‹ Histoire de la philosophie scolastiqueChapitre 29 sur 32 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Mystiques.

Cependant il existe une secte de théologiens qui ne veut pas même accepter les services de la philosophie soumise, humiliée : c'est la secte des mystiques. Dès que les noms de Platon, d'Aristote avaient été prononcés à des oreilles chrétiennes, un mystique s'était écrié : « Quelle folie d'enseigner, dans l'école du Christ, cette « vaine philosophie, cette philosophie séculière (1)! » Mais on était alors entraîné vers cette philosophie par une trop vive passion pour tenir grand compte d'une telle remontrance. Quand Hugues de Saint -Victor vint la renouveler, elle fut plus favorablement accueillie, les philosophes ayant eu déjà plus d'une mésaventure. Après le concile de Reims les mystiques devinrent de plus en plus nombreux. Autrefois les âmes étaient simples et sereines; elles jouissaient de la douce tranquillité de l'ignorance. Ayant eu le désir d'apprendre ce qu'enseignent les livres des philosophes, elles se sont troublées. Elles avouent maintenant, elles regrettent la faute dont elles se sont rendues coupables, et, pour en faire pénitence , elles s'efforcent d'oublier ce qu'elles ont appris. C'est le conseil que leur donne l'auteur de ces

(1) Paschasius Radbertus, In Mattlixum, tîb. VI. [Ma®. Patr.Bibliolh., édit. Lugd., t. XIV, p. 520.)

rimes, que les uns nomment Walter Mapes , d'autres Gauthier de Lille :

Quid tibi grammatica studioso parla labore, Quid confert logica, qwe cerlat laudis amore ? Quid fert rhetorica vernante superba décore ? Quem fmctum referunt versus nugseve canorse ? Talia non sapiunt viri sapientis in ore... Procedamus igitur ad ordinem tertium, Id est ad theologos, quorum felix studiu n, Qui divinis mancipant artibus ingenium. . . Praeconantur etenim illius prseconium Gujus laus perficitur ex ore infantium.

Hsec est sapientia (!)

Il y avait à Paris, au rapport de Césaire d'Heisterbach, un écolier d'un esprit obtus, que tous ses camarades traitaient avec un juste dédain. Un jour, Satan vient le trouver et lui dit : « Veux-tu me rendre hommage? « Je te ferai le plus savant des lettrés. — Non, répond « l'écolier; non, Satan, tu ne seras jamais mon maître, « je ne serai jamais ton homme. » Cependant, avant de s'éloigner, Satan lui remit sans condition un talisman dont le possesseur ne devait rien ignorer, et dès ce jour l'écolier obtus devint un vrai prodige de science. Il meurt bientôt après , ayant eu toutefois le temps de se confesser et de rejeter, avant de mourir, son talisman funeste. Cependant le jour des funérailles, quand la foule des écoliers était assemblée dans l'église autour de la civière, les démons arrivent, enlèvent l'âme du défunt, l'emportent dans une vallée profonde, horrible, pleine de vapeurs sulfureuses, et lui font subir les plus cruels traitements. Mais Dieu, la prenant en pitié, l'en-

(1) Bibiioth. nation.; man. lat., n° 3245, sous le nom de Gauthier de Lille. Ces vers ont été publiés par M. Wright, Anecdota lileraria, p. 44, mais d'après un texte très-fa util".

voie quérir par un de ses messagers, et les démons la rendent. Dieu commande que Famé délivrée retourne au corps étendu sur la civière, et l'écolier, revenant à la vie, se fait moine (1\ Il fut élu plus tard abbé de Morimond.

Cette histoire édifiante est l'histoire même du siècle qui va finir. Il va finir en se faisant moine. Le principal séminaire des mystiques fut, comme nous l'avons dit, l'abbaye de Saint- Victor, à Paris. Sur une des portes de l'abbaye étaient gravés ces deux vers :

Claustrum nolenti mors est, sed vita volenti. Per claustri sedern cœli mercaberis Eden (2).

Mourir au monde pour vivre en Dieu; voilà toute la doctrine morale cle Saint-Victor. Dans ce cloître on ne parle du siècle que pour le maudire. C'est un des exercices cle la piété. Là où la mort s'appelle la vie, la haine s'appelle l'amour.

Parmi les Yictorins qui prêchèrent alors le mysticisme nous avons à désigner d'abord maître Achard. L'abbé Gilduin étant mort en l'année 1155, les chanoines assemblés lui donnèrent Achard pour successeur. Ils entendaient ainsi rendre hommage à son mérite ainsi qu'à sa vertu. Nous avons ailleurs disserté sur les écrits authentiques ou douteux de maître Achard (3). On lit dans son traité Des sept déserts : « La raison ignore, « mais la foi commence par croire ce que ne conçoit pas « la raison. De l'imperfection de la raison procède la « perfection de la foi. La foi connaît par la grâce ce dont « la raison ne peut acquérir la certitude par aucune

(1) Cœsarius Heisterbachensis, Illuslr. miracul., lïb. I, cap. xxxn.

(2) Guillelm.de Vorïllong, In Sententias, lib. IV, dist. 19. I) Uist. liitôr. du Maine, nouv. édit., t. I, p. 8.

