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CHAPITRE XVI

Thierry et Bernard de Chartres.

Abélard avait eu de nombreux auditeurs. Peut-on supposer qu'il les avait séduits par l'éclat de son talent, mais sans les attacher à sa doctrine? Cette supposition ne serait pas vraisemblable. Cependant, après la disgrâce d' Abélard, on voit peu de ses disciples continuer ses leçons. S'ils persistent à croire qu'il pensait bien, ils le croient sans le dire. Vaincu dans le champ du tournoi scolastique, le réalisme a repris l'avantage dans les assemblées de l'Eglise et il en est sorti brandissant le glaive redoutable de l'excommunication. Au camp des logiciens règne la terreur.

Quelques-uns de ceux qui lisent encore YOrganon d'Aristote, le lisent avec l'intention d'y trouver ce qui n'y est pas. C'est ce dont nous informe très -naïvement un studieux théologien, Pothon de Prum : « Quand, dit-il, « les occupations de la vie temporelle nous laissent quelce que relâche, nous avons alors un temps de loisir « durant lequel nous pouvons enfin nous consacrer à « Pétude de la sagesse. Le lieu où doivent être consignés « par écrit les préceptes de la sagesse est le sanctuaire « du repos intérieur. Là s'établit l'école du service divin, « oîi les lois de la grammaire, où les règles des arts nous a enseignent ce qu'on peut appeler les premiers éléments

« de cette sagesse, de telle sorte que nous puissions en- « suite nous élever par degrés, progressivement, des « choses sensibles aux intelligibles et des intelligibles « aux intellectuelles. En effet, le premier degré de la « connaissance a pour objet les choses sensibles, que « nous percevons de diverses manières par les cinq sens « du corps; le second, l'image des choses corporelles « gravée dans l'esprit; le troisième, la contemplation des « choses invisibles. Au premier degré est la connaissance « sensible des choses présentes; au second, Fimagina- « tion intelligible des choses absentes; au troisième, la « contemplation intellectuelle des choses invisibles... « Ainsi s'accomplissent les progrès de l'âme raisonce nable. Elle no se fixe pas aux choses sensibles, vers « lesquelles elle s'est abaissée par les organes des sens, « dérogeant à la simplicité, à la pureté de sa nature, et, « si elle attire à soi quelques similitudes de ces choses, « c'est pour exercer sur elles sa puissance d'intellectua- « liser, c'est pour trouver en elles l'art de contempler « enfin du pur regard de l'esprit la substance invisible « de Dieu, qu'aucun des sens ne saurait atteindre, que « le plus grand effort de l'imagination ne saurait conce- « voir (1). » Ainsi, même dans l'école qui professe le

(1) « Quando ab actionibus vitse temporalis requiescimus, tempus olii « habemus ut jam sapientiee studere possimus. Locus vero ubi ipsa « sapientia scribi debeat intimœ quietis domus est. In hac domo « divini servitii schola constituitur, in qna nos quasi prima elementa « pra3cepta vocis et régulas artium erudiunt, ut de sensibilibus ad intel- « ligibilia, ab intelligibilibus ad intellectibilia quibusdam profectuum « gradibus ascendamus. Primus quippe gradus est rerum visibilium « cognitio, quœ per quinque sensus corporis diverso modo sentitur. « Secundus gradus rerum corporearum menti inhœrens imagïnatio. « Tertius gradus est invisibilium contemplatio. Primo gradu sensibilis « est rerum prœsentium cognitio. Secundo gradu intelligibilis est rerum « absentium imagïnatio. Tertio gradu intellectibilis est invisibilium con- « templaiio. In primo gradu sensibilis naturalem habet cognitionem

plus de respect pour le témoignage des sens, on considère la science de la nature comme une introduction à la science de Dieu; ainsi du premier terme de la perception sensuelle on va de degrés en degrés jusqu'au dernier terme de la vision théologique; ainsi, comme nous l'atteste le prêtre Pothon, on étudie Donat, Boëce, Aristote, pour apprendre à composer sur les choses de l'autre monde des romans pareils à ceux du faux Denys.

Mais le plus grand nombre des docteurs s'éloigne tout à fait d' Aristote, sachant les périls auxquels, en observant sa méthode, la raison expose la foi. Ils ne veulent plus lire, pour s'initier à la sagesse des philosophes, que le Timée commenté par Ghalcidius ou les écrits attribués à Mercure Trismégiste. Parmi les chefs de cette réaction platonicienne nous avons à signaler d'abord deux frères, qui l'un et l'autre eurent un grand renom. Thierry et Bernard, bretons, nés à Moëlan près Quimperlé, qui furent l'un et l'autre chanoines, et successivement chanceliers de l'école épiscopale de Chartres (1).

On croit que Thierry professa dans l'école de Paris; ce qui est certain, c'est qu'il occupa quelque temps une des chaires de l'école de Chartres. Jean de Salisbury dit

« rerum; in secundo intelligibilis doctrinalem ; in tertio intellectibilis « divinalem sortitur intelligentiam. Sic ergo rationalis anima proficere a débet ut rébus sensibilibus, ad quas a sua simplici puritate degene- « rans per instrumenta sensuum descendit, non inheereat, et ita earum « similitudinem per imaginationem ad se trahat ut intelligibilem vim « de rerum similitudinibus capiat, ac doctrinam in his inveniat ut tance dem invisibilia Dei, qua3 supra omnem sensum sunt , quee omnem « transcendunt imaginationem, puiïssimo mentis intuitu speculetur. » (Potho, De statu Domus Dei, lib. II.)

(1) Pour tout ce qui concerne la vie de Thierry de Chartres et de Bernard de Chartres, on peut consulter la notice que nous avons lue sur ces deux philosophes dans une des séances trimestrielles des cinq académies, notice qui a été publiée dans les Comptes rendus de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, année 1872,

l'avoir eu pour maître de rhétorique; ailleurs, il le vante comme ayant approfondi toute la matière des arts , artium stucUosissimus investigator. Sa chaire était donc une chaire de trivium . Enseignait-il la philosophie selon la méthode d'Aristote? On en peut douter, quand on apprend de Jean de Salisbury qu'il traitait les Topiques avec un mépris affecté. On sait, du moins, que sa doctrine était celle des Platoniciens les plus téméraires. Il nous en a laissé la preuve dans un curieux écrit, intitulé De sex dierum operibus , que contient le n° 3584 des manuscrits latins, à la Bibliothèque nationale. Cet écrit, copié par un des élèves de Thierry, nous est parvenu mutUé. On ignore combien il avait de livres; il en reste deux et le second n'est pas complet (1). Nous pouvons toutefois tirer de ces deux livres, tels qu'ils sont, tout le système de Thierry sur la nature des choses. Ce système est l'identité quant à l'essence de l'un et du multiple, du créateur et de la créature ; c'est, en un mot, le spinosisme développé.

Pour procéder avec méthode, faisons d'abord connaître l'opinion de Thierry sur la question des idées divines. Cette question, les nominalistes se sont donné le droit de l'écarter ; mais les réalistes ont pris à charge de la résoudre. Les difficultés qu'elle présente sont le premier châtiment de leur présomptueux dogmatisme. De

(i) Dom Brial se trompe (Hist. littér. de la France, t. XIII, p. 380) lorsqu'il prétend que le second livre est l'ouvrage du copiste anonyme. Ce copiste avait joint, dit-il, un appendice au traité de Thierry ; mais cet appendice manque dans notre manuscrit mutilé. Le traité de Thierry De sex dierum operibus se trouve encore, également imparfait, dans le n° 647, fol. 167, de l'ancien fonds latin et dans le n° 170 de laSorbonne, à la Bibliothèque nationale. La copie inscrite dans le n° 647 étant anonyme, les auteurs du catalogue ont faussement attribué l'ouvrage à Raoul de Flaix. Cette erreur a été reproduite dans le tome XII de X Histoire littéraire, p. 483.

plus, elle recèle des écueils où souvent ils sombrent. La solution de Thierry est l'unité d'existence, en un même sujet, le Dieu créateur, de toutes les formes des choses, ses créatures. Il ne s'agit ici que de l'universel ante rem. Mais puisque le monde réel est une image fidèle du monde idéal, nous pouvons déjà supposer que Thierry doit conclure, en des termes plus ou moins ambigus ou sincères, en faveur de l'unité de substance. Pourquoi non? Il n'y a pas un réaliste qu'on ne puisse conduire à cette conclusion par les simples procédés de l'argumentation logique. Faisons, d'ailleurs, remarquer que cette conclusion, aujourd'hui réprouvée, paraissant encore, au commencement du xne siècle, aussi peu dangereuse pour la foi que pour la raison, la plupart des réalistes y arrivaient d'eux-mêmes, sans aucune contrainte.

