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CHAPITRE XIII

Guillaume de Champeaux.

Nous ne possédons pas encore la thèse vraiment scolastique du réalisme. Parmi les régents des écoles claustrales ou séculières que Ton a vus jusqu'à présent donner à cette doctrine les gages d'une adhésion plus ou moins résolue, les uns , comme Jean Scot Erigène, ont méprisé les voies logiques, et, discourant sur les choses dont les sens ne rendent pas témoignage au gré de leur audacieuse fantaisie , ils ont négligé d'ordonner leurs conclusions selon la méthode didactique ; les autres , comme saint Anselme , comme Odon de Cambrai, ont déclaré leur sentiment et se sont efforcés de le justifier, mais en vue de la foi, non pas en vue de la science. Ni' les uns ni les autres n'ont dégagé la doctrine réaliste de ses conséquences, et ne l'ont élevée, pour nous servir des termes de M. Cousin, « à une for- « mule nette et précise, capable à son tour de soutenir « et de porter toute une école (i). » C'est Guillaume de Champeaux qui, le premier, trouva cette formule; aussi nous est-il signalé par tous les historiens de la philosophie comme le premier dialecticien de la secte réaliste.

Guillaume, né dans le village de Champeaux, près de Melun, vers l'année 1070, mourut vers l'année 1150,

(\) Introd. aux ouvr. inèd. d'Abél.,p. 124.

étant évèque de Ghâlons-sur-Marne. Il eut d'abord pour maître un certain Manegold de Lutenbach, qui passe pour avoir enseigné dans les écoles de Paris (1). Ce docteur alsacien est appelé philosophe ; on dit même qu'il avait une femme et des filles très-savantes en philosophie, in philosophia permaximse (2). Cependant les ouvrages qu'on attribue communément à Manegold sont tous d'un théologien, aucun n'est d'un philosophe. En le quittant, Guillaume alla se mêler à la foule autour de la chaire fameuse d'Anselme de Laon ; enfin il vint étudier la dialectique à Gompiègne, sous la discipline de Roscelin. Ce fait est digne de remarque. Après avoir suivi les leçons du plus intolérant des nominalistes, Guillaume se séparera de lui pour devenir le chef du parti réaliste, et c'est un des auditeurs de Guillaume, Pierre Abélard, qui doit rétablir dans l'école, sinon dans l'Eglise, les affaires de l'autre parti. On lit dans la C /ironique de Landulfe que l'archidiacre Guillaume occupait à Paris une des chaires de la cathédrale en l'année 1103; on sait, en outre, qu'il quitta cette chaire en l'année 1108, pour se retirer à Saint- Victor, où, cédant aux sollicitations de ses disciples, il reprit ses leçons quelque temps interrompues. Nous n'avons aucun autre renseignement sur la vie de cet illustre professeur.

Nous ne possédons même aucun de ses traités philosophiques. Mabillon a publié sous le nom de Guillaume une dissertation relative au Sacrement de l'autel. Elle pouvait être philosophique, ayant été composée pour combattre les secrets partisans de Bérenger ; elle ne Test pas. Un discours sur l' Origine de V âme, tiré par Martène d'un manuscrit de Saint-Ouen, a paru sous le même

l; Hist. lilt., t. VII.

2) L'abbé Michaud, Guillaume de Ckampeaux, p. 74.

nom dans le Nouveau trésor des Anecdotes (1). Ce discours se retrouve, en effet, dans un recueil de Sentences attribuées à Guillaume par le n° 220 du fonds de Notre- Dame, à la Bibliothèque nationale (2) ; cependant il n'est pas très-certain qu'il soit de lui, puisqu'un volume de Troyes le donne à saint Anselme (3). Quel qu'en soit Fauteur, ce traité n'intéresse en rien les logiciens. Les autres Sentences, recueillies soit clans le n° 220 de Notre-Dame, soit, en plus grand nombre, dans le n° 425 de la bibliothèque de Troyes (4), n'offrent de même aucune proposition d'où l'on puisse déduire quelque conclusion touchant la nature de l'être. On ne trouvera rien non plus qui se rapporte à ce problème dans un Dialogue entre un chrétien et un juif, que M. l'abbé Michaud croit avoir le droit d'inscrire au catalogue des œuvres authentiques de Guillaume de Ghampeaux. Le seul ouvrage de dialectique qu'il soit permis d'attribuer à Guillaume avec une entière certitude est une glose sur Y Interprétation citée par Abélard, et cette glose est perdue .

C'est dans les écrits d'Abélard, son disciple et son principal adversaire, qu'il faut rechercher la doctrine philosophique de Guillaume de Ghampeaux.

Ils nous apprennent peu de chose sur sa méthode.

(1) Tom. V, p. 881.

(2) Fol. 23.

(3) Catalog. des Man. des départ., t. II, p. 192.

(4) Elles ont été en partie publiées par M. Patru, dans sa thèse intitulée Willelmi Campellensis de natura et origine rerum placita, et par M. l'abbé Michaud, Guill. de Champeaux et les écoles de Paris. — Il faut peut-être classer parmi les Sentences de Guillaume de Ghampeaux une dissertation signalée sous ce titre au Musée britannique : Raiiocinatio ma g. Willelmi de Campellis, quod divina essentia nullas suscipiat formas, cum omnis forma prior sil eo quod informai. (Arch. des Missions scient., prem. sér., t. IV, p. 107.)

