CHAPITRE XV
Pierre Abélard.
Pierre Abélard, fils de Béranger et de Lucie, tous deux de noble origine, naquit près de Saint-Nazaire, dans le comté de Nantes, au Pallet, petit bourg dont son père était le seigneur, Fan 1079. Il devait être un de ces hommes rares, un de ces heureux génies dans lesquels tout un passé se résume, dans lesquels se révèle un long avenir, apôtres qui traînent à leur suite une grande foule, et dont le nom, tour à tour maudit et vénéré, reste à jamais une matière féconde à la controverse des partis. Abélard étant l'aîné de sa famille, Béranger le destinait à la profession des armes. Il voulut cependant lui faire prendre, contre l'usage, quelque teinture des lettres, et même, quand le brillant écolier eut achevé ses études en grammaire, son père, qui avait pour les lettres un goût extraordinaire chez les gens de sa condition , l'envoya suivre un cours de dialectique à l'école de Roscelin. Abélard sacrifia, comme il le dit, Mars à Minerve, et quitta sans regret le toit paternel, avide d'aller puiser aux sources de la science. Dans toutes les villes où l'attira quelque célébrité, le jeune voyageur laissa le souvenir de son passage. On remarquait déjà cet esprit souple, cette raison prudente, inquiète, portée au doute, qui devait causer tant de déplaisirs aux patrons de
l'école et de l'Eglise, et faire traduire un jour le fils de Béranger devant les conciles de France, comme un des plus dangereux ennemis de l'autorité.
Mais c'était à Paris que se trouvaient les premiers maîtres de dialectique, et, parmi ces maîtres, celui que les suffrages publics plaçaient au-dessus de tous les autres était Guillaume de Ghampeaux , surnommé la « Colonne des docteurs. » Abélard vint entendre Guillaume à l'école du Cloître et reconnut bientôt qu'il n'exposait pas fidèlement la doctrine des anciens. Les écoliers avaient, en ce temps-là, le droit d'interrompre les maîtres, soit pour les interroger, soit pour les contredire. Usant donc de cette liberté, le jeune Pierre provoqua le vénéré Guillaume , et prit l'engagement de démontrer qu'il interprétait à contre-sens Aristote et Boëce. Cette démonstration lui fut , dit-il , facile ; il est certain que la foule des écoliers la jugea suffisante, et, le tournoi fini, salua de ses ovations Abélard vainqueur. Après avoir obtenu cet éclatant succès, Abélard eut naturellement le désir de paraître lui-même dans quelque chaire et d'enseigner à son tour. Dans ce dessein il se rendit à Melun, qui était alors une ville lettrée. De Melun le jeune professeur vint à Corbeil, où ses disciples le suivirent. Il était déjà chef de secte. Son grand savoir, la simplicité nouvelle de sa doctrine, sa manière de dire tour à tour grave et enjouée, le ton fier, libre de son éloquence , tout en lui séduisait la jeunesse. Quand il revint ensuite à Paris, cette jeunesse ne voulait plus entendre un autre maître. Mais nous ne devons pas raconter ici l'histoire si dramatique, si touchante, de cet homme qui eut l'audace et l'orgueil du génie, à qui le monde infligea de si cruels supplices après l'avoir enivré de tant d'hommages, et qui seul, abandonné, proscrit, après
avoir rempli toutes les oreilles de son nom, alla s'éteindre dans un obscur prieuré de la Bourgogne, sans douter ni de la raison, ni de l'amour. Cette histoire, qui ne la connaît? Retracée récemment, avec autant de charme que de vérité, par M. de Rémusat, elle ne peut être ignorée de personne. Il ne sera question, dans ce chapitre, que de la philosophie d' Abélard.
La plupart de ses traités de logique, dont on ne savait plus même les titres , ont été pour la première fois publiés par M. Cousin, en l'année 1836. Quoique partisan déclaré des opinions les plus contraires à celles d' Abélard, M. Cousin avait su distinguer dans ces traités un vrai philosophe, et il s'était imposé la tâche laborieuse de les produire au grand jour. Il a joint plus tard à ces traités de logique deux autres volâmes d'œuvres mêlées. Ainsi nous devons à M. Cousin, à son admiration enthousiaste et généreuse pour toutes les gloires, et particulièrement pour toutes les gloires françaises, une édition complète des ouvrages laissés par Pierre Abélard. Il ne faut donc pas toujours murmurer contre l'inconstance de la fortune; elle a quelquefois, en effet, d'heureux retours. Mort proscrit et flétri, durant six siècles oublié, ce qui est le plus grand des outrages, voici maître Abélard remis en possession de son rang parmi les penseurs. Parmi les penseurs libres, cela va sans dire. Pense-t-on sans liberté?
Guillaume de Champeaux avait ordonné, réduit en système les affirmations vagues et peu concordantes des réalistes venus avant lui. Ainsi Pierre Abélard sera, si l'on peut ainsi parler, le premier doctrinaire de la secte nominaliste. Le nominalisme, on le sait déjà, est la censure du réalisme. Cette censure se fonde sur la négation des essences générales et des exemplaires éternels.
M. de Rémusat l'a bien définie : une des formes de l'idéalisme critique (1). Abélard ayant été du parti des nominalistes, nous aurons donc à rappeler d'abord les plus considérables des arguments dont il a fait emploi dans sa polémique contre les écoles opposées. Mais Abélard n'a pas été seulement le disciple et le continuateur de Roscelin : on l'a vu tour à tour combattre ses deux maîtres, pour s'établir enfin dans une position intermédiaire, qu'il jugeait inexpugnable. Rejetant, d'une part, la thèse transcendantale de Guillaume, et, d'autre part, le scepticisme outré qu'il met au compte de Roscelin, Abélard s'est énergiquement déclaré le défenseur de l'universel post rem, de l'universel conceptuel, ébauché par les sens et finalement formé par la raison. On a nommé cette doctrine le conceptualisme : c'est le nominalisme raisonnable. Raban-Maur et Gaunilon étaient certainement conceptualistes. Si Roscelin lui-même nous était mieux connu, si nous avions d'autres témoignages sur son enseignement que les dires de ses adversaires, il est vraisemblable qu'il ne nous semblerait pas d'une autre opinion. Quoi qu'il en soit , ce qui est reconnu depuis longtemps (2), ce qui est vrai, c'est qu'Abélard a trouvé le premier, au moyen âge, la matière d'un système complet dans la thèse de l'universel post rem; c'est que , le premier, il a produit ce système sous une forme suffisamment dogmatique.
