CHAPITRE XVII
Hugues de Saint-Victor et Guillaume de Conches. -
Ainsi le platonisme est en pleine faveur, non-seulement à Chartres, mais encore à Paris, à Rome même. L'ancien copiste du traité de Thierry Sur l'ouvrage des six jours, nous apprend que l'église de Rome a fait un respectueux accueil à ce traité profane et Fa voulu conserver dans ses archives (1). Nous ne voulons pas dire que dans toutes les chaires on distribue le même enseignement. A beaucoup de maîtres Aristote et Platon inspirent une égale méfiance. Invités à se prononcer entre l'un et l'autre, ils ne se prononcent pas; ils préfèrent contenir la science qu'ils enseignent en des limites étroites. S' étant fermé les voies périlleuses de la philosophie, ils professent avec moins d'éclat, sur un ton plus modeste, mais avec plus de sécurité, Cependant, si leur prudence est remarquée et ne peut être ouvertement blâmée, les maîtres qui n'ont aucune philosophie fatiguent bientôt l'attention de la jeunesse. La jeunesse veut tout connaître, et elle ne fuit pas les périls; elle les recherche. Qu'elle coure donc se ranger sous les enseignes de Platon, en suivant les maîtres qui recrutent pour elles : où conduisent ces enseignes sont les périls les plus proches et les plus certains.
Parmi les grammairiens qui n'ont pas voulu se com-
(1) « Quem (librum) Roma suis commisit archivis. »
promettre avec les philosophes, nous devons citer Adam du Petit-Pont et Pierre Hélie. Dans son livre intitulé De artc dialectica (1), Adam du Petit-Pont paraît s'être proposé de réduire la dialectique à Fart de discourir, les mots étant pris soit comme signes des idées, soit comme signes des choses, au gré du discoureur. Jean de Salishury,quiFavaiteupourmaître, nous assure qu'Adam du Petit-Pont était plus attaché que personne à la doctrine d'Aristote (2). C'est donc un sentiment qu'il a pris grand soin de dissimuler, car on n'en trouve aucun indice dans son livre. Connaissant l'objet de la dispute si vivement engagée sur la nature delà substance, il fait au courant de la plume une allusion aux thèses diverses de Guillaume, d'Abélard, et n'oublie pas même de rappeler le système ingénieux de la « similitude indifférente,» mais il ne se déclare pour aucun des interlocuteurs (3).
(1) Ce traité, qui porte la dale de l'année 1132, fait partie d'un recueil du fonds de Saint-Victor, à la Bibliothèque nationale, n° 32. Ce manuscrit est très-défectueux. M. Cousin en a publié quelques extraits : Fragments philos.; scolast., p. 417.
(2) Metalogicus, lib. III, cap. m.
(3) Adam, Anglais d'origine, professa sur le Petit-Pont, à Paris : d'où lui est venu son surnom. Ce Petit-Pont avait été construit par ses élèves. En voici la description, que nous a laissée Godefroy de Saint- Victor, Fons philosophie, stroph. 70-72 :
Quidam pontem manibus suis exstruxerunt, Et per aquas facilem transitum fecerunt, In quo sibi singuli domos statuerunt, Unde pontis incolaB nomen acceperunt.
Decens est materia, decens est figura; Cubicorum lapidum subest quadratura-, Stat coluinnis œneis solida structura, Nullis motionibus unquam ruitura.
Pavimentis desuper opus est politum, Aureis, argenteis signis insignitum, Editis lateribus undique munitum, Ne ruinamtimeat vulgus imperitum.
Pierre Hélie était un professeur non moins renommé. Vincent de Beauvais Ta souvent cité, et il jouissait encore au xive siècle de l'autorité la plus grande (1). Qu'on lise un de ses commentaires surPriscien, dans le numéro 901 de l'ancienne Sorbonne. On y verra que ce grammairien avait fait sa logique; il parle, en effet, la langue propre de cette science avec une remarquable aisance (2) : cepen-
(1) Ch. Thurot, Notices et extraits des man., t. XXII, p. 21.
(2) Comme, par exemple, dans le passage suivant : fol. 1, col. 1 : « Vox materia hujus artis est, tum etiam quod in descriptione litterae « et syllabae et dictionis et orationis nomine vocis utitur Priscianus. « Idcirco a voce inchoat , agendo de illa hoc ordine. Primo describit « illam dupliciter ; deinde dividit in quatuor species, ut a ceteris spe- « ciebus separet illam de qua intendit ; ad ultimum etymologisat « nomen vocis more grammatici. Sed ante quam descriptiones a Pris- « ciano positas exponamus, diversas diversorum de voce sententias « ponere necessarium duximus.
« Aulus Gellius igitur, in libro Noctium Atticarum, duas antiquorum « de voce ponit sententias , unam Stoicorum , alteram Platonis. Stoici « namque vocem dixerunt aera, ideo corpus ; quod plerique nostri « temporis tenent et confirmant, ita etiam ut plerique eorum absurda « queedam incurrunt, concedentes quidem quod vox alba est et nigra « et fœtida, scilicet secundum diversas aeris qualitates. Facile etiam « concédèrent quod aves volarent per ipsas hypothelicas propositiones ; « sed utrum inter antecedens et consequens aliquando volent mihi vel- « lem homines il li tam erronei dicerent ; frivolam namque prorsus « hanc judico sententiam, nec philosophorum dogmati accommodatam. « Plato quoque dicebat vocem esse aeris plagam, id est percussionem. « Sed hanc rursus percussionem quidam nostri temporis dixerunt esse « passionem passibili qualitati adjunctam , alii actionem. Alii etiam « dixerunt vocem esse substantiam, alii qualitatem, alii quantitatem, « alii in alio posuerunt pra3dicamento. Quae omaia utpote falsa--repelo limus. Dicimus enLn vocem non esse eorum quae sunt, sed eorum « quae proferuntur, ideoque vocem vel substantiam esse, vel qualitatem, « vel quantitatem, vel aliquid aliorum decem praedicamentorum plane « negamus. Per illa enim decem dividuntur ea quae sunt ; vox aute.n « est eorum quae proferuntur, non eorum quae sunt. Res namque ea « tantum dicimus quae vel sunt substantiae, vel sunt in substantiis ut « in subjectis ; vox vero neque substantia est neque substantiam infor- « mat ; quare vox non est res, sed profertur : ad nullum igitur praedi- « camentum pertinet ; praedicamenla namque ad rerum naturam perce tinent, vox vero nihil ponit in rerum natura, cum neque substantia « est, neque substantiam informât, ut supra dictum est. Est autem vox
dant avec quel soin il s'applique à ne traiter aucune des questions qui ne pourraient l'entraîner sur le domaine de la philosophie ! Combien il redoute de s'affilier aux sectateurs de Platon ou bien à ceux d'Aristote !