Puisqu'il a commenté Y Interprétation, il a fait une étude particulière des formes du discours; ce qui permet de supposer qu'il a traité les questions philosophiques en se servant du langage qui leur convient le mieux. Ainsi M. l'abbé Michaud peut à bon droit prétendre qu'il démontrait en logicien. On peut même conclure d'un passage très-curieux de Jean de Salisbury qu'il avait apprécié toute la délicatesse des plus subtiles questions de la logique , et qu'il s'était rendu capable de les résoudre. « Guillaume de Champeaux, dit-il, de joyeuse « mémoire, hilaris mémorise, plus tard évêque de Ghâ- « Ions , définit l'invention l'art de trouver le terme « moyen et d'en déduire la preuve. Lorsqu'en effet on « doute de l'identité, il est nécessaire de trouver un « terme moyen dont l'intervention opère l'union des « extrêmes (1). » Ce n'est pas en commentant Y Interprétation que Guillaume a dû s'exprimer ainsi touchant le rôle du terme moyen. Cette définition judicieuse, mais nullement originale, de l'invention, il l'a extraite de plusieurs chapitres des Premiers analytiques. D'où l'on peut conclure qu'il a glosé de vive voix, sinon par écrit, toutes les parties deYOrganon.

En somme, les renseignements que nous avons sur la méthode de Guillaume sont très-insuffisants. Nous en avons de plus nombreux et de plus certains sur sa doctrine. Il disait l'avoir tirée des livres d'Aristote; mais il ne disait pas en cela la vérité. Gomme le fait justement remarquer Jean de Salisbury, tous les maîtres, en ce temps-là, se proclamaient les fidèles disciples d'Aristote; mais, pour expliquer Aristote, ils s'exprimaient comme Platon (2).

(1) Joannes Sarisber., Metalogicus, lib. III, cap. ix.

(2) « Ut Aristoteles plaaior sit Platonis sententiam docent...Siquidem « omnes Aristotelem prolitentur. » ([bld., lib. II, cap. xix.)

Le passage des écrits d'Abélard d'après lequel Bayle et Christophe Meiners ont connu la doctrine de Guillaume appartient à répitre fameuse qui a pour titre Histoire de mes malheurs. Voici d'abord le texte de ce passage : Erat autem in ea sententia de communitate universalium, ut eamdem essentialiter rem totam simul singulis suis inesse adstrueret individuis ; quorum quidem nulla esset in essentia diversitas, sed sola multitudine accidentium varietas. On comprend sans doute ce que ces lignes signifient. L'opinion de Guillaume s'y trouve, sommairement il est vrai, mais, du moins, nettement exposée; aussi voyons-nous que tous les historiens les ont traduites de la même manière. Ne négligeons pas cependant d'interroger les textes nouveaux produits par M. Cousin, puisqu'il s'y rencontre d'autres renseignements sur la même doctrine. Dans le traité d'Abélard Sur les Définitions et les Divisions, on lit les phrases suivantes : « Quelques-uns disent que les différences sont « prises pour des noms spéciaux et servent à désigner « des espèces, de telle sorte que le raisonnable signia fierait autant qu'animal raisonnable, l'animé autant « que corps animé, et que les noms des différences « exprimeraient non-seulement la forme, mais encore « la matière. Cette opinion a été celle de mon maître « Guillaume. Il voulait, en effet, je m'en souviens, « pousser l'abus des mots à ce point , que , lorsque « le nom de la différence désigne l'espèce dans une « division du genre, il ne fût pas pris pour le simple « nom de la différence , mais fût accepté pour le nom <( substantif de l'espèce. On peut, d'ailleurs, appeler « cela, selon lui, la division du sujet en accidents, puis- « qu'il voulait que les différences fussent accidentelles « dans le genre. Aussi par ,1e nom de la différence

« entendait-il l'espèce elle-même (1). » Nous citerons en dernier lieu, d'après la traduction de M. Cousin, ce passage du traité d'Abélard Sur les Genres et les Espèces : « L'homme est une espèce, une chose essentiellement « une, à laquelle adviennent accidentellement certaines « formes qui font Socrate. Cette chose, tout en restant « la même essentiellement, reçoit de la même manière « d'autres formes, qui font Platon et les autres indice vidus de l'espèce homme; et, à part les formes qui « s'appliquent à cette matière pour faire Socrate, il n'y « a rien dans Socrate qui ne soit le même en même « temps dans Platon, mais sous les formes de Platon. « C'est ainsi que ces philosophes entendent le rap- « port des espèces aux individus et des genres aux « espèces (2). »

Les fragments que nous venons de reproduire contiennent à peu près tout ce qui nous a été transmis sur renseignement de Guillaume de Champeaux à l'école de Notre-Dame. Mais, comme nous l'apprenons d'Abélard, de même que Guillaume a successivement occupé deux chaires, il a successivement exposé deux thèses. Les citations que nous venons de faire se rapportent à la première thèse de Guillaume, à celle qu'Abélard appelle antiquam de vmivermlibus sentcntiam. Nous parlerons bientôt de la seconde, où nous retrouverons la première plus habilement présentée, en des termes peut-être moins sincères, mais, en conséquence, moins choquants.

M. Cousin et, après lui, M. Rousselot censurent vivement l'argumentation dirigée par Abélard contre la première thèse de Guillaume de Champeaux. Il nous

1; Ouvr. inèd. d'Abél., p. 455.