Pour exposer d'abord quelques-uns des arguments dont Abélard a fait arme contre ses nombreux adver-
(1) Abélard, t.I, p. 355.
(2) « Ruentem prseceptoris causam sustinuit Petrus Abaelardus, pro- « que flatu vocis substituens conceptus significatos, tanquam novo tibi- « cine subjecto, non infeliciler fulcire visus est. » (Jac. Thomasius, Dedoct. schol. dissert. hist. Lipsise, s. d. (1676), in-4°.)
saires , reprenons les thèses réalistes , en observant Tordre selon lequel elles se sont succédé. Abélard eut premièrement affaire à Guillaume de Ghampeaux occupant la chaire de Noire-Dame. Guillaume disait alors, on ne Fa pas oublié, qu'il y a des essences universelles qui se retrouvent tout entières en chacun des individus. Abélard a souvent censuré les termes de cette thèse obscure; il lui plaisait trop peut-être d'en tirer des conclusions ridicules. Nous ne saurions donc indiquer ici tous les endroits où, tantôt sur le ton grave, tantôt sur le ton badin, Abélard démontre que cette thèse est inacceptable. Il nous suffira de rappeler un passage trèsprécis de sa dissertation Sur les genres et les espèces, passage traduit par MM. Cousin et de Rémusat (1). Il y a sans doute, dans ce fragment, des traits qui ne sont pas dirigés contre Guillaume ; mais comme Abélard déclare qu'il va d'abord combattre la thèse des essences universelles, considérées contre subsistant intégralement en chacun des individus, il est évident que l'interlocuteur auquel il adresse la parole est Guillaume de Ghampeaux. Et que lui dit-il? Il lui dit : Si la chose réellement une , qui est une essence universelle , est déjà contenue tout entière dans un des individus qu'elle supporte, elle est absorbée par cet individu et ne se retrouve clans aucun autre, ou tous les autres sont cet individu. Nous n'insistons pas davantage sur cette argumentation, que nous avons déjà fait connaître. Avec les autorités, avec le sens commun, Abélard nie que ce tout d'homme qui est dans Socrate soit une essence universelle, une chose, res, au vrai sens de ce mot, et il justifie sa négation en réduisant à l'absurde l'hypothèse énoncée.
(1) lntrod. aux ouvr. inédits d' Abélard, p. 134 et suiv. — Abélard, par M. Ch. de Rémusat, t. II, p. 24 et suiv.
Mais si Ton ne peut dire de l'espèce, considérée comme une essence universelle, qu'elle est tout entière en Platon, en Socrate et en chacun des autres individus, n'est-il pas permis de soutenir qu'elle subsiste tout entière en tous; en d'autres termes, que cette essence une est indivisément commune à tous les singuliers qu'elle supporte et contient ? Telle avait été peut-être , même lorsqu'il professait à Notre-Dame, l'opinion de Guillaume ; mais, si dès lors il était dans ce sentiment, il s'exprimait en des termes qui semblaient avoir un autre sens. A Saint-Victor il modifia, comme nous l'avons dit, son ancienne formule par la substitution du mot individualiser au mot essentiaUter . D'autres sont venus ensuite qui ont dit indifferenter. Individualiter, indiff erenter , sont des termes opposés, qui, toutefois, ne se contredisent pas en ce lieu, indifferenter étant pris pour signifier le même incorporé aux différents , individualiter pour signifier les différents ayant le même pour suppôt commun. Or, dire que l'intégralité de l'essence est la nature commune des individus, et qu'à ce titre elle subsiste universellement, mais sous la forme de l'individualité, ou bien dire que la substance universelle est identique, non- différente, en chacun et commune en tous, c'est, il nous semble, exprimer la même opinion en des termes divers. Mais indifferenter prévalut. Sacrifiant une méthode qui n'était pas celle des autorités, c'est-àdire d'Aristote et de Boëce, certains disciples de saint • Anselme, d'Odon de Cambray, peut-être de Guillaume, accordèrent que toute idée générale tire son origine des notions singulières acquises au moyen des sens; et, laissant de côté l'affirmation a 'priori d'une essence universelle servant de suppôt à tous les individuels, ils s'efforcèrent de prouver a posteriori que l'esprit recueille
nécessairement le concept universel de la collection des choses individuelles; puis, cette preuve étant faite, ils franchirent l'immense intervalle qui sépare ridée de la chose, et ajoutèrent : Un tel concept ne peut ne pas être conforme à la réalité; donc l'universel qu'il représente dans l'intellect est réel dans les choses, et son nom est la substance une, le non-différent que se partagent tous les différents. C'était, répétons-le, prendre un autre chemin pour arriver au même but. Abélard ne pouvait s'y tromper.
Engageant la controverse, il s'empare d'abord de cette formule : « Tout singulier est universel; » et il l'entend, peut-être avec malice, comme signifiant que tel ou tel singulier, sans cesser d'être singulier, est tout un universel. Il répond à cela que si telle espèce subsiste totalement au sein de tel individu, Socrate, qui est un individu, est une espèce. Si Socrate est une espèce, Socrate est un universel, et, s'il est un universel, il n'est pas un singulier : donc il n'est plus Socrate. C'est l'argument qu1 Abélard avait déjà fait valoir contre Guillaume de Ghampeaux. Mais, invoqué contre le système de la non-différence, cet argument est un sophisme, auquel on répond en ces termes : Cette chose qu'est l'universel est, comme espèce, comme genre, communicable à plusieurs, et plusieurs la reçoivent ; mais ils la reçoivent sans cesser d'être plusieurs, sans cesser d'être individuels. L'universel, réplique Abélard, est le contraire du particulier, et l'on ne peut admettre simultanément deux contraires dans le même sujet. Boëce s'y oppose expressément. Mais, réplique à son tour Adhélard de Bath ou quelque autre, l'axiome de Boëce n'est point ici justement allégué. Evidemment, en effet, l'universel et l'individuel se rencontrent dans un même sujet, puisqu'il y a des individus de même espèce, de même genre,
et qu'ils sont identiques selon l'espèce, selon le genre, par quelque chose de substant qui est entre eux nondifférent. Socrate est un individu substantiel et la statue d'airain est substantielle au même degré que Socrate; Socrate est animal et ce cheval est animal comme Socrate ; Socrate est homme et Platon est homme comme lui. Or. ce qui est ainsi non - différent entre les êtres est une nature universelle à laquelle est inhérente l'individualité de ces êtres divers. Il est donc légitime de recueillir l'universel de la considération d'un seul , puisque cet individu, plus ou moins universellement considéré, contient, de même que tous les autres individus, sans aucune différence, ces natures indivisément communes qui répondent aux noms de substance, de genre et d'espèce. Aussitôt Abélard de s'écrier : Cette explication n'est en rien acceptable; car de toute chose on pourrait également dire qu'elle est homme, puisqu'elle contient quelque non-différent à Tégard de l'homme. C'est de la comparaison que vient le jugement, et toute comparaison suppose au moins deux objets. Aussi lit-on dans le commentaire de Boëce sur les Catégories : « Les « genres et les espèces ne résultent pas de la considéra- « tion d'un seul individu; ce sont des conceptions que a l'esprit recueille de tous les individus pris ensemble. » Ce que Boëce exprime dans ce passage, c'est que le mot homme représente une manière d'être essentielle, ou, comme on dit, une essence, qui n'est pas tirée de Socrate seul, mais l'est de tous les homm3s collectivement considérés. Or, ceux qui prétendent que Socrate, en tant qu'homme, est une essence, tirent l'espèce d'un seul individu (1 ) ; ce qui, selon Boëca, n'est pas légitime.