Parmi les théologiens qui professent la même aversion pour toute philosophie, nous devons particulièrement désigner Hugues de Saint-Victor. Le premier maître de l'école de Saint- Victor avait été, nous l'avons dit, Guillaume de Champeaux fuyant le Cloître. Plusieurs fois vaincu, plusieurs fois humilié, Guillaume avait fini par concevoir un vif dépit contre la science et s'était fait une règle d'en conseiller le mépris. C'était prêcher le mysticisme. Dociles aux conseils, aux leçons de Guillaume, les jeunes chanoines de Saint- Victor veillaient donc sur leurs âmes avec la plus scrupuleuse inquiétude, priant, méditant, croyant, mais ne raisonnant pas. Hugues, né, dit-on, dans la Ville d'Ypres, en Flandres, avait, dans sa jeunesse, fui la maison de ses pères pour aller courir à travers l'Allemagne, et, recueilli par les chanoines réguliers d'Hamersleven, en Saxe, il avait achevé ses études dans leur maison. C'est alors qu'ayant résolu de renoncer au monde, il fit approuver et partager cette résolution par son oncle, qui était archidiacre d'Halberstadt. On ne s'éloignait pas du monde en ce temps-là pour aller en quelque solitude jouir d'une grasse indolence; on avait à la fois le goût de la retraite et le goût des voyages. Que de moines voyageurs parcouraient l'Europe entière, en lisant, en priant, en chantant (i)
sonus naturalibus instruments in aere formatus, non autem est sub- « stantia vel accidens, cum non est res, sed profertur. »
(1) Comme le rapporte Jean de Saint- Victor, dans sa chronique, de l'Anglais Etienne Harding, un des fondateurs de Cîteaux : « A puero « fuit Scriburnœ monachus ; sed postea , pannos illos exosus , primo
Hugues et son oncle, devenus l'un et l'autre chanoines, quittèrent la Saxe et se rendirent à Marseille, où ils séjournèrent quelque temps. De Marseille ils arrivèrent à Paris, dans la maison de leur ordre. En Tannée 1133, Hugues y remplissait les fonctions de prieur. La date de sa mort est incertaine; on hésite entre Tannée 1141 et Tannée 1143. Il y a six ou sept éditions de ses œuvres. La meilleure est très-défectueuse ; il faut en retrancher un grand nombre d'écrits attribués faussement à notre chanoine (1), et qui, pour la plupart, ne lui font pas honneur.
On a défini sa doctrine une tentative de conciliation entre la méthode inquisitive d'Abélard et le dogmatisme rigoureux, intolérant, de l'abbé de Glairvaux (2). Cette définition n'est pas exacte. Hugues de Saint- Victor n'a jamais prétendu concilier personne, et il dogmatise, d'ailleurs, le moins qu'il peut. A saint Bernard il ne ressemble en rien; avec Abélard il n'a de commun qu'un grand fonds d'études. Mais après avoir passé, comme nous l'atteste Vincent de Beauvais (3), par toutes les épreuves de l'initiation scolastique, après avoir épuisé les sources diverses du savoir contemporain, Hugues de Saint- Victor a pris en dégoût la science elle-même et n'a rien voulu retenir ni des livres de Platon, ni de ceux d'Aristote. Hugues n'est, en réalité, qu'un mystique. On va Tapprécier.
« Scotiam , post Franciam petiit , ubi aliquot aimis studuit; deinde « Romain cum clerico oonsorte profoctus, eundo et redeundo quotidie « Psalterium cantabant. »
(1) Voir notre volume intitulé : Hugues de Saint- Vicier ; nouvel examen de l'édition de ses œuvres; 1859, in-8°.
(2) M. Ch. Schmidt, Essai sur les mystiq. du xi\e siècle ; 1846, in-4°, p. 42.
(3) « Litterarum scientia clarus, in septem liberalium artium peritia « nulli sui temporis fuit secundus. » (Vinc. Bell., Spec. doclr., lib. XIX, :ap. xlii.)
Il a deux griefs à faire valoir contre la dialectique : elle est insuffisante, elle est périlleuse. Elle est insuffisante, car elle s'appuie sur la raison, et ne connaît que les choses sur l'existence desquelles les sens portent témoignage. On s'abuse étrangement quand on dit que le seuil du divin sanctuaire s'ouvre pour la raison destituée de la grâce, et que, par induction, par analogie, la raison peut concevoir l'essence même de Dieu (1). Tout ce qu'il faut accorder, c'est que la raison aide à comprendre les vérités que la foi révèle (2). Nous entendrons plus tard les nominalistes les plus résolus rejeter toute définition rationnelle de l'essence divine, au nom de la science même, qui n'a pas affaire de ces définitions; mais ce n'est pas ici le nominalisme, c'est le mysticisme qui proteste contre les efforts impuissants de la méthode spéculative. D'où vient, sur une question si grave, cet accord de deux écoles si :ontraires l'une à l'autre? Il vient de ce que les mêmes témérités compromettent tout ensemble la raison et la foi. Mais ce qu'il ne
(1) « Saltem, inquis, quid cogitabo, quando cogitare volo quid est « Deus? — Amplius dico quia incogitabilis est Deus. Quidquid dicitur vel « cogilatur, vel secundum aliquid dicitur, vel secundum aliquid cogita- « tur. Quod enim secundum aliquid dici vel cogitari non potest, dici « omnino et cogitari non potest. Quid ergo dices vel cogitabis, cum id « quod Deus est dicere vel cogitare volueris ?Si terram cogitas, si cœlum « cogitas, si omnia quee in cœlo sunt et in terra cogitas, nihil horum est •< Deus. Denique, si spiritum cogitas, si animam cogitas, non est hoc « Deus. — Scio, inquis, quod hoc non est Deus, tamen hoc simile Deo « est, et similitudine sua Deus demonstrari potest. — Vide quale simile. « Si spiritum demonstrare velles et corpus ostenderes, qualis similitudo « hœc esset! Et tamen plus longe est Deus et spiritus quam spiritus et « corpus. Umne enim quod creatum est minus ab invicem distat quam « illequi f'ecitab eo quod fecit. Non potest cogitari Deus quid est; etiam « si credi potest quia est, non qualis est comprehendi. » {De Sacram., lib. I, part. 10, cap. fi. — Tennemann, Geschiclite der PhiL, t. VIII, p. 210. — M. Bouchitté, Dictionn. des sciences phil, à l'art. Hugues.)
