle n'est qu'idéale, conceptuelle. C'est précisément en ces termes que l'assertion nominaliste cle Bérenger est reproduite et censurée par Hugues de Breteuil, évêque de Langres : Dicis, externe loq tiens, in Ivujusmodi sacramenlo corpios Chris ti sic esse^ ut panis et vini natura et essentiel non mutetur, corpusque, qiùod
(1) Il dit de même dans son épître contre Eunomius : « Sacramentel ex « similitudine ipsarum rerum quarum sacramenta sunt eorum nomina a plerumque accepere. » Nous lisons encore dans son traité Contre Maxi- Tnin, liv. III, chap. xxli : « Ce qu'il faut toujours considérer dans les « sacrements, ce n'est pas l'acte qui est accompli, mais le sens de cet « acte ; car les sacrements nous représentent la réalité sous une forme « mystérieuse, et autre chose est ce qu'ils sont, autre chose est ce qu'ils « signifient. »
dixeras cr-ucifixwm , intellect/mile constituis ($). Le corps du Christ se dit du pain et du vin après la consécration; c'est, en quelque façon, un prédicat mystique. Mais, Fentend-on bien? Ce qu'il y a de réel, de concret, sous les apparences, sous les espèces, ce n'est pas ce qu'y voient les yeux de la foi, c'est ce qu'y voient les yeux du corps, c'est-à-dire le pain et le vin.
Voilà ce que nous apprennent les adversaires de Bérenger sur l'esprit de sa doctrine. Mais nous avons entre les mains un autre document qu'il faut consulter. Un manuscrit de Bérenger a été publié, en 1834, à Berlin, parles soins de MM. Vischer, sous ce titre: Berenr/arii Turoiiensis de sacra Cœna adversus Lanfrancwïit liber poslerior, in-8°. Cet opuscule est curieux à divers titres. Nous n'y rechercherons pas l'opinion de Bérenger sur la question dogmatique, dans le dessein de savoir si cette opinion était celle de Luther ou celle de Calvin. Ce n'est pas là ce qui nous touche. C'est au point de vue tout spécial de la controverse scolastique que nous voulons avoir l'explication de ce mot intellectuale , qui répond si bien au sang spirituel, fcvcu^aTixov aTjxa, de saint Clément d'Alexandrie (2), et à la nourriture spirituelle de l'anachorète saint Macaire, dont le ministre Aubertin cite cette phrase, très-énergiquement hérétique :« Ceux entre « qui Ton partage le pain appareil t mangent spirituelle- « ment le corps du Christ. »
Et d'abord , on reproche à Bérenger d'être philosophe. Il répond sans aucun trouble à ce chef d'accusation, en dénonçant un de ses contradicteurs comme coupable du délit d'offense à l'égard de Platon, « cette perle
1, Pédagogue, Uv. Il, p. 159 deTédit. de i(i'2!J. 1) Hugo Lingon. , De corpore ci sont/. (Biblioth. max. P&irum, i. XVIII.)
« de la philosophie mondaine, rmmdcmœ illius philoso- « phix gemmam(i). » Viennent ensuite les preuves contre la présence réelle. Toutes ces preuves sont nominalistes et sont exposées dans le langage de l'école ; partout on rencontre les mots « sujet, prédicat, Socrate, etc. » Parmi les arguments que Bérenger fait valoir contre la doctrine commune, nous citerons celui-ci : « Ton érudition, dit- « il, s'adressantà Lanfranc, ne me cause pas un médiocre « étonnement, quand je te vois ne pas hésiter àpréten- « dre qu'une chose demeure ce qu'elle était alors même « qu'elle a été changée par la corruption de son sujet. « alléguant pour soutenir cette thèse qu'une autre chose, « qui était ce qu'elle était par la génération de son sujet, « a des accidents semblables aux accidents de la chose « qu'elle est devenue par la corruption du même « sujet (2). « Cette phrase ne semble-t-elle pas empruntée à un commentaire de Ylsagoge? Bérenger veut démontrer que la consécration ne change pas la nature réelle du pain et du vin. Eh quoi ! dit-il. on ose prétendre qu'un sujet est remplacé par un autre sujet, et que ce changement s'est accompli sans que les accidents du premier sujet l'aient suivi dans sa retraite. Quel égarement! quel étrange mépris pour le sens commun et pour la science! Voilà comment l'hérésiarque proteste contre les décrets des conciles, au nom d'Aristote et de Porphyre. Et nonseulement il ne se défend pas de substituer, sous les espèces consacrées, un corps mtelkctml au corps réel du
(!) Hugo Lingon., De corpore, etc., p. GJ.
