CHAPITRE XI
Roscelin, saint Anselme et Gaunilon.
Ces agitations renaîtront avant la fin du siècle. Facilement vaincu par tant d'ennemis, Bérenger s'est rétracté; il a souscrit toutes les formules d'abjuration qu'on lui a dictées, et, avec un sauf-conduit du pape, il est venu chercher un asile dans la ville d'Angers, ancien théâtre de sa gloire, où il a conservé des amis. Il y vit tristement, dans le silence, et cependant il y est encore persécuté. Excité par quelques fanatiques, le comte d'Anjou veut le réduire à quitter le pays. Contre un si redoutable adversaire, qui protégera cet homme condamné par tant de conciles? Bérenger adresse sa plainte à Rome même. Rome possédait alors un grand pape ; on n'avait pas encore vu sur le siège de saint Pierre un pape si vaillant, si juste, si éclairé. Grégoire VII écrit à l'archevêque de Tours ainsi qu'à l'évêque d'Angers, leur donnant l'ordre de veiller sur son fils très-cher, et de le défendre contre les outrages, contre les violences du comte (1). Cette lettre, qu'on ne saurait trop admirer, paraît avoir contenu les ennemis de Bérenger. S'étant retiré vers la fin de sa vie dans l'île de Saint-Côme, près Tours, il y mourut vers l'année 1088 (2). On lit au martyrologe de Saint-Martin :
(1) Gallia christiana, t. XIV, col. G5. (2; lbid., col. 188.
:< Le 7 des ides de janvier, mourut Bérenger, prêtre et <( maître-école (1). » Ainsi, privé de toute dignité, redevenu simple prêtre, il était du moins resté, dans la mémoire des chanoines de Saint -Martin, le maître fameux que toute la jeunesse venait applaudir autrefois dans leur école. C'est un touchant souvenir.
Quelques années après, en 1093, un concile est rassemblé dans la ville de Soissons pour juger et condamner une hérésie plus téméraire et plus scandaleuse encore que celle de Bérenger. Il s'agit d'un clerc de Compiègne, nommé Roscelin, Roscelinus de Compendio, qui a tenté d'interpréter, à l'aide des distinctions péripatéticiennes, l'ineffable mystère de la Trinité, et dont les discours, applaudis par la jeunesse, ont inquiété d'abord et bientôt révolté l'Eglise. C'est maintenant un grand nom que celui de Roscelin : nous ne saurions donc négliger aucun des détails qui peuvent nous servir à bien connaître cet autre martyr du rationalisme, envers qui les philosophes eux-mêmes n'ont pas été plus indulgents que les dévots.
Le P. Caramuel Lobkowitz, dans son écrit qui a pour titre Bernardus triumphans, s'exprime en ces termes au sujet de Roscelin : Nominalinum sectx non author, sed amtor. Ce jeu d'esprit contient une observation vraie. En effet, comme nous l'avons prouvé, plus d'une assertion nominaliste avait été produite, dans les écoles du moyen âge. avant le jour natal de Roscelin : nominalium sectae non author. On ne sait pas même exactement les additions qu'il a faites à ce qu il avait appris de ses maîtres; sed amtor est une assertion douteuse. Mais quand on parle des maîtres de Roscelin il faut aussitôt
(l) Bibliothèque nationale, Mss. de Baluze. ann. 3, paq. 2, nu 3, p. 432.
corriger une erreur qui, propagée par les doctes auteurs de Y Histoire littéraire, a trop souvent été répétée. Dans une chronique anonyme citée par Du Boulay, nous lisons cette phrase fort obscure : In dialectica hi patentés exstitere sophistœ : Joannes, qui eamclem artem sophisticam vocalem esse clisseruit, Robert us Parisiensis, Roscelinus Compendiensis, Amulphus Laudunensis . Hi Joannis fuerunt s ectatores (1) .Quel est ce docteur Jean, surnommé par les auteurs de Y Histoire littéraire Jean le Sophiste, et par eux signalé comme inventeur d'une doctrine « inouïe jus- « que-là, » qui causa d'abord parmi les philosophes un « schisme furieux, » et puis dans les écoles un « trouble « horrible (2) ? » C'est peut-être, selon Du Boulay, un certain Jean le Sourd, né à Chartres, médecin de Henri Ier (3). Mais rien n'est moins fondé que cet étrange soupçon. Faisons d'abord observer que le mot sectatores ne signifie pas nécessairement que Roscelin, Arnulfe et Robert aient suivi les cours d'un docteur nommé Jean. Sectatores, seqicaces, sont des termes que l'on emploie fréquemment, au moyen âge, pour désigner même les derniers disciples de la plus ancienne école ; et le chroniqueur anonyme a simplement voulu dire, il nous semble, que Robert , Arnulfe et Roscelin ont été sophistes comme Jean, mais après lui. On interpréterait, d'ailleurs, fort mal cet autre terme sophistœ, si l'on supposait qu'il doit nécessairement s'entendre des adhérents de la secte nominaliste : on appelait « sophiste,» même au xne siècle, quiconque faisait profession d'être philosophe, et ce qua-
(1) Hist. univ. Paris., 1. 1, p. 44:5.