2 Inlrod. nus ouvr. inéd. d'Abél., p. 120.

semble utile de faire déjà connaître cette argumentation. En voici, d'après la traduction de M. Cousin, le passage le plus important : « S'il en est ainsi (c'est-à- « dire si l'homme est une espèce, une chose essence tiellement une, etc., etc.), comment pourra-t-on nier « que Socrate soit dans le même temps à Rome et à « Athènes? En effet, là où est Socrate, là est aussi « l'homme universel, qui a dans toute sa quantité re- « vêtu la forme de la socratité; car tout ce que prend « l'universel, il le prend dans toute sa quantité. Si donc « l'universel, qui est tout entier affecté de la socratité, « est à Rome dans le même temps tout entier dans « Platon, il est impossible qu'en même temps et au « même lieu ne se trouve pas la socratité qui contenait « cette essence tout entière. Or, partout où la socratité « est dans un homme, là est Socrate; car Socrate est « l'homme socratique. A cela un esprit raisonnable n'a « rien à répondre (1). » Toute cette argumentation a pour objet de combattre une hypothèse inadmissible : l'identité de l'espèce et de l'individu. Il y a quelque chose de semblable en Socrate et en Platon ; tous deux ils sont hommes, et le langage commun dit qu'ils appartiennent l'un et l'autre à l'espèce humaine. Abélard ne le conteste pas. Mais Guillaume prétend que la chose qu'est cette espèce est essentiellement, intégralement et simultanément dans Socrate, clans Platon et dans tous les autres hommes. Abélard suppose clone Socrate possédant intégralement l'espèce. Où Socrate se rendra, l'espèce tout entière raccompagnera sans aucun doute ; mais où ne sera pas Socrate, l'espèce ne sera pas non plus. Ce qui est absurde. D'où il suit que chacun des

(1) lntrod aux ouvr. inéd. d'Abél, p. 134,

individus ne possède pas intégralement la chose qu'est l'espèce, si, toutefois, l'espèce est une chose. On accorde que ce raisonnement est irréprochable, mais on ajoute que, pour se procurer un facile succès, Abélard met frauduleusement au compte de Guillaume la supposition frivole, insoutenable, contre laquelle il se plaît ensuite à disputer. Nous n'en sommes pas encore à parler d' Abélard, et nous devons négliger ici tout ce qui concerne la doctrine de cet illustre maître; cependant, comme nous adoptons sans aucune réserve son opinion sur la première thèse de Guillaume, nous devons prouver que cette thèse contient bien le sophisme contre lequel il vient d'argumenter.

Quand on réduit une thèse à l'absurde, on va toujours au delà de ce qu'elle exprime ; et l'on est en droit de le faire , si par une série de conclusions régulières on établit que les prémisses énoncées renferment véritablement les conséquences contre lesquelles proteste le bon sens. Or, la thèse de Guillaume n'était -elle pas ainsi conçue : Ut eamdem essentialiter rem totam simul smguïis suis inesse adstruerct inclividuis ? N'est-il pas reconnu qu' Abélard désigne encore son ancien maître Guillaume lorsqu'il dit ailleurs : Alii quasclam essentiels universelles flnçjunt. cjuas in singulis inclividuis suis essmUuliier esse credunt (1)? La conformité de ces termes en prouve l'exactitude, qui n'est, d'ailleurs, aucunement contestée (2). Qu'a-t-on donc à reprendre

(1) Ouvr. inéd. cl'Abél, \). 513.

(2) Qu'Abélard ait sincèrement rapporté les termes dont Guillaume faisait usage, cela n'est pas douteux. Ces termes étaient, au xuc siècle, le langage de tous les docteurs réalistes qui n'avaient pas ouvert leurs oreilles à la critique péripatéticienne, ou qui s'étaient obstinés à ne rien modifier dans les anciens cahiers de leur écolo. Robert Palleyn, se demandant quelle peut être l'opinion des philosophes sur les per-

clans l'argumentation que nous avons reproduite? Si l'espèce est une chose, et si cette chose est essentiellement tout entière clans chacun de ses individus, on peut très-légitimement inférer de cette proposition que tel des individus contient, c'est-à-dire absorbe toute l'espèce, ou, pour exprimer la même chose en des termes plus réalistes, que l'espèce ne peut prendre une forme sans la retenir dans toute sa quantité : Qûidquid res universalis sitscipit, tota sui quantitate retinet. Assurément Guillaume n'accorde pas cela ; il ne peut l'accorder. Il entend, comme nous le verrons, que l'universel est intégralement chez chacun des individus, sans être absorbé par aucun d'eux. Mais la question n'est pas, en ce moment, de savoir quelles peuvent être les conclusions de Guillaume; elle est cle savoir ce que contiennent et où peuvent conduire les termes cle ses prémisses, et l'on prouve bien que ces termes sont défectueux si l'on en tire rigoureusement des conséquences qui révoltent le sens commun.

La démonstration d'Abélard, que M. Cousin refuse d'accepter, et qu'il censure comme n'étant pas cle bonne foi, a, durant toute la controverse scolastique, semblé très-sincère et très-valable. Au xvie siècle , Nisolius répondait à quelques réalistes de son temps : « Nous « prétendons, nous affirmons que, dans toute la nature « des choses, il n'existe rien, il ne peut rien exister, qui,

sonnes divines, introduit un dialecticien sur la scène et l'interroge. Celui-ci répond aussitôt : Species est tota substantiel individuorum , totaque species eademqne in singulis reperitur individuis : itaque species una est substantia, ejus vero individua multse personx, et hsemuttie personx sunt illa una substantia (Sentent., p. I, cap. m). Ce sont les prémisses de Guillaume de Champeaux ; c'est aussi la conclusion de ce docteur. Abélard, dans le passage que nous avons cité, néglige la conclusion qu'il doit plus tard combattre, et ne tend qu'à démontrer l'absurdité des prémisses,

« sous la condition de l'unité et de l'identité, subsiste « dans le même temps, totalement et intégralement, en « plusieurs, soit en plusieurs singuliers distincts par « leur sujet, soit en plusieurs espèces, diversifiées par « quelque différence que ce soit (1). » Nisolius avait beaucoup plus d'esprit que de savoir, et il méprisait trop les monuments de la controverse scolastique, pour avoir jamais été curieux de rechercher à quel propos Abélard s'était pris de querelle avec Guillaume de Champeaux. Cependant, quels sont les termes de sa protestation contre la thèse réaliste? Ce sont précisément ceux d' Abélard. Quels sont, d'autre part, les termes de cette thèse, tels qu'il les reproduit d'après les cahiers de quelque docteur contemporain ? Ce sont , sans aucune différence , ceux qu' Abélard impute à son maître et contre lesquels il argumente. Nisolius a-t-il aussi manqué de bonne foi ? Nous retrouvons enfin la démonstration d' Abélard dans un des derniers monuments de la controverse scolastique; et cela nous atteste, pour ne pas aller en quête d'autres témoignages, qu'elle jouissait encore, au xvne siècle, de quelque crédit : « S'il est vrai, dit Salabert, que, dans cette proposition « Pierre est homme, le prédicat homme soit un univer- « sel, il s'ensuit indubitablement que Pierre est tout « homme; car dès que ce mot homme désigne un uni- « versel proprement dit, on peut lui appliquer ces qua- « lificatifs tout ou aucun, qui, sans contredit, sont des « signes universels (2). » Comme nous le fait d'ailleurs