(2; Hugo a Sancto Victore, De Sacramenlis , lib. I, part. 10, cap. vi. — Tennemann, Geschichte der PhiL, t. VIII, p. 208.
faut pas perdre de vue, c'est que le nominalismej travaillant à ramener la raison dévoyée, montre le vide des fictions réalistes, pour proclamer ensuite à haute voix que la raison bien réglée est l'arbitre de toute certitude; tandis que le mysticisme, ayant juré de perdre la méthode rationnelle, vient nier la valeur de toute démonstration logique, et descend même jusqu'à soutenir, au profit de cette négation, la thèse du sensualisme vulgaire : « Les choses, dit le Victorin, ne sont pas à « l'égard des raisonnements ce qu'elles sont à l'égard « des nombres. Pour ce qui regarde les nombres, il suffit « de faire avec ses doigts un compte exact, et, sans « aucun doute, la réalité des choses sera conforme à « cette supputation... Mais il n'en va pas ainsi quand il « s'agit des démonstrations : tout ce dont le raisonnea ment prouve l'existence n'existe pas pour cela dans « la nature... » De là ce principe : Rcrum incorrupta veritas ex ratiocinatione non potest inveniri(i). Que semble-t-il de cette critique de la raison? Elle est assurément plus que nominaliste. En second lieu, il est incontestable qu'il y a de grands périls dans - l'usage de la dialectique: Quid est quod dialeclica tôt diversas et tam adversas, ne dicam perversas , habeat sententias (2)? Autrefois, il n'y avait que les hommes appelés par Dieu lui-même à cette pieuse fonction, que ses prêtres, que ses ministres qui osassent toucher aux choses saintes, c'est-à-dire traiter les matières théologiques ; « Maince tenant, s'écrie le Victorin, il n'est vieille, il n'est « vieillard radoteur, il n'est sophiste grand parleur qui « ne bavarde sur ces matières ; tout le monde prétend
(1) Erudit. didasc, lib. I, cap. xn.
(2) De sapientia Christi, in prol.
(( connaître la théologie, et l'enseigne avant de l'avoir « apprise (1). » C'est la dialectique qui, d'abus en abus, a conduit à celui-là ; c'est elle qui a perdu Roscelîn, Abélard et bien d'autres; c'est elle qui a posé tant de questions insidieuses, oiseuses et impies, introduites avec tant de fracas et résolues avec tant d'imprudence dans les écoles chrétiennes !
La science des choses divines vient-elle de la dispute? vient-elle de l'examen? Quoi qu'en dise l'école, l'opinion du chanoine de Saint-\7ictor est que jamais la raison ne fera sortir la vraie lumière des ténèbres confuses de la nature. S'il va parler cle Dieu, il commence par fermer ses oreilles aux bruits du dehors, et, les yeux levés vers le ciel, il attend l'inspiration que Dieu lui communique habituellement par « l'intellect du cœur. » Savoir c'est croire, et croire c'est aimer. Il aime, donc il sait; l'amour est la chaîne divine qui unit la créature au créateur : vivre et penser, agir et connaître, ne sont pas des actions diverses ; ce sont des phénomènes divers d'une action unique, l'action d'aimer : Quatuor sunt in quibus aune exercetur vita justorum... : lectio sine doctrina, meditatio, oratio, operatio ; quin'ta deinde sequitur contemplât io, in qua, quasi quodam prsecedentium f rue tu, in hac vita et ta m qux sit boni operis merces futura prsegustatur (2). Ceux-là ne sont pas de la tribu des justes qui lisent avec l'intention d'apprendre ce qu'ils ignorent : le juste lit pour méditer, il médite pour prier, et, tandis qu'il prie, s'élevant au-dessus de la terre sur les ailes de la contemplation, il a des avant-goûts de la béatitude éternelle. Un traité spécial de notre docteur a pour titre *
(1) Phrase citée par Vincent de Beauvais, Specut. doclrin., lib. I, cap. xxxii.
(2) Erudit, didasc, lib. I, cap. ix.
De contemplcttione et ejus speciebus (1). C'est le Discours sur la méthode de l'école contemplative. Hugues a mis beaucoup de soin à le composer, à le rédiger; il n'y a peut-être pas une phrase de ce long traité où ne se trouvent plusieurs antithèses. Parmi les écrits des anciens, des modernes, j'en cherche vraiment un autre qui soit plus subtil, plus précieux. Mais pourquoi tant d'esprit ? Pour prouver que l'âme pense quand elle sommeille, et vit en Dieu, dans sa patrie, quand elle est morte au monde, son lieu d'exil. « Ainsi, dit-il pour conclure, « l'âme morte à elle-même, morte au monde, s'endort « heureusement, et tandis que, les sens complètement « assoupis, elle se dévoile tout entière aux regards dece l'époux, elle se livre tout entière à ses saints embrasée sements, le premier degré la conduit au logis des « servantes, le second à la chambre des vierges, le « troisième à la salle des célestes festins. Au premier « degré, les servantes la purifient par des ablutions ; au « second, elle est parée par les vierges; au troisième, « Fépoux lui-même la traite splendidement. Les servan- « tes sont les inspirations qui, venant de diverses façons « affecter Pâme, l'entraînent à traiter avec mépris les « choses terrestres, à convoiter ardemment les choses « éternelles : je veux dire, d'une part, l'appréhension de a l'enfer, la crainte de la mauvaise renommée, la terreur a des peines de la vie présente , la considération de la « fragilité personnelle et de la douloureuse misère qui (( est notre partage en ce lieu d'exil, et, d'autre part, Pesée poir de la récompense céleste, la compassion frater- « nelle, le souvenir de la douce patrie, la suave angoisse
(1) Nous avons publié pour la première fois ce traité à la lin du volume intitulé : Hugues de Saint-Victor ; nouvel examen, p. 177.
« que nous cause la passion de la vie bienheureuse. « Voilà les servantes qui apportent les eaux spirituelles, « qui accommodent le feu, qui font le bain, qui lavent et « purifient l'épouse, qui la préparent et la présentent « sans ride et sans tache aux embrassements de son « époux. Premièrement elle est purifiée par les eaux de « la sagesse; secondement elle est ornée des vêtements « de la justice; troisièmement elle est nourrie des mets « de la vie et mise en gaieté par les aliments céles- « tes (1). )>
La page que nous venons cle traduire en suit trente autres qui sont écrites dans la même langue, la langue affectée des mystiques , avec la même recherche , la même abondance de figures et de traits. Ayant reçu de la nature un esprit délicat, ingénieux, Hugues Ta cultivé par de fortes études. C'est un lettré; mais c'est un lettré qui hait la science et qui s'applique tout entier, de toutes ses forces, à méditer, à contempler. Constamment il recommande à ses élèves de se bien tenir en garde contre les séductions de la théologie contentieuse (2). Beaucoup de ses élèves suivirent ce conseil, et l'école de Saint-Victor fut, dans la seconde moitié du xne siècle, une véritable pépinière de théologiens contemplatifs. Nous verrons plus d'une fois ces mystiques sortir de leur cloître en proférant des clameurs contre les philosophes, et toutes les imprudences, toutes les mésaventures de la philosophie leur seront profitables. Cependant aucun de leurs succès ne sera constant.
Parmi les philosophes platonisants il faut, après Ber-
(1) De contemplalione, cap. xxin.
