CHAPITRE XVIII
Gilbert de La Porrée.
Après Guillaume de Conches nous placerons, avec Tennemann, Gilbert de La Porrée. De tous les philosophes scolastiques du xne siècle, Gilbert de La Porrée est le seul qu'on ait cité dans le siècle suivant. On aurait eu plus souvent l'occasion, surtout dans l'école dominicaine, d'invoquer l'autorité d'Abélard; mais il était mort avec une si fâcheuse renommée qu'on aurait craint de se compromettre en le citant. Des poètes laïques, comme l'auteur du Roman de la Rose, pouvaient se permettre de chanter ses malheurs; aucun moine, aucun clerc ne devait connaître l'amant d'Héloïse. Nous ne disons pas que nos docteurs du xme siècle aient oublié tous ceux des siècles précédents, hormis Gilbert ; on a toujours professé, toujours pratiqué, dans l'Eglise, le respect des anciens; mais quand Albert le Grand rappelle quelques aphorismes mystiques des Victorins Hugues ou Richard, et de même quand saint Thomas allègue ou critique Raban Maur, saint Anselme, c'est comme théologiens qu'ils les désignent, ce n'est pas comme philosophes. Pour Gilbert de La Porrée, il a conservé, durant tout le moyen âge, la réputation d'un logicien original et profond.
Né dans la ville de Poitiers, Gilbert avait eu pour maîtres, au rapport d'Othon de Freisingen, Bernard de
Chartres, Anselme et Raoul de Laon^l). A ces noms connus les auteurs de Y Histoire littéraire ajoutent celui du « professeur Hilaire, » sous lequel, disent-ils, Gilbert fît ses premières études, dans sa ville natale; mais cette addition est une erreur. Quand Gilbert parut devant un concile, accusé d'avoir qualifié l'essence divine en des termes suspects d'hérésie, il cita pour se justifier plusieurs textes de saint Hilaire, évêque de Poitiers. Othon de Freisingen a donc pu compter à bon droit saint Hilaire de Poitiers parmi les illustres docteurs dont Gilbert s'était simplement proposé de reproduire les sentiments et le langage; mais il n'y eut, au xne siècle, aucun professeur de ce nom dans la ville de Poitiers.
Gilbert fut d'abord chancelier, c'est-à-dire écolâtre de l'église de Chartres. Nous le trouvons occupant cette charge en l'année 1135 (2). On croit qu'il vint ensuite enseigner à Paris. Ses succès le firent rappeler dans sa ville natale. Nommé scolastique de Saint-Hilaire de Poitiers en l'année 1140, il fut élu, l'année suivante, évêque de cette ville. Un aussi rapide avancement n'était pas un fait ordinaire. Othon de Freisingen nous l'explique, lorsqu'il vante l'éloquence et les mœurs de Gilbert. Son rare savoir et son rare mérite nous sont, d'ailleurs, attestés par ses écrits.
Sur sa doctrine nous recueillons d'abord un témoignage contemporain, celui de Jean de Salisbury. Voici le passage du Metalogicus qui le concerne : Porro alius, ut Aristolelem exprimat, àum Gilberto, episcopo Pietaviensi, universalitatem formis nativis attribuit et in earum conformitate laborat. Est autem forma riativa originalis
(1) De gestis Frederici, lib. I, cap. l.
(2) Cartulaire de l'église de Chartres, publié par MM. de Lépiuois et Merlet, t. I; p. 142.
exemplum (1), et qux non in mente Dei consista, sed rébus creatis inhœrct. Ilœe grseco eloquio dicitur eiôoç, habens se ad idxam ut exemplum ad exemplar : sensibilis quidem in re sensibili, sed mente concipitur insensibilis; singularis quoque in singulis, sed in omnibus universalis (2). Ce que nous traduisons ainsi : « Un autre, pour exprimer l'opi- « nion d'Aristote, attribue, avec Gilbert, évêque de « Poitiers, l'universalité aux formes nées, et s'évertue à « en démontrer la conformité. Or, une forme née est un « exemple (une copie) de l'original, et elle n'a pas son « siège dans l'intelligence divine, mais elle est inhérente « aux choses créées. Elle s'appelle, en grec, zïBoç, étant à « l'idée (divine) ce que l'exemple est à l'exemplaire. Sen- « sible dans l'objet sensible, elle est conçue insensible « par l'esprit; en outre, singulière dans les singuliers, « elle est universelle en tous. » Ce témoignage est précieux, et nous montrerons qu'il est fidèle. Cependant ne s'étonne-t-on'pas devoir un historien aussi bien informé que Jean de Salisbury présenter une telle doctrine sous le nom d'Aristote? Qu'on en soit donc prévenu, Jean de Salisbury n'entend pas ici garantir l'aristotélisme de Gilbert, mais, opposant ce docteur à Bernard de Chartres, qui se disait disciple de Platon, il fait simplement remarquer que Gilbert se disait , de son côté , disciple d'Aristote. Il ne l'était pas, on le voit bien; mais la remarque de Jean de Salisbury n'en est pas moins vraie. En effet, les poètes, comme Bernard de Chartres, ayant trouvé dans le Timée toute la matière de leurs poétiques paraphra-
(l) M. Ch. de Rémusat propose de lire originale exemplum; mais cette leçon parait devoir être rejetée. Si les formes nées sont prises pou les formes premières, les copies pour les « originaux, » les « exemples pou t- les exemplaires, tout le système de Gilbert s'évanouit..
[2] Metalogicus, lib. II, cap. xvir.
ses, pouvaient justement désigner Platon comme leur maître, et ils n'avaient point affaire d'un autre maître que Platon. Mais s'il existe quelque part une exposition vraiment scientifique de la doctrine de Platon, elle n'est pas dans le Timëe; ainsi nos philosophes du moyen âge ne trouvaient pas ailleurs que dans YOrganon d'Aristote l'instrument nécessaire, en d'autres termes la méthode de toute démonstration didactique. Quand donc ils n'avaient pas la pratique ou le goût de la lyre, quand ils se proposaient non de chanter, mais d'expliquer la nature, ils étaient forcés de présenter selon les règles d'Aristote leurs explications conformes ou contraires à sa doctrine. C'est pourquoi Gilbert, après Guillaume de Champ eaux, avant Duns Scot, affiche la prétention d'être le plus sincère des péripatéticiens.
Pour prouver que cette prétention n'est pas fondée nous avons, outre le témoignage de Jean de Salisbury, les documents les plus authentiques. En effet, il reste de Gilbert un assez grand nombre d'ouvrages imprimés ou manuscrits. Nous ne les nommerons pas tous (1); mais les auteurs de Y Histoire littéraire en ayant dressé le catalogue d'une manière très-inexacte, nous croyons devoir le rectifier, du moins en ce qui concerne ses traités
(1) Le plus considérable est un commentaire sur les Psaumes de David, dont il existe en grand nombre des manuscrits, avec ou sans son nom. Le plus ancien est un beau volume de Saint Germain-des- Prés, inscrit aujourd'hui sous le n° 12004 des latins, à la Bibliothèque nationale. En voici le titre : Liber Hymnorum vel Soliloquiorum David prophète, glossalus a mag. Gilberto, Pictaviensi episcopo. Une main du xvie siècle a écrit en tête de cette glose : lndignus qui imprimatur, propter errorum siivam liœreseumque muUiplicia monstra. Cet avis devait beaucoup nous engager à lire l'ouvrage ; mais c'est un avis trompeur : il n'y a pas d'hérésies dans la glose de Gilbert sur les Psaumes et nous l'avons lue sans profit. Il est probable que l'auteur de la sentence l'a, pour sa part, condamnée sans la lire, sur la mauvaise renommée de l'auteur.
