CHAPITRE XIY
xA.dhélard de Bath.
Avant d'introduire en scène l'adversaire résolu de toutes les fictions réalistes, maître Pierre Abélard, il convient d'exposer plus amplement cette thèse de l'identité, ou de la non-différence, que nous n'avons pas cru devoir attribuera Guillaume de Champeaux. Cette thèse fut, nous Pavons dit, celle de Gauthier de Mortagne. Au temps où Jean de Salisbury fréquentait son école , Gauthier de Mortagne était le chef, dux, de la secte réaliste qui faisait consister la réalité d'un genre dans Tidentité substantielle de tous les individus de ce genre. Il faut s'en rapporter sur ce point au témoignage de Jean de Salisbury, car il n'y a pas un seul des écrits conserves de Gauthier de Mortagne où l'on retrouve sa profession de foi sur la nature des genres. Ces écrits sont au nombre de six. Luc d'Achery en a publié cinq, dont le plus important est une épître contre la Théologie d' Abélard; le sixième se lit dans l'édition des œuvres de Robert Palleyn , donnée par Hugues Mathoud (1). Tous ces écrits sont théologiques. Si pourtant nous n'hésitons pas à croire que Gauthier de Mortagne fut, dans sa chaire, un des partisans les plus accrédités du système de la non -différence, nous allons prouver qu'il n'en
1, Htit. Uttêr. delà France, t. XIII, pi &12,
fut pas l'inventeur. Né dans le bourg de Mortagne, en Flandre, vers Tannée 1106, Gauthier professa tour à tour la rhétorique et la philosophie sur la montagne Sainte - Geneviève, de l'année 1136 à Tannée 1144. En cette année 1144 il était élu doyen de.Téglise de Laon, et plus tard, en 1155, évèque de la même église. La date de sa mort est également certaine ; il mourut en Tannée 117.4. Si donc le fragment Sur les Genres et les Espèces est, comme le suppose M. Cousin, une œuvre de la jeunesse d' Abélard (1), il ne peut être question dans ce fragment de la doctrine de Gauthier de Mortagne, qui dut paraître pour la première fois en chaire alors que, depuis dix ans au moins, Abélard ne professait plus. Ainsi, quand même ia conjecture de M. Cousin ne serait pas fondée, quand le traité Sur (es Genres et les Espèces serait non pas un des premiers, mais un des derniers écrits d1 Abélard sur les diverses parties de VOrganon, on ne pourrait trouver dans cet écrit aucune allusion h Gauthier de Mortagne, qui dut venir à Paris étudier la philosophie lorsque Abélard cessait de Tenseigner. Cependant, puisque nous avons refusé de produire la thèse de la non-différence sous le nom de Guillaume de Champeaux, il nous reste à dire qui la recommanda le premier , du moins avant Gauthier de Mortagne, aux deux partis belligérants.
La voici, telle que Texpose Abélard : Nihil omnino est prxter individimm, sed et iîtud, aliter et aliter attentum, species et genus gênera l issimum est. Itaque Sacrâtes , in en natura qioa siobjectus est sensibus, secundum illam naturam qicam significat adesse Socrati, individuum est ideo qw'iOj taie est proprietas cujus nunquam Iota reperitior in Mo. Est enirh alter homo, sed Socratitate nullus homo
i) Inlrod% aux ouor. inèd* d'Abel.. \>. 36.