(2) « Vos autem, fratres, qui scholam disciplinée jam intrastis, in lec- « tione divina prius debetis quœrere quod mores instruat quam quod « sensum acuat ad subtilitatem. » (De institutione novitiorum, cap. vin.)
nard de Chartres, nommer Albéric de Paris et Guillaume de Gonches. On a peu de renseignements sur Albéric, que Ton a confondu souvent avec un scolastique de Reims, du même nom, qui mourut en 1141 archevêque de Bourges. Jean de Salisbury, qui fut un des auditeurs d' Albéric de Paris, nous apprend qu'il était à la fois abondant et subtil, et que personne ne combattait les nominalistes avec plus de passion (1). Godefroy de Saint- Victor appelle cette passion une vraie folie (2). Albéric avait donc obtenu, parmi les réalistes, une grande célébrité. Cependant on ne désigne aucun traité qui nous ait été conservé sous son nom; peut-être n'a-t-il pas écrit. Guillaume, né dans la ville de Conçues, en Normandie, est ainsi désigné par Jean de Salisbury : Grammaticus post Bernardum Carnotensera opulentissimus (3). Ce mot opulentissimus veut-il dire le plus riche? On peut l'entendre ainsi. En effet, les cours libres de grammaire, de logique, qui se faisaient hors des cloîtres, n'étaient pas ordinairement des cours gratuits, et les professeurs qu'entourait une nombreuse jeunesse parvenaient assez facilement à l'opulence. Souvent, il est vrai, leurs profits leur étaient disputés. Ainsi nous voyons porter à la cour de Rome, au temps d'Alexandre III, une contestation curieuse, qui est terminée par une sentence plus curieuse encore. L'abbé de Saint-Pierre -Monts se plaint au pape du scolastique de Châlons, qui prend la liberté d'ouvrir des écoles sur les terres de l'abbaye et refuse de payer aucune redevance. Le pape écrit à l'archevêque de Reims que la réclamation de l'abbé de Saint-Pierre est très-mal fondée ; que tout homme de
(1) Metalogicus, lib. II, cap. x.
(2) Fons philosophie, strop. 67.
(3) Metalogicus, lib. f, cap. v.
bien (1) a le droit d'instituer une école en quelque lieu que ce soit, dans les villes, dans les faubourgs, sans rien payer à personne. Le pape voulait donc que tout clerc lettré pût enseigner librement, sans entrave, à la condition de ne pas troubler l'Eglise par d'imprudents discours; mais le pape n'était pas toujours obéi, et souvent on payait sans plainte la redevance exigée.
Les cours de théologie étaient moins fructueux. On vit même, en ce temps-là, plus d'un régent de théologie, jaloux de réunir autour de sa chaire un certain nombre d'auditeurs, en recruter à prix d'argent. « Les écoliers « en théologie, dit Alain de Lille, vendent leurs oreilles, « et les maîtres les achètent (2). » Le même fait nous est attesté par d'autres contemporains. Ainsi, malgré les avertissements, les censures et même les arrêts plus sévères de l'Eglise, les études profanes étaient alors en grand honneur, et les études sacrées étaient relativement délaissées. « Autrefois, dit encore Alain de Lille, les « mœurs des clercs ne valaient pas mieux qu'aujourd'hui ; « mais du moins autrefois les clercs avaient le goût de la « science (3). » Mais, s'ils ne l'ont plus, c'est surtout, dit Guillaume de Gonches, la faute des évêques, qui ne recherchent pas et n'encouragent pas les clercs instruits, préférant appeler aux emplois des ignorants, moins fiers, moins scrupuleux et plus dociles (4).
Guillaume de Gonches enseigna longtemps à Paris avec
(1) « Probum et litteratum virum. » (Epùtol. Alexandri 111, dans Sirmond, Opéra, t. III, col. 1337.)
' (2) « Auditores theologiao aures vendunt ut audiant. Doctores cas « emunt ut scientiam suam jactanter exponant. Jam theologia venalis « prostituitur et in qusestu pro meretrice sedet. ,. »(Alanus, De arle préedicatoria, cap. xxxvi.) (3) Ibid.
"r Dragmaticon philosophiée, préface.
le plus grand succès et mourut dans cette ville en 1154. Les écrits qu'il nous a laissés sont, dit-on, nombreux et considérables. On s'en est exagéré le nombre, le volume et l'importance (1); cependant ceux que l'on peut tenir pour authentiques nous offrent des renseignements trèsintéressants.
Il est certain que Guillaume a commenté le Timée; nous avons son commentaire dans plusieurs manuscrits : un volume d'Avranches et le n° 1095 de Saint-Germain, à la Bibliothèque nationale. Il a de même commenté la Consolation de Boëce, et les exemplaires conservés de cette glose sont en assez grand nombre. C'est un savant; il sait en grammaire, en logique, en physique, tout ce que l'on pouvait apprendre de son temps dans les livres anciens. Il est devenu savant parce qu'il n'a pu, dit-il, se contenter de croire ce que croit le vulgaire (2). On le blâme, on le raille; on prétend qu'aucune science ne vaut la peine qu'on se' donne pour l'apprendre. Il répond à ses railleurs dans la préface d'un de ses livres, intitulé P/iilosophia mundi (3) : « Ne sachant rien de la philo- « sophie et redoutant d'avouer qu'ils ignorent quelque « chose, ils cherchent à se consoler de leur impéritie « en disant que ce qu'ils ne savent pas n'est d'aucune « utilité. » Mais non-seulement, lui dit-on, toute science est vaine; il y a plus, toute science est profane et même
(1) Voir notre notice sur la vie et les œuvres de Guillaume de Conches : Singularités hist. et litt., p. 231. — Voir aussi le travail de M. Ch. Thurot sur les grammairiens, Notices et extraits, t. XXII, p. 17.
(2) « Volunt... quod... ut rustici simpliciter credamus. » (Ch. Jourdain, Nolic. et exlr. des man., t. XX, p. 51. j
(3) Cet ouvrage de Guillaume de Conches a été publié sous le nom de Beda dans les œuvres de ce père, et sous le nom d'Honoré d'Autun dans le t. XX, p. 995 du recueil intitulé Maxima biblioth. patrum, édition de Lyon. Il a pour titre, dans les œuvres de Beda : Quatuor libri de elemenlis philosophie.
impie : plus l'esprit de l'homme s'efforce d'atteindre la vérité, plus il s'en éloigne. Sur ces dévots trop scrupuleux il ose s'exprimer ainsi : « S'ils apprennent que « quelqu'un travaille à s'instruire, ils crient que c'est un « hérétique. Ce sont gens qui ont meilleure opinion « de leur capuchon que de leur sagesse. Ne vous fiez « pas, je vous prie, à leur habit, car ils sont venus con- « firaier ce qu'a dit le satirique :
« Fronti nulla lides (L). »
Notre docteur est donc un philosophe qui connaît tous les propos des ignorants et des mystiques contre la philosophie et ne s'en effraye pas trop. Ajoutons qu'il a fait un choix parmi les sectes philosophiques et s'est déclaré disciple de Platon : « A tous les philosophes païens je « préfère, dit-il, Platon, car sa doctrine est celle qui se « rapproche le plus de notre foi (2). » Aussi que retrouvet-on dans ses ouvrages? On y retrouve, sinon toute la doctrine de Platon, du moins toutes les données de cette doctrine qu'un physicien du xne siècle a pu tirer du Timée, tantôt éclairé, tantôt troublé par Boëce et par Ghalcidius.