« Quis fuerit ille Joannes, aut unde ?... Euni esse suspicor Joan- « nem illum qui fuit Henrici T archiatrus et niedicorum omnium suo a lempore peritissimus. Is erat patria Carnotensis. » (Bullaeus, t. I.
S Histoire littér. de la France, t. VII, p. 132 ; t. IX, p. 359.
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lificatif , ainsi que Fa fait remarquer un historien moderne il ), était très-honorable. La plus grande difficulté que présente la phrase du chroniqueur anonyme, c'est qu'on ne possède aucun autre renseignement sur ce Jean le Sourd, médecin de Henri Ier, qui, selon Du Boulay, aurait été l'un des sophistes les plus éminents du xic siècle. Anselme, Abélard, Jean de Salisbury, Othon de Freisingen, Vincent deBeauvais, auraient donc ignoré même le nom d'un personnage aussi considérable, d'un chef de secte aussi fameux ! Gela ne paraît guère vraisemblable. Aussi Meiners a-t-il cru pouvoir rejeter parmi les fables ce que l'anonyme et Du Boulay , qui le commente, nous racontent au sujet de Jean le Sophiste ou de Jean le Sourd (2 .
Autre est l'opinion de Casimir Oudin. Oudin croit que le sophiste Jean, désigné par la chronique comme le premier, comme le prince des nouveaux philosophes, est Jean Scot Erigène, et cette opinion lui semble confirmée par plusieurs passages de la vie de Jean Scot, insérée par Gale en tète du traité de la Division de la uni are, notamment par l'épitaphe de ce docteur, qui est ainsi rapportée :
Gonditur hoc tumulo sanctus sophista Joaimes, Qui ditalus erat vivens jam dogmate miro. Martyrio tandem meruit conscendere cœluiu Quo semper cuncti régnant per ssecula sancti.
L'argument tiré de cette épitaphe n'a pas beaucoup de valeur. On ne peut avoir appelé martyr, « saint « sophiste, » on ne peut avoir publiquement inscrit au
1, Grevîer, Hisl. de l'Univ. de Paris, liv. I.
X !)<> Nomin. et re>d. initiis, d;ins les Comment, societ. Gœtt t. XII.
nombre des bienheureux, aussitôt après sa mort, un docteur de si grand renom, qui, de son vivant, avait été dénoncé par tant de voix comme un des plus dangereux ennemis de l'Eglise. Les auteurs de Y Histoire littéraire ont fait à ce sujet une conjecture qui parait mieux fondée. L'épitaphe du « saint sophiste Jean, » recueillie sur une tombe de l'église cle Malmesbury, ne peut être, disent-ils, celle de l'hérétique Jean Scot, mort dans les Gaules vers l'année 877 ; c'est plutôt celle de Jean le Saxon , qui fut appelé de France en Angleterre par le roi Elfred, vers l'année 884, et qui mourut abbé d'Althenay (1). Nous ne ferons donc, pour notre part, aucun usage de cette épitaphe suspecte ; nous n'en avons pas d'ailleurs besoin pour montrer que l'illustre Jean Scot est bien, en effet, le Jean le Sophiste du chroniqueur anonyme.
Ce docteur professa, dit-on, que la dialectique est un art, une science qui a des mots pour objet : Artem sophisticam vocalem esse disseruit. Cela peut signifier sans doute, comme Fa supposé M. Cousin (2), que, les universaux ayant été déjà réduits par la critique à de simples conceptions de l'esprit, il vint un nominaliste outré, nommé Jean, lequel prétendit que ces conceptions, dépourvues de fondement réel, devaient être ramenées à de purs vocables. Mais les termes de la chronique ont encore cet autre sens : Jean le Sophiste fut un réaliste passionné, qui ne voulut pas interroger sur la nature des choses une autre science que la métaphysique, méprisant la logique comme une science, disait-il, subalterne, une science de mots. Or, reproduisons ici textuellement une phrase du traité de la Division de la nature dont nous
(1) Hist. lill., t- V, p. 418.