(2) Ibid., p. 81. « Non parvi stuporis in eruditione tua esse poterit. a quod sententiain ferre non dubitasti esse rem aliquam qute erat, posl- « quam immutata sit per subjecli corruptionem, pro eo quod res alia. « qua3 modo esse primuin incœperit per subjecti generationein , acci- « dentia habeat accidentibus rei per subjecti corruptionem assumptse « similia. »
Christ, suivant les termes du réquisitoire dogmatique formulé par Hugues de Breteuil. mais, à chaque page de son apologie, il répète ces mots : corpus intelligibile, corpus irwisibile, qui ont été notés comme un blasphème et qui ont causé tant de scandale. C'est donc à bon droit que M. de Rémusat définit la doctrine de Bérenger sur l'eucharistie « un nominalisme spécial ou restreint à une « seule question (1), » et qne nous avons dit ailleurs à ce sujet: « L'hypothèse du réalisme est que toutes les idées « correspondent à des substances, et, à défaut d'un ob- « jectif phénoménal, le réalisme crée un objectif super- « sensible. C'est contre cette création arbitraire, imposte sible, que s'élève Bérenger, et son argumentation, <( purement nominaliste, est fondée sur les prémisses « d'un conceptualisme non développé (2). »
Cet hérétique n'était pas de ceux qui se dissimulent. Persuadé qu'il avait de son côté, non-seulement la droite raison. Aristote, Platon, les philosophes, mais encore les plus vénérés docteurs de l'Eglise, il ne se contentait pas d'enseigner de vive voix sa doctrine ; il l'exposait et la défendait par écrit. On ne devait donc pas tarder à le poursuivre. Au commencement de ces poursuites, lors-
(l) Abélard, i. L p. 358.
1) Encyclopédie nouvelle, art. Scolastique. Du Boulay considère le débat provoque par l'hérésie de Bérenger comme ayant causé la scission des philosophes et des théologiens et partagé l'école en deux sectes ennemies : « Occasione harum disputa tionurn et altercationum Beren- « garianarum ortse sunt in Academia Parisiensi duae sectee philosopho- « ru m atque etiam theologorum. Nam cum in tanlo monachorum cum << Berengario dissidio non possint de quajstionibus illis controversé " omnino silere professores, varii varias explicandee et concilianda? « utriusque opinionis artes viasque quœrere cœperunt , et nonnull « quoque, qui amatores novitatis initio Berengario adha3serant, ut eum «« sœpe dnmnatum viderunt semperque contumacem remanere, ne doc- « trinam omnino ejurarent quam initio arripuerant, varia elTugia et « subtdcs dispulandi methodos excogitaverunt. » (Ilist. univ. Paris., 1. 1. ad ann. 1067.)
qu'il vit s'avancer vers lui le sombre nuage d'où la foudre devait jaillir et venir le frapper, il se recueillit et pria. C'est alors sans doute qu'il composa cette prière en prose rhythmique, où, s'adressantaufilsde Marie, au Dieu mort sur la croix, qu'il avait, disait-on, si criminellement outragé, il l'invoque en ces termes éloquents : « De ce bras « fort avec lequel tu as brisé les portes de FAchéron. « terrasse mes ennemis, disperse les embûches avec « lesquelles ils prétendent obstruer les avenues de mon « cœur ! Entends, ô Christ, la voix suppliante du misé- « rable pécheur; il implore ta miséricorde, envoie-lui « tes consolations; ne soutire pas que ses ennemis s'é- « lèvent contre lui pour l'accabler d'opprobres. Qu'ils « soient anéantis et réduits en poussière, ceux qui veu- « lent me perdre ! Qu'ils trébuchent et périssent eux- « mêmes dans le piège tendu par leur envie! Jésus, (( plein de bonté, Jésus, plein de charité, ne m'aban- « donne pas (1). » Cette prière fut vaine : au cours de Tannée 1050, quatre conciles, successivement rassemblés à Rome, à Brionne, à Verceil, à Paris (2), condamnèrent d'une seule voix l'hérésie de Bérenger.