Voici d'abord sa définition de la philosophie : « La « philosophie, dit-il, est l'intelligence vraie tant des « choses qui sont et ne se voient pas que des choses qui « sont et se voient. Les choses qui sont et ne se voient « pas sont les choses incorporelles; en effet, la sensation « ne peut rien au delà des limites de la matière. Quant « aux choses corporelles, elles sont et se voient, qu'elles « aient un corps céleste ou un corps terrestre, car tous « les corps tombent sous les sens (3). » La philosophie,
(1) Philosophia mundi, lib. I, cap. xxm.
(2) ûragmalicon philosophie.
(3) Philosophia mundi, lib. T, cap. i, it, m.
quand elle est sage, s'applique à limiter son propre domaine; elle est donc imprudente quand elle l'étend assez loin pour embrasser la théologie tout entière. A bon droit, et, nous raccordons, sans imprudence, elle pourrait invoquer ses droits anciens sur la théologie, si son dessein était de la forcer à reprendre le ton modeste de la théologie naturelle; mais telle n'est pas assurément l'intention de notre docteur. Il croit avant de penser ; il est chrétien par devoir et philosophe par goût (1) : ainsi doit-il inévitablement compromettre sa philosophie, pour n'avoir pas su la contenir dans la limite des choses sensibles.
Ce n'est pas qu'il méprise comme inutiles ou rejette comme trompeuses les notions qui viennent des sens. Dans plusieurs passages de sa Seconde philosophie et de sa glose sur le Timée, il s'exprime convenablement sur les opérations successives des facultés de l'âme ; la science des choses dont la présence affecte les organes des sens est, il le reconnaît, la première de toutes les sciences. Pour être capable d'imaginer, il faut d'abord sentir ; et sur quoi raisonne-t-on ? Sur ce qu'on imagine. Ainsi la sensation, l'imagination et la raison sont trois facultés dont les opérations se succèdent, et la plus nécessaire des trois est la première : les bêtes sentent sans raisonner; l'homme ne peut raisonner sans avoir senti. Ce langage est correct ; il est conforme au langage d'Abélard e1 de tous les sectateurs d'Aristote.
Ce qui n'est aucunement aristotélique, c'est la doctrine de Guillaume de Gonches sur les instruments physiques
(1) « Christianus sum, non academicus. » (Philosophia secunda Guillélmi de Conchis, dans le n° 6588 de l'ancien fonds du Roi et dans le n° 1112 de Saint-Germain, à la Bibliothèque nationale. Quelques chapitres de cet ouvrage ont été publiés par M. Cousin, Ouvr. inèd. d'Abélard, p. 669, et Fragm. de philos, scolast.)
de Fâme et sur le jeu de ces instruments. Il expose longuement cette doctrine daus sa Seconde philosophie. L'âme ne communique pas directement avec les objets ; elle les perçoit par l'intermédiaire des sens. Mais les sens eux-mêmes sont-ils en communication directe avec les choses ? « On a prétendu, dit-il, que le rayon visuel ne « s'étend pas jusqu'à l'objet de la vision, mais qu'il ren- « contre au milieu de l'espace les formes et les couleurs « des choses, les recueille et revient ensuite vers l'âme. « Cependant la raison ne paraît pas souscrire à ce sys- « tème (1). » C'est le système de l'école atomistique. Guillaume de Conches ne l'admet pas ; entre les choses et les sens il ne veut pas supposer l'existence de ces corpuscules errants qui jouent un si grand rôle dans les écrits des psychologues visionnaires ; mais, s'il rejette assez résolument la thèse des fantômes externes, il accepte, du moins, celle des fantômes internes, et la présente ainsi : « Il y a dans la tête trois cellules : l'une « à la proue, l'autre à la poupe, la troisième dans le « milieu. La première cellule s'appelle fantastique, c'est- « à-dire visuelle ; c'est, en effet, là que Fâme voit et « conçoit. La matière cérébrale de cette cellule est chaude, « sèche, afin que, par cette chaleur sèche qui possède « une vertu attractive, elle appelle à soi les formes et « les couleurs externes. La cellule mitoyenne est n omet mée logistique, c'est-à-dire rationnelle. En elle l'âme « fait le discernement des choses qui ont été l'objet de la « vision : en d'autres termes, ces formes et ces couleurs, « introduites déjà dans le cerveau par l'énergie fantas- « tique, l'énergie logistique les attire vers elle, etdistin- « gue alors cette chose-ci de celle-là. En effet, c'est d'a-
(1) Man. lat. de laBiblioth. nat., n" 6588.
(( près la forme et la couleur des objets, telles qu'elle les « voit là représentées, que l'âme apprécie la quiddité de « ces objets. La matière cérébrale de cette cellule est k tempérée, parce que cette température est favorable « aux opérations de la raison. La dernière cellule est « appelée mémoriale, parce qu'en elle l'âme exerce sa « mémoire. En effet, ce qu'elle attire dans la première, « elle le discerne dans la deuxième, et le fait ensuite « passer par un canal qui s'ouvre dans les parois de . « cette deuxième cellule. L'orifice de ce canal est fermé ce par une caroncule semblable à celle qui termine le « sein d'une femme. Lorsque l'âme veut transmettre « quelque chose de nouveau à la mémoire, ou lui rap- « peler quelque chose d'ancien, cette membrane s'écarte, « et le canal est ouvert... La matière cérébrale de cette « cellule est froide et sèche, car le propre du froid et « du sec est de resserrer et de conserver. Mais si l'état « de ces trois cellules n'est pas tel que nous venons de « le décrire, les opérations de l'âme sont moins faciles. « En effet, si la matière cérébrale de la dernière cellule te est humide dans quelque sujet, cette matière humide « s'épanche, et dans cet épancheraient elle altère les « formes et les couleurs ; ce qui fait une mauvaise nièce moire (1)... » Cette physiologie est aussi naïve qu'elle
(1) « In capite très sunt cellœ : una in priora (prora), altéra in « puppe, tertia in medio. Prima enim cellula dicitur fantaslica, id est u visualis : in ea enim anima videl el intelligit. Hujus cerebrum est u calidum et siccum, ut calore sicco, cujus est attrahere, formas et ce colores exteriores sibi contrahat. Media cellula dicitur logislica, id « est rationalis. In ea discernit anima res visas ; scilicet figuras et ce colores, quas vis fantastica intus traxit, vis logistica ad se trahit ce ibique rem a re discernit. Ex figura enim et colore rei quas ibi aspi- « cit anima , cognoscit quid res sit illa. Hujus cellulœ cerebrum est « temperatum, quia temperies rationem non impedit. Postrema cellula « dicitur memorialis, quia in ea exercet anima memoriam. Quod enim ce prima attrahit, in média discernit, et per quodam (quoddam) ibramen
est grossière. Mais Guillaume de Conches n'en a rien inventé. Elle vient de l'Orient, peut-être de la Grèce. Adhélard de Bath enseignait au retour de son voyage cette prétendue science de l'organisme cérébral, et Guillaume nous paraît l'avoir tirée des écrits d'un moine, nommé Constantin, traducteur ou compilateur de quelque médecin arabe (1).