Dans son traité De sex clierum operibus, Thierry se propose, dit-il, de concilier les données de la science et les assertions de la Genèse; ce qui lui semble facile. Ainsi, pour entrer en propos, la science, représentée par Mercure Trismégiste, Platon et Virgile, place à l'origine la matière informe, que vient ensuite informer l'esprit divin. Le plus sage des philosophes, pruclentissimus philosopliorwm, Moïse, a dit la même chose presque dans les mêmes termes. Les éléments de toute génération sont donc, sans aucune diversité de sentiment entre les théologiens, les philosophes et les poètes, la matière et la forme, et le premier-né de ces éléments, ou, du moins, le premier que la pensée divine ait réalisé dans le temps hors d'elle-même, c'est la matière; les formes ont été jointes à la matière par un acte postérieur. Mais selon quel mode la génération des choses s'est-elle opérée? Les choses ont été, dès la création du monde sensible,

telles qu'elles apparaissent à nos sens ; mais avant le jour natal delà matière informée, avant ce monde, quelle était la manière d'être des choses générables dans le domaine du principe générateur ? Voilà le mystère ; voilà la question à laquelle doivent aisément répondre, dans le traité Des six jours, la science et la religion conciliées.

Qu'on en soit averti , les mots dont on fait un usage ordinaire pour désigner les choses réelles, les choses qui. sont, vont être nécessairement employés par notre docteur pour désigner des choses qui ne sont pas. Nous sommes, il est 'vrai, dans le pays des chimères; mais il faut bien distinguer ces chimères les unes des autres par des signes intelligibles, et les théologiens même les mieux informés ne sauraient converser entre eux sur ces chimères sans leur imposer des noms qui, dans le langage commun, signifient des réalités.

Ainsi les idées des choses qui doivent naître sont appelées par Thierry les natures des choses, et, ce qui est le fondement de tout son système, il énonce d'abord cet axiome, que le propre de toute nature est l'unité. Sur ce point il ne peut être contredit. Gomme, en ce monde réel, toutes les substances sont, d'après Aristote, individuellement déterminées, de même, on l'accorde, dans le monde des idées, les natures sont des unités. Toute nature est une; et deux, trois natures sont deux, trois unités. Mais, ainsi distinctes les unes des autres, n'ontelles rien de commun ? Elles ont de commun leur « éga- « lité d'unité. » Toutes ces unités, ajoute notre docteur, émanent de l'unité première et proprement dite, dont elles ne diffèrent pas en ce qui regarde l'essence. Il y a plus : entre le principe d'égalité qui les fait égales et l'éternelle unité dont elles participent, on ne reconnaît pas de distinction substantielle. Comprend-on ce langage? Assu-

rément de plus amples explications sont ici nécessaires. Nous venons de résumer en quelques mots toute la doctrine de Thierry sur l'universel ante rem ; nous venons de dire que la pensée divine est, à son avis, le lieu des natures, des formes, et que, selon la religion, selon la science, il n'y a pas d'autre monde archétype que la pensée de Dieu. Mais Thierry ne se contente pas de jeter au vent de vagues formules; c'est un logicien délié, qui se plaît à discourir, et ses discours sont intéressants. Il faut donc l'entendre compléter l'exposition de son système.

L'unité première et proprement dite, c'est Dieu, le Dieu créateur. Les unités dont se composent les nombres, et qui subsistent en participation d'essence avec l'unité première, ne sont pas simplement, comme on dit, les formes des choses; elles en sont les existences mêmes, creaturarum existentiae sunt. Observons, en effet, les choses créées. Quand l'unité qui les constitue privément les abandonne, elles se dissolvent et meurent. Dieu, l'unité vraie, crée la pluralité; mais, de même qu'il n'y a pas en Dieu de pluralité, il n'y a pas de nombre. Or tout ce qui n'est pas Dieu peut être nombré, mesuré ; ainsi l'unité première domine tout par l'éminence de sa nature (1).

(1) N° 3584, fol. 8 : « Non est nisi una substantia unitatis et unica « essentia, quae est ipsa divinitas et summa bonitas. Unitas vero quse « multiplicata componit numéros, vel unitates ex quibus numeri cons- « iant nihil aliud sunt quam verse unitatis participât]' ones, quae creatu- « rarum existentiae sunt. Quandiu enim res unitate participât ipsa « permanet ; quam cito vero dividitur eadem interitum incurrit. Unitas « enim essendi conservatio et forma est, divisio vero causa interitus. At « ex vera unitate quae Deus est omnis pluralitas creatur : nulla igitur « in deitate pluralitas, quare nec numerus. Gum autem ex numéro « sint et pondus et mensura et locus et ligura et tempus et motus, et « cetera omnia quœcumque secundum quantitatem, vel qualitatem, vel ad « aliquid, vol aliquod aliorum habent exislere, cum ex numéro, inquam, « omnia preedicta consistant, necesse est ipsam unitatem, qua3 est ipsa

Déjà Ton voit en quoi consiste cette égalité d'unité que possède chacune des idées ou natures, et que chacune d'elles transfère aux choses nées ou créées; il reste maintenant à montrer comment l'unité première engendre r égalité, sans rien engendrer qui diffère d'elle-même.

Les nombres multipliés par eux-mêmes produisent l'inégalité; mais l'égalité, tirée de la substance même de l'unité, lui est substantiellement identique. Ainsi, ne différant pas substantiellement de l'unité, l'égalité précède le nombre, et, comme précédant le nombre, elle précède le temps; donc elle est éternelle. Mais deux substances éternelles ne peuvent être ensemble; donc l'unité et l'égalité sont un même tout, diversement défini selon ses propriétés diverses. Ces propriétés du même tout, au nombre deux, comme il est dit, sont deux hypostases, ou, pour employer le langage des Latins, deux personnes en une seule substance, qui est l'éternelle déité : ainsi l'unité première est dite la personne du générateur et l'égalité la personne de l'engendré. Encore une fois, qu'on l'entende bien, deux personnes, non deux sujets; il n'y a qu'un principe d'être. « Or, ajoute Thierry, comme l'unité est « Fêtre premier, l'être unique de toutes les choses, et « comme l'égalité d'être est l'égalité d'unité, cette égalité « d'unité est donc l'égalité d'existence des choses, c'est-à- « dire le mode, la définition, la détermination éternelle « de toutes les choses, en deçà de laquelle, au delà de « laquelle rien ne peut exister (1). » Pour conclure, dans

« summa divinitas, omnia preedictaeminentiasusenaturae Iransgredi... » Pour tous nos extraits du commentaire de Thierry sur Y Ouvrage des six jours, nous renvoyons au n° 3584; mais nous corrigeons fréquemment le texte de ce manuscrit en reproduisant les leçons du n° 647.

(1) Fol. 8, verso : « Nunc quomodo œqualitas generetur ab unitate « dicendum. Generatio igitur numerorum ab aliis numeris secundum « arithmeticam multiplex et varia est Prior generatio rerum est

un langage moins mathématique et plus clair, la pensée divine, où résident les idées, raisons et causes déterminantes des choses, est la pensée divine de toute éternité; il n'y a pas, entre le ciel et la terre, un troisième monde peuplé d'idées et créé dans le temps.