philosophiques. «Le premier est, disent-ils, un commen- « taire sur les livres de la Trinité de Boëce. On le voit « dans l'édition générale des œuvres de Boëce, publiée « à Bâle, en un volume in-folio, Tan 1470 (1). » L'édition de Bâle dont veulent ici parler les Bénédictins est celle d'Henricpetri, qui porte la date de 1570. Divers traités faussement attribués à Fauteur cle la Consolation et d'ailleurs assez étrangers les uns aux autres, ont été réunis par l'éditeur sous un seul titre, et forment les quatre livres de la Trinité. Gilbert a, en effet, commenté ces livres, et son commentaire est dans l'édition désignée. Mais nous voyons plus loin, dans la liste des ouvrages inédits de Gilbert, que les Bénédictins mentionnent une glose a très-prolixe et assez peu intelligible sur le traité « de Boëce Des deux natures de Jésus-Christ (2); » et ils ajoutent que, suivant Sanders, il existait un manuscrit de cette glose à la bibliothèque de Saint-Amand. Il n'était pas nécessaire d'invoquer à ce sujet l'autorité cle Sanders, rien n'étant moins rare que les manuscrits de la glose dont il est ici question. Elle se trouve d'abord dans un manuscrit du Boi, que les auteurs de Y Histoire littéraire avaient sous les yeux lorsqu'ils rédigeaient leur notice sur Gilbert de La Porrée, celui qui porte le n° 2178, et l'on ne s'explique guère comment ils ne l'y ont pas rencontrée. En outre, ils en auraient pu voir deux autres exemplaires à la Sorbonne, dans les volumes qui ont pris à la Bibliothèque nationale les nos 1407 et 1408. Enfin, avec un peu plus d'attention, les Bénédictins auraient reconnu que le traité De duabus naturis et una pcrsona Chris ti est tout simplement le quatrième livre de la Trinité dans l'édition de 1570, et que, loin d'être
(1) HisU litl., t. XII, p. 475.
(2) lbid.
inédite, comme ils le supposent, la glose de Gilbert occupe dans cette édition une place importante. Nous voyons encore, dans le catalogue des ouvrages inédits de notre docteur, « un Commentaire sur l'écrit attribué « à Mercure Trismégiste De hebdomadibus, sivede dignitate « theologiœ (1). » C'est une autre erreur. Nous ignorons s'il existe un ouvrage attribué sous ce titre au prétendu Mercure Trismégiste ; mais nous savons d'une manière très-certaine que le traité commenté sous ce titre par Gilbert est un des traités faussement attribués à l'auteur de la Consolation, qu'on intitule encore : Utrum Pater et Filius et Spiritus Sanctus de divinitate substantialiter prsedicentur . On en possède un grand nombre de manuscrits, ainsi que de la glose de Gilbert. Mais avons-nous besoin de les désigner? Ce traité De hebdomadibus, ou Utrum pater, est le livre deuxième de la Trinité dans l'édition de 1570.
Nous dirons ce que contiennent ces gloses. Mais, pour procéder avec méthode, il convient d'exposer d'abord la doctrine qui nous est offerte par un autre écrit de Gilbert, le Livre des six principes, Sex principiorum liber, si célèbre durant tout le moyen âge, interprété tour à tour par Albert le Grand (2), Antonio Andréa et Bonne-Grâce d'Asculo, enfin publié par Ermolao Barbaro dans son édition des œuvres d'Aristote (3). Voici
(1) Hist. lillêr., t. XIT.
(2) Le Livre des six principes avait pour Albert le Grand presque l'autorité des livres d'Aristote. Voici le début de la glose d'Albert : « Sicut in Preedicamentorum libro secuti et prosecuti sumus scientiam « Aristotelis, sic in hoc libro sequimur Gilbertum Porretanum, qui ea « quœ de Sex principiis dicuntur invenit et composuit ad faciliorem « intellectum eorum quœ in libro Prsedicamentoruni succincte dicta esse « videbautur. » (Albert. Magn. Lib. de sex princ., tract. I, cap. i.)
(3) Les auteurs deYHisloire Uttèr., t. XII, p. 473, en désignent à tort une autre édition dans un volume dont le titre porte Auctoritates
quelques observations préalables sur la matière du Liber sex principiorum. Parmi les dix catégories, il y en a quatre dont Aristote s'est occupé de préférence : sur les six autres il n'a présenté que des considérations sommaires. N'a-t-il donc pas voulu, par cela même, distinguer en deux classes les dix attributs généraux et nécessaires des choses? Gilbert suppose et motive cette distinction. Il y a, dit-il, certaines catégories qui désignent, outre la substance, ce qui est absolument inhérent à la substance; d'autres désignent quelque mode extérieur, qui vient changer la condition de la substance, sans, toutefois, s'unir à elle. iVppelant -les catégories des formes, Gilbert définit les premières des formes inhérentes, les autres des formes assistantes, formas assistentes ; et comme Aristote passait pour avoir donné des explications insuffisantes sur les six dernières catégories, Gilbert a prétendu compléter son livre. Ce complément fut adopté dans toutes les écoles jusqu'au xvie siècle. De même que le traité de Porphyre, il fut joint aux Catégories. Pour entrer dans le monument péripatéticien, on passait par Ylsagoge ; on en sortait par le Livre des six principes.
La distinction reconnue, ou plutôt inventée par Gilbert de LaPorrée, est évidemment très-importante. Elle suppose que les premières catégories sont proprement considérées comme les genres les plus généraux, parce qu'elles ne peuvent être séparées de la substance, ni même être conçues en dehors d'elle. Quant aux autres catégories, elles déterminent, il est vrai, dans- l'hypothèse, la manière d'être actuelle de la substance, et, à
Âristôtelis, Senecœ, Boethii, PUdonis, etc., elc, et Gilbei-ti Porrelani. Ce volume, imprimé en 1498, à Paris, par Félix Baligant, contient simplement, au fol. 40, quelques conclusions tirées du Livre des sir principes. 11 y a deux pages seulement de ces extraits.
ce titre, elles sont des principes; mais, comme elles ne sont pas des attributs permanents, inséparables d'un sujet, et qu'elles se disent d'un sujet déterminé par comparaison à un autre sujet, Gilbert prétend que le sujet les supporte, non comme inhérentes, mais comme assistantes. Si nous savions en quelle année cette distinction a été faite par Gilbert, nous pourrions rechercher et trouver peut-être ce qu'elle a de vraiment original. En l'absence de renseignements précis à cet égard, rappelons qu'Abélarcl, dans ses gloses sur les Catégories (1), a dit du temps et du lieu ce qui est dit du lieu, du temps, de l'action, de la passion, de la manière d'être et de la situation clans le Livre des six principes. Abélard nomme adjacentia, ou adjuncta, ces prédicaments clu temps et du lieu, qui, dit-il, peuvent être considérés comme des principes en tant qu'ils causent certains effets, mais qui ne sont aucunement des principes sous le rapport de la matière, puisque le sujet auquel ils s'attribuent reçoit d'eux simplement un mode extrinsèque, la matière propre clu temps et celle du lieu subsistant par elles-mêmes hors clu sujet qu'elles viennent modifier. Nous n'avons pas besoin de faire remarquer que ces termes principia adjacentia correspondent exactement à ceux-ci : principia assistentia, forme assistantes ; mais il y a une question d'antériorité qu'il ne nous est pas permis de résoudre. Nous regrettons d'autant plus de laisser cette question indécise, qu'il s'agit ici d'une grosse affaire. On va nous comprendre.