I; Abélard, De gêner, el spec, p. ô 1 9 des Ouvr. inéd.
Jusqu'ici le péripatéticien breton ne paraît pas avoir un notable avantage sur les partisans de la non-différence. Il n'approuve pas leur formule et l'attaque. Ceuxci ne la défendent pas mal, et les syllogismes succèdent aux syllogismes, sans que les interlocuteurs abordent la véritable question. Cependant, Abélard ne l'a pas oublié, où conduit le système de la non-différence? A ceci : « Tous les genres ne forment qu'un seul et unique genre, « en ce qu'ils sont non-différents entre eux : Omnia Ma « generalissima generalissimum unum clicuntur , quia « indifferentia surit. » Ce qui revient à la thèse de l'unité de substance, à la thèse déjà condamnée de Guillaume de Champeaux. Abélarcl a précédemment signalé l'entente mal dissimulée de ses adversaires, lorsqu'il a compté les fauteurs de la non-différence au nombre de ces philosophes auxquels il semble qu'il existe des choses universelles comme des choses individuelles (1). Quand il les a conduits à ce point où ils ne peuvent plus se défendre d'adhérer à la thèse des essences ou substances universelles, il renonce pour les combattre aux arguties; il est sûr cle vaincre, et il le témoigne par le ton hautain cle son discours. Toutes les autorités sont avec lui; c'est-à-dire Aristote et Boëce, car ni le Phèdon, ni le TLmêe, n'offrent un texte précis touchant la nature des genres et des espèces. Ce n'est donc pas lui qui prétend innover; il est, au contraire, le défenseur des plus respectables traditions. Il n'y a des mots nouveaux, des définitions inusitées, c'est-à-dire téméraires , que dans la bouche de ses contradicteurs. Abélard est, d'ailleurs, bien persuadé que ses opinions sur tous les points controversés seront confirmées par le sens commun, comme
(l) M. Cousin, Introd., p. 147.— De gêner. etspec.,ï>. 513 des Ouvr. inéd.
elles ont été démontrées par la saine logique. C'est pourquoi, tout aussitôt après avoir si malmené la thèse de l'essence une, contenue tout entière en chacun de ses individus, Abélard ne traite pas avec plus de ménagements l'hypothèse de l'essence indivisément commune à tous les particuliers. La science de l'être est la science des êtres, le titre d'être appartient exclusivement à cet homme, à ce cheval, à l'atome, à la substance première d'Aristote. L'être est ce que l'œil voit. Quant à ces manières d'être principales, nécessaires de tout être, les espèces, les genres, que l'esprit seul peut élever au rang de touts divisibles, après en avoir conçu la limite naturellement indécise, c'est une bien grave erreur que de les prendre pour les objets premiers de la science. Les plus grands écarts de l'esprit humain ont eu cette erreur pour commune origine.
La lecture des traités d' Abélard publiés par M. Cousin nous faisait suffisamment connaître que ce dialecticien habile, cet interprète éclairé des sentences péripatéticiennes, avait combattu les diverses sectes réalistes de son temps avec autant de succès que de vaillance ; mais on ne voyait pas dans ces traités qu'il eût prévu la conclusion finale de la thèse réaliste. Cette prévision est énoncée très-nettement dans un écrit d' Abélard plus récemment découvert, avec ce titre : Glossulœ super Porphyrium, Petites Gloses sur Porphyre. Nous allons reproduire un fragment de l'analyse qui en a été faite par M. de Rémusat : « Ce système ( le réalisme dans toutes ses « variétés) exige que les formes aient si peu de rapport « avec la matière qui leur sert de sujet, que, dès qu'elles « disparaissent, la matière ne diffère plus d'une autre <( matière, sous aucun rapport, et que tous les sujets in- « dividuels se réduisent à l'unité et à l'identité. Une grave
« hérésie est au bout de cette doctrine; car, avec elle, la « substance divine, qui est reconnue pour n'admettre « aucune forme, est nécessairement identique à toute « substance quelconque ou à la substance en général. . . Et « non-seulement la substance de Dieu, mais la substance « du phénix, qui est unique, n'est dans ce système que la « substance pure et simple, sans accident, sans propriété, « qui, partout la même, est ainsi la substance univer- « selle. C'est la même substance qui est raisonnable et « sans raison, absolument comme la même substance (( est à la fois blanche et assise, car être blanc et être « assis ne sont que des formes opposées, comme la « rationalité et son contraire; et puisque les deux prête mières formes peuvent notoirement se trouver dans « le même sujet, pourquoi les deux secondes ne s'y « trouveraient-elles pas également? Est-ce parce que la « rationalité et l'irrationalité sont contraires ? Elles ne « le sont pas par l'essence , car elles sont toutes deux « de l'essence de la qualité ; elles ne le sont point par « les adjacents (per adjacentia) , car elles sont, par la « supposition, adjacentes à un sujet identique. Du mo- « ment que la même substance convient à toutes les « formes, la contradiction peut se réaliser dans un seul « et même être, et alors comment dire qu'une substance « est simple, une autre composée, puisqu'il ne peut y « avoir quelque chose de plus dans une substance que « dans une autre ? Gomment dire qu'une âme sente, « qu'elle éprouve la joie ou la douleur, sans le dire en « même temps de toutes les âmes, qui sont une seule « et même substance (1)? »
A cette analyse M. de Rémusat ajoute : « On voit
(t) Abélard, t. H, p. 97 et suiv.