(1) « Nos prorsus ita dicimus et aflirmamus in tota rerum natura nihil « esse nec esse posse, quod, unura et idem cum sit, oodem tempore totum « et integrum possit esse in multis, vel singularibus subjecto distinctis, « vel speciebus quomodocumque diflerentibus. » (Nisolius, Anti-Barbants, lib. I, cap. vin.)

[2 « Si vernm est in isla propositione Peints est homo prœdicatum

remarquer M. de Rémusat, la même démonstration nous est offerte dans le septième livre de la Métaphysique . Voici les termes d'Aristote : « Il est impossible, selon « nous, qu'aucun universel, quel qu'il soit, soit une « substance. Et d'abord, la substance première d'un a individu, c'est celle qui lui est propre, qui n'est point « la substance d'un autre. L'universel, au contraire, est « commun à plusieurs êtres; car ce qu'on nomme unice versel, c'est ce qui se trouve, dans la nature, en un « grand nombre d'êtres. De quoi l'universel sera-t-il « donc substance? Il l'est de tous les individus, ou il ne * « l'est d'aucun ; et qu'il le soit de tous, cela n'est pas « possible. Mais si l'universel était la substance d'un « individu, tous les autres seraient cet individu, car « l'unité de substance et l'unité d'essence constituent « l'unité d'être. D'ailleurs, la substance, c'est ce qui « n'est pas l'attribut d'un sujet ; or l'universel est tou- « jours l'attribut de quelque sujet, etc., etc. (1). » C'est encore là ce que dit Abélard. Tout ce qu'oppose le maître de l'école péripatéticienne aux réalistes de son temps qui définissaient l'universel quelque substance, oùai'av ôTtouv, c'est ce qu'Abélard répète, en combattant la définition identique de Guillaume de Champeaux , eaclem res, res una, una essentialiter, essentialiter eadem. Or, quand on se prononce aussi résolument contre cette démonstration, l'entencl-on bien comme elle doit être entendue?

Il ne s'agit pas ici, qu'on le remarque, de l'universel conceptuel, dont l'unité n'a pas besoin d'être démonce homo esse universale , sequelur procul dubio Petrum esse omnem a hominem ; nunquam enim homo est proprie universale, quin ipsi « al'tigi possint hsec syncalegoremata omnis aut nullus, quse sane sunt « signa universalia. » (Salabertus, Philosophie nominatium vindicala , r. 46.)

(I) Métaph. VII, 13, trad. de MM. Pierron ctZévort.

trée ; il ne s'agit pas non plus de cet universel in se, ou secundum se, posé par quelques réalistes soit dans l'intellect divin, soit dans l'espace intermédiaire. Ce qui est en question, c'est la nature de l'universel in w, et, Guillaume ayant nommé cet universel une chose, une essence, déclare ensuite que cette chose se trouve intégralement en chacun des individus. On peut ainsi prouver qu'Abélarcl n'a pas été de mauvaise foi dans son argumentation. Si l'espèce est une chose, peut-elle être dite une chose multipli cable à l'infini, dont tous les individus, nés et à naître, ont possédé, possèdent et posséderont chacun un fragment, une part ? Non, sans doute. Il est manifeste, en effet, que ce que Socrate tient de l'espèce n'est pas une portion de l'homme universel, et qu'il ne manque rien à Socrate pour être un homme entier, complet; de même qu'il ne manque rien à Platon pour être tel. Si clone cet universel qu'est l'espèce n'est pas une chose indéfiniment divisible, il est une chose entière , une essence ; et comme on dit de Socrate el de Platon qu'ils sont hommes, il faut nécessairement que Socrate, que Platon possèdent chacun, dans le même temps et intégralement, cette essence totale, eamdem rem essentialiber , totam simul. Or, puisque rien ne se prend au figuré dans l'idiome réaliste, toute l'humanité, tout l'homme, se trouvera dans les murs d' Athènes, sous les espèces de Socrate, tant que Socrate aura cette ville pour séjour. Gela pourra-t-il donc se dire, dans le même temps, de Platon, qui est à Rome? Evidemment non, puisque Socrate, à Athènes, retient, absorbe tout l'homme. Il faut donc en venir à cette autre proposition, qui n'offense pas moins le sens commun, mais dans laquelle peut se complaire la logique réaliste : « L'universel étant la substance d'un individu, tous

« les autres seront cet individu, Ivoç S\el esTou, xal t fàOm « tout ârwtt. » C'est le dernier mot de Parménide. Si Ton rejette cette nouvelle proposition comme absurde ou comme impie, qu'on ne dise plus de l'espèce qu'elle est, en tant qu'essence, tout entière en chacun. Quant à la solution nominaliste du problème, la voici telle qu'Abélard la présente : L'espèce n'est pas un des étants qui se placent dans la catégorie de la substance ; elle n'est limitée ni par la quantité, ni par le temps, ni par le lieu ; elle ne subit aucune de ces conditions absolues qui déterminent les êtres, les substances, les natures. Cependant elle se dit à bon droit de plusieurs substances, puisque l'esprit ne peut ne pas se former la notion de l'espèce, lorsqu'il observe et constate les similitudes réelles qui, par la volonté de l'auteur des choses, existent entre tels et tels individus. En ce sens, on peut dire encore que l'espèce est commune à plusieurs, puisqu'elle se trouve chez plusieurs, non pas sans doute au titre de substance commune, mais, du moins, au titre d'attribut inhérent à la substance de chacun et réalisé par cette substance.