« ejusdem haturse, posterior vero diversœ naturœ esse perhibetur

« Hœc igitur duplex generatio circa unitatem potest reperiri, et hœc « quidem per alios numéros multiplicata omnes numéros générât. Ex « se autem et ex sua substantia uihil aJiud generare potest nisi œquali- « tatem, cum alii numeri ex se multiplicati inœqualitates producant. « Unitas enim semel nihil aliud est quam unitas. Est igitur gignentis et « geniti una et eadem substantia, quum utraque vera unitas. Unitas enim « per se nihil aliud gignere potest nisi ejusdem unitatis œqualitcitem. « Nam cum aequalitas inœquali tatem prœcedat , necesse est genera- « tionem aequalitatis prœcedere. Cum igitur unitas gignat utramque, et « per quemlibet numerum multiplicata non possit gignere nisi inœqua- « litatem, necesse est ut gignat œqualitatem per illud quod naturaliter « omnes numéros praecedit. At illud est unitas ; unitas igitur ex se et « ex sua substantia nihil aliud gignere potest nisi ejusdem unitatis « œqualitatem. Manifestum est ergo ex his quœ prœdicta sunt quod « omnem numerum naturaliter praecedit sequalitas, quam unitas ex se « et ex sua substantia générât ; nam cum generatio hujus aequalitatis « unitati sit substantialis, unitas autem omnem numerum prœcedat, « generationem quoque unitatis omnem numerum prœcedere necesse « est. ^Equalitas igitur et ejus generatio omnem numerum naturaliter « praecedunt. At id quod praecedit omnem numerum, ut supra diximus, « œternum est : aequalitas igitur unitatis et ejus ab unitate generatio « eeterna est. At duo aeterna vel plura esse nonpossunt; unitas igitur « et aequalitas unitatis unum sunt. Quamvis autem unitas et ejus « aequalitas sint una penitus substantia, tamen quum nihil seipsum (( gignere potest, et alia proprietas est genitorem esse quam proprietas « est unitatis, alia vero proprietas est genitum esse quam est proprietas « aequalitatis, idcirco ad designandum has proprietates, quae sunt « unitatis et aequalitatis, aeterna in deitate divini philosophi vocabulum « personae apposuerunt, ita ut ipsa substantia aeterna dicatur persona « genitoris secundum hoc quod ipsa est unitas, persona vero geniti « secundum hoc quod ipsa aequalitas est. Cum autem unitas omnium « rerum primum et unicum esse sit, haec autem aequalitas unitatis « aequalitas existât, necesse est hanc œqualitatem existentiœ rerum « esse œqualitatem, id est modum quemdam, sive diflinitionem, sive « determinationem œternam rerum omnium, citra quam, vel ultra quam « nihil esse possibile est. Est igitur ipsa unitatis œqualitas ejusdem h unitatis quasi quœdam ligura et splendor : figura quidem, quia est « unitatis tetragonus, vel modus secundum quem ipsa unitas operatur

Les anciens philosophes ont appelé cet unique sujet la suprême sagesse, la divine Providence. Ces noms divers conviennent également; en effet, l'unité n'est pas autre chose que la divinité, et Ton dit à bon droit que de la sagesse divine procèdent les formes, les mesures des choses, ou que les notions des choses sont contenues dans la sagesse divine. Ainsi la religion et la philosophie s'accordent à reconnaître que la raison de l'existence des choses est leur présence, au titre d'unités entre elles distinctes, au sein de l'unité première, autrement appelée l'égalité d'unité, la providence, la suprême sagesse, ou, plus simplement encore, Dieu. Tel nom qu'on lui donne, cet unique sujet contient les idées de toutes les choses. Ces idées sont par lui, elles sont en lui, nées de lui, de lui toujours inséparables, et toute la part d'existence qui, dans notre bas monde, appartient aux substances individuellement déterminées est la part même qu'elles ont reçue de leurs formes éternelles (1).

« in rébus ; splendor vero, quia est id per quod omnia a se invicem a discernuntur. Fine enim modoque proprio cuncta a se invicem discreta « sunt. »

(1) Fol. 9 •. « Istum autem modum, sive unitatis sequalitatem, antiqui « philosophi tum mentem divinitatis, tum providentiam, tum creatoris « sapientiam appellaverunt : praeclare ; nam cum ipsa divinitas sit ipsa « unitas, ipsa igitur unitas omnium rerum unicum esse est. Quare « unitatis œqualitas modus quidam est ultra quem citrave nequit « aliquid consistere. At iste modus nihil aliud esse potest nisi prima et « feterna sapientia. Illa enim sola est secundum quam esse uniuscujus- « que rei determinatum est et ultra quam citrave nequit consistere rec- « tum. Inde formée omnium rerum et mensuree habent existere ; ibi « rerum notiones continentur; semper enim rei notitia in ipsius aequa- « litate continetur. Si autem excesserit, vel infra substîterit, non est « notitia, sed falsa imaginatio est dicenda; ut enim dictum est sequa- « litatem unitatis œqualitatem existentise rerum necesse est esse : « omnem igitur notionem rerum in ipsa eequalitate contineri verum est. « Si autem in ipsa aequalitate contineatur, hujus rei notio dicenda est ; « inde enim notio alicujus dicitur rei eo quod sit ipsius rei propria des- « criptio , quae a ceteris rébus discernitur ut nec intra permaneat nec

De cette idéologie absolument chimérique au panthéisme avoué deSpinosa l'intervalle est bien peu considérable. Thierry va le franchir. Traitant de l'universel au sein des choses, il reproduit, il est vrai, simplement l'une des thèses de Guillaume de Ghampeaux, sans y rien ajouter : « L'espèce est, dit-il, tout l'être substantiel de ses « individus (1). » Mais on ne saurait lui permettre d'en demeurer là ; il doit, en effet, satisfaire aux justes exigences de la logique. Or, si l'espèce est tout l'être substantiel de ses individus, le genre est tout l'être substantiel de ses espèces, et le genre le plus général est tout l'être substantiel de ses genres subalternes. Gela va de soi. D'ailleurs, quelle est, suivant Thierry, l'exacte définition de l'être substantiel? «X' unité, nous a-t-il dit, est « l'être premier, l'être unique de toutes les choses; » Unîtas omnium rerum primum et unicum esse est. Et

« ultra evagetur. Sicut autem unaquseque res ab unitate habet existe tere, iia ab ejus unitatis aîquali.ate forma, modus, mensura unius- « cujusque rei procedit ; homo enim, vel aliud taie, ideo est quod unura « est : si autem dividatur interitum incurrit. Similiter ab ejusdem unice tatis qua homo subsistit sequalitate forma hominis procedit. Si autem « ipsi unitati qua homo subsistit aliquid apponatur, vel inde diminua- « tur, non est humanitas dicenda. Nisi enim eequalitas existentise homi- « nis, vel lapidis, vel alicujus alterius créatures, in aliqua materia existe tat, ipsa res nullo modo potest existere. Sicut igitur ipsa sequalitas « unitatis rerum notiones et intra se continet et ex se générât, ita etiam « illa eadem formas vel naturas omnium rerum et intra se continet et a ex se producit; et sicut ipsa unitas ex se omnes numéros procréât, « ita ipsa unitatis tequalitas omnes proportiones et insequalitates om- « nium rerum ex se producit, et in ipsam eadem omnia resolvuntur. »

(1) Fol. 12, verso : « Hodie quidam imperiti dicunt Christum mdivi- « duum hominis, hujus videlicet speciei, esse-, quod quidem falsum « est. Gum enim omnis species specialissima sit totum esse substance tiale suorum individuorum, si Ghristus esset illius speciei individuum ee totam Christi substantiam species illa eompleret ; nihil igitur haberet ee a divinitate. Quamvis enim Ghristus aliquis homo sit , lamen hsec ce species homo non praedicatur ad quid sed ad quale de Christo. Hase ce enim natura homo de nullo praedicatur ad quid quod non sit indice viduum hominis ; ad quale vero praedicatur haec species de Christo. »

quelle est l'exacte définition de l'unité ? C'est Dieu même. Ainsi le réalisme ne peut s'en défendre : l'unité de substance est bien son dernier mot.

Il paraît que Thierry n'avait pas osé d'abord en faire l'aveu. Nous avons sur ce point un témoignage trèsprécieux. Au temps où il professait, son langage ne sembla pas suffisamment panthéiste à quelques-uns de ses auditeurs, et ils s'en plaignirent. Sur leur plainte, un autre docteur de la même secte, un évêque, Gauthier de Mortagne, évêque de Laon, fit parvenir à Thierry la plus étrange remontrance. En voici les premiers mots : « Se « Ion ce que l'on m'a rapporté, vous avez coutume de « dire que l'essence de Dieu n'est pas partout préce sente ; ce que je n'ai pu croire de vous (1). » En effet, Thierry ne pouvait nier l'ubiquité de l'essence divine sans désavouer la plus grave sans doute, mais la plus nécessaire conclusion de son système. Sur la remontrance de Gauthier de Mortagne il s'amenda, et nous allons reproduire un passage du traité De sex dierum operibus où cette ubiquité de la divine essence est affirmée par Thierry sans aucune équivoque. Qu'on le remarque, les termes dont il va faire usage sont expressément ceux que lui a dictés la lettre de Gauthier. « L'unité, dit-il, est la divinité elle-même : or la divinité « est la forme essentielle de toutes les choses; car, de « même qu'une chose est lumineuse par ce qu'elle reçoit « de lumière, chaude par ce qu'elle reçoit de chaleur, « ainsi toutes les choses tirent chacune leur être de la « divinité. C'est pourquoi l'on dit bien que Dieu tout « entier est partout essentiellement; unde Deus totus et « essentialiter ubique esse vere perhibetur. L'unité est donc « la forme essentielle de toutes les choses. Aussi dit-on

(\) D'Achery, Spicilegium, t. Il de l edit. in-4°, p. 467.