prœter Socralme. De eodem Socrate quandoque habetur intellectus non concipiens equidquid notât hœc eox Socrates ; sed, Socratitatis oblitus, id lu ni uni perspicil de Soc min quod notât idem homp, id est animal rationalc morta/e, et secundum hoc species est; est enim prœdiceibilis de pluribus in quid de eodem statu. Si intcllectus jiostponat rationalitatem et inortalitateni, et id tantum sibi subjiciaf quod notât hxc vox animal, in hoc statu tjenus est. Quod si, relictis omnibus formis , in hoc tantuin consieleremus Socratem quod notât substantiel , ijeneraUssimum est. Idem de Platone diceis per omnia. Quod si quis dicat proprietatem Socratis m eo quod est homo non magis esse in pluribus quant ejusdem Socratis in quantum est Socrates (œejiee enim homo cjui est Socraticus in nullo alw est nisi in Socrate , sicut ipse Socrates^, verum quod concédant ; ita tamen determinanduni p.utant : Socrates. in quantum est Socrates, nullum prorsus indiffère lis habet quod in alio inveniatur ; sed, in quantum est homo, plura habet indifferenlia , ejuse in Platone et in alik inveniuntur. Nam et Plato si militer homo est ut Socrates, quamvis non sit idem homo essentialiter qui est Socrates. Idem de animali et substantiel En français : « Rien n'existe hors de l'individu; mais l'individu, con- « sidéré de diverses manières, est l'espèce et le genre, et « ce qu'il y a de plus général. Ainsi Socrate, quant à sa « nature accessible aux sens , quant à cette nature qui « est dite appartenir à Socrate, est un individu, parce « qu'il est ce dont la propriété ne se retrouvera jamais « tout entière en aucun autre : car il y a d'autres « hommes, mais aucun autre homme que Socrate n'est « doué de la socratité. On peut quelquefois concevoir
1, Introd. aux oavr, inéd, d'Abèl., p. I23i
« Socrate, sans teriir compte de ce que représente rp « mot Socrate. Alors, négligeant la socratité, l'intellect « ne voit plus en Socrate que ce qui s'appelle V'hômme, « c'est-à-dire l'animal raisonnable, mortel; et voilà « l'espèce, car ce nom d'homme est préclicable de plu- « sieurs en quiddité de même état. Si l'intellect écarte « la rationalité et la mortalité, et ne considère que ce « que désigne le mot animal, Socrate, en cet état, « devient genre. Si enfin, laissant de côté toutes les « formes, on ne voit en Socrate que ce qu'exprime le « mot substance, Socrate est ce qu'il y a de plus général. <( 11 en est de même de Platon sous tous les rapports. « Si Ton objecte que le propre de Socrate, en tant « qu'homme, ne se retrouve pas plus en plusieurs que « le propre de Socrate, en tant que Socrate (l'homme « socratique n'étant en aucun antre que Socrate, ainsi « que Socrate lui-même' , ils accordent cela, mais avec (( cette restriction : Socrate, en tant que Socrate, n'a « rien de non-différent qui se trouve dans un autre ; « mais, en tant qu'homme, il a plus d'un élément non- « différent qui se retrouve chez Platon et chez d'autres « individus, car Platon est homme comme Socrate l'est, « bien qu'il ne soii pas, comme essence, le même homme « que Socrate. Et il en est de même de l'animal et de « la substance. »
Tel est donc, suivant Abélard, le système de l'identité, ou de la non-différence. Il l'expose avec le dessein de le critiquer. Il est donc vraisemblable que, pour offrir par avance des facilités à sa critique, il substitue volontiers, dans cette exposition, un mot à un autre mot. Qu'on veuille bien maintenant lire avec la même attention le passage suivant. Il n'est plus d' Abélard j il esl d'un autre philosophe du même temps, et celui-ci n'esl
pas un adversaire, c'est un partisan du systènie de la non -différence. Voici ce fragment : Genus et species , de his enim sermo , esse et rerum subjectarum nom/nn sunt. Nam si res considères, eidem essentise et generis et speciei et individui nomina imposita sunt, sed respectu diverso. Volentes enim philosophi de rébus agere secundum hoc quod sensibles subjectae sunt, secundum quod a vocibus singularibus notant m- et numeraUter diverse sunt, individua vocaverunt, scilicet Socratem, Platonem et ceteros. Eosdem an te m aliter intuentes, videlicet non secundum quod sensualitcr diversi sunt, sed in eo quod notant'ur ab haç voce homo, speciem vocaverunt, Eosdem item in hoc tant uni quod ab hac voce animal notatur considérantes, genus vocaverunt. Nec lamen in considéra tione spécial i