Nous nous réservons de présenter une analyse plus étendue de la doctrine d'Abélard. Négligeons donc ici tous les détails qui ne peuvent nous servir à faire comprendre la première thèse de Guillaume, à faire prévoir la seconde. Quel est le fond de tout le débat? Aristote et Abélard reconnaissent volontiers que l'attribut commun à tous les hommes, l'humanité, n'est pas une pure fiction de l'intellect; ils accordent que tous les hommes sont réellement semblables m quid, sinon in quale, et que l'espèce est bien la forme générale de cette similitude; niais, ce qu'ils n'acceptent pas, c'est que cette forme soit une substance , la substance étant définie

ce qui n'est pas clans un sujet autre qu'elle-même, ou plutôt ce qui est le sujet commun de tous les attributs. En effet, un attribut est clans une substance, mais une substance n'est pas dans une substance. C'est un axiome de logique, de physique et de métaphysique. Dans cet homme appelé Socrate, l'espèce et l'individu se rencontrent et s'unissent de telle sorte que la mort seule peut les désunir. Or , puisque deux substances ne peuvent exister dans un même sujet, il faut nécessairement que, clans ce sujet distingué des autres par le nom de Socrate, l'attribut soit l'espèce ou l'individu. Dans cette alternative, la substance que conservent Aristote et Abéîard est celle qui est dite proprement substance première, et ils ajoutent que l'espèce est l'attribut de cette substance. Guillaume . prend l'autre parti : c'est l'individu qu'il dépossède de la substance. Dans son système, la seule substance réelle est l'espèce, l'espèce définie le suppôt substantiel des individus considérés comme ses accidents. Entre ces deux manières de concevoir la substance, il y a certes une différence notable : elles sont contradictoires, et cette contradiction est fondamentale. Si la critique d'Abélard et d' Aristote est nominaliste, l'hypothèse de Guillaume est, au jugement de Bayle, le spinosisme non développé. C'est une assertion que nous allons confirmer en quelques mots.

11 ne manque rien à Socrate de ce qui fait un homme complet. Si donc, pour employer le langage d'Abélard, « ce tout homme, » illud hominis, qui se trouve en chacun des hommes, est une substance et non pas un attribut, tous les individus de la même espèce que Socrate, hommes comme lui, posséderont comme lui, dans le même temps, sinon dans le même lieu, la totalité de cette substance. C'est ce que doit dire Guillaume, et,

en effet, c'est bien là ce qu'il dit. Mais cela peut être diversement compris. S'étant proposé de réduire à l'absurde la thèse première de son maître Guillaume, Abélard démontre que si l'espèce est à bon droit définie la substance d'un individu, l'individu pourvu de toute cette substance est l'homme universel. Guillaume répond-il que par ces mots « une chose, » res una, il entend non pas quelque substance individuelle, mais quelque substance universellement permanente, qui se trouve tout entière en tous, et non pas en chacun ? Assurément il échappe, cette explication donnée , à ce qu'il y a de plus pressant dans l'argumentation d' Abélard; mais en même temps il condamne lui-même sa formule, res essentialiter tota in singulis, qu'il faut littéralement interpréter comme l'interprète Abélard. Gela dit, écartons cette formule équivoque , et n'insistons pas davantage sur les conséquences absurdes qu'Abélard en a tirées. L'espèce n'est plus tout entière en chacun; elle est tout entière en tous, et le « tout homme » de chacun n'est que sa part individuelle d'une substance commune. Soit ! Mais alors quelle est donc l'opinion de Guillaume ? Cette opinion est celle de Parménide, rejetée sans examen par Aristote dans le passage de la Métaphysique que nous avons cité tout à l'heure. Ce qu'Aristote déclare impossible, Guillaume le proclame non-seulement possible, mais encore vrai, et, si ce n'est là ce qu'il dit expressément, voici du moins ce qu'il veut dire : « L'universel espèce est la substance une de tous ses in- « dividus. » Telle est justement la réponse du dialecticien interpellé par Robert Palleyn : Species una est substantiel ; ejus vero individua multœ personœ, et hde multœ personx sunt illa una substantia. Que sont donc les individus dans ce système ? Ils sont de simples formes , des

formes accidentelles de l'espèce. Tout est dans tout et indivisément dans chacun , hormis quelques différences individuelles qui n'altèrent en rien l'unité de la substance. Aristote et ses sectateurs disent de Socrate qu'il est homme, parce qu'il possède en lui-même, comme substance et comme sujet, tout ce qui répond à la définition de l'homme. Guillaume dit de Socrate, de Platon et des autres, qu'ils sont «des individus de l'homme, » des formes individuelles de l'homme universel, individua homi- /m, non pas unis, mais (qu'on nous permette d'offenser la grammaire, pour exprimer une idée qui offense la raison) « uns » en substance. Et Guillaume ne s'arrête pas là. Voudrait-il s'arrêter à ce point d'où l'on peut déjà voir l'abîme, que l'impérieuse logique lui commanderait de poursuivre sa route et l'entraînerait malgré lui. Ce que sont les individus au sein de l'espèce, les espèces le sont au sein du genre : Hoc intelligunt, dit Abélard, de singulis speciebus ad individua et de generibus ad species; et il va sans dire que les genres eux-mêmes ne sont que des individus ou des accidents, quand on les considère au sein de ce qu'il y a de plus général. La conclusion rigoureuse de ces prémisses, Homo quidam species est, res una essentialiter , est donc que l'individu, l'espèce et le genre lui-même ne sont pas des substances vraies, mais des formes individuelles, spéciales, générales, de la seule substance vraiment universelle, qui est la substance une. Voilà la proposition de Spinosa. Mais Guillaume ne paraissant pas lui-même avoir été jusqu'à cette conclusion, on dit bien, avec Bayle, que sa doctrine est un spinosisme imparfait, ou non développé. Un des historiens (1) de cette controverse nous invite

(1) Rousselot, Etudes sur la philos, dans le moyen âge, t. I, p. 265.