« selon la vérité que la raison d'être pour tout ce qui est, « est d'être un. Mais quand nous disons que la divinité « est la forme essentielle de toutes les choses, nous ne « disons pas que la divinité est quelque forme subsiste tante en quelque matière, comme un triangle, un carré, « ou quelque autre chose semblable; nous disons que « l'être tout entier, l'être unique de chacune des créatu- « res est la divinité présente en chacune d'elles, et que « la matière elle-même existe par la seule présence de la « divinité, sans prétendre toutefois que la divinité tienne « son essence de la matière ou subsiste en elle. Quand « donc nous disons que l'unité est la forme essentielle « de toutes les choses, cela doit s'entendre de la même « manière. Pareillement quand nous disons Dieu sim- « plement, sans aucune détermination, ce terme se rap- « porte à !a divinité elle-même ; mais si nous ajoutons la « détermination, ou si nous employons le mot Dieu au « pluriel, pour signifier quelque Dieu, ou quelques Dieux, « alors ce terme Dieu se rapporte à tous ceux qui parce ticipent de la divinité (1). » On le voit, rien ne manque

(1) Fol. 7, verso : « Unitas ipsa divinitas est. At divinitas singulis « rébus forma essendi est, nam sicut aliquid ex luce lucidum est, vel ex « calore calidum, ita singulse res ex divinitate esse suum sortiuntur. « Unde Deus totus et essentialiter ubique esse vere perhibetur. Unitas « igitur singulis rébus forma essendi est ; unde vere dicitur : omne « quod est ideo est quia unum est. Sed cum dicimus singulis rébus « divinitatem esse formam essendi, non hoc dicimus quod divinitas sit « aliqua forma quœ in materia habeat consistere , cujus modi est « triangulatio, vel quadrangulatio, vel aliquid consimile ; sed hoc ideirco « dicimus quum preesentia divinitatis singulis creaturis totum et unice cum esse existit, ul etiam ipsa materia ex prsesentia divinitatis existere « habeat, non ipsa divinitas aut ex ipsa, aut in ipsa. Similiter igitur « cum dicimus unitatem singulis rébus formam esse , eodem modo « intelligendum est. Item cum dicitur Deus simpliciter et sine ulla « determinatione, ad ipsam divinitatem tune vocabulum refertur; cum « aulem addita determinatione, vel secundum pluralem numerum dicitur « Deus, ut aliquis Deus, vel aliqui Dei , tune ad eos qui participant <c divinitate ipsum vocabulum divinitatis refertur. »

à la déclaration de maître Thierry ; elle est à la fois précise et complète. Son système est un panthéisme avoué.

C'est aussi le système de son frère Bernard, qui fut, dit-on, « le plus accompli, pêrpeôiissiwms, des platoni- « ciens » duxne siècle (1). Jean de Salisbury nous a laissé de précieuses informations sur renseignement de ce docteur. Il enseignait la grammaire, sans doute d'après Donat; mais il ajoutait à ses définitions grammaticales de tels développements, tirés des autres sciences, que ses leçons, particulièrement celles du soir, pouvaient être appelées, selon Jean de Salisbury, des « collations « philosophiques (2). » Le même écrivain nous expose, en

(1) Jean de Salisbury, Metalog., lib. IV, cap. xxxv.

(2) On lit dans le Melalogicus, I, cap. xxiv :« Bernardus Carnotensis, « exundantissimus modernis temporibus fous litterarum in Gallia, in « auctorum lectione quid siraplex esset et ad imaginem régulée positum « ostendebat : liguras grammaticss, colores rhetoricos, cavillationes so- « phismatum, et qua parte sui propositse lectionis articulus respiciebat, « alias disciplinas, proponebat in medio; ita tamen ut non in singulis « universa doceret , sed pro capacitate audienlium dispensaret eis in « tempore doctrinas mensuram. Et quia splendor orationis aut a pro- « prietate est, id est quum adjectivmnaut verbum substantivo eleganter a adjungitur, aut a translatione, id est ubi sermo ex causa probabili ad « alienam traducitur signilicationem, hœc, sumpta occasione, inculcabat « mentibus auditorum. Et quoniam memoria exercitio firmatur , inge- « niumque acuitur ad imitandum ea quœ audiebant, alios admonitio- « nibus, alios flagellis et pœnis urgebat. Cogebantur exsolvere singuli « die sequenti aliquid eorum quae prœcedenti audierant; alii plus, alii « minus : erat enim apud eos prsecedentis discipulus sequens dies. « Vespertinum exercitium, quod declinatio dicebatur, tanta copiositate « grauimatieae refertum erat, ut, siquis in eo per annum integrum verce saretur, rationem loquendi et scribendi, si non hebetior, haberet ad « manum, et signilicationem sermonuin qui in communi usu versantur « ignorare non posset. Sed quia nec scholam nec diem aliquem decet ù esse religionis expertem, ea proponebatur materia quee fidem sedificacc ret et mores, ut unde qui convenerant, quasi collatione quadarn, ce animarentur ad bonum. Novissimus autem hujus declinationis, imo « philosophic£e collationis articulus pietatis vestigia preeferebat, et ani- « mas demnclorum commendabat, devota oblatione Psalmi qui in Pceniw tentialibus sextus est, et in Oratione dominica Redemptori suo. Qui- « bus autem indicebantur preeexercitamenta puerorum in prosis aut

outre, sa philosophie clans plusieurs passages du Metalogicus dont on remarquera facilement la conformité. Voici, par exemple, comment il s'exprimait, en grammairien philosophe, sur la valeur relative des dénominatifs. Le substantif « blancheur » signifie, disait-il, la vierge intacte ; le verbe « blanchit , » la même vierge conduite au lit de l'époux; et l'adjectif « blanc, » la même vierge souillée (1). Ainsi plaçait-il la qualité proprement dite au premier degré de l'être ; au second, la qualité qui va s'unir à quelque sujet ; au troisième, la qualité dégradée, corrompue, par son alliance avec le sujet qu'elle qualifie. L'humanité humanise l'homme: voilà les trois degrés; et au dernier c'est l'homme; cet homme, Socrate. L'espèce a pris le rang de substance première. Nous avons à citer encore un autre passage du Metalogicus, ainsi traduit par M. de Rémusat : « Celui-là « soutient les idées. Rival de Platon, imitateur de Béret nard de Chartres, il dit que, hors d'elles, rien n'est « espèce ou genre. Or, l'idée est, suivant la définition de

« poematibus imitandis poetas aut oratores proponebat, et eorum jube- « bat vestigia imitari, ostendens juncturas et élégantes sermonum clau- « sulas. Si quis autein ad splendorem sui operis alienum pannum assue- « rat, deprehensum redarguebat furtum, sed pœnam ssepissime non « infligebat... Et quia in toto prseexercitamine erudiendorum nihil uti- « lius est quam ei quod fieri ex arte oportet assuescere, prosas et poe- « mata quotidie scriptitabant et se mutuis exercebant collationibus... ri (1) « Ex opinione plurium idem principaliter significant denominativa u et ea a quibus denominantur ; sed consignilicatione diversa, aiebat « Bernardus Carnotensis, quia albedo significat virginem incorruptam, « albet eamdem introductam thalamum aut cubantem in thoro, album « vero eamdem, sed corruptam. Hoc quidem quoniam albedo, ex asser- « tioneejus, simpliciter et sine omni participatione subjecti ipsam signi- « licat qualitatem, videlicet coloris speciem disgregativam visus ; albel « autem eamdem principaliter, etsi participationem personae admittat... ; « album vero eamdem significat qualitatem , sed infusam commixtam- « que substantiee et jam quodam modo magis corruptam.» (Melalog., lib. llf, cap. ii.)