ff qu'Abélard a parfaitement développé le reproche que « Bayle adresse au réalisme, de conduire à l'identité unice verselle. » Abélard a donc dénoncé par avance le réalisme de Guillaume de Champeaux et d'Adhélard de Bath comme ayant ouvert et déjà frayé la voie funeste à l'extrémité de laquelle doivent un jour se rencontrer Amaury de Bène et David de Dinant. Le dernier apologiste de Guillaume de Champeaux appelle cette dénonciation une , calomnie. Ce serait calomnier Guillaume que l'accuser de panthéisme; mais on ne l'en accuse pas : on dit simplement avec la logique, avec l'histoire de la philosophie, que le réalisme professé par Guillaume de Champeaux est le premier mot d'un système dont le panthéisme est le dernier. Ainsi, l'on doit accuser Guillaume d'avoir manqué de clairvoyance : ce qui est rendre un hommage indirect à la sagacité d' Abélard. Mais Abélard n'a pas seulement prédit la venue prochaine d' Amaury de Bène, de David de Dinant et de leurs disciples ; remarquons aussi qu'il a soupçonné la thèse fameuse d'Averrhoës, la thèse de l'unité spirituelle des âmes , et l'a condamnée comme la thèse de l'unité réelle de la matière. Quelles que soient donc les similitudes sensibles ou latentes des choses, rien, suivant Abélard, n'est dans la nature un tout universel, soit comme matière, soit comme esprit. Toutes les âmes portent la marque, le cachet divin; toutes elles ont la même origine et recherchent la même fin : mais, quant à leur manière d'être , à leur nature , elles sont toutes discrètes, et à ce titre elles constituent formellement, dans le tout composé, 'les personnes, les individus libres et responsables. Ainsi de la matière. Il y a des matières, et, sans contredit, elles sont assez semblables les unes aux autres pour être dites le sujet commun de toutes les formes; mais cependant cette communauté
n'est pas telle que toutes les matières n'en soient réellement qu'une. Ce n'est pas la diversité qui semble être, c'est la diversité qui est. En d'autres termes, ce n'est pas l'unité qui est, c'est l'unité qui semble être.
Telles sont, en abrégé, les sentences d'Abélard disputant contre le réalisme ontologique, contre Guillaume de Champeaux et les sectateurs de la non-différence. Voyons-le maintenant se retourner contre une autre section de l'école réaliste, celle qui réalise en Dieu les types universels : « Les genres et les espèces, dit-il, sont ou « créateur ou créature. S'ils sont créature, le créateur a « été avant la créature. Donc Dieu a été avant la justice « et la force, que quelques-uns n'hésitent pas à poser « en Dieu comme quelque chose d'autre que Dieu (1). « Donc Dieu a été avant d'être juste et fort. Cependant « quelques-uns ne considèrent pas comme suffisante « cette division : Tout ce qui est, est ou créateur ou créa- « Pure, et ils prétendent lui substituer celle-ci : Tout ce « qui est, est engendré ou inengendré. Or, les universaux « sont dits inengendrés, et, par conséquent, éternels. « De sorte que, suivant ceux qui s'expriment ainsi, l'âme « (chose criminelle à dire!) n'est en rien soumise à Dieu, « étant coéternelle à Dieu et tenant son origine d'elle-
(1) Voici le texte : « Gênera et species aut creator sunt aut creatura. « Si creatura sunt, ante fuit suus creator quam ipsa creatura. Ita ante « fuit Deus quam justilia et forliludo, quam quidam esse in Deo non « dubitant et aliud a Deo. » Avec M. Cousin, nous avons ainsi traduit le dernier membre de cette phrase : « La justice et la force, que quel- « ques-uns n'hésitent pas à poser en Dieu comme quelque chose d'autre « que Dieu. » C'est la thèse de Gilbert de La Porrée. Mais M. de Rémusat interprète cette phrase tout autrement : « La justice et la force qui, « dit-il, sont sans aucun doute en Dieu et autre chose que Dieu. » Abélard aurait donc distingué, pour son propre compte, l'essence divine de la justice divine. Cela n'est pas vraisemblable. M. de Rémusat n'auraitil pas mal lu le texte, et pris quidam pour quidem ?
« même. Ainsi Dieu n'a fait aucune chose, Socrate étant « composé de deux coéternels à Dieu. Il n'y a donc eu « rien de nouveau qu'un assemblage ; il n'y a pas eu de « création. Car, ainsi que la matière, la forme est uni- « verselle, et, partant, coéternelle à Dieu. Combien cela « s'éloigne du vrai, c'est ce qu'il est facile de voir (1). » Cette argumentation est précise, serrée; ajoutons qu'à notre sens elle est invincible. Mais il ne s'agit pas ici de notre opinion; il s'agit de celle d'Abélarcl. Faisons donc remarquer combien l'opinion d'Abélarcl est nette et claire sur ce point important. Les universaux ne sont ni créateur, ni créature; ni engendrés, ni inengendrés. Que sont-ils donc dans le lieu que l'on dit être leur véritable patrie? Ils ne sont rien, ils ne sont pas. Dieu, sans aucun doute, a pensé le monde avant de le faire, et il l'a fait tel qu'il Fa voulu ; mais cette reconnaissance de la volonté libre, intelligente, de Dieu, suffit pour rendre un compte raisonnable et même orthodoxe du mystère de la création. Pourquoi localiser dans l'entendement divin cette multitude d'idées permanentes et, pour ainsi parler, corpusculaires, dont on ne saurait définir ni l'origine, ni la nature, sans altérer par cette définition l'idée pure de l'essence qui est Dieu ? Yoilà, pour ne pas aller au delà des termes d'Abélard, ce que signifie sa négation ries espèces éternelles. Nous n'avons pas à dissimuler que nous recueillons cette négation avec empressement. Nous reprendrons bientôt, lorsque nous aurons à parler d'Albert le Grand et de son école, cette grave et délicate affaire des idées divines, et nous espérons établir que la célèbre théorie de Platon, même le plus favorablement interprétée, comme l'interprètent Alcinous et Plutarque,
(1) Ouvr. inéd. d'Abél., p. 517.
ne peut résister au premier assaut de la dialectique péripatéticienne.