à remarquer que, si l'abus de la méthode réaliste est de multiplier les êtres sans nécessité, Guillaume de Champeaux n'a pas donné dans cet écart, puisque, loin de multiplier les êtres, il semble prêt à les confondre tous en un seul. Nous avons déjà reconnu que lorsqu'il s'agit, pour la plupart des réalistes , d'établir au delà des choses, ante res, en soi, in se, un plus ou moins grand nombre d'entités universelles, Guillaume paraît s'être occupé surtout de délinir l'universel in re; mais il n'en est pas moins vrai que ce docteur est un des réalistes les plus décidés. Alors même que l'on suppose, au delà des êtres vrais, un ou plusieurs êtres problématiques , ou fictifs, on peut n'être encore qu'un réaliste modéré; mais ce qui est l'excès le plus grave, la thèse la plus absolue, la plus intempérante du réalisme, c'est de refuser les conditions de l'être à tout ce qui est, pour les attribuer uniquement à ce qui n'est pas ; et Guillaume de Champ eaux n'a pas fait, à notre sens, moins que cela.

Il est temps d'en venir à la seconde thèse de Guillaume, à celle qu'il développa dans l'école de Saint- Victor, après avoir été contraint d'abandonner la chaire de Notre-Dame, conquise par le nominalisme.

Nous devons ici reproduire en son entier le passage de l'épître d'Abélard auquel nous avons emprunté déjà l'exposition de la première thèse de Guillaume. Voici ce passage : « Je le contraignis par d'irréfutables argu- « ments à modifier, bien plus, à condamner lui-même « son ancienne opinion sur les universaux. Cette opi- « nion sur la communauté des universaux était qu'une « même chose est essentiellement, intégralement et « simultanément en chacun de ses individus, de telle « sorte que ces individus diffèrent, non par leur essence, « mais seulement par la variété de leurs accidents. Il

« modifia donc son opinion en substituant, au mot « essentiellement le mot individ/wellement (1). »

Ainsi, au dire d'Abélard, la correction, correœit, apportée par Guillaume a son ancienne thèse , consista simplement à remplacer essentialiter p ir individualiter. Mais cette correction n'eut pas le succès qu'il en avait sans doute espéré. Après l'avoir forcé d'amender, cornmutare, sa thèse première, Abélard, l'ayant encore poursuivi derrière son retranchement nouveau de termes équivoques, exigea, puis obtint de lui qu'il rendît les armes, destruere compuli. Voilà, du moins, ce qu'Abélard nous raconte, et il est le seul narrateur de ce combat.

Mais il s'élève au sujet du mot individualité r une assez grave difficulté. Ce mot ne paraissant pas offrir un sens bien précis, et l'édition d'Abélard publiée par d'Amboise donnant pour variante le mot in différent e\\ cette variante a été acceptée par M. Baumgarlen-Orusius, par M. Cousin et par M. de Rémusat. Voici donc l'explication qui est proposée. Renonçant à dire que l'espèce est essentiellement dans chacun de ses individus, Guillaume prit un autre tour et vint mettre en avant cette thèse nouvelle : L'espèce est la chose, m\ universelle,

1 a Inter cetera dispulationuni nostranim oonamiria, antiquani h ejus de utnversalibus sententiam patenlissimis argumentationuin u disputationibus ipsum coinmutare , imo destruere compuli. Erat au- « tem in ea senteutia de co m mu ni ta te universalium, ut eamdemessenu tialiter rem totam simul singulis suis incise adstrueret individuis. h quorum quidem nulla esset in essentia diversitas, sed soia multitu- « dine accidentium varietas. Sic autem islam suam correxit sententiam, a ut deinceps rem eamdemnon esscnl inliler, sed individualiter diceret. « Etquoniam de universalibus in hoc ipso praecipua semper est apud « dialectioos qmjestio, ac tanta ut eam Porphyrius quoque, in Isagogis « sais, cum do universalibus scriberet, difïinere non preesumeret, dicens u altissimum enim est hujusmodi negotium, cum hanc ille correxisset, « imo coaclus dimisisset sententiam, in tantam lectio ejus devoluta est a negdgentiam ut jam addialecticœ loetionern vix admitteretur. »

tes univermtis , identique, indifferens, qui se retrouve chez chacun des individus appartenant à la même espèce.

Diverses preuves sont alléguées en faveur de cette interprétation. Non-seulement elle nous est recommandée par l'annotation marginale de d'Amboise, mais dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale , dans un autre manuscrit de la bibliothèque de Troyes et dans tous ceux que Rawlinson dit avoir consultés, il n'y a pas individualiter , il y a indiffer enter (1). En outre, cette théorie de l'identité, sur laquelle les historiens de la philosophie ne possédaient jusqu'à ce jour aucun renseignement, est clairement exposée et vigoureusement combattue dans les écrits d' Abélard mis en lumière par M. Cousin. Voilà, sans doute, des arguments d'un grand poids. Cependant nous nous efforcerons de maintenir ce mot individualiter. contre lequel s'élèvent de si graves présomptions, et voici les motifs qui nous le font préférer.