« Sénèque, l'exemplaire éternel des choses de la nature ; « et comme ces exemplaires ne sont ni sujets à la cor- « ruption, ni altérés par les mouvements qui meuvent « les individus, et qui, se succédant presque à chaque « moment, les font écouler sans cesse différents d'eux- « mêmes, ils doivent être proprement et véritablement « appelés les universaux. En effet, les choses individuelce les sont jugées indignes cle l'attribution d'un nom a substantif : jamais stables, toujours fugaces, elles « n'attendent pas même l'appellation, car elles changent « tellement de qualités, de temps, cle lieux et de pro- « priétés de mille sortes, que toute leur existence paraît, « non un état durable, mais une transition mobile. « Nous appelons être, dit Boëce, ce qui n'augmente ni « par la tension, ni ne diminue par la rétraction, mais « se conserve toujours, soutenu par l'appui de sa pro- « pre nature : ce sont les quantités, les qualités, les « relations, les lieux, les temps, les habitudes, et tout « ce qui se trouve, en quelque sorte, faire un avec les « corps. Les choses jointes au corps paraissent changer, « mais demeurent immutables dans leur nature : ainsi, « les espèces des choses demeurent les mêmes dans les « individus passagers, comme, dans les eaux qui coulent, « le courant en mouvement demeure un fleuve ; car on « dit que c'est le même fleuve : d'où ce mot de Sénèque, « étranger pourtant à ce sujet : « Nous descendons et « ne descendons pas deux fois dans le même fleuve. » a Or, ces idées, c'est-à-dire les formes exemplaires, sont « les raisons (définitions) primitives des choses, et elles « ne reçoivent ni accroissement, ni diminution : stables « et perpétuelles, tout le monde actuel périrait qu'elles « ne pourraient mourir. Le nombre entier des choses « corporelles subsiste dans ces idées, et, ainsi que sem-

« ble l'établir Augustin dans son livre sur le Libre arbi- « tre, comme elles sont toujours, il a beau arriver que « les choses corporelles périssent, le nombre des choses « n'en augmente ni ne diminue. Ce que ces docteurs « promettent est grand, sans doute, et connu des phi- « losophes amis des hautes contemplations ; mais, « comme Boëce et beaucoup d'autres auteurs l'attestent, « rien n'est plus éloigné du sentiment d'Aristote, car « lui-même, on le voit clairement par ses livres, est trèsce souvent contraire à ce système. Bernard de Chartres « et ses sectateurs ont pris beaucoup de peine pour met- « tre l'accord entre Aristote el Platon ; mais je pense « qu'ils sont venus trop tard et qu'ils ont travaillé vainece ment pour réconcilier des morts qui, toute leur vie, se « sont contredits (1). »

Ce passage du Metalogicus est intéressant, mais il n'est pas d'une clarté parfaite. Les purs universaux y sont d'abord pris pour des idées, des idées qui résident hors de la nature; puis ce sont des choses, les seules choses au sein de la nature qui ne subissent pas la loi du changement, et l'auteur les compare au fleuve, qui est toujours le même, bien qu'incessamment il transporte aux mers lointaines des ondes toujours diverses ; plus loin encore les universaux redeviennent des idées isolées du monde; enfin, ridée est de nouveau définie l'un suppôt du multiple, l'être qui ne périt pas, servant d'hypostase aux êtres périssables. Cependant il ne faut pas accuser Jean de Salisbury, l'écrivain le plus ingénieux de son siècle, d'avoir mal compris ou d'avoir mal exposé le système de Bernard. Son analyse est obscure, mais exacte. Les réalistes ne fuient pas l'obscurité du langage ; ils la re-

(1) Metalogicus, lib. II, cap. xvn.

cherchent. Ils la recherchent d'abord parce qu'ils ont naturellement le goût du mystère ; ils la recherchent ensuite parce qu'elle leur sert, comme artifice, à dissimuler des conclusions qui les choquent eux-mêmes. Ghalcidius n'a pu clairement commenter le Timëe, et, sans être plus obscur que Thierry, son frère et son maître, Bernard ne l'est pas moins.

Bernard nous a laissé, dit-on, des livres assez nombreux, entre autres un commentaire sur Y Enéide. Il avait une instruction très-variée, mais peu profonde, l'instruction des poètes, son penchant le plus vif ayant toujours été pour la poésie. Peut-être n'aurait-il pas écrit sur les questions réservées aux philosophes s'il n'avait pas trouvé la matière d'une paraphrase poétique dans l'écrit cité de Thierry. Cette paraphrase, mêlée de prose et de vers, qu'il soumet au jugement de Thierry dans une préface très-respectueuse, se divise en deux parties, le Mégacosme et le Microcosme (1). Voici comment M. Cousin analyse à son tour la doctrine de ce livre bizarre. « Selon « Bernard de Chartres, dit M. Cousin, les deux éléments « primitifs et étemels sont la matière et l'idée. La Pro- « vidence applique l'idée à la matière et la matière' s'a- « nime et prend une , forme. Dans l'intelligence divine « étaient d'avance les exemplaires de la vie, les notions « éternelles, le monde intelligible et la présence des « choses qui doivent arriver un jour. Or ce qui est dans « l'intelligence divine lui est conforme, et l'idée est divine « de sa nature. Dans la formation des choses, la Provi- « dence a été des genres aux espèces, des espèces aux « individus, et des individus elle revient à leurs prin-

(1) Cet ouvrage est inédit, mais on en possède de nombreux manu scrits. Il y en a sept à la Bibliothèque nationale, sous les n0s 3245, 6415. 6752 A, 7994, 8320, 8751 C, 8808 A.

« cipes, dans un cercle perpétuel. Le monde est éternel, « et il ne connaît ni vieillesse, ni décrépitude. Du monde « intelligible est sorti le monde sensible, production par- « faite d'un principe parfait. Celui qui a produit était « plein, et sa plénitude devait produire la plénitude. Le « monde est complet, parce que Dieu l'est ; il est beau, « parce que Dieu est beau ; il est éternel dans son exem- « plaire éternel. Le temps a sa racine dans l'éternité et « il retourne dans le sein de l'éternité. C'est le temps qui « de l'unité tire le nombre, et de la stabilité le mouve- « ment. Le temps est le mouvement même de l'éternité. « Le monde est gouverné par le temps, mais le temps est « gouverné par l'ordre. Tout ce qui paraît est l'enfante- « ment de la volonté divine et des exemplaires éternels « qu'elle porte dans son sein (1). » M. Cousin ne connaissait pas Thierry. S'il l'avait connu, certainement il n'aurait pas comparé Bernard de Chartres à Jordano Bruno. Nous avons, en effet, exposé, d'après le traité De sex dierum operibus, toute la doctrine que M. Cousin a tirée du Mégacosme et du Microcosme. Mais ce qu'il y a de vraiment original clans les deux livres de Bernard, c'est la fable même de ce poétique roman de la Genèse.

La scène s'ouvre par un dialogue entre l'Intelligence, Noys, et la Nature. La Nature engage l'Intelligence à tirer le monde du chaos :

Vitsc viventis imago Prima, Noys, Deus orta Deo, substantia veri, Gonsilii ténor eeterni, mihi vera Minerva, Si sensu fortasse meo majora capesco, Mollius excudi silvam positoque veterno Posse superduci melioris imagine formée, Huic operi nisi consentis, concepta relinquo...