Aristote, définissant les catégories, ne donne le nom substantif qu'à la première , la substance , oùcria ; il
(l) Dans l'édit. de ses Ouvrages inédits, donnée par M. Cousin, p. 199.
nomme les autres 7rocov, tohov, 7rpoç ti, 7tou, notl, ^eîcrôat, e/eTv, tîoisTv, izx<r/jnv. La substance est à la fois le seul être, l'individu, et ce qui est dit généralement de tous les êtres : dans le premier sens, ouaia, l'être; dans le second, £vai,étre, puisque ce. qui est commun à tous les êtres, c'est d'être. Ce qui leur est encore commun, c'est d'être (il faut avoir ici recours à la [langue latine) quantum, quale, ad aliquid, ubi, etc. ; et puisque les manières d'être communes ne sont pas des êtres, comme la première catégorie l'est en un sens, on ne les désigne pas correctement par un nom substantif. Mais voici pour les interprètes d'Aristote un grave embarras. Ces attributs généraux, qui ne sent pas des êtres, mais qui se disent des êtres, ne viennent-ils pas eux-mêmes d'êtres différents de ceux dont ils se disent? Par exemple, l'être se dit de Socrate, suivant la première catégorie. Or, ce que Socra'e est, c'est lui même et non pas un autre; Socrate n'est dit que de Socrate et n'est qu'en Socrate. Mais, quand on dit que Socrate est grand, suivant la seconde catégorie, ce quantum de grandeur, qui se dit de Socrate et n'est pas un être, ne vient-il pas d'un être, ou, pour mieux dire, d'une comparaison faite entre Socrate et un autre ? Dans cette hypothèse, l'attribut, le quantum, ne serait pas inhérent à Socrate, il lui serait adjacent. Or, Gilbert déclare qu'il ne voit pas et qu'il ne conçoit pas une substance qui ne donne pas elle-même sa propre quantité ; d'où il suit, en logique, que la quantité se dit absolument de la substance et non relativement. Au sujet de la qualité, Gilbert s'exprime dans les mêmes termes; il n'admet pas que le quale de Socrate, « Socrate est sage, » se dise d'un sujet par comparaison avec un autre.
Mais ce qui s'entend ainsi du quantum, du quale, peut-il s'entendre pareillement de la quatrième catégo-
rie, la relation, ad aliquid? Platon définit le quatrième prédicament ce par quoi un sujet est ce qu'il est à cause d'un autre. Aristote aime mieux s'exprimer ainsi : « Les relatifs sont les choses dont l'existence se confond « avec leur rapport quelconque à une autre chose. » Or, que l'on adopte Tune ou l'autre de ces définitions, deux termes sont supposés, et, comme l'un de ces termes est le sujet de la proposition, ce sujet est dit ce qu'il est non par lui-même, c'est-à-dire absolument, mais à cause d'un autre, c'est-à-dire relativement. Il semble donc qu'il y ait une distinction à faire entre la quatrième catégorie et les trois premières , qui se disent de la substance même in omni statu, semper , ubique, sine respectu ad alterum. Cependant, que l'on y prenne garde, cette quatrième catégorie n'est le nom d'aucune relation déterminée. C'est une des propriétés de la substance d'être à l'égard d'un autre ; voilà ce que signifient ces termes ad aliquid. Mais par ces termes l'autre n'est pas désigné. Aussi Gilbert et son commentateur Albert le Grand admettent-ils encore la relation au nombre des attributs généraux qui se disent absolument de la substance. Comme ils font usage de distinctions fort subtiles pour justifier ce point de leur doctrine, ce n'est pas sans difficulté que nous avons pu les comprendre. Nous les comprenons ainsi. Ces ternies ad aliquid ne signifient pas la relation en acte ; ils expriment simplement la relation en puissance, et la propriété de pouvoir être dit en relation avec un autre appartient absolument à tout sujet : ce qui lui appartient relativement, c'est d'être dit en relation avec un autre déterminé. Remarquons en passant que tous nos philosophes scolastiques n'ont pas compris ou n'ont pas accepté cette assimilation des quatre premières catégories. Pour ne citer que Pierre
Auriol et Zabarella, ces docteurs reconnaissent trois prédicaments auxquels appartient le titre cle principes absolus : la substance, la quantité, la qualité ; à tous les autres ils n'attribuent qu'une nature relative ou respective (1). Leur opinion est celle de Leibnitz , qui nomme les trois premiers principes, seuls absolus, les déterminations internes de toute substance.
Être dit relativement, respectivement, c'est être dit par comparaison avec un autre. Gilbert, disposant les dernières catégories dans un nouvel ordre, se demande d'abord si la neuvième, agere, exprime une manière d'être absolue ou relative de la substance ; et de cette définition, Actio est seeunclum quam in ici quocl subjicitur agere clicimur, il infère que toute action suppose deux termes : l'un, qui cUcitur agere (le sujet) ; l'autre, in quocl agitur, quocl subjicitur (l'objet). Socrate ne peut être considéré dépourvu de substance, de quantité, de qualité, de relation (en puissance), ni même d'action (relation en acte). Cependant il y a lieu de faire une distinction entre ces modes. En effet, quand on dit de Socrate qu'il est petit, qu'il est sage, on ne parle que de lui ; mais quand on dit qu'il agit, on suppose que son action s'exerce sur un autre, qui est passif à l'égard de Socrate actif. Ce raisonnement est, pour ainsi parler, à deux fins, car il sert à établir que si la nature cle la neuvième catégorie est relative, celle cle la dixième, pati, ne l'est pas moins. En effet, dans la neuvième, il y a bien deux termes : Socrate, qui est actif, et l'autre, qui est passif. Semblablement, dans la dixième, les deux termes sont : Socrate, qui est passif, et l'autre, qui est actif. De même la huitième,
(1) Aureolus, in libr. I Sentent, dist. xiïi, art. 2. — Zabarella, De nalur. scientix consiitul., cap. xx; dans son ouvrage intitulé De reb. natur.
quando, se dit ex adjacent Uatemporis, et la septième, ubi, se dit circumscriptione loci. Dans Tune et clans l'autre proposition il y a deux termes : la substance, le temps; la substance, le lieu. Pour ce qui regarde la cinquième catégorie, situm esse, elle signifie la disposition des parties clans un tout ou dans un lieu ; et si cette forme de la substance ne lui est non plus inhérente, elle est sans contredit, parmi les formes adjacentes, celle qui vient adhérer à la substance de la façon la plus intime. Enfin la sixième catégorie, habere, n'a pas le même degré d'adhérence ; l'objet de la possession est le plus souvent séparé du sujet qui possède. Telles sont, sans entrer dans de plus grands détails, les motifs sur lesquels se fonde Gilbert cle La Porrée pour distinguer , entre les formes ou catégories, celles qui se disent de la substance en elle-même, in proprio statu, et celles qui se disent de la substance par rapport à ce qui n'est pas elle-même, respectio alterius. En deux mots, toute définition de l'être suppose la notion du sujet, la notion de l'objet et la notion du rapport qui existe entre le sujet et l'objet. Il nous suffit d'énoncer les termes de cette proposition, pour faire apprécier avec quelle intelligence et quelle liberté Gilbert avait abordé les problèmes logiques.