formas individuales loll uni, sed obliviscuntur , cum a speciali nomine non ponantur. Nec in generali species ablatas intelligunt, sed inesse non attendunt , vocis gênerai is signi/icatione contenti. Vox enim Itœc animal jure illa notât subjecla cum animatione et sensibilitate ; Itœc an te m homo totum illud et insuper cum rationalitate et mortalitate ; Socrates vero illud idem, addila insuper numerali accidentium discretione. Una veiut doctrina non initiât is patet consideratio individualis ; specialis cette non modo litterarum prof'anos, verum et ipsius arcani conscios admodum angit. Assucti en'nn rebus d iscemendis oculos adverterc, et easdem longas et latas altasque conspicere, neenon unam aut plures esse undique circumscrip tione locali ambitas perspicere, cum speciem intucri nutuntur (1)., eisdem quodammodo caliginibus implicantur, nec ipsam simplicem notam, sine numerali^ nul circumscriptionali sine, contemplatif nec'
1, Jl faut lice nilu/itur
àâ simpïicem specialû vocis posilionem ascendere queunt. Inde quidam, cum de universalibus ageretur , sursum inhiéns : Quis locum eorum mïhi ostendet? inquit. Adeo ration°m imaginatio perturbai, et, quasi inviclia quadani, subtilitati ejus se opponit. Sed ici apucl mortales. Divinse enini men ti, qux hanc ipsam materiam tam vario et subtlli tegmine induit, prœsto est et materiam sine formis et formas sine aiiis, îmo et omnia cum al lis, sine irretitu imaginationis distincte cognosoere. Nam et antequam convicta (!) essent universa quse vides, in ipsa Noy simplicia erant; sed quomodo et qua rationc in ea essent td et subtilius considerandum et in alla disputationc dicendum est. Nunc autem ad propositum redeamus. Quum igilur illud id quod vides et genus et species et individuum sit, mérite ea Aristoteles non nisi in sensibilibus esse proposait; sunt etenim ipsa sensibilia quœvis acutius considéra ta. Quum vero ea, in quantum dicuntur gênera et species, ne mo sine imaginatione per se pureque intuctur, Plato extra sensibilia, scilicel in mente divina, et conspici et existerc dixit. Sic viri illi, licet verbo contrarii videantur, rc lamen idem senserunt. Nec tamen ego id ad un um reseco ut omnia omnium verba a falsitale absolvam . Ce qui peut se traduire ainsi : « Les genres et les espèces « sont l'essence même et sont aussi les noms des choses, u Car, à bien voir les choses, c'est la même essence qui a « reçu les noms de genre, d'espèce et d'individu, mais la « même essence diversement considérée. En effet, les « philosophes, voulant traiter des choses en tant que « soumises aux sens, en tant que désignées par des a noms singuliers et distinctes en nombre, les appelèrent « des individus : comme Soc rate , Platon et les autres.
'[) Il faut lire convinrla.
« Considérant ensuite les mêmes individus, non pas •or selon leur diversité sensible, mais selon ce que signi- « fie ce mot homme, ils les appelèrent espèce. Les con- « sidérant de même selon ce que représente ce mot « animal, qui se dit des uns et des autres, ils les appert lèrent genre. Et, toutefois, en ne considérant que l'es- <( pèce ils ne suppriment pas les formes individuelles, « mais ils les négligent, parce que le nom (V espèce ne « donne pas ces formes : de même, quand ils consi- « dèrent le genre seul, ils n'entendent pas que les « espèces disparaissent; mais, ne s'oceupant que de ce « que désigne le genre, ils ne tiennent pas compte de « ces espèces qu'il embrasse (qui lui sont inhérentes, « inesse non aUendwnt). En effet, le mot animal indique (( bien le sujet doué de l'animation et de la sensibilité ; « homme indique le même tout, auquel sont venues « s'ajouter la rationalité et la mortalité; Socraie, le même « encore, étant, en outre, donnée la diversité en nombre « des accidents. La seule science que possède l'homme « qui n est pas initié est la science de l'individuel; quant « à la considération de l'espèce , elle embarrasse , elle « inquiète non - seulement les profanes , mais encore a ceux qui ont pénétré dans le sanctuaire. Accoutumés, « en effet, à juger les choses avec leurs yeux, à les voir « longues, larges, hautes, et toutes, soit isolées, soit « par groupes, circonscrites par la limite du lieu, ils se « perdent dans les brouillards lorsqu'ils s'efforcent de « contempler l'espèce; ils ne peuvent saisir un signe « simple simplicern nota m), qui n'est assujetti ni à la « limite du nombre, ni à celle du lieu; ils ne peuvent « s'élever jusqu'à la détermination simple du mot espèce. <( De là quelqu'un, entendant traiter des universaux, ■< s1 écria fcou* ébahi : Oui me montrera le lieu où ils