L'Intelligence condescend au vœu de la Nature, et, (1) Introd. aux ouvr. inéd- d'Abél., p. 127,

s'aiclant Tune l'autre, elles vont en commun fabriquer le monde. Le sujet cle toute génération, generationis utérus inclefessus, existe déjà; c'est la matière première. Bernard en fait d'abord la description. De cette matière inerte les déesses tirent le feu, puis la terre, Feau et l'air : ensuite elles s'emploient à créer l'entéléchie particulière de ce grand animal qui doit être appelé le monde. C'est ici que l'auteur place un curieux portrait de l'Intelligence : « La Noys est l'intellect du « Dieu suprême, qui surpasse tout; c'est une nature née « cle sa divinité, en laquelle sont les types de la vie « vivante, les notions éternelles, le monde intelligible, « la connaissance prédéterminée des choses. Là, comme « dans le plus pur miroir, apparaît tout ce que Dieu, « dans le plus intime secret de son amour, s'est réservé « d'engendrer, de mettre en œuvre; là sont représentées « en genre, en espèce, et sous la forme cle la plus par- « ticulière individualité, toutes les choses que doivent « enfante; la matière, le monde, les éléments; là, le « doigt de l'ordonnateur suprême a tracé la série des « temps, l'ordre et l'enchaînement fatal des siècles ; là « sont les larmes des pauvres, et les prospérités des « rois, et la puissance acquise par les armes, et la vie « réglée, plus heureuse, des philosophes : tout ce que « comprennent l'ange et l'humaine raison , et tout ce « que le ciel embrasse sous sa coupole immense (1). »

(1) Bibliothèque nationale, fonds lat., n(> 8751 G, fol. 3 : « Ea igitur « Noys summi etexsuperatissimi Dei est intellectus, et ex ejus divinitate « nata natura, in qua vitre viventis imagines , notiones aeternee, mun- « dus intelligibilis, rerum cognitio preefinita. Erat igitur videre velut in « speculo tersiore quidquid generationi , quidquid operi Dei secrelior « destinaretaffectus. Illic in génère, inspecie, in individuali singularitate « conscripta quidquid Yle , quidquid mundus , quidquid parturiunt « elementa. Illic exarata supremi digito dispositoris textus temporis, « fatalis séries, dispositio seeculorum. Illic lacrymae pauperum fortunée-

Gréée par l'Intelligence et la Nature, l'entéléchie est unie par elles à la matière, et le monde naît ensuite de cette union.

Vient enfin la description du monde. C'est un composé, dont les deux parties, étroitement associées par le lien de l'amour et de la confiance, font ensemble un assez bon ménage. Cette association ne peut être rompue, les deux conjoints, la matière et la forme, existant l'un et l'autre avant le temps. Ainsi le monde est éternel. Il l'est comme Dieu, dont l'essence est la sienne; car il n'y a qu'une essence. Sans doute certaines choses naissent pour mourir ; mais ce sont des accidents qui se produisent à la surface d'un fonds inaltérable (1). Ici finit le Mégacosme.

a que regum -, illic potenlia railitaris; illic philosophorum felicior disci- « plina; illic quiclquicl angélus, quidquid ratio comprehendit humana ; « illic quidquid cœlum sua complectitur curvatura. » M. Cousin a déjà publié ce fragment, mais avec quelques fautes, qui sont ici corrigées d'après un autre manuscrit que celui dont s'est servi M. Cousin.

(1) Fol. 9, verso : « Illam igitur generatorum sobolem multiformem « cum ignita cœli substantia levitate qua trahitnr circuiret in girum, « secutum est ut elementorum partes mundi primarias partesque par- « tium porrectiore contineret cingulo circumferentia lirmamenli. Quid- « quid enim ad essentiam sui generis promotione succedit excœlo, tana quam ex Deo vilae, subsistentiaa suse causas suscipit et naturam... Sic « igitur providentia de generibus ad species, de speciebus ad individua, « de indivîduis ad sua rursus principia repetitis anfractibus rerum ori- « ginem retorquebat. Ex eo incipientis vitae primordio, cum volvente a cœlo de motu quoque siderum substantia temporis nasceretur, quœ « successerunt sœcula simplici œternitatis initiata principio cum sua u numerus varietate suscepit. Rerum porro universitas mundus, nec « invalida senectute decrepitus, nec supremo est obitu dissolvendus, « cum de opiflce causaque operis, utrisque sempiternis, de materia a formaque materiœ , utrisque perpetuis , ratio cessent permanendi. « Usia namque primaria aeviterna , et perseveratio fecunda pluralitatis « simplicitas. Una est, sola est, ex se vel in se tota natura Dei, cujus « quidquid loci inest nec essentiae nec majestatis inlinibile circumscri- « bit. Hujusmodi si virtutem, si salutem, si vitam difliniendo dixeris, « non errabis. Ex ea igitur luce inaccessibili splendor radiatus emi- « cuit imago ; nescio dicam an vultus patris imagine consignatus. Heec

Le Microcosme commence par d'autres descriptions du monde, en prose et en vers. Ayant quelque temps admiré leur ouvrage, l'Intelligence et la Nature se proposent de créer l'homme; mais, ne s'attribuant pas, il paraît, tout le talent qu'exige l'entreprise, elles se

« est Dei sapientia, vivis œternitatis fomitibus vel nutrita vel genita : « de sapientia consilium, de consilio voluntas nascitur, de divina mundi « molitio voluntate. Porro Dei voluntas omnis est bonitas Dei ; ergo « vel voluntas, vel bonitas summi Patris est ejusque mentis in eadem « operatione consensus. Quisnam igitur mundo et eeternitati ejus au- « deat derogare, ad cujus continentiam causas eeternas videat conve- « nisse , Dei quidem de voluntate consensum , de sapientia consilium , « de omnipotentia causas pariter et effectum ? De stabilitate, de eeter- « nitate sibi mundus conscire prsesumit , quod gradatim lirmoque « dispositis causarum sibi succedentium ordinibus mundus sensilis « integrescit. Preecedit Yle ; natura sequitur elementans ; elementanti « natura1. elementa, elementis elemenlata conveniunt : sic principia « principiis , sed a principe principio cohaeserunt. Nisi cœlum , nisi « motus sidereus illis quas importât varietatibus afliciat elementa, « pigra jaceant, jaceant otiosa luminaria sol et lima, et qui dicuntur a erratici, quorum conversio nonquiescit. Elementa quee subjacent non « perferunt non moveri. Est igitur elementans natura, cœlum, stelleeque « signifero pervagantës , quod elementa commoveant ingenitas actio- « nés. Sua igitur in mundo non fatiscuntur ligamina, nec solvuntur, « quod universa a cardine nexu sibi continuo deducuntur. Rerum « incolumitas vitaque mundi causis quidem principalibus et antiquis, u spirilu , sensu , agitatione , ordinatione consistit. Vivit Noys, vivunt a exemplaria ; sine vitanon viveret rerum species œviterna. Preejacebat « Yie, prayacebat in materia, preejacebat in spiritu vivacitatis aeternœ ; « neque enim credibile est sapientem opificem insensatae materiœ nec « viventis originis fundamina prselocasse. Mundus quidem animal est, a verum sine anima substantiam non invenias animalis. De terra porro « pleraque consurgunt, sed sine vegetatione non stirpea. non planta- « ria, non cetera compubescunt. Ex mentis igitur vita, silvœ spiritu, « anima mundi, mundialium vegetatione, rerum eeternitas coalescit. « In Deo, id est in Noy, scientia est, in cœlo ratio , in sideribus intel- « lectus; in magno vero animali cognitio viget, viget et sensus causa- « rum prajcedentium fomitibus enutritus. Ex mente enim cœlum, de «cœlo sidera, de sideribus mundus unde viveret, unde discerneret « linea continuationis excepit. Mundus enim quiddam continuum, et in « ea catena nihil vel dissipabile vel abruptum ; unde illum rotunditas, « forma perfectior, circumscribit. Si se igitur plerumque inlluentis « silva; nécessitas vel turbidius vel impensius importabit, qui multi- « plex inest mundo vel sensus vel spiritus maliliam non patitur ultra

décident à réclamer le concours de deux autres déesses, Uranie et Physis. La Nature s'éloigne et va les chercher. Uranie habite les hautes régions, Physis les basses. Pour aller à la recherche d'Uranie il fallait traverser d'immenses espaces, tous occupés. « Vers la limite du Cancer, la « Nature rencontre le peuple des âmes, innombrable