Nous ne pouvions donc négliger cle faire connaître le Livre des six principes. Mais ce n'est pas, avons-nous dit, le seul écrit cle Gilbert qui soit entre nos mains, et si nous avons simplement recherché dans ce livre d'ingénieuses et subtiles distinctions, quand nous en aurions pu tirer quelques réponses aux questions cle Porphyre, c'est que nous savions trouver ailleurs une exposition plus complète cle sa doctrine sur ces graves questions. Cet autre livre, où Gilbert, élevant le ton de son discours, nous fait pleinement connaître, après sa logique, toute
sa physique et sa métaphysique, est le commentaire sur la Trinité du faux Boëce. Voici dans quel ordre s'y succèdent les sentences réalistes de Gilbert.
Tout ce qui est dans le monde phénoménal est composé de matière et de forme. La matière étant définie, suivaut Platon, une mère féconde dans le sein de laquelle s'accomplit l'acte mystérieux de toute génération, il faut rechercher ce que c'est que la forme. L'acception générale du mot « forme » est ce qui se trouve au dehors, foris manens, et que l'on dit que la forme est une essence simple, immuable, contingente au composé (1) ; mais quand on parle, non de la forme absolument considérée, mais des formes, il y a lieu de faire une autre distinction. La forme première est l'essence même de Dieu ; la forme seconde appartient aux substances vraies, qui sont le feu, Fair, l'eau et la terre. On les appelle « substances « vraies,» substantix sincerœ, ou idées, parce qu'elles ne s'unissent pas à la matière, et pour les distinguer des concrets sensibles, qui nous apparaissent ignés, terrestres, etc., etc. La forme se dit, en troisième lieu, des principes essentiels des choses subsistantes ; ainsi l'on dit que la corporéité est la forme de tous les corps (2). La quatrième et dernière forme est la figure propre des phénomènes individuels. De ces quatre espèces de formes, il n'y a que les deux premières qui soient « vraies. » Il va sans dire que l'essence divine se suffît à elle-même. On accepte moins facilement comme de vraies substan-
(1) Liber sex principiorum, au commencement. Voir Albert le Grand, 1. 1 Operum.
(2) « Illud etiam quorumlibet subsisientium quodlibet esse, ex quo « urmmquodque eorum est aliquid, et quod eorum quœ sibi adsunt « materïa est, eorumdem subsistentium dicitur forma, ut corporalitas « omnium corporum. » (ln Boethium De Trïnît., p. 1138 de l'édit. de 1570.)
ces les quatre idées fondamentales, le feu, l'air, la terre et l'eau. Pourquoi ? Parce qu'on croit les voir, dans le monde sensible , unies aux corps. Mais cette union n'est pas telle qu'on la suppose. Les pures idées séjournent dans une région supérieure ; loin d'être naturellement incorporées aux choses, elles en sont naturellement séparées, comme tout exemplaire l'est de son image.
Cette image est donc une forme née de la forme, et Ton peut dire d'elle seule, non de son idée, qu'elle est dans les objets sensibles, ou, mieux encore, que les objets sensibles sont en elle. L'essence de l'objet sensible est la forme de cet objet; or la forme que cet objet possède n'est qu'une part de la forme, ou, pour autrement dire, de l'essence qui se retrouve au même titre chez tous les autres objets subsistants : Dwitur est formas, quam in se habct, partlcipatlone ; et cette forme subalterne a son origine dans la forme de l'ordre supérieur. Ce qui se dit de l'essence se dit de la qualité, de la quantité, de la relation, considérées comme formes du quatrième ordre ; elles se trouvent, à ce degré, unies aux choses, et les choses sont plutôt en elles qu'elles ne sont dans les choses, toute chose étant un composé d'une forme et d'un corps. Les formes pures sont donc les seules vraies formes. Cette corporéité, qui donne l'être à l'universalité des corps, ou plutôt qui est leur essence même, n'est pas une vraie forme, puisqu'elle est en composition avec la matière. Quant aux figures des objets sensibles, à ces qualités diverses qui accompagnent leur essence au sein des choses, quas in subsistentibus eorumdem esse sequuntur, la forme ne se dit d'elles qu'en manière de surnom, formas tantum cognominantur. On les appelle aussi les formes nées, formas
nativœ (1), pour les distinguer des formes éternelles, impérissables.
A ce point le philosophe fait une sorte de retour sur lui-même. Il vient de dire que la matière est en soi dépourvue de toute forme, et que la forme est en soi pure de tout alliage matériel ; il ajoute qu'ainsi considérées la matière et la forme sont dans le repos, tandis que la matière informée, qu'on peut aussi nommer la forme matérialisée, est dans le mouvement. Or, quel est le premier objet des études de la raison humaine ? C'est évidemment cette matière informée, qui seule tombe sous les sens Et qu'ofîre-t-elle aux investigations curieuses de la raison ? L'indissoluble alliance de ce qui vient de la matière et de ce qui vient de la forme. Mais il ne suffit pas à la raison de contempler, au sein de la réalité sensible, l'union de ces formes secondes et de ces matières secondes ; par un procédé qui lui est propre, elle peut abstraire et considérer abstractivement (abstractim considérai) ces formes dégénérées qui, dans leur condition native, sont jointes, unies aux corps. Abstraire est donc disjoindre : ainsi, par le moyen d'une opération disjonctive, l'abstraction dégage deux notions, deux idées du tout composé, l'idée de ce qu'est un corps et l'idée de ce qu'est une forme. On peut dire que la forme abstraite est en quelque sorte, « par une dénomination métonomique, » affranchie de la loi du mouvement. Cette forme n'est pas sans doute l'idée vraie, l'idée pure, la seconde essence ; elle est, du moins, dans l'entendement humain, la représentation de cette idée. Ainsi, la raison voit d'abord, par l'intermédiaire des sens , les formes nées, unies aux
(1) C'est en ce sens que Gicéron emploie ce terme naiivus. Nativi DU, les dieux nouveaux, qui n'ont pas toujours été, qui sont nés dans le temps.
corps ; ensuite elle les sépare intellectuellement de ces corps et les conçoit comme permanentes. Mais, puisque cette conception, venant de l'abstraction, n'est pas conforme à la nature des choses, le vrai nom de la science qui nous offre l'ensemble cle ces conceptions abstraites n'est pas la science physique ; c'est une des branches de la science mathématique. Cette scrupuleuse dénomination ne nous appartient pas; elle est de Gilbert lui-même. Jean de Salisbury l'avait remarquée. Il y fait allusion dans le chapitre du Polycraticus où il expose toutes les thèses discutées de son temps sur la nature de la substance.
Mais, l'abstraction produite, la raison s'en tient-elle à cette spéculation mathématique , qui lui fournit une notion purement subjective de la forme, de l'idée? Non sans doute : de l'idéalisme critique la raison s'élève à l'idéalisme transcendantal. C'est le mot propre dont Gilbert fait usage : nativa omnia transcendens. Après avoir abstrait les idées, elle veut contempler ces idées, et les contemple, en effet, dans leur principe, dans leur exemplaire éternel. Parvenue à ce degré suprême de la connaissance, la raison est enfin satisfaite. Les sens l'avaient instruite de ce que c'est que le composé périssable; elle avait acquis, au moyen de l'abstraction, la notion de la forme séparée; et elle s'est élevée jusqu'à la vérité pure, jusqu'à la vérité vraie, si l'on peut parler ainsi, en franchissant la limite du contingent, pour atteindre le nécessaire, l'absolu, l'éternel (1).