Quoi qu'il en soit, il faut remarquer les témoignages d'adhésion qu'elle obtint au xne siècle. Aucun de nos docteurs réalistes n'a reproduit cette fausse doctrine avec de tels développements ; mais la plupart d'entre eux semblent l'avoir admise. Elle n'a pas été repoussée, comme elle devait l'être, par tous les nominalistes, puisque nous la voyons sommairement exposée par Jean de Salisbury (2). Elle ne sera pas même complètement abandonnée quand la science de l'entendement aura fait, au xme siècle, de si notables progrès : nous la retrouverons, en effet, dans plus d'un commentaire du Traité de l'âme; ce qui fera supposer, bien à tort, qu'Aristote en est l'auteur.
Ainsi Guillaume de Conches, trompé par des physiciens téméraires, nous fait une description fausse et choquante
a quorl est inter mediam cellûlam transmittit. Hoc foramen caruncula « qusedam, similis capiti uberis mulieris, obstruit. Quum vero anima « vult aliquid novum mémorise commendare, vel vêtus ad memoriam « revocare, removet se caruncula illa aperiturque foramen... Hujus « cel luise cerebrum est frigidum et siccum ; frigïdi enim et sicci est « constringere et retinere. Sed istee qualitates cerebri mutalse has actio- « ries minuunt. Si enim aliquis habet cerebrum postremse cellulse humi- « dum, quia humiditas defluit et figuras et colores turbat, est malse « mémorise. . . »
(1) Singul. hisl. elliltèr., p. 285.
(T a Quiasensuum examinatrix est (ratio)..., natura, oplima parens « omnium, universos sensus locans in capite, velut quemdam senatum " in Capitolio animse, rationem quasi dominam in arce capitis statuit, « mediam siquidem sedem tribuens inter cellam phantasticam et mc- « moriam , ut velut e spécula sensuum et imaginationum possit exau minare judicia. » {Metalogicus, lib. IV, cap. xvn.)
des organes matériels de l'âme ; mais il s'exprime d'ailleurs en des termes exacts sur la dépendance réciproque des facultés mentales. Ces facultés, au nombre de trois, sont la sensation, l'imagination et la raison. Mais, dit-on, la raison n'atteint pas l'extrême limite de la connaissance : au delà de ce que la raison peut discerner subsiste ce que l'intelligence peut concevoir. De toutes les facultés de Fhomme celle qui le conduit le plus près du divin sanctuaire, c'est l'intelligence, ce n'est pas la raison (1). Gela peut se dire encore avec l'adhésion d'Aristote. Cependant le fidèle disciple d'Aristote, après avoir reconnu les nobles prérogatives de l'intelligence, mettra tous ses soins à contenir cette faculté naturellement téméraire, tandis que le disciple de Platon la lancera libre de tout frein^ dans la voie qui conduit à l'abîme.
Maîtresse d'elle-même et ne sentant aucune contrainte, l'intelligence commence par confondre la plupart des choses qui doivent être distinguées, et particulièrement la physique et la théologie. Ainsi, discourant avec une entière liberté sur les personnes divines, Guillaume de Conches applique au Saint-Esprit cette phrase du Timée : « Dieu mit « une âme au milieu du monde et r étendit dans toutes les « parties de ce monde. » Avant' Guillaume de Conches
(1) « Est sensus vis animœ qua percipit homo figurant et colorem rei « pressentis, quamvis non operatur nisi in corpore preesentialiter, in « quo tantum est ligura et color. Imaginatio vero est vis qua percipit « homo fîguram rei absentis. Hœc habet principium a sensu, quia « quod imaginamus vel ut vidimus, vel ad similitudinem rei jam « visse , ut ille Virgilianus Tityrus ad similitudinem suee civitatis « Roniam imagïnabatur. Ratio vero est vis animai qua dijudicat homo « propriétaires corporum et dilTerentias earum qua3 illis insunt. Heee « habet principium ab imaginatione et a sensu ; de eis enim quas vel « sentirnus vel imaginamur discernimus. Intellectus vero est vis qua « percipit homo incorporalia, cum certa ratione quare ita sint : hase « habet principium a ratione. » (Comment, sur le Timée, fol. 5G, verso, du n° 1095 de Saint-Germain.)
Thierry de Chartres avait déjà fait cette assimilation audacieuse, mais il avait eu, du moins, la prudence de ne pas la développer. Voici comment Guillaume la développe et la rend plus claire : « L'âme du monde est une force natu- « relie d'où vient à certaines choses la faculté de se mou- « voir, à d'autres celle de croître, de sentir, de penser. On « se demande quelle est cette force. Cette force naturelle « est, il me semble, l'Esprit-Saint, c'est-à-dire la divine et « bienfaisante harmonie de qui toutes les choses ont reçu « le don de se mouvoir, de croître, de sentir, de vivre, « de penser. On l'appelle à bon droit force naturelle, « car c'est au divin amour que toutes les choses doivent « leur développement et leur vigueur. On l'appelle à bon « droit âme du monde, car toutes les choses vivent dans « le monde uniquement par l'amour, parla tendre affec- « tion de Dieu. » N'est-ce pas encore assez clair ? Continuons à citer : « Une seule âme, toujours et partout la « même, fait vivre et sentir quelques êtres, comme, par « exemple, les brutes ; elle en fait penser d'autres, « comme les hommes ; mais elle n'exerce pas en tous la « même puissance, son action étant ralentie par la nature « propre des corps (1). »
Il n'y aurait pas lieu de contredire notre docteur s'il avait simplement entendu proposer une thèse historique. En effet, le Saint-Esprit et l'âme du monde se ressemblent, et l'histoire rend facilement compte de leur similitude. Quand Plotin disserte sur l'âme du monde, il semble révéler le dogme du Saint-Esprit, et quand un père grec des premiers siècles s'exprime avec quelque abandon sur le dogme du Saint-Esprit, il semble répéter la dissertation de Plotin sur l'âme du monde. La ressemblance de
(I) Extrait du commentaire sur Boëce. (Voir Ch. Jourdain, Notices et extr. des man., t. XX, p. 53.)
ces deux mythes est originelle. Mais Guillaume de Conçues, ne connaissant l'origine ni de l'un ni de l'autre, n'en parle pas en historien ; c'est comme physicien et comme théologien qu'il les définit l'un par l'autre afin d'en démontrer l'identité réelle. Yoilà pourquoi sa démonstration est de très-grave conséquence. En effet, le Saint-Esprit étant, selon le physicien, la cause motrice de tous les corps, l'âme, la vie commune de tous les êtres, et le même Saint-Esprit étant, selon le théologien, une des personnes de Dieu, Dieu lui-même, l'accord de la physique et de la théologie se fera sur cette conclusion : la forme, l'âme, la perfection finale de toute matière, c'est Dieu.