« résident :'' Tant l'imagination trouble la raison, et fait « obstacle , comme par envie , à la finesse de son dis- « cernement. Mais c'est ainsi chez les mortels. Quant à (c l'intelligence divine , qui a revêtu cette matière d'un « manteau si léger, si varié, elle conçoit aussitôt et dis- « tinctement, sans être empêchée par l'imagination, la a matière dégagée des formes, les formes séparées les « unes des autres, ou le tout ensemble. Car, avant que c< toutes les choses qui apparaissent aux sens eussent « été composées, associées, elles étaient simples dans « l'intelligence divine; mais dire comment, de quelle « manière elles y étaient, c'est affaire d'une plus sub- « tile recherche, et de cela nous traiterons ailleurs. Re- « venons maintenant à notre propos. Ce qui tombe « sous les sens étant genre, espèce et individu, à bon « droit Àristote a dit que le genre, l'espèce, l'individu ne u se trouvent pas autre part que dans les choses : ils « sont, en effet, tout le sensible, pour qui le considère « avec une attention suffisante. Cependant, comme ces « choses, eu tant qu'on les appelle genres et espèces , ne « sont contemplées par personne pures et en elles- « mêmes, sans le miroir trompeur de l'imagination, « Platon a dit qu'elles se conçoivent et existent telles u hors du sensible, c'est-à-dire dans l'intelligence de « Dieu. Ainsi, ces philosophes, qui paraissent s'expri- « mer en des termes contradictoires, ont, en fait, la « même opinion. Quand, toutefois, je ramène leurs sysa tèmes à l'unité, je ne prétends pas assurément absou- « dre de l'accusa. ion d'erreur tout ce qui a été dit par « les adhérents de l'un et de l'autre. »
Ce fragment se divise en deux parties. La première contient l'exposition pure et simple du système de la non-différence; dans la seconde, on entend démontrer
que, s'il a jamais existé quelque désaccord entre les anciens maîtres, Aristote et Platon, le système de la nondifférence doit enfin réconcilier leurs disciples.
Nous apprécierons tout à l'heure cet essai d'éclectisme. Quant à l'exposition du système, elle est tellement conforme à celle d'Abélard, que l'une des deux parait calquée sur l'autre. Gela n'a pu, sans doute, échapper à personne, pas même au lectenr le moins attentif, ou le moins exercé.
Or, qui nous a fourni le fragment que nous venons de reproduire? Un livre inédit d'Adhélard de Bath, inscrit au catalogue de la Bibliothèque nationale sous le n° 2389, et sous ce titre : De eodem et diverso. Savonsnous la date de ce livre? Nous la savons à peu près. Il commence, en effet, par une dédicace à Guillaume, évêque de Syracuse, qui fut évêque de 1105 à 1116 (1). Ce livre a donc été composé vers le temps où Guillaume de Champeaux, désertant l'école du cloître, allait se réfugier à Saint- Victor, vers le temps où, dans son traité Des genres et des espèces, le jeune Pierre Abélard énonçait, en les distinguant, toutes les thèses de la secte réaliste, pour les réfuter ensuite les unes et les autres, avec le même entrain, avec le même succès.
Anglais d'origine, Adhélard de Bath était venu faire ses études en France, et avait successivement fréquenté les écules de Tours et de Laon. Il avait ensuite professé dans la ville de Laon, d'où, quittant sa chaire et ses élèves, il était parti pour l'Orient. On attribuait aux Arabes des connaissances si variées, si profondes, qu'il avait formé le dessein de les aller interroger sur tout ce qu'il ignorait. Il voyagea d'abord dans la Grèce et l'Asie Mineure. Nous
(1) Amable Jourdain, Recherches criiiq., p. 284.
le trouvons non loin d'Antioche, assistant au phénomène d'un tremblement de terre, lorsqu'il traversait le pont d'une ville appelée Manistra (1). On dit qu'il parcourut ensuite F Egypte et F Arabie. Sept ans après, il était de retour en France, et sur les notes qu'il avait recueillies dans son voyage il composait d'abord un dialogue touchant divers problèmes d'histoire naturelle. C'est le plus célèbre de ses ouvrages. Il a été publié dès l'année 1472, in-4°, sous le titre de Perdifficiles quaestiones naturelles. Le traité De eoclem et diverso, n'ayant pas eu le même succès, est inédit.