Achevant l'exposition de sa doctrine, Gilbert établit que le général précède le particulier et lui communique l'être. Du genre qualité vient l'espèce rationalité ; puis cette
(1) In Boethium Zte Trin., p. 1138-1140 de l'édit. de 1570.
espèce constitue l'espèce humaine, en se joignant à d'autres espèces, telles que l'animalité, la lisibilité, etc., etc., et au corps, qui est donné par la matière. Il y a donc des espèces simples et des espèces composées. Les espèces simples sont celles dont le genre est un des dix prédicaments, comme, par exemple, la rationalité, qui est une espèce delà qualité; quant à l'humanité c'est une espèce composée, parce qu'elle est composée de plusieurs espèces simples, l'animalité, la rationalité, etc. Sous les espèces se trouvent les individus. Tout individu est un singulier : une chose et non une autre, hoc, aliquid. S'il arrive que plusieurs individus se ressemblent de quelque manière , sccundum aliqua eorum, ce qu'ils ont ainsi de commun ne détruit pas leur personnalité (1), mais constitue leur similitude, et cette similitude est consubstantielle aux uns et aux autres (2). C'est ici que se place cette argumentation sur la conformité, qui paraît avoir été, selon Jean de Salisbury, une des nouveautés introduites dans l'école par Gilbert de La Porrée. Nous allons nous efforcer de la reproduire fidèlement. «Homme et soleil » sont deux noms communs. Mais il y a cette différence entre ces deux noms, que celui d'homme est commun, en fait, à tous les hommes qui sont, qui ont été, qui seront, tandis que celui de soleil est commun seulement en puissance ; car, en fait, il n'y a qu'un soleil, il n'y en a jamais eu qu'un, il n'y en aura jamais qu'un. Ce n'est donc pas du fait, c'est de la puissance que vient l'universalité, la communauté du nom. D'autre part, ce qui est le propre du véritable individu n'appartient à aucun autre ; mais toutes les parties qui composent le propre de cet individu sont
(1) In Boethium, p. 1165.
(2) Ibid., p. 1192.
ou peuvent être communes à d'autres individus, sont ou peuvent être conformes chez tous les individus. Or, nous venons de voir que la communauté du nom a pour fondement non le fait, mais la puissance : si donc telles ou telles parties constitutives de l'individu peuvent se rencontrer chez tous les autres individus, elles seront justement dites communes ou conformes. Maintenant, voici Platon. Le propre de Platon, la personnalité même de Platon, n'est conforme, ni en puissance, ni en acte, chez aucune autre personnalité. Mais de quoi se compose le propre de Platon ? De sa sagesse, de sa grandeur, de sa blancheur, etc., etc., qualités qui se trouvent ou peuvent se trouver chez bien d'autres. Donc, aucune partie du propre de chacun n'est véritablement individuelle, et cependant le propre de chacun est, en vérité, nonseulement un singulier, un particulier, mais encore un individu. On appelle, en effet, individu cet assemblage de parties conformes auquel aucun autre assemblage ne peut être identique. Le tout de Platon est bien individuel, parce qu'il ne se rencontre nulle part ailleurs qu'en Platon; mais chacune des parties qui composent ce tout est singularisée, et n'est pas, toutefois, un singulier, car elle peut être ailleurs qu'en Platon. Donc, l'âme de Platon, dont toute la forme est une portion de la forme de Platon, n'est pas véritablement un singulier : aussi, bien qu'elle soit la substance d'une nature raisonnable déterminée, on ne peut dire que cette âme soit une personne; la personne, persona, per se una, est l'individu proprement dit (1).
(1) In Boethium, p. 1236. On ira plus tard bien au delà de ces distinctions. En effet,dira-t-on, ce motpersonne est encore un nom qui convient à plusieurs : non pas sans doute comme le genre et l'espèce, qui désignent une communauté de nature (nominalisme), ou bien une nature commune (réalisme) ; mais comme ce terme aliquis, qui désigne la per-
DE LA PHILOSOPHIE SCOLASTlQUE. 465
Nous arrivons maintenant aux conclusions de Gilbert, à cette formule reproduite par Jean de Salisbury comme le dernier mot de sa doctrine : « La forme née est singu- « lière dans chacun des individus, elle est universelle « dans la totalité des individus. » Que sont, en effet, ces parties conformes dont la réunion constitue le tout de Platon ? Elles sont l'être même de Platon. Qu'on les supprime, Platon n'est plus; mais, d'autre part, que l'on supprime Platon et les autres individus de son espèce, il n'y a plus que les formes pures : Dieu, les idées. Donc les universaux existent dans les particuliers au titre d'essences; ils sont même, à proprement parler, tout ce qui dans les particuliers répond à la notion de l'être : Particularium illud esse dicuntur quo ipsa particularia aliquid sunt. Quant aux particuliers, ils sont d'abord, en tant que substances, une part quelconque d'essence distraite d'un fond commun, universel ; ils sont en outre, autrement considérés, des « substants (1), » parce qu'ils sont les sujets des accidents. Il importe de reproduire ici des distinctions qui feront mieux comprendre ce langage : « Ce qui, pour être, n'a pas besoin d'accidents, « subsiste, subsista ; ainsi les genres, les espèces, les « subsistances, subsistentise, générales et spéciales, suba sistent vraiment. Subsistunt tantum, non substant vere;
sonnalité de quelqu'un, et non celle d'un pris à part , de Socrate. Alors on dira que la personne, persona, représente l'individu, mais l'individu vague,, inclividuus vagus, en quelque sorte indéterminé, et - que l'individu déterminé par cette chair, par ces os, ne répond qu'au nom propre de Socrate : « Individuum vagum significat naturam com- « munem cum determinato modo existendi qui competit singularibus, « ut scilicet perse subsistens distinctumab aliis. Sed in nomine singu- «( laris designati signilicatur determinatum distinguens, sicut in nomine « Socratis haec caro, hoc os. » (Thomas, Prima Summœ, quaest. 30, art. 4.)
(1) Que l'on nous permette de créer ce mot pour traduire celui de subslanles. Nous avons à cœur de bien faire comprendre ce qu'il y a d'original dans le système proposé par Gilbert de La Porrée.
« mais ils ne sont pas des substants, puisque les gen- « res, les espèces sont par eux-mêmes et ne supportent « en cet état aucun accident... De même on dit bien « que les individus subsistent, car, ainsi que les genres « et les espèces, ils n'ont, pour être, aucun besoin des « accidents... Ils tiennent leur forme, c'est-à-dire leur « être, des différents propres et des différents spécifiée ques. Mais, non-seulement les individus subsistent, ils « sont encore des substants, non modo subsistwnt,verum « etiam substant individuel, puisque sans eux les acci- « dents ne seraient pas ; considérés comme sujets des « accidents, les individus sont dits en être les causes, « les principes. Aussi, pour emprunter à la langue grec- « que des expressions qui représentent bien la différence « de ces deux modes de l'être, essence et substance, « nous disons que ces mots eîvai, oùaiouaôou, équivalent à « ceux-ci esse, subsisterc, et que substare se traduit heu- « reusement par ôcpiWaôat (1). » Cette distinction vient un peu tard : en attribuant le nom de substances aux formes secondes, aux exemplaires permanents, éternels, Gilbert a lui-même paru confondre ce qui, dit-il, doit être distingué, l'essence et la substance. Acceptons, toutefois, l'explication qu'il donne sur ces mots avant de conclure, et efforçons-nous de la bien comprendre.