Cette conclusion, Guillaume de Conçues ne l'a pas expressément énoncée. Il paraît même la désavouer dans sa glose sur le Timée. Il y a, du moins, un passage étendu de cette glose, où Dieu, défini la cause formelle du monde, est essentiellement distingué du monde, son ouvrage, son effet. La même glose rejette l'hypothèse du monde éternel : Dieu seul, dit-elle, n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin (1). Ainsi Guillaume de Conches se contient plus que Thierry. Assurément on peut lui prouver que son langage sur le Saint-Esprit n'est pas moins panthéiste que celui de Plotin sur l'âme du monde; mais c'est une preuve à faire : il ne s'avoue pas luimême, comme Thierry, comme Bernard, panthéiste résolu. Cependant il ne jouira pas, comme eux, d'une vieillesse tranquille, honorée. Un de ses écrits ayant été lu par Guillaume de Saint-Thierry, celui-ci, toujours prêta prendre l'alarme, s'empresse de dénoncer à saint Bernard un nouvel hérétique : «Voici, dit-il, que de la souche « du serpent vient de naître un basilic. » Il ajoute que ce
(1) N° 1095 du fonds de Saint-Germain, fol. 56, verso. — Singularités liist. et litt., p. 254.
basilic est païen, manichéen, sabellien,et conjure l'abbé de Clairvaux de reparaître en scène, armé cle toutes ses foudres (1). A Guillaume de Saint-Thierry se joint Gauthier de Saint- Victor, un des plus ardents censeurs do toute érudition profane. Derrière eux s'agite la foule des dévots qu'ils ont alarmés.
Cependant leur dénonciation n'eut pas les suites les plus graves pour Guillaume de Conçues ; un concile ne fut pas convoqué. On se contenta d'imposer à l'accusé la plus prompte rétractation de toutes ses opinions hétérodoxes. Elle est contenue dans un dialogue intitulé DraymaUcon philosophie , dont nous avons une édition imprimée à Strasbourg en 1567, in-8°, sous ce titre : Dialogus de substantiis physicis, confectus a Guillelmo, aneponymo philosopho. C'est la rétractation formelle du théologien : « J'ai, dit-il, composé dans ma jeunesse « un livre plein d'imperfections, où j'ai mêlé le faux et « le vrai, et omis beaucoup de choses nécessaires. C'est « pourquoi j'ai formé le dessein de reproduire le vrai « dans ce nouvel écrit, d'y condamner le faux, ainsi que « d'y réparer diverses omissions. » Les personnages du dialogue sont Guillaume et Geoffroi le Bel, duc de Normandie. Ayant eu l'honneur de le compter autrefois au nombre de ses écoliers, Guillaume suppose que ce prince l'interroge avec une curieuse sollicitude sur les plus graves et les plus obscurs problèmes de la physique, et il répond successivement aux nombreuses questions qui lui sont adressées. La première est celle-ci : Qu'estce qu'une substance ? Ce terme, répond le philosophe, s'emploie pour désigner tout ce qui est ; et ce qui est se divise en deux ordres principaux : ainsi, il y a la sub-
(1) Guillelm. de Sanct. Theodor., De erroribus Guillelmi de Conclus, dans la Bibliotlikpie cistercienne, t. IV, p. 127.
s tance incréée, la substance divine, et la substance créée, qui est considérée comme visible ou comme invisible. Quel est d'abord le sentiment de Fauteur sur la substance créée invisible ? Il va, dit-il, répéter ce que Platon enseigne à ce sujet : « Platon, qui fut le plus docte des « philosophes, a divisé le monde en cinq régions : le ciel, « l'éther, Pair, la région humide et la terre. Dans la région « du ciel, il a placé un animal invisible, raisonnable, « immortel, impassible, c'est-à-dire les étoiles ; dans la « région de la terre, un animal visible, raisonnable, pasce sible, mortel, c'est-à-dire l'homme... » Et il continue de reproduire ou de travestir sur ce ton, pendant une bonne part de son entretien philosophique avec le duc de Normandie, la doctrine du Timée sur la nature des choses, alléguant, entre parenthèses, P autorité de saint Augustin et de saint Ambroise, pour faire voir que si, dans sa liberté philosophique, Platon a été bien au delà de ce qu'enseignent les livres sacrés, il s'est trouvé néanmoins presque toujours d'accord avec les interprètes les mieux famés de ces livres. Le duc, fort attentif à ce discours, fait remarquer à son ancien maître qu'il s'écarte quelquefois du texte de Platon, et qu'en voulant définir les formes invisibles des éléments, il reproduit des hypothèses qui sont habituellement mises au compte des Epicuriens. Cette observation ne trouble pas le philosophe. Il répond qu'en effet le système des corpuscules est celui d'Epicure, mais qu'il ne faut pas condamner ce système parce qu'il vient d'un philosophe, d'ailleurs mal •noté. Toutes les sectes ont, en effet, enseigné quelque chose de la vérité : Nvolla tam falsa est secta quse non habeat aliqmcl veri admixtum. Cette proposition éclectique, transmise à Guillaume de Conches par Becla, qui Favait lui-même reçue de saint Augustin, n'est pas tout
ce qu'il faut remarquer dans ce passage. Gauthier de Saint- Victor accuse Guillaume de Gonches d'avoir remis en honneur les fantaisies profanes du système atomistique, au grand scandale des cœurs fidèles (1), et c'est de cela qu'il s'excuse. Arrivant enfin à l'animal visible, raisonnable, passible et mortel, à l'homme, Guillaume explique d'abord ce que c'est que le corps humain, et puis s'exprime ainsi sur la nature de l'âme : « Les formes de a l'activité (acliones) de l'âme sont nombreuses et diver- « ses; nous distinguons l'esprit (ingenium), l'opinion, la « raison, l'intelligence et la mémoire. L'esprit est une « certaine énergie qui peut par elle-même tout ce qu'elle « peut ; ou bien encore, c'est la puissance que l'âme a « naturellement de percevoir aussitôt ce qui s'offre à elle. « On dit, en effet, de ceux qui entendent et comprennent « promptement, qu'ils ont l'esprit subtil, bien doué, et « de ceux qui comprennent lentement, qu'ils ont l'esprit « lourd, épais. L'opinion et la raison viennent des sens « de la manière que je vais décrire. Quand l'âme perçoit « la couleur, la figure d'une chose dans l'organe de la « vue, aussitôt elle apprécie la quantité, la qualité de « cette chose, le rapport ou la différence de cette chose « avec les autres. Cependant il arrive que plus d'une fois « elle se trompe. Souvent, en effet, elle suppose qu'une « chose est ce qu'elle n'est pas... Et cela s'appelle une « opinion fausse. Quelquefois l'âme n'est pas abusée,
(1) Du Boulay, MisL unie. Paris., t. II, p. 659. Voici le passage de Gauthier de Saint-Victor : fa Aiunt Hebrsei Doc signilicare tenuissimum « pulverem qui oculo rapilur, ssepe in oculo mittitur, et sentitur potius « quam videtur. Minutissima ergo trusta pulveris et pene invisibilia « hoc verbo appellantur. qua) forte Democritus eum Epicuro suo " atomos vocat. Inde Wilh. deConchis ex atomorum, id est minutissi- « moruin corporum, concretione putat fieri omnia. » (Oudin, Scriplor., t. II, p. 1228.)