Abélard n'a donc pas cru devoir traiter avec plus de ménagements les universaux in se que les universaux in re, et quel qu'ait été jusqu'alors le crédit de saint Anselme, de Guillaume de Champeaux et de leurs maîtres, Platon, Chalcidius et le faux Dcnys, aucune des thèses réalistes ne doit survivre, si l'opinion se déclare pour le péripatéticien du Pallet. Or, quel peut être le résultat le plus prochain de cette révolution nominaliste ? Les esprits, se tournant vers l'étude des faits attestés par l'expérience, renonceront à continuer les enquêtes vaines et téméraires dans la patrie des fantômes, le domaine idéal du possible, ou des êtres multipliés sans nécessité. Ne sera-ce pas un grand profit pour la science ? Cependant ne nous hâtons de rien prévoir, car la raison humaine a d'étranges caprices. N'oublions pas, d'ailleurs, que nous sommes au moyen âge, en plein xne siècle, et que si la raison devient seulement suspecte de dissentiment avec la foi, on lui aura bientôt interdit d'adresser aux consciences un langage qui pourrait compromettre le crédit de la faculté d'imaginer. Cette faculté n'est-elle pas sous la sauvegarde de la théologie ?
Mais, nous n'avons encore fait connaître que les négations d'Alébarcl, que ses déclarations contraires aux systèmes en vogue de son temps ; il nous reste à dire quelle fut sa doctrine, et l'on est sans doute curieux d'apprendre, en dehors même de ce qui touche aux intérêts de la foi. comment une doctrine peut sortir des prémisses résolument critiques que nous avons énoncées.
Cette critique avait acquis au nom de Roscelin une célébrité fâcheuse. Pour se concilier l'attention des gens; pour n'être pas condamné, sans avoir été même entendu.
sur la mauvaise réputation de son ancien maître, Abélard doit commencer par se séparer de lui, c'est-à-dire par le désavouer. Aussi, dans le manuscrit de Saint-Germain dont nous avons déjà reproduit plusieurs extraits, après la clôture du débat contre les réalistes, lit-on cette phrase : Nunc illam sententiam, qu% voces solas gênera et species universelles et particulares prœdlcatas et subjectas asserit et non res, insistamus . Cette thèse, illa sententia, qu' Abélard va maintenant examiner et combattre, est celle de Roscelin, son premier maître. Celui-ci disait que les genres et que les espèces, n'étant pas des choses, sont des mots, des sons de voix, et rien de plus. C'est là du moins la proposition insensée que lui attribuaient ses contradicteurs. Abélard soutient, avec les autorités, que les mots ne sont rien, tandis que les genres sont quelque chose (1). Sont-ils réellement des choses, des substances? Abélard est trop ami de l'équivoque pour s'expliquer davantage, quand rien ne l'exige : il lui suffît, pense-t-il, d'opposer à Roscelin quelques phrases d'Aristote ou de Boëce, dans lesquelles les genres et les espèces sont pris pour des substances quelconques. Nous l'avons dit, pour des substances secondes, ou, en d'autres termes, non pour des essences, des natures, mais pour des manières d'être inhérentes, nécessaires, des individus, seuls sujets réels. Telle est la doctrine d'Aristote, de Boëce, et celle d' Abélard. Abélard est surtout un adversaire déclaré du réalisme ; rien ne lui répugne autant que ce système. Mais comme il sait que le nominalisme est mal noté, il veut paraître s'en éloigner et marcher entre l'une et l'autre doctrine, entre l'un et l'autre écueil.
(I) Ouvr. inéd. d'Abél., p. 522. — M. Cousin, Jntrod., p. 131. — M. Ch. de Rémusat, Abèl, t. II, p. 42.
Ainsi, dans le récit de ses malheurs, dans son Epistola calamitatum, il prend soin de. ne pas plus ménager ses critiques, ses sarcasmes, à Roscelin qu'à Guillaume. C'est pourquoi Buhle prétend qu Abélard est nominaliste contre Guillaume et contre Roscelin réaliste (1). Mais cela n'est pas exact ; Abélard n'est aucunement un de ces railleurs qui se contredisent à plaisir, si cette inconstance leur offre des facilités pour combattre tour à tour les opinions de tout le monde. Il y a certainement de l'artifice dans son réalisme apparent ; mais l'intention de cet artifice n'est pas une intention caustique. Il n'a pas du reste trompé les contemporains cl'Abélard. A bon droit ils l'ont compté parmi les nominalistes, malgré ses habiles distinctions, malgré ses prudentes réserves , et l'ont même honoré comme chef de la secte. Dans une prose rimée de Gauthier Mapes, ou de Gauthier de Lille, car l'auteur en est incertain, nous lisons :
.... Cunctos praeradiat nova constitutio In qua rebns derogat Bselardi sanctio, Attributo vocibus rerum privilégie» (2).
Jean de Salisbury s'exprime comme ce rimeur : « Gelui- « ci, dit-il, ne considère que les mots et rapporte aux « mots tout ce qu'il se rappelle avoir été quelque part « écrit au sujet des universaux. De cette opinion était, « on l'en a convaincu, le péripatéticien du Pallet, notre « cher Abélard, qui a laissé de nombreux sectateurs « prêts à témoigner pour sa doctrine, et en a conservé « quelques-uns. Ce sont mes amis, bien que souvent.
(1) Hist. de la philos, mod., 1. 1, p. 689 de la trad. de M. Jourdan.
(2) Man. lat. de la Biblioth. nat., n° 3245, fol. 43 verso. — M. Th. Wright, Anecdola Hier aria, p. 44. — Voir Histoire littéraire de la France, t. XV, p. 101.
« j'en conviens, ils torturent la lettre, réduite par eux en « servitude, à ce point que le cœur le plus dur en est « pris de pitié (1). » Ainsi la dissimulation d'Abélard Fa mal servi.