Adhélard de Bath est le premier de nos docteurs qui ait été chercher en Orient un complément d'instruction philosophique. Ce qui n'est pas moins digne de remarque, il est le premier de ces docteurs, depuis Jean Scot, qui ait fait profession d'enseigner selon la doctrine de Platon ; d'où l'on peut conclure qu'il avait trouvé le platonisme en grande faveur dans les écoles de la Grèce et de l'Asie. Il n'est pas, d'ailleurs, moins platonicien qu'il prétend F être. S'il y a peu de thèses psychologiques dans ses Questions naturelles, il y en a toutefois plusieurs dont aucune n'est acceptée dans l'école cl'Aristote. Ainsi, pour ce qui regarde l'origine des idées humaines, son opinion est qu'elles sont innées. Dieu, dit-il, en façonnant le monde, a pourvu cette nature, cette substance excellente que nous appelons l'àme, de toutes les formes des choses créées. La vue d'un objet venant éveiller un souvenir, l'idée soudain apparaît. Elle n'est aucunement, comme le pense Aristote, un produit récent de la raison humaine; elle était dans le trésor de la mémoire, où
(1) Quaestiones naturelles. Bibliothèque nationale, mss. lat., n° 6415; fol. 34 v°.
Dieu l'avait placée dès l'origine du monde (1). Faut-il s'étonner qu'un platonicien aussi fervent ait affirmé la permanence objective des genres, des espèces, et qu'étant, d'ailleurs, très-versé dans les sciences naturelles, il ait eu recours au système de la non-différence pour montrer qu'on peut soutenir la réalité des universaux, sans ajouter aucune substance au nombre des substances que Dieu lui-même a créées ?
Examinons à son tour ce système de la non-différence. Il s'éloigne peu, disons-nous, de celui qui fut proposé par Guillaume de Ghampeaux clans la chaire de Saint- Victor. Cependant nous reconnaissons que cette affinité n'est pas très-apparente. Dire, avec Guillaume, que l'universel supporte les individus comme des formes accidentelles, c'est procéder suivant une tout autre méthode que celle d'Adhélard de Bath et de Gauthier de Mortagne, qui dans l'individu seul observent tous les états, c'est-à-dire toutes les manières d'être : ce qui est particulier, ce qui est général, enfin ce qui est le plus général. Il nous reste donc à prouver que cette thèse de la non-différence est encore le réalisme dissimulé. M. de Rémusat, avec sa discrétion habituelle, hésite à la défifrair M. Cousin y adhère, l'ayant par avance définie la profession de foi des platoniciens éclairés (3), et l'un des arbitres les plus compétents en cette matière, Abélard ne la combat pas avec moins d'énergie que l'une et
(1) a Cum conditor immensitatis ejus mundum décore illustraret , « preecellenti naturae quam animam vocainus intellectuales formas om- « nium crealurarum induit. Unde sibi presto est et praeterita refigurare « et absentia repreesentare et futura augurari. Illum itaque formarum « intellectualium thesaurum nonsemper,sed cum nccesse est, explicat. » {Quxsliones naturales, manuscrit désigné, fol. 30 v°.)
(2j Abélord, tome II, p. 20 et 26, note.
(3) InlroO. au.r ouvr. inéd. d'Abél., p. 117 et 123.
l'autre thèses de Guillaume de Ghampeaux. Nous sommes ici de Tavis d'Abélard et de M. Cousin.