Voici la manié ;e d'être des individus : ils sont les sujets des accidents, ils supportent les accidents, et, en ce sens, les individus seraient bien nommés des substants, sub stantes, ôto î<7Taj/ivot'. Mais, avant déposséder une manière d'être, il faut être, esse, slyat : les individus sont par cela d'essence qu'ils ont en partage , et cela n'est pas au-dessous d'eux, mais est en eux; ou plutôt
(1) In Boethium De Triniiale, p. 1239.
ils sont en cela, ils sont par l'essence et dans l'essence, in esse, h ouata. Ce qui est propre à tel individu, c'est de supporter tel accident ; ce qui est commun à tous les individus, c'est d'être quelque chose de l'essence, oùatouaôac. Or, l'essence étant divisible en quatre formes, c'est la forme du quatrième degré que les individus se partagent; et cette forme que l'esprit recueille, post rem, des similitudes ou conformités individuelles, est, in re, absolument telle que l'esprit la conçoit. Elle est clone l'essence même de tous les individus. Ainsi le commun, le conforme de Gilbert de La Porrée, est le non-différent d'Adhélard de Bath. Mais la thèse de la non-différence semble avoir pour fondement une négation, et, en effet, on l'établit en commençant par la définition de Socrate, c'est-à-dire de l'individu, de ce qui diffère, et l'on recherche ensuite ce qui est non-différent en Socrate, en Platon. Cette thèse sera donc facilement abandonnée pour celle de la conformité, qui, présentant dès l'abord une affirmation, doit naturellement avoir plus de succès dans l'école réaliste. Poursuivons : la forme , considérée comme genre, espèce, est une dans tous les individus que contiennent ces espèces, ces genres; considérée comme l'essence commune de tout ce qui est, elle est universellement en tous, singulièrement en chacun; singularis in singulis, sed in omnibus universalis. Si nous rapprochons ces termes de ceux-ci : Sic autem suam correxit sententiam, ut deinceps... eamdem rem... individualité)* diceret totam simul singulis suis inesse individuis,en quoi trouvons-nous qu'ils diffèrent ? En rien : ce qui vient encore prouver que la seconde formule de Guillaume de Ghampeaux ne détruit pas la première, mais l'explique. Il est absurde de dire, même dans l'école réaliste, que l'essence tout entière réside en chacun des individus ;
mais il ne Test pas de dire qu'elle réside chez tous universellement, individuellement chez chacun. Enfin, cette essence ou forme commune à tous étant distinguée des formes pures, qui ne se communiquent pas, Gilbert, loin de contester l'existence de ces formes pures, explique et prétend démontrer ce qu'elles sont, où elles sont, et comment ces raisons d'être éternelles deviennent les causes actuelles des phénomènes éphémères. Ainsi la thèse de Thierry, de Bernard de Chartres, est mise en parfait accord, dans son système, avec celles de Guillaume de Ghampeaux et d'Adhélard deBath. Ge système résume donc tout ce que nous avons entendu professer jusqu'à ce moment au sein de l'école réaliste. S'il ne nous semble pas acceptable, nous devons reconnaître qu'il est complet et qu'on n'y saurait ajouter rien.
Que voit-on, en effet, rester en dehors de ce système? Il est en règle avec la psychologie ; il répond à toutes ses exigences. En effet, aux notions acquises par le moyen des sens correspondent les manières d'être de la matière informée, et aux conceptions générales, universelles, que la raison abstrait des choses, se rapportent les formes séparées de ces choses , les exemplaires de Platon , placés par Gilbert hors de l'intelligence divine, mais émanés d'elle. En outre, tous les degrés logiques représentent des degrés ontologiques, ou, en d'autres termes, il n'y a rien dans le subjectif qui ne soit dans l'objectif. Quelle question peut-on donc adresser à Gilbert qu'il n'ait implicitement résolue? Répondre à tout, ce n'est pas dire la vérité sur toute chose; c'est, du moins, avoir un système achevé. Tel est celui de Gilbert. Si nous . recherchons maintenant ce qu'il y a de vraiment original dans ce système, nous n'y trouvons aucune de ces assertions neuves, imprévues, qui viennent quelquefois
du génie, mais le plus souvent d'un aveugle enthousiasme. On y doit, toutefois, remarquer premièrement cette assimilation de la forme et de l'essence, qui, produite par Gilbert pour mieux exposer la thèse de la non-différence, remplit, en effet, cette condition; secondement, cette distinction péripatéticienne de l'être en puissance et de l'être en acte, qui, déjà faite par Bernard de Chartres, mais en des termes obscurs, sera la matière de tant de gloses durant le siècle suivant ; troisièmement, cette autre distinction des formes inhérentes et des formes adjacentes, qui fut acceptée même de son temps par tous les maîtres, ou réalistes ou nominalistes, pour être ensuite reproduite et développée dans toutes les chaires thomistes jusque vers le milieu du siècle dernier.
Un des contemporains de Gilbert a tracé de lui ce portrait : « C'était un homme d'un esprit très-perspicace ; « il avait lu beaucoup, et, pour exprimer sincèrement « mon opinion sur lui, je dirai qu'ayant employé « soixante ans à la lecture, à l'exercice des lettres, il (( avait fait de tels progrès dans les études libérales, que « personne ne le surpassait dans aucune, et qu'il parais- « sait plutôt surpasser tout le monde dans toutes (1). » Un docteur aussi savant a pu tirer de divers écrits , anciens ou modernes, les thèses qu'il a développées dans sa chaire ou dans ses livres; mais on ne saurait lui contester le mérite de les avoir logiquement conciliées, d'en avoir dégagé des aperçus nouveaux et de les avoir finalement présentées en si bon ordre qu'il en a pu faire un système complet. C'est un mérite que lui ont reconnu tous ses contemporains. Il est vraiment extraordinaire que Gilbert ait eu, durant tout le moyen
tl) Hisloria ponlificalis, dans les Monumenta de M. Pertz, t. XX Scriplorum, p. 522.
âge, un crédit si durable, et que, de nos jours, on n'ait pas même pris soin de rechercher et d'interroger ses écrits, avant de le traiter avec dédain. Meiners, après avoir écrit son nom, s'est contenté de reproduire, sans même essayer de le comprendre, le passage de Jean de Salisbury que nous avons rapporté. Avant Meiners, Brucker avait recueilli quelques anciens témoignages sur la vie et l'enseignement de ce maître, mais il avait cru pouvoir négliger d'apprécier la valeur de ces témoignages. Enfin M. Rousselot est venu déclarer, sans autre examen, que le nom de Gilbert de La Porrée est indigne d'appeler l'attention d'un philosophe (1). Il nous a suffi, pour concevoir une tout autre opinion, de jeter les yeux sur le premier des livres de Gilbert qui s'est rencontré dans nos mains. Pénétrant ensuite dans son système, l'entendant lui-même interpréter ce qu'il y a d'équivoque dans ces termes forma nativa, conformités, originalis eœemplwn, conservés par Jean de Salisbury, nous avons reconnu dans ce docteur le plus éminent logicien qu'ait possédé l'école réaliste au xne siècle, le plus profond, le plus exercé, le plus avancé (nous nous servons à dessein de ce terme) des métaphysiciens de l'une et de l'autre école, et nous n'avons plus trouvé qu'un peu d'exagération dans les vers de son épitaphe :
Floruit el cunctis praecelluit ille magistris Logicus, elhicus hic, theologicus atque sophista... Qui quam facundus verbis fuit atque profundus Sensu testantur bene qui legisse probantur Ulius in libris magni commenta Boethî.
Hic alter recte dictusque Boethius ipse, Cum Gislebertus proprio sit nomine dictus.