Quoiqu'il en soit, prenant à partie Roscelin, son plus ancien maître, il prétend démontrer contre lui que les espèces, les genres, sont plus que des mots, les mots n'étant que des signes. Les signes des choses ? Evidemment ils viennent des choses; mais évidemment aussi les choses n'imposent pas elles-mêmes aux mots le sens qu'ils contiennent. Entre les choses et les mots il y a un intermédiaire, l'intellect, qui juge les choses et les nomme au moyen des mots. Or, il est incontesté qu'il existe, dans la nature, des objets, ou, du moins, des phénomènes individuels qui seuls tombent sous les sens. Ces phénomènes, perçus, conçus par l'intellect, se transforment, dans l'entendement, en notions individuelles ou particulières. Mais, en outre, l'intellect a le pouvoir de rapprocher les notions recueillies de plusieurs, et d'en former des notions plus ou moins générales, suivant le nombre des objets qu'il conçoit comme doués de propriétés, de manières d'être similaires. Ces notions ainsi généralisées sont des touts intellectuels, des universaux. Ainsi de Socrate, de Platon et des autres, considérés non suivant ce en quoi ils diffèrent, mais suivant ce en quoi ils se ressemblent, l'intellect se laisse naturellement conduire à la conception d'une espèce, qu'il nomme l'espèce
(1) « Alius sermones intuetur et ad illos detorquet quidquid alicubi « de universalibus meminit scriptuni. In hac autem opinione depre- « hensus est peripateticus Palatinus Abeelardus noster, qui multos reli- « quit et adhuc quidem aliquos habet professionis hujus sectatores et « testes. Amici mei sunt, licet ita plerumque captivatam detorqueant « litteram ut vel durior animus miseratione illius moveatur. » (Metalogicus, lib. II, cap. xvn.)
humaine, F humanité, et il se la représente comme un tout composé de chacun de ses individus. De même de Socrate, de Platon et des autres, et, en outre, de Bucéphale et de Bruneau (1), l'intellect fabrique un tout plus compréhensif, plus général, plus universel que le premier, qu'il nomme le genre animal. Enfin de Socrate, de Platon, de Bucéphale, de Bruneau, et, en outre, de la sphère d'airain et de tous les autres objets individuellement réels, l'intellect s'élève au genre suprême, au genre qui se dit de toute chose subsistante, et qui répond, sous le nom de substance, au plus universel des concepts. Voilà l'histoire de la formation des termes généraux. Cette histoire avait été déjà racontée presque dans les mêmes termes par les partisans de la non-différence, recherchant au sein de l'individuel les essences communes aux individualités. Abélard suit donc la voie qu'ils ont fréquentée, et cependant il n'arrive pas au même but. Ils disaient qu'ayant trouvé chez Socrate, chez Platon et chez les autres une matière semblable, ils prouvaient ainsi l'unité réelle de l'espèce, du genre, et en conséquence la réalité substantielle de tout universel, x accidentellement divisé par l'adjonction d'une forme éphémère. C'est une conclusion contre laquelle Abélard proteste. Que donnent, en effet, les degrés de l'abstraction? Évidemment ils donnent, ils prouvent l'existence intellectuelle des concepts espèce , genre , substance ; mais de là conclure que ces concepts universels sont des choses universellement subsistantes, c'est faussement conclure, à la manière des sophistes. «Les concepts par « abstraction, dit Abélard, sont ceux dans lesquels une « nature d'une certaine forme est prise indépendamment
(1) Nom propre do l'âne, dans Abélard (Abél., par M. de Rémusat t. II, p. 97) et dans Albert le Grand.
« de la matière qui lui sert de sujet, ou bien dans les- « quels une nature quelconque est pensée indifférem- « ment, sans distinction d'aucun des individus auxquels « elle appartient. Par exemple, je prends la couleur d'ion « corps ou la science d'une âme dans ce qu'elles ont de « propre, c'est-à-dire en tant que qualités ; j'abstrais en « quelque sorte les formes des sujets substantiels, pour « les considérer en elles-mêmes, en leur propre nature, « et sans faire attention aux sujets qui leur sont unis. « Si je considère ainsi indifféremment la nature humaine « qui est en chaque homme, sans faire attention à la « distinction personnelle d'aucun homme en particulier, « je conçois simplement l'homme en tant qu'homme, « c'est-à-dire comme animal rationnel mortel, et non « comme tel ou tel homme, et j'abstrais l'universel des « sujets individuels. L'abstraction consiste donc à isoler « les supérieurs des inférieurs, les universaux des indice viduels, leurs sujets de prédication, et les formes des « matières, leurs sujets de fondation. La soustraction « sera le contraire. Elle a lieu quand l'intelligence sous- « trait le sujet de ce qui lui est attribué, et le considère « en lui-même ; par exemple, lorsqu'elle s'efforce de « concevoir, indépendamment d'aucune forme, la nature « d'un sujet essentiel. Dans les deux cas, le concept qui « abstrait ou soustrait donne la chose autrement qu'elle « n'est, puisque la chose qui n'existe que réunie y est « conçue séparément (1). » Voilà ]e grand point. L'abstraction intellectuelle ne donne pas le composé; elle donne la forme isolée de la matière. Or, suivant Abélard et suivant le plus grand nombre des nominalistes, c'est la
(1) Abélard, De Intelleciibus ; à l'appendice du tome III des Fragments de M. Cousin. Traduction de M. de Rémusat, Abélard, t. I, p. 495.
matière déjà déterminée qui est principe d'individuation. Si donc on fait exception de la matière, l'individualité disparait; seule, l'universalité demeure. Mais, avec la matière individuelle, la réalité s'est évanouie, et avec la forme universelle il n'est plus resté que l'opposé même de la réalité concrète, c'est-à-dire le concept abstrait. Ainsi l'existence quelconque de l'universel post rem ne peut être alléguée comme preuve de l'universel in re.
Il est établi, d'une part, contre Roscelin, que les mots expriment des concepts, et que les espèces, les genres ne sont pas conséquemment de purs sons de voix ; d'autre part il est démontré, contre Guillaume de Champeaux et les autres réalistes, que si l'esprit de l'homme crée nécessairement, en d'autres termes crée de quelque chose les espèces intellectuelles, cela ne veut aucunement dire que les sens, les seuls témoins des choses, aient jamais perçu quelque espèce réelle. Quelle est donc la définition vraie de l'universel ? C'est un tout « qui « n'est point hors de notre pensée. » Tels sont les termes de Descartes (1). Ceux dont Abélard fait usage sont absolument pareils.