(2) Inlrod, aux ouvr. inédits d'Abélard, p. 87.
avons déjà fait remarquer la singulière énergie. Il s'agit de la classification des sciences, et, le Maître n'ayant pas compté parmi les sciences la rhétorique et la dialectique, le Disciple Fin vite à réparer cette omission. Je l'ai, dit alors le Maître, commise de propos délibéré; je ne place, en effet , ni la rhétorique , ni la dialectique parmi les sciences. Et pourquoi? Quia non de rerum natura tractare videnturj sed vel de regulis Immonde vocis, quam non secundum naPuram, sed secundum consuetudinem loquentium , subsistere Aristoteles , cum suis sectato ribus 1' . approbat (2). Que Ton rapproche de ces termes ceux dont l'anonyme fait usage pour définir l'opinion que Jean le Sophiste professait à l'égard de la dialectique, et l'on verra qu'ils diffèrent peu, s'ils diffèrent. Il est à remarquer que les renseignements fournis parles anciens chroniqueurs sur les origines de la philosophie scolastique sont rarement précis, quand ils ne sont pas inexacts. Ici nous rencontrons , par bonne fortune , l'exactitude et la précision. Il nous semble donc qu'il faut rejeter, avec Oudin, avec Meiners, cette supposition suivant laquelle Roscelin aurait été l'auditeur d'un médecin de Chartres, nommé Jean le Sourd, illustre philosophe, potcns sophista, dont personne n'avait connu le nom avant qu'il eût été prononcé par le paradoxal historien de l'université de Paris; mais il faut, d'autre part, reconnaître, avec le chroniqueur anonyme, que Roscelin ne fut pas le premier philosophe, ou sophiste, qu'aient possédé les écoles des Gaules, et que Jean Scot Erigène occupe, en effet, la place d'honneur parmi ses prédécesseurs, parmi ses patrons.
(1) Voici, qu'on le remarque en passant, le mot seclaloribus employé pour désigner de très-lointains disciples.
(2) [M Divis. nat., lib. V, cap. iv,
On ne connaît guère les opinions qui furent professées par Arnulfe de Laon et par Robert de Paris. Roscelin, ou Rousselin, clerc de Gompiègne, chanoine de Besançon (1), fut nominaliste. Mais comment et jusqu'où le fut-il? C'est ce qu'il importe de rechercher. Puisqu'il n'eut pas, comme nous le savons, la gloire de protester le premier contre les thèses de l'école réaliste, recherchons quelle thèse le rendit fameux dans l'école opposée.
Si nous interrogeons à ce sujet Othon de Freisingen, il nous désigne ainsi Roscelin : Roscellinum quemdam, qui primus nostris temporibus sententiam vocum instituit in logica (2). Gela signifîe-t-il que, suivant Roscelin, la logique a pour objet non des choses, mais des mots? Tel avait été, nous venons de le rappeler, le sentiment de Jean Scot Erigène. Roscelin était-il du parti de ce philosophe , et disait-il , en s'adressant aux sectateurs d'Aristote et de Boëce : Yous ne voulez pas accorder aux universaux une essence vraie ; vous ne voulez pas les considérer comme le fondement de tout ce qui se manifeste sous la forme du particulier ; mais quelle est alors la vérité des idées universelles, recueillies, ditesvous, par l'intellect? Si la réalité n'est pas conforme à ces idées, le mot, le son de voix qui sert à les exprimer est la seule chose à qui, dans la nature, appartienne le caractère de l'universalité; d'où il suit que la logique n'est pas même une science d'idées, mais qu'elle est une science de mots, une science vaine. C'est ainsi que Ton pouvait argumenter, dans l'intérêt de la doctrine réaliste, contre le conceptualisme péripatéticien de Raban, d'Heine et de Bérenger. Mais, au témoignage de saint Anselme, Roscelin s'est proposé toute autre chose, et s'il a mis en
(l) Voir nos Singularités hisi. et litt., p. 216. '2) Otho Fresing., De geslis Frederici /, lib. I,
honneur la thèse des mots, sententiam vocum , c'est pour critiquer le système de l'universel considéré comme le premier degré de l'être, comme la matière commune de toutes les formes individuelles. Ainsi, loin de venir au secours des réalistes par une voie détournée, en réduisant à l'absurde l'opinion de leurs adversaires, il a témérairement énoncé la plus absolue des négations nominalistes, pour avoir le droit de repousser ensuite avec plus de hauteur, avec plus de mépris, la thèse des entités universelles. Voilà ce que nous apprend saint Anselme touchant Roscelin, et le témoignage de saint Anselme est ici confirmé par ces vers, extraits par M. Degérando des Annales d'Aventin :
Quas, Ruceline, doees, non vult dialectica voces ; Jamque dolens de se, non vult in vocibus esse. Res amat, in rébus cunctis vult esse diebus. Voce retractetur-, res sit quod voce docetur.