« lineas excursare. Quidquid extenditur spatiis vel annosum, vel saecu- « lare, vel perpetuum, vel aeternum, Annosum senio, saeculare dissol- « vitur aevitate ; aeterno perpetuum durabilitate concertât, sed , quia « quandoque cœperit, ad supremam aeternitatis eminentiam non aspirât. « Mundus igitur quaedam annosa , quaedam saeculari , quaedam agita- « tione perpétua vel continuât vel e vol vit : aequeva namque generatione « mundus et tempus quibus innascuntur principiis eorum imagines « propinquas et simillimas aemulantur. Ex mundo intelligibili mun- « dus sensilis perfectus natus est ex perfecto. Plenus erat qui genuit « plermmque continuit plenitudo : sicut enim integrescit ex integro , « pulchrescit ex pulchro , sic exemplari suo geternatur aeterno. Ab « aeternitate tempus initians in œternitatis resolvitur gremium, longiore « circuitu fatigatum : de unitate ad numerum, de stabilitate digreditur « ad momentum. Momenta temporis prsesentis instantia; excursus « praeteriti expectatio est futuri. Has itaque vias itu semper reclituque « continuât; cumque easdem totiens totiensque itineribus œternitatis « evolverit , ab illis nitens et promovens nec digreditur nec recedit ; « quaudoque ubi finiunt inde tempora renascuntur, relinquitur ad a ambiguum quaenam praecessio in tempore, ubi non eadem consecutio « videatur. Ea ipsa in se revertendi necessitate et tempus in aeternitate « consistere et aeternitas in tempore visa est commoveri. Suum tem- « poris est quod movetur : aeternitas est ex qua nasci , in quam et « resolvi habet quod in immensum porrigitur. Si fieri possit ne décidât « in numéros, ne defluat in momentum, idem tempus est quod aeter- « num : solis successionum uominibus variatur quod ab aevo nec con- « tinuatione nec essentia separatur. iEternitas igitur, sed et aeternitatis « imago tempus, in moderando mundo curam et operam partiuntur. « Ignés sidereos aeternitas naturaeque aetherea purioris utraque vege- « tanda suscepit : depressas et ab aere subtus inclinatas materias vel « continuât vel evolvit agitatio temporalis. Mundus igitur tempore, sed « tempus ordine dispensatur. Sicut enim divinae semper voluntatis est « praegnans, sic exemplis aeternarum quas gestat imaginum Noys ende- « lychiam, endelychia naturam, natura ymarimenem quid mundo debeat o informavil. Substantiam animis endelychia subministrat, habitaculum « animœ corpus ; artifex nalura de initiorum materiis et qualitate com- « ponit ymarimenem, quae continuatio temporis est ; sed ad ordinem « constituta, disponit, texit et retexit, quae complectitur universa. »

(( multitude. Elles avaient toutes le visage qu'on a dans « les funérailles; elles étaient presque défigurées par « leurs larmes. Destinées, en effet, à quitter la lumière « pour les [ténèbres, le ciel pour l'empire du démon, « l'éternité pour la vie corporelle, ces âmes pures et « simples observent avec horreur l'obscure prison du « corps, où elles voient d'en haut qu'on leur prépare « un logis (1). »

Enfin, au dernier cercle du firmament, la Nature se trouve en présence d'un Dieu décrépit, qu'on appelle Phontamorphos ou Pantomorphos, le dieu peintre et figuriste, pictor et figurans, qui a pour fonction de modeler les formes terrestres à l'imitation des formes célestes. Le vieillard complaisant montre à la Nature, non loin de là, la savante Uranie, occupée à régler le mouvement des étoiles.

Sur l'invitation de la Nature, Uranie prendra part à la formation de l'homme. Cependant elle ne peut abandonner son poste sans la permission du Dieu suprême. Elle va donc, pour obtenir de lui cette permission, le trouver dans son sanctuaire. C'est le foyer de la pure lumière. Alentour, à droite et à gauche, sont les domiciles assignés aux ministres éthérés et divins du toutpuissant : tout près de lui résident les ministres de son conseil le plus privé; plus loin sont les ministres subalternes. Dans tous ces habitacles, les uns aux autres contigus, circule le même air et pénètrent des rayons de lumière du même éclat (2). Autorisée par le souverain

(1) FoL 14.

(2) Fol. 16, verso : « Locis longe corpulentis sepositam et abstrac- « tam purgati defocatique luminis introeunt mansionem. Ibi summi et « superessentialis Dei sacrarium est, si theologicis lidem prœbeas argu- « mentis. Dextra lœvaque cœlum œthereis divinisque potestatibus habi- « tatur , quorum quidem ordinibus per ordinem collocatis unusquisque

maître à suivre la Nature, Uranie se rend avec elle auprès de Physis. L'un des deux éléments du Microcosme, le plus noble, l'âme sera fournie par Uranie; Physis 'fournira le corps.

Le voyage des deux déesses allant vers Physis est très-long. Du plus haut des cieux elles descendent vers la terre. Que de régions, que d'empires à franchir! Que de spectacles s'offrent successivement aux regards étonnés de la Nature, et que d'explications lui sont données par sa docte compagne ! Enfin elles arrivent au paradis oriental, où elles rencontrent Physis, assise entre la Théorique et la Pratique (1). Physis livrera ce qu'on lai demande. Elle vient de le promettre, quand Noys apparaît et fait en vers un long discours aux déesses réunies, les invitant à se hâter; puis elle leur dit en prose que, pour conduire à bonne fin leur difficile besogne, elles feraient bien de consulter : Uranie le miroir de la Providence, la Nature la table du destin, et Physis le livre de mémoire.

Le miroir de la Providence est, à proprement parler, le monde archétype, que Bernard n'avait pas encore trouvé

« de superis, de medioximis, de infimis adscripti leges muneris pen- « sumque sui operis recognoscit. Contingentes invicem mansiones et « linea continuationis annexas uniformis pervadit spiritus , qui vires « sufficit universis. Verumtamen non uniformiter a spiritu concipiunt « uniformi. Qui enim propriores ad consensus divin itatis assistunt « nudatis ostensisque interdum consiliis internam ad usque mentem « propius deducuntur ; ceteri, pro qualitate substantise , decissum nec « adeo integrum retinent exemplatum gustantque parcius divinilatis « notitia scientiam futurorum.E sedibus quidem quas Tagatos, suprema « divinitas, habitatrix insistit splendor emical radiatus, non utique « perfunctorius, sed * intinibilis et seternus... Ex splendore igitur et « inJinibili et eeterno alter radius se exerebat, ut ex primo secundoque « suboriretur et tertius : qui quidem radii uniformes et claritatis pari- « litate consimiles, cum omnia collustrassent, se rursus sui fontis liquo- « ribus admiscebant. »

(1) Non pas la Rhétorique et la Poétique, comme on lit dans Y Histoire littér., t. XTI, p. 269.

l'occasion de décrire. Ce miroir sans limite conserve les formes exemplaires de toutes les choses, des choses qui ont été, des choses qui sont, des choses qui seront. On y voit la matière informe et la matière informée, et toute substance avec toutes ses manières d'être. Le nombre et la diversité de ces formes embarrasse Uranie ; longtemps elle cherche la forme humaine avant de la trouver (1). Suivent les descriptions de la table du destin et du livre de mémoire. Ensuite l'ouvrage commence :

Quidquid in exemplis rerum distinxerat ordo

Corripuere Dese.

Saepius accingens operi Natura sorores

Participesque vocat.

Expromptas Urania manus traducit ad artem

Ingeniumque movet ; Sed Physis, nil questa palam, taciturna modeste

Murmura mentis habet.

Ingeniis aptarat opus, sub pondère visa est

Succubuisse minor

Les difficultés que Physis rencontre tiennent à la nature

(1) Fol. 23 (bis) : « Erat igitur spéculum providentiœ, cujus magna « admodum circumferentia, intermina latitudo, semper extensa faciès, « perspicuus introspectus, ut quas contineret imagines non rubigo detra- « heret, non deleret antiquitas, non turbaret incursus. Vivebant ideee, « vivebant exemplana, nullo nata tempo re, nulloque m tempore desitura. « Spéculum sibi providentiœ mens eeterna, in qua sensus ille profundis- « simus, in qua rerum genitor incitatorque omnium intellectus. Erat in « exemplaribus invenire simulacrum, cujus velit generis, quale, quanti tum, quando et quomodo proventurum. Illic sylva, prioris adhuc ne- « bulo vetustatis inducta, exinde sub œdificatore Deo vultus novitios in- « duebat. Illic elementorum amicitiœmediator et complectibilis ex se in « se concidens mutuus intranexus. Illic orbicularia cœlique volubilis « magnitudo. Illic fomes ille vivificus endelichia, molem illam intrinse- « eus atqueextrinsecus circumplexa. Illic ignés siderei ; illic proprietate « parili ministra mundo lumina, sol vitalis et generans, luna coadjuvans « incrementis. Illic planetae, illic signa planetarum hospitiis et potentiis « deputata. Illic pedestrium, natatilium, pennatorum gênera, sicut suas « complectilur species familiaritas elementi. Ea igitur formarum diver- « sitas Uraniam plurimo labore distraxit longasque in curas ante dese- « cuit quam imaginariam hominis imaginem certis indiciis inveniret. »

même de la matière qu'elle doit façonner. Il faut, pour créer l'homme, dégager cette matière de tant d'éléments impurs et grossiers ! D'ailleurs le propre cle la matière est d'être tellement fluide qu'elle glisse constamment entre les doigts de Physis (1); cependant, avec l'aide des autres