Nous avons maintenant à raconter comment l'Eglise,
(l) Etudes sur la Phil. au moyen âge, t. I, p. 287.
éclairée par la savante sincérité de Gilbert , ne trouva guère son réalisme moins indiscret, moins hérétique, que le nominalisme d'Abélard. Quand, déjà condamné par le concile de Soissons, Abélard parut devant le concile de Sens, il reconnut, dans la foule des docteurs assemblés pour l'entendre, son illustre rival, le scolastique de Saint- Hilaire de Poitiers, et lui cita fort à propos ce vers d'Horace :
Nam tua res agitur paries cum proximus ardet (1).
C'était une prophétie qui devait bientôt s'accomplir. Les poursuites contre Gilbert furent commencées vers l'année 1146, à l'instigation de deux de ses archidiacres, nommés Galon et Arnaulcl. Ceux-ci s'étant rendus à Sienne, en Toscane, auprès du pape Eugène III, lui dénoncèrent leur évêque comme un artisan de nouveautés; ils passèrent ensuite à Clairvaux et engagèrent saint Bernard dans leur querelle. Quelles étaient les propositions dénoncées ? Il n'y a pas à les chercher bien loin ; il n'y a qu'à se rappeler la doctrine proposée par Gilbert sur la nature des formes, pour soupçonner déjà son hérésie.
Les formes ne sont pas, a-t-il dit, dans les choses, mais les choses sont en elles. Les principes d'être ce sont les formes. Des formes diverses, associées par la volonté du créateur, sont attribuées à des parties quelconques de la matière, et les choses sont ainsi produites. Ainsi les choses ne sont pas en elles-mêmes ; elles sont dans leur genre, par leur genre, et principalement par le premier de tous les genres, l'essence. Allons maintenant en théologie. De toutes les objec-
I; Vinc. Bellov., Specul. Iiisl., lib. XXVII, cap. lxxxvi.
fions faites aux nominalistes par leurs subtils adversaires, la plus perfide a toujours été celle-ci : Dire que les individus ne se partagent pas une essence commune, ou, en d'autres termes, que toute hypothèse d'une essence commune doit être absolument rejetée, c'est enseigner en logique que la théologie suppose faussement un seul Dieu sous trois personnes, et que le plus respectable de tous les dogmes est, en conséquence, une absurde chimère. Cependant les nominalistes peuvent répondre à cette objection que les choses surnaturelles différent des choses naturelles, que la logique ne prétend pas au contrôle des dogmes, et qu'enfin un mystère ne serait pas un mystère si la philosophie pouvait en rendre compte d'après les données de la raison. C'est, en effet, ce que répond Barthélémy de Spina , pour saint Thomas , son maître , au scotiste Antoine Andréa (1). Mais les réalistes, qui s'inquiètent si peu de l'ordre naturel, doivent confondre habituellement la logique et la théologie; ils se croient, du moins, toujours tenus d'accorder l'une et l'autre. Gilbert ne peut donc éprouver aucun embarras à définir Dieu selon la doctrine du Livre des six principes et de la glose sur le faux Boëce. Dieu, dit-il, est, ainsi que Socrate, un individu du genre de la substance; et, comme la raison d'être de Socrate est l'humanité qui vit en lui, de même doit- on distinguer ce qui est Dieu, ce Dieu, de sa forme essentielle, qui est la divinité. Or, à qui revient le culte et l'adoration? Non pas à ce Dieu, mais à cette forme, à moins, toutefois, que, par convention expresse, pour la facilité du discours, on n'appelle du nom de a Dieu » la divinité, la forme essentielle. Même raison-
(1) Metaphysicales defensiones doctrine S. Tliomx; def'ens. 48.
nement sur les personnes divines. Elles se distinguent de l'essence, et cependant elles participent non-seulement de la même essence, mais encore de la même subsistance. On ne leur applique pas ce principe : Diversorum subsistentium cliversx subsistentix ; la foi dit, en effet, qu'elles sont en un même, sujet, qu'elles subsistent sous une même forme, la divinité : cela, toutefois, n'infirme en rien cet autre principe : Diversarum personarum diversœ proprietates personales; l'unité de l'essence n'exclut pas la diversité des propriétés personnelles, lorsqu'il y a plusieurs personnes. Quelles sont, en effet, ces propriétés? Des relations. Or, il n'appartient pas à la nature de telle relation déterminée, personnelle, comme à la nature de l'essence, d'être indifféremment communicante à des substants divers. Ainsi l'essence est, clans le Père, dans le Fils, dans l'Esprit, la forme absolument une qui les fait être une même chose ; mais on ne dit pas indifféremment de telle ou de telle personne divine qu'elle est le Père, le Fils ou l'Esprit. Donc ce par quoi ces trois personnes diffèrent entre elles est en elles un principe de distinction formelle; et, de plus, ce principe incommunicable se distingue formellement de l'essence qu'elles reçoivent en participation. Yoilà dans quels termes, assurément ingénieux, mais nouveaux, l'évêque de Poitiers argumente sur le mystère de la Trinité (1).
(1) Voici l'exposition de la doctrine de Gilbert faite sommairement par Robert de Melun : « Quorumdam prava habet opinio aliud signilicari « hoc nomine Deus quam aliquo nominum personalium ; mentiuntur « enim illo significari formam quam Divinitatem dicunt, qua très perce sona3 informantur. Unde ex unius divinitatis participatione très perte sonas unum Deum esse asserunt. Et hœc est illa unitas substantue « qua? in tribus personis et in creaturis esse non potest. His quoque « nominibus Dominus omnipotens, justus, misericors et similibus for- « mas preedicari de Deo garriunt, quas essentias, sive existentias note minant. Si autem nominum istorum signiticata forma) sunt, ea diver-
Ces termes furent produits avec une fidélité contestée, et jugés ensuite avec une incontestable indulgence pour le docte prélat, dans un concile dont nous avons l'histoire écrite par trois témoins animés de sentiments divers, Othon de Freisingen, Geoffroi d'Auxerre (1) et Fauteur anonyme de YHistoria pontificalis que M. Pertz vient de publier d'après un manuscrit de Berne (2). De leurs récits comparés on peut recueillir une série de faits très-curieux.
Vivement pressé par les archidiacres Arnauld et Calon, le pape leur répond qu'ayant formé le dessein de faire un voyage en France, il appellera près de lui, durant ce voyage, Févêque de Poitiers et l'interrogera. Dès que le pape a traversé les monts, les deux archidiacres accourent sur ses traces et de nouveau le conjurent de convoquer un concile. Le concile est convoqué dans la ville de
« sas res esse oportet. Quse diversitas unde consistât non facile assi- « gnatnr. Non enim ita diversee sunt, sicut très personae inter se di- « versa? sunt. Quum unaqueeque illarum tribus personis est communis, « diversas fateri essentias detestabilo est. Diverses quoque formée esse « non possunt, nisi aliud esset Deum justum esse et pium esse et « omnipotentem esse ; quod falsum est. Secundum istos, Deus etDeitas « sunt sicut formatum et forma ; nam divinitatem dicunt esse formam, « auctoritate Apostoli dicentis de Filio : Qui cum in forma Dei esset, se « exinanivit, et ceet... Formam Dei Divinitatem appellant. At omnis « forma formati est; divinitas ergo alicujus formati forma est, scilicet « Dei trinitatis. Quod quia falsum est qualiter Apostoli verba debeant « accipi videndum est. Ait itaque : Qui cum in forma Dei esset ; sic est « intelligendum, id est quodFiliusin perfecta substantia divinee naturee « est cum Pâtre. Forma enim rei perfectionem habet, nam a materia o esse rei inchoatur et in forma completur. Ut ergo Paulus Dei fllium « perfectum Deum os'enderet, eum in forma Dei fuisse docuit.» (Summa Rob. Melid. Mss. St-Vict, n° 404.) Ce fragment a été reproduit par Du Boulay (Hist. Univ. Paris., t. II, p. 587), mais avec quelques inexactitudes.