« mais elle hésite, elle ne sait si cette chose est telle ou « ne Test pas ; c'est en cela que consiste l'opinion vraie. « L'opinion est donc un faux jugement de l'âme, ou un « jugement vrai, mais hésitant et incertain. S'il s'agit ce d'un objet matériel, et si ce jugement est confirmé « par l'adhésion des sages et par une démonstration ce rigoureuse, on l'appelle raison. La raison est un jugece ment ferme, certain, porté sur un objet matériel. Ainsi « l'opinion peut quelquefois s'élever jusqu'à la raison. « Si, d'autre part, l'âme porte un jugement sur les oho- « ses immatérielles, et se trompe, c'est une fausse opi- « nion ; si elle ne se trompe pas, mais hésite encore, c'est ce une opinion vraie; si cette opinion est confirmée comme ce je l'ai dit, c'est l'intelligence. Mais les objets immatériels « étant hors de la portée de nos sens, il y a peu d'esprits ce qui arrivent à la certitude en ce qui les concerne. Aussi « Platon dit-il que l'intelligence n'appartient qu'à Dieu ce et à un petit nombre de mortels... L'intelligence pro- « cède de la raison... En effet, quand les premiers hom- « mes, guidés par la raison, s'appliquèrent à connaître « les natures des corps, ils se demandèrent quelle pouce vait être l'action des corps ; et, voyant des actes qui ne « pouvaient ê're produits parles corps, ils se dirent qu'il « y avait un agent qui n'était pas un corps. Ils l'appe- « lèrent l'esprit (spirikom); et, dirigeant vers cet esprit « leur instrument intellectuel, ils en eurent d'abord quelce ques opinions fausses et quelques autres vraies. Après ce un long travail et de grands efforts, ils parvinrent enfin ce à se débarrasser des fausses et à confirmer les vraies <e par des démonstrations rigoureuses ; ainsi naquit Fin- « telligence, sous les auspices de la raison (1). »
(1) ce Illco acliones multee et diversae sunt. Est enim ingenium, est
Le dernier écrit de Guillaume de Couches rétracte tout ce qu'il avait osé dire, dans sa jeunesse, contre l'opinion commune des théologiens. Son intelligence, autrefois égarée par Platon, par Boëce, est rentrée dans la voie de l'orthodoxie. Cependant , qu'on le remarque, ce docteur pénitent ne veut mourir ni sceptique, ni mystique. Il croit toujours à la science, il défend encore au nom de sa science, sur le ton et selon la méthode des savants, tout ce qu'on n'a pu condamner au nom de la foi dans ses anciens écrits. Les Victorins l'ont vaincu; en le menaçant des foudres de l'Eglise, ces
« opinio, est ratio, est intelligentia, est memoria. Est autem ingenium « vis qusedam animis insita, suis viribus praevalens, vel ingenium est « vis animée naturalis ad aliquid cito percipiendum ; unde qui cito « quid audiunt, intelligunt, boni et acuti dicuntur ingenii;qui tarde, « duri et hebetis. Opinio vero et ratio ex sensu hoc modo proveniunt. « Cum anima in preedicto visus instrumento colorem et figuram rei « percipit, statim quid ipsa res sit, et quanta, et, qualis perpendit, in « quo conveniat cum aliis rébus et in quo différât. In hoc lamen quan- « doque decipitur. Putat enim seepe rem esse quod ipsa non est, vel « quanta non est... ; et heec opinio falsa dicitur. Aliquando in istis non « decipitur anima, sed fluctuât et nescit an ita sit, necne, et tune vera « opinio dicitur. Est igitur opinio falsum de rébus animée judicinm ; « vel verum, fluctuans et incertum. Si vero hoc judicium de re cor- « porea vel assensu sapientium vel argumentis necessariis coniirmetur, « est ratio. Est enim ratio certum et lirmum judicium de re corporea. «■ Qiuedam igitur opinio in rationem potest transire. Si vero an-ima « de corporeis judicat, sed fallitur, falsa est opinio : si non fallitur, « sed adhuc fluctuât, vera est opinio ; sed si preedicto modo confirmait tur, est intelligentia. Sed quia incorporea a sensibus nostris remota, « pauci sunt qui de eis cerfi snnt; unde Plato : Intelligentia solius « Dei est et admodum paucorum hoininum... Intelligentia ex ratione « nascitur. . . Cum enim primi homines, ratione ducente, naturas corpo- « rum cognoscerent, perpenderunt quid agere corpora possent, perci- « pientesque actus qui ex corporibus esse non possent, perpenderunt « agentem esse qui corpus non erat : hune vocaverunt spiritum, diri- « gentesque in ipsum acumen ingenii, prius de eo habuerunt opiniones « quasdam falsas, quasdam veras ; falsas vero longo labore, magna « industria eliminaverunt, veras necessariis argumentis cpnfirmaverunt , « sicque duce ratione nata est intelligentia. » {Dragmaticon philosophie. Mss. lat. de la Biblioth. nat., n« G4I5, fol. 22, v°.)
armes magiques, ils Font soumis; mais ils ne Font pas converti.
Guillaume de Conches nous donne la plus forte preuve de sa constance philosophique dans ses explications dernières sur la nature et les opérations de Famé. Nous les avons à dessein complètement reproduites. Cette analyse plus verbeuse que correcte des énergies intellectuelles ne peut être avantageusement mise en parallèle avec les distinctions si profondes, ou, du moins, si subtilement ingénieuses du siècle suivant ; Guillaume de Conches n'a pu lire dans le Timëe ce qui n'y est pas, et c'est le Traité de l'àme d'Aristote qui doit enseigner à nos docteurs du moyen âge en quoi diffèrent les facultés et les idées. Mais, quelle que soit l'inexpérience de Guillaume, il sait, il est fermement convaincu, d'une part, que toute notion dés choses naturelles parvient à la raison par le moyen des sens, et, d'autre part, que l'intelligence serait dénuée de toute notion des choses surnaturelles si la raison ne la disposait pas à concevoir ces choses qu'elle ne connaît pas ellemême. L'intelligence, dit-il, procède de la raison. Ce point de doctrine est d'une grande importance. En le maintenant Guillaume demeure philosophe. A l'école de Saint- Victor, où se forment les mystiques, où toute philosophie est pareillement décriée, celle d'Aristote comme celle de Platon, on enseigne, nous l'avons dit, que la sensation est perverse, la raison pervertie, et que l'intelligence ne peut avoir la vision claire de la vérité que durant le sommeil des sens et de la raison. Ce n'est donc pas le désaveu du philosophe qu'ont obtenu les clameurs de Guillaume de Saint-Thierry et de Gauthier de Saint- Victor : ces clameurs n'ont eu d'autre effet que d'intimider le théologien.