Si les partisans de la non-différence entendaient par ces mots « Rien n'est absolument, si ce n'est l'individu , « nihil omnino est, prœter indivicluum, » que rien absolument n'existe au titre de nature, si ce n'est l'individu, auquel s'attribuent, comme prédicats substantiels, l'espèce, le genre et le reste, ils seraient incontestablement péripatéticiens, c'est-à-dire nominalistes. Mais ils distinguent (et les premiers, peut-être, ils font cette distinction) l'essence et la substance, et ils disent que toute essence est individuelle : Plato similiter homo est ut Socrates, quamvis non sit idem homo essentialiter qui est Socrates; tandis qu'ils considèrent la substance comme ce qu'il y a de plus universel. Avec quelque liberté d'interprétation, cela pourrait encore s'expliquer dans le sens nominaliste, puisqu'Aristote se sert du même terme, oysfa, pour désigner tantôt ce qui est le plus individuel, tantôt ce qui est le plus général. Mais ainsi librement interprétées les thèses les plus contraires n'offriraient bientôt plus aucune divergence. Pour mieux juger le fond des choses, écartons d'abord les termes équivoques. Dans le système des nominalistes, dans le système d'Aristote, l'individu pris à part est la substance même, et tout ce qui s'adjoint à l'individu devient par lui substantiel; il est, et par lui sont l'espèce, le genre, qui ne seraient pas sans lui. Or, la thèse de la non-différence a précisément pour objet de démontrer la proposition la plus contraire : celle-ci, que, sous le rapport de la substance, l'individu vient après l'espèce , l'espèce après le genre , le genre après l'universel substant. La substance n'est donc pas, selon ce système, ce qui, étant tout l'être, admet, reçoit le genre, l'espèce, comme de simples formes, sans tou-
tefois être, en notre bas monde, séparable de ces formes. Le langage de saint Anselme et celui de Guillaume de Ghampeaux, lorsqu'il occupait la chaire de Notre- Dame, donnaient à croire qu'ils admettaient les universaux comme autant de touts substantiels, autant de natures essentiellement indivisibles, et définissaient ainsi les individus : des accidents nés pour vivre un jour à la surface mobile d'un fond immuable. Il était vraiment trop facile de dissiper cette chimère. Non, s'écrient d'autres docteurs, non, il n'existe pas de natures universelles terminées par leur propre essence ; les individus occupent l'univers et l'occupent tout entier. Mais, d'autre part, va-t-on jusqu'à dire que les individus, essentiellement isolés les uns des autres, n'ont entre eux que des affinités morales, résultant de besoins, d'instincts, de sentiments et d'opinions semblables? Les mêmes docteurs déclarent aussitôt que cette explication des choses n'en rend pas un compte fidèle, Y esse des choses, l'acte qui leur donne l'être n'étant pas ce qui fonde les différences de ces choses, mais étant bien plutôt ce qui constitue leur identité. Ainsi, aucun universel n'est réel hors des choses particulières. Mais quel est le sujet de toute réalité? Quel est le premier acte à l'égard duquel toutes les autres conditions de l'être sont définies des circonstances adventices ? Ce n'est pas l'individu, suivant les partisans de la non-différence ; c'est ce qui se trouve non-différent chez les individus, c'est-à-dire, au premier rang, la substance, puis le genre et l'espèce.
Gela ne résulte peut-être pas clairement de l'exposition présentée par Abélard; mais Abélard avait trop de goût pour les arguments sophistiques, et, toujours pressé de réduire à l'absurde les thèses opposées à la sienne, il leur donnait volontiers le tour qui semblait
offrir à sa polémique les plus grandes facilités. Nous préférons nous en rapporter aux explications fournies par Adhélard de Bath. Or quel est, suivant les termes d'Adhélarcl, le non-différent suprême? C'est évidemment la substance, la substance qui reçoit les différences genre, espèce, individu; et, comme étant le non-différent au degré le plus absolu, elle est par elle-même et se communique à ses inférieurs. Ainsi F être émane d'elle, et descend d'abord dans les genres et les espèces, et des genres, des espèces il va jusqu'aux choses les plus subalternes. Si l'on fait remarquer que le genre est un nom qui, dans l'usage commun, s'emploie pour signifier certaine vue collective des choses, les partisans de la non-différence ne rejettent pas cette définition usuelle du genre ; mais ils font à leur tour cette remarque que la personnalité , l'individualité , ou , comme on dira plus tard, l'haeccéité, sont d'autres noms dont les philosophes se servent pour signifier la diversité numérale des phénomènes. Dans l'ordre de la connaissance, l'individu vient le premier ; suivant l'ordre de génération, l'universel et le particulier viennent ensemble, car il n'y a pas d'espèce réelle hors des individus , pas de genre réel hors des espèces; mais, en ordre de définition, c'est l'universel qui d'abord se présente. En peu de mots, voici tout le système : la définition du non -différent donne la substance permanente, tandis que la définition du différent ne donne qu'une forme éphémère. Assertion manifestement réaliste. Duns Scot , qui doit la reproduire, saura bien l'expliquer de manière à ce que les nominalistes ne puissent plus l'interpréter à leur avantage.