(1) Geoffridi epist. ad Albinum, dans les œuvres de saint Bernard, publ. par Manillon, t. II, p. 1336.
(2) Monumenta Germante, t. XX Scriptorum, p. 522.
Paris, pour les fêtes de Pâques de Tannée 1148. Aux approches du jour solennel, arrive de Glairvaux, du fond de la Bourgogne, l'abbé Bernard, chargé par les ennemis de Gilbert, comme il l'avait été par les ennemis d'Abélard, de remplir les fonctions de promoteur. Il est plein de passion contre l'accusé : Incertum est an zelo fidei, dit le chroniqueur anonyme, an xmulatione nominis clarioris et meriti. Quoi qu'il en soit, par zèle ou par envie, Bernard travaille à se préparer an nouveau triomphe, en ayant recours aux artifices dont il s'est heureusement servi contre Abélard. La veille du jour où doit se réunir le concile, il convoque à son logis un grand nombre de prélats, et leur fait un discours véhément, qu'il termine par une déclaration brève et simple sur les articles du dogme qu'a, dit-on, obscurci la philosophie de Gilbert. Il entend qu'ayant admis les termes de cette déclaration, ils se seront engagés à condamner le lendemain, sans autre examen, les termes différents de son adversaire. Mais un archidiacre de Ghâlons, nommé Robert Du Bois, vient déconcerter cette habile manœuvre. Bernard proposait à l'adhésion des assistants la dernière de ses formules, quand l'archidiacre Robert, alléguant plusieurs autorités, prouve que cette formule est d'une orthodoxie très-douteuse. On se sépare donc sans conclure. Grande est l'émotion des cardinaux , lorsque les détails de cette intrigue leur sont révélés. Eugène III est lui-même peu satisfait d'apprendre qu'un abbé, si considérable qu'il soit, ait prétendu dominer un concile que doit présider le successeur de saint Pierre. Le concile enfin assemblé, quatre propositions, extraites, dit-on, des écrits de Gilbert, sont présentées. Le pape invite Gilbert à se défendre et l'écoute avec faveur. Sa défense est que les quatre propositions ainsi produites,
c est-à-dire isolées de tout ce qui, dans ses livres, les précède et les suit, de tout ce qui les explique et les justifie, peuvent, en effet, sembler répréhensibles. Donc ainsi produites il les désavoue, et, avec son assentiment, on livre aux flammes le papier où elles sont écrites. Quelques jours après, dans la ville de Reims, les formules rédigées par Bernard sont soumises à l'acceptation de Gilbert, qui les discute avec une modération hautaine, disant ne pas bien les comprendre, demandant à Bernard s'il les a lui-même bien comprises, et leur opposant des formules très-différentes, qu'il emprunte aux écrits des pères les mieux famés. Il trouve, en somme, dans la profession de foi de l'abbé Bernard, un mélange de faux et de vrai : le vrai c'est ce qu'il a dit lui-même, et il ne saurait admettre ce qu'il juge faux. Les critiques de Gilbert étant vivement appuyées par les cardinaux, on modifie les termes qu'il a rejetés, et, après beaucoup de nouveaux discours , on se fait , de part et d'autre , de grandes concessions. La déclaration finale du concile est en réalité la censure des distinctions proposées par Gilbert, puisqu'il est prié de n'en plus parler; mais ce théologien délié, disert, habile à tout démontrer par des raisons spécieuses, a fait introduire tant de mots équivoques dans le texte de cette censure, que ses ennemis se demandent, en quittant la salle du concile, s'ils en sortent vainqueurs ou vaincus.
L'auteur anonyme de YHistoria pontifwalis raconte que Bernard, peu glorieux du rôle qu'il avait joué dans cette affaire, le chargea lui-même, quelque temps après, d'aller trouver Gilbert, pour solliciter de lui la faveur d'un entretien amical sur les questions débattues dans le concile, mais que Gilbert refusa ce colloque, disant que, pour traiter utilement de telles questions, Bernard était
un théologien trop inexpérimenté. La science est volontiers dédaigneuse. Si durement traitée presque dans tous les temps, presque dans tous les lieux, ne peut-elle pas quelquefois se •permettre la vengeance du dédain ? Nous n'hésitons pas, toutefois, à dire que le théologien dépourvu d'expérience avait à bon droit signalé plus d'une hérésie dans les explications données par Gilbert sur le mystère de la Trinité. Les entendant mal, Bernard les a, dit-on, mal combattues et quelque avantage est resté, dans le débat public, à son docte interlocuteur. S'il les entendait mal, il les a, du moins, justement suspectées. Il faut, en effet, le reconnaître : la foi ne peut avoir pour objet principal cette vague idée, cette thèse chimérique d'une essence divine distincte de l'étant divin. En religion on adore simplement le Dieu qui est de sa nature souverainement parfait, sage, miséricordieux; on ne sait pas en religion ce que c'est qu'adorer la miséricorde , la sagesse, la perfection, l'essence et les autres formes déifiques. Quant à ce qui regarde le dogme des trois personnes, admettre avec Gilbert que ces trois personnes sont formellement diverses, c'est parler un langage qui rappelle trop celui d'Arius. Très-prudemment l'Eglise a dit au concile de Florence qu'entre les personnes divines, réellement, formellement identiques, toute distinction est purement rationnelle. C'est la thèse nominaliste : Non re, sed ratione sola. C'est la thèse de saint Thomas, rejetée, comme elle devait l'être, par Duns Scot. Les explications de Gilbert ayant été désapprouvées par l'Eglise, les scotistes n'ont pas manqué de prétendre que la doctrine de Gilbert n'était pas conforme à celle de leur maître (1); mais, n'ayant, pour notre part, aucun
(1) Martin Becan, Summa theolog., part. I, t. II, cap. xi, qusest. 4. — Pluquet, Dût. des Itérés., au mot Gilbert.
souci de protéger la mémoire du Docteur subtil contre le soupçon d'hérésie, nous ne saurions facilement accepter les raisons que Ton a données pour Fen disculper. C'est bien, à notre avis, la thèse même, de Duns Scot que Gilbert a tirée des entrailles du réalisme, que n'a pas voulu consacrer le concile de Reims et que le concile de Florence a plus tard cou damnée. Un dernier mot à ce sujet. Nous avons fait voir que les conclusions théologiques de Gilbert procèdent rigoureusement de ses conclusions logiques ; il nous reste à dire que tous les réalistes doivent se déclarer complices de son erreur. En effet, la donnée commune de tous les systèmes réalistes est la distinction de l'être et de l'étant. L'étant est défini quelque détermination postérieure et inférieure de l'être; c'est un composé, un mélange de matière et de forme, qui tient de la forme tout ce qui l'actualise. C'est ainsi qu'on rend compté de la substance humaine. Pourquoi le même principe de démonstration ne s'appliquerait-il pas à la substance divine ? Cette substance, c'est l'étant divin; la divinité, voilà la forme qui lui donne l'acte, voilà l'être. On cherche, sans la trouver, l'issue par laquelle un réaliste pourrait faire une retraite honorable en désavouant cette conséquence.