Quelle doit être la conséquence la plus prochaine de cette condamnation ? Le discrédit général de la philosophie. Lesévèques réunis au concile de Paris ont, avant de se séparer, fait un décret qui doit partout répandre une salutaire terreur. C'est, en effet, une sentence de mort contre tous les libres raisonneurs, contre tous les hérétiques. En voici les termes, qu'on ne lit pas sans frémir : « Si l'auteur et les fauteurs de cette hérésie per-
(1) Nous lisons cette prose dans les pièces justificatives de l'histoire de Marmoutiers par Edm. Martène. (Mss. de la Biblioth. nationale. Résidu de Saint-Germain, n° 974, fol. 300, verso.)
(2) Labbé, Concilia, t. X, col. 1052, 1060.
« verse ne la désavouent pas, toute Tannée de France, -« le clergé marchant à sa tête, ira les rechercher et les « assiéger partout où sera signalée leur présence, et les « forcera de professer la foi catholique, ou les saisira « pour leur infliger la mort comme juste châtiment (1). » Tandis que Bérenger et ses complices font leur soumission, bien persuadés qu'ils ne sauraient autrement sauver leurs têtes proscrites, les maîtres en théologie, soucieux de conjurer de nouveaux périls, déterminent le domaine réservé de la foi, en décrivent les frontières et y placent des bornes, pour enseigner aux philosophes où ils doivent s'arrêter. Il est curieux d'assister à ce travail. « Efforce çons-nous de prouver, » dit Adelmann, condisciple de Bérenger à l'école de Tours, qui doit un jour occuper le siège épiscopal de Brescia, « elforçons-nous de prouver, « avec l'aide de la grâce divine, que toutes les facultés « humaines sont incapables, si loin qu'elles s'étendent, « d'embrasser la sublime grandeur des sacrements (2). » Hugues de Breteuil n'est pas moins véhément clans ses déclamations contre le rationalisme : « Si tu savais, dit-il « à Bérenger, que la grandeur de la puissance divine « s'étend bien au delà de la sphère des sens; que les « sens ne peuvent atteindre celui qui les a faits ce qu'ils « sont; ah! sans doute tu fermerais cette bouche que tu « as eu l'imprudence de trop ouvrir (3). » — Mais, répond
(1; « Concilie soluto discessum est, ea conditione ut, nisi resipiscerel « ejusmodi perversitatis auctor, cum sequacibus suis, ab omni exer-
râtu Francorum, praeeuntibus clericis cum ecclesiastico apparatu, ins- « tanter queesiti ubicumquo convenissent, eo usque obsiderentur, douer « aut consentirent catholiese fidei, aut mortis pœnas luituri caperen- « tur. »(Labbe, Concilia, t. X, col. 1060.)
(2) Adehnanus, De veritate corporis el sanguiiiis Domini. {Bibliolh. maœ. PtUrwn, t. XVIII.)
3 « Perinde si perpenderes quod amplitudo divinai potentiae sen-
le téméraire, je veux, du moins, mettre ma raison cT accord avec ma foi ; je cherche la vérité qui se cache derrière les formules énigmatiques du texte sacré. — « Dam- « nable enquête ! » réplique l'avocat des conciles : « que « ta philosophie s'en tienne à ce qui est écrit (1). » Durand, abbé de Troarn, divini dogmatis doetbr peritissimus (2.}, appelle tout le peuple des fidèles au secours de la foi menacée par le vieil ennemi du genre humain, le cruel homicide, le lion rugissant qui rôde autour du bercail. Ce ne sont pas des arguments qu'il oppose aux imaginations folles, aux fantaisies de l'hérétique, falsitatis fantasias, mais les textes saints, les pères, l'Eglise, les miracles. Bérenger dispute sur la lettre; on lui représente la lettre dans sa simplicité mystérieuse, et on lui défend de la commenter (3).
Ces détracteurs de la raison sont, pour la plupart, restés fort obscurs. Cependant nous avons nommé, parmi les adversaires de Bérenger, Lanfranc, abbé du Bec, futur archevêque de Cantorbéry. Celui-ci n'est pas un déclamateur vulgaire; c'est un érudit, et même, assure-t-on, un philosophe. Né à Pavie, vers l'année 1005, Lanfranc appar-
« suum excedit circos, nec possit sensualiter ambiri quod in nobis infor- « met sensus, os nimis extensum contraheres. » (In lib. cit.)