Mais ce n'est pas tout encore. Il ne s'agit, en effet, dans le Mctalogicus et dans le fragment du manuscrit
de Saint-Germain, que du non-différent naturel, que de l'universel in re, non séparé des formes diverses avec lesquelles il entre en composition au sein des choses. Or, le passage cité d'Adhélard de Bath nous fait connaître encore le sentiment des partisans de la non-différence sur l'universel in se ou ante rem. « Ce qui tombe « sous les sens, ainsi s'exprime Adhélard, étant genre, « espèce et individu, à bon droit Aristote a dit que le « genre, l'espèce, l'individu, ne se trouvent pas ailleurs « que dans les choses... Cependant comme ces choses, « en tant qu'on les appelle genres et espèces, ne sont « contemplées par personne pures et en elles-mêmes, « sans le miroir trompeur de l'imagination, Platon a dit « qu'elles se conçoivent et existent telles hors du sen- « sible, c'est-à-dire dans rintelligence de Dieu. Ainsi « ces philosophes, qui paraissent s'exprimer en des « termes contradictoires, ont toutefois en fait la même « opinion. » Il suffit de répéter ces phrases; elles ne veulent pas être commentées. Les partisans de la nondifférence prétendent être éclectiques; ils prétendent concilier Aristote et Platon. S'y emploient-ils mal? Il ne semble pas, car ce que vient de déclarer Adhélard de Bath est ce que répéteront bientôt Albert le Grand, saint Thomas et tous les docteurs de leur grande école.
On connaît maintenant dans toutes ses parties le système de la non-différence. Il est réaliste : premièrement, parce qu'il définit l'universel in re, non pas ce qui se dit à bon droit de tous les êtres, mais ce qui est l'être commun, le sujet commun de toutes les formes; secondement, parce qu'il réalise objectivement dans l'intelligence divine tout ce qui répond à la définition de l'universel abstrait des choses, tandis que cela ne subsiste
que dans l'intelligence humaine, si Ton peut dire d'un concept qu'il subsiste quelque part.
Voici donc en quel ordre nous semblent se succéder les diverses thèses réalistes que nous venons d'analyser tour à tour. Guillaume de Champeaux déclare d'abord que l'espèce est l'essence même de chacun de ses individus. Contraint de retirer cette proposition , il dit que l'espèce est le sujet universel auquel advient la forme de l'individualité, c'est-à-dire l'un qui se retrouve en tous sous la diversité formelle du nombre et de l'accident. Ensuite, au moyen de la non-différence, on s'efforce d'établir que l'un incorporé , dont la définition manque dans le système de Guillaume, est le non-différent qui constitue l'identité des individus, soit en espèce, soit en genre, soit en substance. Enfin, en vertu du même principe, on admet l'un intelligible comme la cause immédiate, mais toutefois éternelle et divine, de tout ce qui possède ici-bas le caractère de l'universalité. Ce que nous voyons sous ces formules diverses, c'est toujours l'hypothèse de l'unité substantielle des êtres; car, nous ne saurions trop le répéter, on est réaliste, quels que soient les artifices du langage, quand on ne part pas de l'individu, de l'atome aristotélique, comme de la substance première à laquelle est inhérent tout ce qui s'affirme d'elle suivant la catégorie de la substance, c'est-à-dire le genre et l'espèce, à laquelle est adhérent tout ce qui s'affirme d'elle suivant les autres catégories. Il y a toutefois plusieurs distinctions à faire entre le système propre de Guillaume de Champeaux et celui d'Adhélard, et, pour terminer, nous insisterons sur celleci. Dans le premier des systèmes proposés, l'idée de l'un est énoncée d'abord, a priori, et réalisée au sein des choses telle qu'elle est dans l'intelligence, sans aucune cri-
tique, sans aucune recherche du comment l'intelligence a conçu cette idée : dans le second système, on procède suivant la méthode psychologique , on observe dans la démonstration l'ordre suivant lequel se forment les idées ; on va des notions recueillies par les sens à celles que l'imagination transmet à la raison, pour déclarer ensuite que la raison seule connaît la vérité des choses, et qu'elle est même capable d'atteindre cette vérité par delà les choses, dans l'entendement divin. Nous verrons que cette dernière méthode sera préférée par tous les maîtres du xiir2 siècle qui feront profession d'appartenir à la section péripatéticienne de l'école réaliste.
Mais terminons enfin ce long chapitre, pour introduire en scène un disciple plus fidèle d'Àristote , Pierre Abélard.