(1) Fol. 24 : « Erant duo rerum principia, unitas et diversum. Diver- « sum longe rétro antiquissimum ; unitas non inceperat : simplex, « intacta, solitaria, ex se in se permanens, infînibilis et eeterna. Unitas « Deus ; diversum non aliud quam Yle eaque indigens forma. Primi- « parens igitur deitas diversitatem incoluit, liminavit interminam, figu- « ravit informera, explicuit obvolutam, Ylen ad elementa, elementa ad « usias, usias ad qualitates, qualitates et usias ad materiam circum- « scribens. Ea ergo materia, ex ingenito sylvse vitiosa contagio, ex « elementorum confusionibus transformables, ex usiis substantialibus « facta est corpulenta; corpulenta vero, essentiarum quatuor conti- « nentiam, prima molitionis suas fundamina, cervices nervosque ope- « ris, Physis argumentosa subjecit. In supremis operum magisteriis, « divinœ tamen sapientieo lineas prosecuta, deplanatum iter quoque « liberum decurrit. Opiticis Dei , quee preecesserat , diligentia silvam « edocuerat jam se submittere, jam parère; promiscuam revocarat ex « turbido, tumultuantem a litigioso, splendore vestierat impolitam; a conditiones partium in plerisque contrarias fundatis ad pacem legi- « bus, fœderibus connexuerat inconvulsis ; ne quid vagis liceret errori- « bus, distinctas singulis prselinierat mansiones. In iis utique nihil, « aut exiguum est, quod objaceatattrectanti ; suberat tamen importuna, a tacita surrepensque sylvae nécessitas influentis; ad id malignans « intendebat illuvies ut divini splendorem operis vel inficeret vel dam- « naret. Contra Physis invigilat uti vel evertat hujusmodi, si possibile « est, vel saltern deliniat imposturam; at haec cum subjiceret operi « materiam destinato, defiuens quidem eliquavit in digitos et a specie a quam intenderat artifex lubricavit. Obviam propositis inconstantiam « Physis exhorruiteffreenemque licentiam execravit. Curât, agit et pro- « movet, quantum natura patitur, lubricantem detineat, coerceat effluenu tem. Praeterea non elementa, sed elementorum reliquias aedificationi « suaB traditas recognoscit, quas utique de mundana concretione extre- « mas et superstites invenisset. Non igitur esset in opifice vel perito « de minus integris corporibus vel opus facere vel absolvere consum- « matum. Ad tantas namque importunas difficultates ingenium Physis u circumducit argutum ; sed, omissis quampluribus, ad materiam qua3 a substernitur operi visa est recursare. In ea solas elementorum con- « templatur imagines, non veritatem de integro substantiae purioris : « siquidem non elementa quaa perficiunt, sed elementorum usias fecu- « lentas a simplicibus et reliquas grossiores , igneum , terrenum : sic « cetera sensu grossiore contingens, plenas et intégras, ubi plena et

déesses, Physis achève heureusement sa laborieuse besogne, et finalement l'homme est créé.

Il y a dans cet ouvrage, selon les auteurs de Y Histoire littéraire, des traits de génie. Il y a certainement de l'invention, et ce n'est pas trop louer certains passages du Microcosme que de les comparer à d'autres passages de la Divine comédie. Bernard n'avait pas seulement l'imagination ingénieuse et facile; il l'avait encore puissante : c'est vraiment un poëte. Mais, après avoir justement admiré son génie poétique, les pieux auteurs de Y Histoire littéra ire disent, sans aucun ménagement, que « sa doctrine insensée » leur « fait horreur. » Assurément cette doctrine n'est pas orthodoxe. Si l'on put croire, vers le iie siècle, que le gnosticisme allait envahir la société chrétienne, ce fait ne s'est pas toutefois accompli, et les théologiens dont les décisions ont constitué l'ensemble des doctrines catholiques, saint Clément d'Alexandrie, saint Athanase, saint Basile le Grand, saint Augustin, saint Jérôme, ont sans doute fait des emprunts à Platon et aux platoniciens, mais ils n'ont pas suivi ces philosophes jusqu'au point où ils contredisent ouvertement les Evangiles et la tradition. On lit bien, il est vrai, dans plusieurs écrits de saint Augustin, que Dieu pensa le monde avant de le créer; il y a même, dans les œuvres mêlées de ce père, De diversis quae&tionibus, un endroit où la même opi-

« intégra sunt, eorum potentias arbitratur , de materiali quod ad ocu- « los prsejacet fundamento, humidi, sicci, ferventis et frigidi qualitales « eliciens, aut explicuit singulas, aut sociatas permiscuit. Magnum qui- « dem quod fuerat consilium disponentis. Explicuit singulas quse sim- « plices fuerant, ex substantiali videlicet et native ; permiscuit socia- « tas, ut compositse fièrent ex adjuncto; igni, aquae, huic calido, truie « frigidae, siccum, humidum, alterutri socialiter, adjungitur. Queedam « de cohaerentia et vicinitate germanitas invenitur. Aeri , terrée , huic o liumido, huic sicese, si calidum, frigidum alterutris socialiter adjun- « gitur, socielas hujusmodi permixtio nominatur. »

nion est exprimée en ces termes plus réalistes : Sunt ideas principales formas quasdam, vel rationes rerum stabiles atque incommutabiles, quas ipsas formatas non sunt ac per hoc œtemas, ac semper eodem modo se habentes, sed quas in divina intelligentia continentur (1). Thierry et Bernard de Chartres ne vont donc pas encore au delà de saint Augustin, quand, ayant à définir leurs universaux antérieurs à la génération des choses, ils disent que ces éternelles raisons d'être des phénomènes éphémères ne sont pas essentiellement séparées de l'intellect divin; mais jamais saint Augustin n'a tiré de cette idéologie mystique la doctrine de l'essence commune au créateur et à la créature : Unitas omnium rerum unicum est esse. On ne trouvera pas dans saint Augustin cette thèse de Thierry, reproduite par Bernard : Mundus nec invalida senectute decrepitus, nec supremo est obitu dissolvendus... Exemplari suo asternatur aeterno (2). On n'y trouvera pas même cette déclaration d'un optimisme véritablement hyperbolique : Ex asterno mundo intelligibili mundus sensibilis, perfectus natus est ex perfecto. Ces propositions de si grave conséquence sont gnostiques ou alexandrines. Bernard et Thierry les ont empruntées au commentaire de Chalcidius sur le Timée (3).

Nous le répétons, ils n'ont pas soupçonné l'impiété de leur doctrine. On peut, il est vrai, remarquer que la poésie de Bernard, quelle que soit la liberté des peintres et des poètes, outrage ordinairement la foi commune avec moins de dureté que l'argumentation mathématique

(1) De diversis quaestionïbus, qusest. 46.

(2) M. Cousin traduit de celte manière : « Il (le monde) est éternel « dans son exemplaire éternel. » Il nous semble plus conforme au texte et à. l'esprit de Bernard de Chartres de traduire ainsi : « Il est rendu « éternel par son exemplaire éternel. »

(3 Pag. 95, 96 de l'édition de 1617.

de Thierry. Ainsi Bernard paraît quelquefois distinguer la cause première des effets successifs de cette cause, l'essence pure de l'essence incorporée. Cependant, si les idées de Dieu sont de sa nature, et si ses idées, devenant causes, se manifestent par des effets auxquels elles communiquent leurs perfections, Dieu peut être encore conçu comme distinct de ses œuvres, puisqu'il est dit les avoir précédées, mais non pas comme séparé d'elles après l'acte qui leur a donné l'être, puisqu'il n'a pu les produire éternelles hors de son éternité, parfaites hors de sa perfection. A quoi clone se réduit, en définitive, la distinction conservée par Bernard de Chartres? A ceci : la cause en puissance peut être distinguée de la cause agissante. Ce qui ne sauve aucunement la personnalité de Dieu. Si donc on remarque dans les écrits de Bernard un peu moins de décision que dans ceux de Thierry, il n'en faut pas conclure que l'audace du maître ait inquiété le disciple. A l'un et à l'autre souriait également une théologie plus philosophique que la foi des simples, et ils ne supposaient pas plus l'un que l'autre qu'un théologien pût se compromettre en la compagnie d'un philosophe tel que Platon -

Ils n'ont pas eu seuls cette imprudente confiance. C'est ce que l'on verra dans le chapitre suivant.

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