(1) Du Boulay (l. I, p. 41 1) et Tennemann (Gesc/uchte derPhil.,t VIII, p. 103) ont cité ce passage de Hugues de Breteuil : « Sicut non capis « quomodo Verbum factum sit, sic non potes capere quomodo panis « iste mutetur in carnem, et vinum in sanguinem transfornietur, nisi te « docuerit ornnipotentiaB fides. Alioquin luctaris cura Deo, sed non in « brachiis patriarchse, sed non cum aurora. Imo etiam tota tua lisec « luctatio nocturna est, magisque videtur insidiose luctantis quam ania- « biliter araplexantis. Quae nimirum luctatio, non soluin non meretur. « sed perdit. Propter quod philosop/iiœ tuse suadeo tenere quod scrip- « tu m est. »
(2) Orderic Vital, flist. eeel., lib. VII.
3; "Durand i, abb. Troarn.. De corpore et sanguin. Dont. (Bibt. mm. J'olrnm, t XVIII.;
tenait à une des familles les plus distinguées de la Lombardie. Elève de l'école de Bologne, déjà florissante, il avait, dès sa jeunesse, manifesté le goût le plus enthousiaste pour la vie aventureuse des apôtres, et avait formé le projet d'aller au loin, sur quelque plage encore barbare, porter les arts et les croyances de la société chrétienne. Voyageant dans les Gaules, il parcourut d'abord la Bourgogne, la France, et s'arrêta quelque temps en Normandie, au milieu des farouches compagnons de Robert Guiscard. C'est là que, renonçant à ses vastes desseins, il vint un jour frapper au seuil de l'abbaye du Bec, pour y prendre l'habit des religieux de Saint-Benoit. On connaissait à peine le nom de cette humble abbaye : Lanfranc la rendit bientôt célèbre dans toutes les Gaules par le succès de ses leçons publiques. Quelque temps après, il alla continuer cet enseignement à l'abbaye de Gaen, et la foule l'y suivit. « La renommée de son savoir se répandit bientôt, « dit Orderic Vital, dans toute l'Europe. De nombreux « écoliers vinrent de la France, de la Gascogne, de la Bre- « tagne, même de la Flandre, entendre un tel maître... « Lorsque Athènes, encore libre, était florissante, et « recueillait avec tant de profit les leçons de ses philoso- « plies, Athènes aurait admiré l'éloquence et le savoir « universel de Lanfranc (1). » On ne peut rien dire de plus fort : il est donc inutile de reproduire, après un tel éloge des mérites de Lanfranc, quelques phrases de Guillaume de Malmesbury, déjà citées par Brucker (2), ou Pexorde pompeux que le chanoine de Launoy a mis en tête de sa dissertation sur l'école du Bec (3). Il ne nous est pas, toutefois, permis d'apprécier à quels titres Lan-
1 Order. Vital, ad ann. 1069.
(2) Eut. crit., t. III, p. 663.
3) De celebrioribus scholis, cap. xlii.
franc a joui d'une si grande renommée. Divers historiens, pleins de vénération pour sa mémoire, ont été jusqu'à le signaler comme l'inventeur de la méthode scolastique (i ;. En cela certainement ils se trompent, car il n'a été l'inventeur d'aucune méthode ; il a pratiqué celle de tout le monde, des meilleurs et des pires théologiens de son temps. Tennemann, se servant de termes plus précis, lui attribue, du moins, l'honneur d'avoir « perfectionné « l'étude et l'usage de la dialectique appliquée à la théoce logie (2). » Gela même ne nous est pas bien prouvé, car nous le voyons, dans son écrit contre Bérenger. s'élever avec une grande vigueur contre l'impiété de ces dialecticiens qui prétendent toucher aux choses de la foi. La dialectique n'est qu'un art. Lanfranc place cet art au-dessous de la science vraiment divine, qu'il faut aller chercher dans les livres saints, et pas ailleurs; il veut, dit-il, parvenir à la vérité par un chemin plus large, plus facile et plus sûr que cette voie nouvellement frayée, où l'on rencontre une foule de querelleurs appelés philosophes, avec lesquels on a toujours de fâcheuses affaires. Bérenger ayant interprété les textes sacrés en prenant le sens commun pour règle, Lanfranc repousse bien loin cette autorité : Qiconam, modo panis efficialur caro, winumqm convertatiir in singuinem, utriusque essenlialUer natiora mutata, justtos, qui ex fide videt, scrutarl argumenlis et concipere ratione non quœrit. Ajoutons que, dans le recueil des œuvres de Lanfranc, publié en 1646 par les soins de Lucd'Achéry, il ne se trouve aucun écrit qui nous le recommande comme philosophe.
Nous ne saurions nous étendre davantage sur les
(1) Christ. Heuraann, Praefat. ad Tribbechovium, De doclor. scolast., p. 13.