Le premier de ces motifs est qu'Abélard, dissertant sur la thèse de l'identité, dans ses traités de dialectique publiés pour la première fois par M. Cousin, n'attribue pas cette thèse à son ancien maître; et cependant on doit remarquer qu'il ne manque pas de nommer Guillaume toutes les fois qu'il combat une opinion professée par ce docteur. Il y a plus : Abélard nous semble contredire formellement les inductions auxquelles la variante a servi de matière, dans le passage suivant de son traité Sur les Genres et les Espèces : Diversi diverse/ scntiunt . Alii namque voees solas gênera et species wii-

(i) M. Cousin, Introd. auxQUvr. inèd, d'Abél., p. 1 16. — M. de Rémusat, Abélard, t. I, p. 20.

rcrsales cl singulares esse affirmant, in rébus vero nihil horurn esse assignant... Alii vero res générales et spéciales universales et singulares esse dicunt : sed et ipsi inter se diverse sent iunt. Quidam en im dicunt singularia individua esse species et gênera subalterna et generaUssima^alio et alio modo attenta. Alii vero quasdam essentias universales fingunt1 quas in singulis individuis totas essenlialiter esse credunt [i). Des divers docteurs dont- Abélard parle ici, les premiers sont incontestablement les nominalistes du parti de Roscelin : Alii namque voces solas gênera ei species un> versâtes et singulares esse affirmant, in rébus vero nihll horum assignant. Cela n7a pas besoin d'autres preuves. Mais, après avoir énoncé le paradoxe qu'il impute à certains nominalistes beaucoup trop absolus, Abélard en vient aux réalistes, et, dans ce groupe, il distingue ceux dont le sentiment est que les espèces sont intégralement , essentiellement dans chacun des individus, et ceux dont la thèse est ainsi formulée : Il n'y a pas, à proprement parler, d'essences universelles ; mais les individus, diversement considérés, sont euxmêmes les espèces, les genres, et ce qu'il y a de plus général. Or, quelle est cette doctrine ? C'est, à n'en pas douter, et personne, en effet, ne s'y trompe, celle de la non-différence , amplement exposée par Abélard à la page 518 de l'édition de ses ouvrages philosophiques. Quant à l'autre doctrine, celle qui consiste à supposer des substances universelles qui sont intégralement possédées par chacun des individus, o.n sait , déjà que c'est la doctrine enseignée par Guillaume de Champeaux à Notre-Dame, comme l'atteste, du moins, le passage cité de ÏÊpistôla calamitatum. Or, revenons aux termes

i A-belârdus, De gêner, cl spee. Ouvrages inédits, p. 513.

du traité Sur les Genres. Diversi diversa smthm^; les opinions sont diverses sur la nature des genres et des espèces. Il y a, d'une part, les nominalistes ; d'autre part, les réalistes. Mais, parmi ceux-ci, l'accord est loin d'être parfait , sed et ipsi inter se diverse sentiunt. En effet, les uns s'expriment de telle façon, quidam enini dieunt^ etc., etc.; les autres emploient des termes différents, alii vero, etc., etc. La distinction des personnes nous paraît ici bien établie : « les uns » sont manifestement opposés aux « autres , » et puisque ceux-ci sont, sans contestation, les sectateurs de Guillaume, il faut que ceux-là soient les disciples d'une autre école, les adhérents d'un autre maître. Le texte d'Abélard ne peut être, il nous semble, autrement interprété ; il est impossible, à notre sens, que par ces termes, quidam eniin , alii, vero, Abélard ait voulu désigner un seul docteur, s'exprimant, tour à tour, de cette façon, puis de celle-là.

Il y a encore deux autres motifs à faire valoir contre l'adoption de la variante. Nous rechercherons plus tard, avec toute l'attention que mérite ce problème historique, * quel est le véritable auteur du système de la non-différence : qu'il nous suffise de rappeler ici qu'un philosophe contemporain d'Abélard, son disciple, son ami, un des plus intelligents spectateurs des luttes fameuses du xiie siècle, exposant à son tour le système de la nondifférence, l'a mis au compte d'un maître de Paris qui n'est pas Guillaume de Ghampeaux. Quidam enim, dit Abélard, dicunt singularia individua esse species et gênera subalterna et generalissima, alio et alio modo attenta. Ouvrons maintenant au livre II, ch. xvii, le Metalogieus de Jean de Salisbury. Rappelant toutes les opinions professées de son temps sur la question des genres et des espèces, il

arrive aux partisans de la non-différence et les désigne ainsi : PtiiïrUuntv/f status, duce Gaule m de Ma u rita nia, et P/atonem in eo quod Plato dicunt individiium : in eo quod homo, speciern ; in eo quod animai, genus, sed subaltern um; in eo quod sidjstantio, generalissimum. On le voit, les termes dont se sert Abélard pour énoncer la thèse de l'identité sont très-rigoureusement conformes à ceux qu'emploie Jean de Salisbury pour nous l'expliquer, et ee n'est pas Guillaume de Champeaux que Jean de Salisbury désigne comme le chef des partisans de cette thèse, c'est Gauthier de Mortagne. Il ne faut pas d'ailleurs oublier qu'après nous avoir fait connaître la seconde thèse de son maître, Abélard, poursuivant son récit, rapporte que Guillaume fut bientôt contraint d'y renoncer, et que, dès lors, ses leçons, tombées dans le discrédit, furent abandonnées par la jeunesse; ce qui ne peut s'entendre d'une formule qui, survivant à toutes les autres, fut, jusqu'au milieu du xive siècle, jusqu'à la venue de Guillaume d'Ockam, l'argument principal du réalisme.