Descartes ne peut être suspect d'avoir trop honoré l'autorité des sens; il a plus souvent, on le sait, reproduit Platon qu'Aristote. Cependant il s'est opposé vivement à ce qu'aucune autre définition de l'universel fût admise dans son école. Eclairé par l'expérience d'une longue controverse, il en avait recueilli cette sage maxime, qu'on ne peut rien fonder sur les chimères du réalisme. C'est une maxime qu'il a quelquefois oubliée. On oublie tout, en métaphysique, dès qu'on cède au goût de l'invention. En logique, du moins, Descartes s'est
(1) Principes de laphil., partie première, art. 58.
montré le constant adversaire des abstractions réalisées, ayant à cœur de témoigner qu'il n'avait aucune affinité avec les derniers interprètes de la doctrine scotiste. Ce que l'histoire de notre école devait apprendre à Descartes, Abélard l'avait prévu, et cette prévision lui a montré la voie qu'il a suivie. La philosophie d' Abélard est certainement le pur péripatétisme. Jean de Salisbury l'a fait à bon droit remarquer (1). Mais Abélard n'est pas un de ces écoliers à qui l'on impose un maître; il a choisi le sien. Oui, sans cloute, la langue qu'il parle si bien est la langue d'Aristote ; mais il en fait usage pour exprimer ses propres pensées. Il est lui-même vraiment philosophe , et la doctrine qu'il s'est résolûment proposé de faire prévaloir est la doctrine du sens commun. Alors que tant d'autres maîtres , novices , inexpérimentés comme lui, s'élançaient dans les régions de l'idéal avec une ardeur si généreuse, mais si téméraire, il a vu qu'ils couraient vers l'abîme , et il s'est séparé d'eux en leur donnant des conseils qu'ils n'ont pas écoutés. Moins on doit s'étonner de leurs égarements, plus on doit louer sa prudence. Précurseur de Guillaume d'Ockam,il a posé les prémisses dont le docteur Invincible a développé toutes les conséquences ; mais pour remplir le grand rôle de Guillaume d'Ockam il fallait venir après saint Thomas et Duns Scot.
Ayant eu d'abord le courage, ayant ensuite contracté l'habitude de penser et de parler librement, Abélard ne pouvait aborder les questions théologiques sans commettre le délit de Bérenger, sans proposer quelque explication nouvelle de tel ou de tel mystère. On ne peut prou-
(1) « Peripateticus Palatinus logicse opinionem praeripuit omnibus « coeetaneis suis, adeo ut solus Aristotelis crederetur usus colloquio. » (Joann. Sarisber., Metalogicus, lib. I, cap. v.)
ver qu'il ait été sciemment hérétique. «Quand, dit-il, il « s'agit de la vérité, de la science, j'obéis non pas à Fu- « sage, mais à la raison (1). » Gela signifie -certainement qu'il considérait les articles de la foi comme n'étant pas du ressort de la raison. En tout ce qui ne peut être l'objet de la science, nous n'avons pas à discerner le vrai du faux; suivons l'usage : voilà sa maxime. Nous croyons donc que, pour l'observer, il avait formé le dessein de discourir plutôt en moraliste qu'en logicien sur les diverses matières de la croyance chrétienne. Mais on ne saurait parler sur ces matières un langage toujours orthodoxe , si l'on n'a pas une déférence vraiment respectueuse pour la foi des simples. Descartes professait de même qu'il voulait mourir dans la religion de sa nourrice et de son roi-, et il est mort justement suspect d'avoir rajeuni plus d'une vieille hérésie. Il y a la foi du cœur et la foi des lèvres. La foi des lèvres ne suffit pas.
Abélard savait que l'Eglise ne devait tolérer aucune critique de ses dogmes. Il savait qu'il ne pouvait exposer ces dogmes avec la permission de l'Eglise sans observer très-ponctuellement la règle de saint Anselme : « Je ne « cherche pas à comprendre pour croire, mais je crois « pour comprendre (2). » Il était d'ailleurs, il le savait encore, surveillé de telle sorte que le moindre écart lui devait être aussitôt reproché. Aussi voulait-il croire avant de chercher à comprendre. Mais que croire? Saint Anselme suppose qu'il y a décret sur tous les points de la croyance; mais il se trompe. Pour démontrer cette erreur, qui peut être de si grave conséquence, Abélard compose et publie le Sic et Non. Sur la plupart des articles de la foi tel docteur dit « Oui, » tel autre dit
(1) Epislol. 1, p. 8.
(2) Proslogium, cap. i.
« Non; » les textes sont produits et la démonstration est faite. Il y a donc lieu de rechercher d'abord ce qu'il faut croire, et de substituer à la formule de saint Anselme celle-ci : Dubitando ad inquisitiqnem venimus, inquirendo veritatem percipimus ; « Le doute nous conduit à « la recherche, la recherche à la vérité (1). » C'est en pratiquant cette méthode, la plus sûre pour la raison, la plus dangereuse pour la foi, qu'Abélard rédigea l'écrit célèbre auquel il donna ce titre modeste : Introduction à la théologie. Le ton de cet écrit n'est aucunement celui de la polémique. Cependant Abélard fait son enquête avec l'inquiétude du doute ; il est donc bien difficile qu'il n'offense pas les simples croyants, qui ne doutent jamais. On ne peut se défendre de reconnaître que tout le discours d' Abélard est d'une gravité soutenue ; mais, d'autre part, on ne conteste pas qu'il y ait des termes nouveaux. Les entendait-il comme ses ennemis les ont interprétés ? On ne peut rien affirmer à cet égard; cepe dant on peut dire avec certitude qu'il n'aurait pas vu tant de gens contre lui conjurés à l'occasion de ses nouveautés en théologie, si ses leçons de philosophie avaient eu moins d'éclat. Il avait, d'ailleurs, trop joui de sa gloire et de la confusion de ses rivaux. On détestait généralement cet homme brillant et superbe.
Il fut donc accusé d'avoir discouru sur le mystère de la Trinité sans observer la discrétion expressément ordonnée. C'est, on le sait, un mystère inventé par les philosophes; mais, depuis que les théologiens l'ont pris à leur compte, ils n'ont plus permis aux philosophes de l'exposer, bien ou mal. « Considérez, dit Jean deSalisbury, dans « la divine substance la trinité des personnes, et vous
(1) Sic et non; à la lin du prologue.