(2) Manuel, t. I, p. 343 de la traduction de M. V. Cousin.
débats provoqués parla thèse de Bérenger. Ce que nous en avons dit sera jugé suffisant, puisque nous avons fait voir l'Eglise soulevée contre la raison, dont elle a compris les tendances, et menaçant du glaive et du feu ses ennemis, désormais reconnus, les dialecticiens.
L'Eglise a donc changé d'opinion, depuis l'ouverture des écoles, à l'égard de la dialectique. Dans un libelle théologique, composé contre Gotschalck à la sollicitation d'Hincmar et des principaux évêques de la Gaule septentrionale, Jean Scot disait, avant d'entrer en matière, que toute question, même religieuse, doit être résolue suivant les quatre règles de la dialectique, la division, la définition, la démonstration et l'analyse, et l'Eglise accueillait avec enthousiasme les doctes étrangers qui faisaient profession d'enseigner ces quatre règles, dont les noms grecs avaient pour elle le grand charme du mystère. A quelque temps de là, saint Jean de Vendière, ne réussissant pas à comprendre, dans un traité de saint Augustin, les relations des trois personnes divines, interrogeait sur ce problème, avec la naïveté la plus confiante, Boëce et Porphyre (1). Mais comment, après Bérenger, F Eglise entend-elle traiter les disciples, les interprètes de ces philosophes? On vient de l'apprendre. Il faut donc ainsi définir le caractère particulier de cette période de notre histoire : une réaction contre la raison.
Nous avons tous les manifestes de cette réaction résumés dans une simple phrase de Pierre Damien : « Il n'est « pas, dit-il, facile d'adapter aux divins mystères ce que « démontrent les arguments des logiciens et des rhé- « teurs. Ces formules, qui ont été inventées pour servir « à la fabrique des syllogismes ou à l'ornement des pé-
1 Mabilion, Acia, t. VII, p. 393.
« riodes oratoires, qu'on ne s'obstine pas à les opposer « aux saints décrets et à en tirer des conclusions abso- « lues contre la puissance divine. Si quelquefois, pour « commenter la parole sainte, on a recours aux habiletés « de la science humaine, elle ne doit pas à cette occa- « sion arrogamment s'attribuer le titre de maîtresse; « elle doit venir, en servante docile, faire ce qui lui est « commandé (1). » Cette réaction, temporairement victorieuse, éprouvera bientôt d'accablants revers, que suivront d'autres succès. Les tuteurs officiels du dogme consacré ont décrété qu'on ne doit raisonner sur le dogme ni pour le comprendre, ni pour l'expliquer. Toujours violée, dans l'Eglise même, par les plus éminents et les plus vénérés de ses docteurs, cette loi ne sera jamais scrupuleusement observée que par les incrédules. En effet, toute théologie, chrétienne ou païenne, se compose d'une métaphysique et d'une morale, dont la critique appartient certainement à la philosophie. La philosophie ne saurait abandonner cette critique sans abdiquer un de ses droits. Mais, outre cette métaphysique et cette morale, toute théologie, païenne ou chrétienne, nous offre un certain nombre de fables, mythes ou mystères, que la philosophie doit prudemment laisser de côté, pour ne pas faire intervenir la raison clans un domaine où il appartient à l'imagination de régner sans partage. « Pour moi, dit « Socrate dans le Phèdre de Platon, je trouve les inter- « prétations de ces fables fort ingénieuses, mais j'avoue « qu'elles demandent trop de travail et de raffinement ; « car alors il faut se résigner à expliquer de la même « manière les Hippocentaures, ensuite la Chimère, et je <( vois arriver h la suite les Pégases, les Gorgones, et une
.1; Pétri Dauiiani Opéra, t. III, p. 31,2..
« foule innombrable d'autres monstres plus effrayants « les uns que les autres, qui, si on leur refuse sa foi et « si on veut les ramener à la vraisemblance, exigent des « subtilités presque aussi bizarres qu'eux-mêmes et une « grande perte de temps. » Ce langage plein de mesure ne sera pas toujours celui des incrédules. Quoi qu'il en soit, ils professeront toujours, eux aussi, que la raison n'a point à s'occuper des fables, des mystères, et jusqu'à ce que ces incrédules aient finalement entraîné dans leur parti quiconque prétend, du moins, librement raisonner sur tout ce qui n'est pas mystère ou fable, l'Eglise sera troublée par des agitations intérieures, que ses décrets, ses arrêts, ses bûchers n'empêcheront pas de renaître.