Analysant le traité d' Abélard intitulé Des Genres et des Espèces, M. de Rémusat n'a pas omis de faire remarquer que le système de la non -différence, dont Abélard ne désigne pas Fauteur, est exposé par Jean de Salisbury sous le nom de Gauthier de Mortagne. La conjecture de M. de Rémusat est donc que Gauthier de Mortagne a pris à son compte et reproduit la thèse que l'on appelle la seconde thèse de Guillaume. Rien n'autorise cette conjecture, et le texte même de Jean de Salisbury semble la contredire formellement. Ou nous nous trompons bien, ou M. de Rémusat ne se serait pas prononcé pour la variante, si le mot individualiser lui avait paru, dès l'abord, d'une égale clarté. En effet, il n'importe pas seulement de rechercher lesquels des maîtres de s m

temps Abélard a voulu désigner par ces termes énigmatiques, quidam enim, alii vero ; il s'agit encore de dire quel fut cet amendement, cette correction, que Guillaume de Ghampeaux prétendit faire valoir dans la chaire de Saint-Victor, et qu'il abandonna bientôt, avec le reste de ses chimères, accablé sous les efforts de son jeune et vigoureux contradicteur. Si donc, après ce que nous venons de dire , nous parvenons encore à rendre un compte satisfaisant du mot individualité)- , M. de Rémusat ne s'opposera pas sans doute au rejet de la variante qu'il a préférée. Les explications dans lesquelles nous allons entrer à ce sujet seront le troisième et dernier motif que nous invoquerons en faveur du texte publié par d'Amboise.

Voici de nouveau la phrase qui a causé tant d'embarras aux plus habiles interprètes : Sic au (on suam correxit, sentent ia)n, ut deinceps non eamdern rem essentialiter, sed individualiter dieeret... Et il faut ajouter, pour rendre cette phrase complète, ce qu'on lit au-dessus :

totam simul singulis suis inesse individuis. Or, quel

sens présente --t- elle à M. Cousin ? Aucun, si ce n'est celui-ci, qui lui paraît, à bon droit, peu clair : «Une « chose est la même qu'une autre, non par son essence, « mais par son individualité (1). » M. Rousselot propose cette autre traduction : « Ce qui est identique chez tous <( les individus d'une espèce, ce n'est pas leur essence. « mais leur substance (2). » C'est bien, en effet, une distinction qui sera proposée par les partisans de la nondifférence; mais la phrase d' Abélard ne peut être traduite avec cette liberté. Est-il, d'ailleurs, besoin d'aller chercher si loin le sens d'un terme purement correctif?

([) lntrod. àuxouvr.inèd. d-AbéL, p. 117, T< Etudes, t. T, p. 276,

Qu'on se rappelle les objections faites par Abélard au premier système de Guillaume. Ces objections portaient toutes sur le mot essentialiier, et l'adversaire de l'écolàtre de Notre-Dame établissait rigoureusement, à notre avis, que définir F universel une chose qui se trouve essentiellement et intégralement, c'est-à-dire selon sa totalité essentielle, chez chacun des individus, c'était la l'aire absorber par Fun d'eux et n'en laisser rien aux autres. Or, l'argumentation d' Abélard avait été bien accueillie par les élèves de Fune et de l'autre école, el Guillaume, vaincu dans ce tournois syllogistique, avait cédé la place au dialecticien nouveau, qui, par de plaisantes ironies, venait de mettre les rieurs de son côté. Cependant , toujours fidèle aux principes de la secte réaliste, il n'avait pas désespéré de les faire accepter sous une formule qui laissât moins de prise à la critique. Dans ce dessein, il substitua le mot individualiter an mot me ni la liter, compromis dans la précédente controverse , ne disant plus : « L'universel est une même chose, qui « se trouve essentiellement, suivant la totalité de son k essence, dans chacun des individus ; » mais disant : « Cette chose universelle qu'est Fespèce se retrouve indi- « viduellement chez chacun des individus , » ou mieux encore : « L'essence commune à tous supporte Findi- « vidualité, les attributs individuels de chacun, et, sous " cette forme individuelle, elle est tout entière à la fois « chez Platon, chez Socrate et chez tous les autres indi- « vidus qui participent de l'humanité. » C'est bien là, si nous ne nous trompons, non pas un désaveu, mais une simple correction. Pour avoir dit que l'intégralité de Fessence est le suppôt réel de chacun des accidents, Guillaume avait été malmené par un interlocuteur habile et facétieux; il maintient le système de l'unité de

substance ou d'essence, mais il ajoute que l'essence universelle de l'espèce, tout entière, non pas en chacun, mais en tous, s'individualise formellement au sein des individus; en d'autres termes, que tous les individus sont « uns, » parce qu'ils sont consubstantiels. Désormais, pense-t-il, on ne lui opposera plus l'hypothèse bouffonne de l'homme socratique, et l'on n'aura plus l'occasion de reproduire de mille manières cet insidieuxsophisme : « L'espèce ne peut prendre une forme sans « la retenir dans toute sa quantité. »

Voici donc, en peu de mots, notre conclusion. La première thèse de Guillaume était obscure : les termes dont il faisait usage pouvaient être disposés de manière à ne présenter d'autre sens qu'un sens absurde. Guillaume a modifié cette thèse pour mieux exprimer sa pensée. Il ne s'est pas rétracté; mais, comme on l'entendait mal, il a pris soin de substituer à un terme équivoque un autre terme qui lui semblait l'être moins. En fait, la doctrine professée par maître Guillaume, à Saint-Victor comme à Notre-Dame, avant comme après la correction sur laquelle nous avons cru devoir donner des explications étendues, cette doctrine, partout combattue par Abélard avec un égal succès, est la doctrine de l'unité de substance. On le défend d'en avoir soupçonné les conséquences finales. Non, sans doute, il ne les soupçonnait pas; mais il n'en est pas moins acquis à l'histoire que la doctrine de l'unité de substance, déjà confessée, depuis l'ouverture des écoles, par un certain nombre de docteurs, fut expressément professée dans l'école de Paris, au nom de l'Eglise comme au nom d'Aristote, par le premier philosophe , ou du moins par le premier logicien qu'ait eu cette école.

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