« serez pris aux filets d'Arius, si la foi ne vous préserve « pas. Posez en principe la substance une, simple et indice viduelle de .la divinité, et, sans la vertu de la foi, vous « n'échapperez pas aux mains de Sabellius (1). » En d'autres termes, croyez et ne raisonnez pas, ne pensez pas. Abélarcl avait assez raisonné sur le mystère pour offrir le prétexte d'une poursuite à ses trop nombreux ennemis. Le Flamand Guillaume, abbé de Saint-Thierry, au diocèse de Reims, fut un des premiers qui le dénoncèrent. Il écrivit à Bernard de Glairvaux, à Geoffroi de Chartres, à d'autres peut-être, une lettre circulaire, les suppliant de venir au secours de la foi menacée par l'indiscret philosophe : « Ses livres, leur disait-il, passent « les mers; ils vont au delà des Alpes; ils volent de pro- « vince en province, de royaume en royaume : partout « ils sont vantés avec enthousiasme, et l'on assure même « que la cour de Rome les honore de son estime (2). » Entouré de savants chanoines, qui parlaient librement, plus librement, sur d'autres mystères, Geoffroi de Chartres aurait voulu qu'on fît sans bruit avertir Abélarcl, et que, ses explications entendues, il fût justifié. L'abbé de Clairvaux refusa de se prêter à cet accommodement. Ignorant les sciences dites séculières et tirant vanité de cette ignorance, haïssant les philosophes autant qu'il aimait les rhéteurs, Bernard ne supportait pas que la philosophie eût la présomption de faire comprendre ce que la religion commande de croire. S'il était, au fond du cœur, exempt de fanatisme, ayant eu, comme on l'assure, une jeunesse très-frivole, sinon très-dissipée, l'exercice d'une autorité sans contrôle avait fait un vrai despote de
(1) Polycraticus, lib. II, cap. xxvi.
(2) Hist. liliér. de la France, l. XII, p. 321.
cet homme naturellement impérieux, et quand il avait déclaré son sentiment sur quelque point du dogme ou de la discipline, il exigeait une soumission silencieuse. Qui, d'ailleurs, avait, dans toute l'Eglise, un crédit égal au sien? Dès qu'il eut résolu de perdre Abélard, personne ne pouvait le sauver. Traduit solennellement devant un concile, l'accusé devait être et fut condamné.
S'étant retiré du monde, Pierre Abélard alla finir sesjours à l'abbaye de Gluny. Il avait trop fait parler de lui ; il avait eu trop de gloire : son dernier vœu devait être de mourir dans le silence et l'obscurité. Au début d'une pièce de vers qu'il a composée pour régler la vie de son fils Astrolabe, il lui dit, en des termes d'une tristesse touchante :
Major dicendi tibi sit quam cura docendi ;
Mieux vaut s'instruire qu'instruire les autres. Les succès de l'enseignement public excitent trop l'orgueil du maître applaudi et trop l'envie de ses rivaux. 0 mon fils, garde-toi bien de provoquer l'envie; c'est l'implacable ennemi de notre repos, de notre bonheur.
L'abbaye de Gluny était alors gouvernée par un docte personnage, Pierre de Montboissier, que l'Eglise doit appeler un jour Pierre le Vénérable, et qui n'est plus connu sous un autre nom, son mérite l'ayant plus illustré que sa noblesse. Pierre le Vénérable était du parti des théologiens orthodoxes. Cependant il avait l'esprit trop cultivé pour s'en tenir toujours à la foi des simples, et telle était, d'ailleurs, la modération de son caractère, que, très-occupé de confondre toutes les hérésies, il n'avait jamais pris aucune part aux persécutions entreprises contre les hérétiques. Dans le temps où l'Eglise elle-même enivrait de ses hommages le brillant rival de Guillaume
de Champeaux, Pierre le Vénérable l'avait tendrement averti qu'il ne faut jamais céder aux séductions de la renommée. Il l'accueillit avec la même tendresse condamné par l'Eglise et venant chercher un dernier asile en quelque dépendance de l'abbaye deCluny. Pierre Abélard mourut dans le prieuré de Saint-Marcel, aux portes de Châlons, le 21 avril 1142, âgé de soixante-trois ans.
Voici quelques fragments d'une lettre dans laquelle Pierre le Vénérable annonça la mort d'Abélard à cette femme héroïque qui avait été, devant Dieu, son épouse, et, devant les hommes, la complice d'une faute cruellement expiée : « Si je ne me trompe, dit l'abbé de Cluny, « je ne me rappelle pas d'avoir vu son pareil pour l'hu- « milité de la démarche et de l'habit. En vérité, Germain « ne fut pas plus modeste et Martin plus pauvre, et « tandis que, dans le grand troupeau de nos frères, je le « plaçais moi-même au premier rang, il paraissait le « dernier de tous par la simplicité de son extérieur. « Souvent je l'admirais, et lorsque, dans les processions, « je le voyais marcher devant moi, avec les autres reli- « gieux, suivant notre coutume, il me plongeait presque « dans l'étonnement. Certains hommes entrés en religion « désireraient plus de luxe à l'habit qu'ils portent ; pour « lui, content d'un vêtement simple, de quelque façon « qu'il fût, il ne s'inquiétait pas davantage de cela. Il « était le même et pour la nourriture et pour la boisson, « et pour tout ce qui regarde le corps. Sa conduite et sa « bouche condamnaient chez lui, chez les autres, nonce seulement ce qui était superflu, mais encore ce qui « n'était pas absolument nécessaire. Il lisait sans cesse, « priait souvent, parlait peu... Tel fut cet homme parmi « nous, simple et droit, craignant le Seigneur, fuyant le « mal; tel il fut durant son court séjour sous notre toit,
« consacrant à Dieu la dernière heure de sa vie. Gomme « on le raconte de saint Grégoire le Grand, il ne laissait « échapper aucun instant sans prier, lire, écrire ou dic- « ter. C'est dans cet exercice d'œuvres pieuses que vint « le surprendre le visiteur évangélique. » Ce portrait, nullement suspect de flatterie, puisqu'il a été tracé par la main pieuse de Pierre le Vénérable, nous semble faire bien connaître comment s'éteignit cet homme célèbre à tant de titres, qui avait rempli l'Europe chrétienne du bruit de sa gloire et de ses malheurs. Il mourait pros crit, mais non vaincu ; ayant dérobé sa tête à l'infamie, mais supérieur à sa disgrâce; résigné à subir la sentence rendue par l'erreur, mais ne doutant pas de la vérité.