Plorat Aristoteles
Res sibi substractas per voces intitulatas, Porphyriusque gémit, quia res sibi lector ademit. Qui res abrodit, Ruceline, Boethius odit. Non argumentis multoque sophismate sentis Res existentes in vocibus esse manentes.
Roscelin fut donc un nominaliste de bonne foi. Mais ce n'est pas là tout ce qu'il nous importe de savoir. Puisqu'il eut, dit -on, une doctrine, et une doctrine qui passe pour avoir contenu certaines nouveautés, en quels termes l'a-t-il exposée ? C'est une question à laquelle il n'est pas facile de répondre. Si Roscelin a rédigé quelque traité philosophique, il n'en est rien parvenu jusqu'à nous. 11 n'est pas même vraisemblable qu'il ait écrit; ses adversaires, Anselme, Thibauld d'Etampes, Abélard, ne lui attribuent aucun livre, et les pères du concile de Soissons, en condamnant les assertions
hétérodoxes de Roscelin, n'eussent pas sans doute oublié de vouer aux tlamnies ses coupables cahiers, s'il en eût communiqué quelques fragments à ses auditeurs 1. Nous ne pouvons donc connaître la doctrine de Roscelin que sur le rapport, sinon infidèle, du moins suspect, des philosophes qui l'ont combattu, des théologiens qui l'ont persécuté.
Saint Anselme le compte parmi les dialecticiens de son temps, qui ne veulent pas que la couleur soit, autre chose que le corps coloré, et la sagesse d'un homme autre chose que son âme même. « Leur raison, dit-il, est tel- « lement enveloppée dans les imaginations corporelles, a qu'elle ne peut s'en débarrasser pour distinguer les « choses qu'elle doit considérer seules et pures. » Ces choses sont les genres, les espèces, les qualités, les quantités, que Roscelin refuse d'admettre au nombre des substances proprement dites. Voici le texte de saint Anselme : //// utique nostri temporis dialectici, imo dialectice hxretici, qui non nisi flatum vocis putant esse u/niversales substantiels... Qui colorem nihil aliiod quewit intelligere quam corpus, nec sapientiam hominis aliud quam (tnimam... In eorum quippe animeibus ratio, quse cl prîneeps etjudex omnium débet esse qu3e sunt in homine, sic est in imaginationibus corporalibus obvoluta , ut ex eis se non possit evolvere. nec ab ipsis ea, qu3e ipsa so/a et pura contemplari débet, valeat discernere (2). Rien ne saurait être plus clair : nous avons là, en peu de mots, l'exposition complète de deux systèmes diamétralement opposés, celui de Roscelin et celui de saint Anselme. M. Cousin interprète ainsi la dernière des phrases que
[) M. Rousselot, Eludes, l. I, p. 127. (2) Anselmi De fide Trinilatis, cap. h.
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nous venons de citer : « Leur raison est tellement en vert loppée dans des imaginations corporelles qu'elle n'en « peut sortir et distinguer les objets qu'elle seule peut « apercevoir (1).» Il nous semble qu'opposant les objets corporels et sensibles aux substances universelles., que la raison doit considérer hors des corps, dégagées, séparées des corps, saint Anselme a voulu désigner ces substances, et non pas la raison elle-même, par les mots ipsa sola et pura. Il n'est pas indifférent d'attribuer à ces mots tel ou tel sens, celui que M. Cousin préfère, ou celui que nous proposons. Quand, toutefois, la traduction de M. Cousin serait acceptée, il n'en serait pas moins évident que, si Roscelin a rejeté l'hypothèse des substances universelles, il a reconnu que les qualités sont adhérentes aux choses, comme la couleur aux corps, et même aux choses spirituelles, incorporelles, comme la sagesse à l'âme, et que, par conséquent, de ravis de Roscelin, ce qui se dit universellement des choses au titre de qualité n'est pas un pur nom. Le pur nom, c'est la couleur en soi, la couleur séparée du corps, c'est la sagesse en soi, la sagesse isolée de l'âme. Or, on nous disait que Roscelin était un téméraire : nous n'avons pas encore la preuve de cette témérité. On nous le représentait, en outre, comme un novateur qui avait introduit au sein de l'école des formules inusitées, paradoxales, inouïes ; il nous reste sans doute à connaître ces formules, car il nous est impossible de considérer comme une nouveauté la naïve protestation du sens commun contre les entités fabuleuses de saint Anselme. Voici, toutefois, ce que nous savons déjà de la doctrine de Roscelin. Il s'agit des qualités, et, suivant Roscelin, elles se
(1) Introd. auxouvr. inéd. d'Abél., p. 89.