« expérience. Ainsi plus faible est la raison, plus forte « est la foi, et la raison faisant moins, ou plutôt ne fai- « sant rien, la foi qui fait plus, qui fait tout, a d'autant « plus de mérite. Il faut donc que la raison prenne le « parti de succomber pour augmenter le mérite de la foi. « Cependant, qu'elle se résigne à cela sans aucune envie, « car la foi ne fait pas ce qu'elle fait pour elle-même; « elle le fait bien plutôt à l'avantage de la raison : la « foi doit, en effet, disparaître, et la raison doit demeurer « et tourner à son profit ce qu'elle tient de la foi... Le « mérite de la raison consiste à respecter la candeur de « la foi, à ne pas prétendre marcher devant elle, mais « à la suivre (1). » Ainsi, nous le disons bien, il ne suffit pas aux mystiques que la raison soit docile; ils veulent encore qu'elle soit oisive. On est en ce monde pour prier, non pour raisonner. Achard continue son discours sur ce ton plus pathétique : « Que la faiblesse « humaine reconnaisse sa vraie mesure!... Par mon « conseil; je dis mieux, par le conseil de la vérité, de la « raison divine, homme, renonce à ta propre raison. Ne « crains pas de t'abandonner tout entier, pour tout « entier te livrer à Dieu, pour te mouvoir tout entier (( dans le Seigneur. Sache-le bien, c'est là se confier à « qui peut non-seulement conserver, mais encore aug- « monter le dépôt. Il te le rendra plus tard et avec « usure. Il t'a reçu sur la terre, il te rendra dans le « ciel. Il t'a reçu dans les lieux bas, il te rendra dans les t< lieux hauts. Il t'a reçu amoindri, il te rendra parfait. « Il t'a reçu vide, il te rendra plein. Il t'a reçu brisé, il « te rendra réparé... Il t'a reçu misérable et te rendra « bienheureux : de ce qui était périssable il aura fait

(l) Biblioth. Bat. ; man. de Saint-Victor, n° 944, fol. 174.

<( une chose éternelle; de ce qui était un homme il aura « fait un Dieu (1). » L'énergie de ce dernier trait est remarquable. Abdiquer sa raison, c'est bien, notre mystique le reconnaît , renoncer entièrement à soimême, et toute la pensée de l'homme, dès qu'il pense, doit être dirigée vers ce suicide. Mais l'acte finalement accompli, l'homme n'est plus l'homme, il est Dieu. Il est certain que les philosophes ne peuvent pas encourager par une telle récompense le simple exercice de la raison.

Tandis qu'Acbard était abbé de Saint-Victor, l'écossais Richard occupait dans la même maison l'emploi de prieur. Tennemann a beaucoup parlé de ce docteur, dont les écrits eurent un grand renom et une grande influence. Assurément nous n'entendons pas refuser au mysticisme la place que Tennemann réclame pour cette doctrine dans l'histoire de la philosophie. Le mysticisme n'est-il pas une des voies librement fréquentées par l'intelligence humaine? Cependant on peut se contenter, quand on se trouve en présence d'un mystique, de recueillir ses déclarations premières. Une fois, en effet, que le mystique est parvenu dans les sphères qui sont la patrie des nuages, il disparaît et le spectacle est fini. Nous l'avons attentivement observé prenant son essor dans l'espace, et nous faisant ainsi connaître sa méthode; mais nous ne sommes aucunement curieux de l'entendre, à son retour, faire le récit de tout ce qu'il a rencontré dans cette région de la pure lumière, où le regard de l'homme ne peut, nous le savons, voir que la nuit.

Voici comment Richard expose et justifie sa méthode : « Elevons-nous, dit-il, vers la perfection; hâtons-nous

(1) Bihlioth. nat. ; man. de Saint-Victor, n° 944, fol. 175.

« de franchir les degrés qui peuvent nous conduire de la « foi à la connaissance; employons tous nos efforts à « comprendre ce que nous croyons. Voyant combien les « philosophes de ce monde se sont appliqués à cette « étude et combien ils y ont fait de progrès, rougissons « d'être en cela plus ignorants qu'eux... Pour nous, c'est « bien peu d'avoir des opinions justes et vraies sur Dieu. « Travaillons donc à comprendre ce que nous croyons (1) !» Soit! Mais comment se livrer à ce travail? C'est la question. Tout le monde prétend rechercher la vérité; mais on marche au même but par des sentiers différents. Lequel doit conduire notre docteur aux portes du sanctuaire? Richard a, comme saint Bonaventure, tracé l'itinéraire de l'âme allant vers Dieu. Que l'on interroge cet itinéraire, et l'on apprendra quel est, suivant les mystiques, l'impuissance du jugement humain destitué des secours de la grâce. « Quelle merveille, poursuit-il, si « notre âme se trouble, est éblouie en présence des « mystères de Dieu, souillée comme elle l'est par la « poussière des pensées terrestres! Dégage-toi donc de « cette poussière, ô vierge, fille de Sion!... Dressons « l'échelle sublime de la contempla ion, et, prenant notre « vol, comme des aigles, échappons à la terre pour place ner dans les espaces des cieux (2). » C'est ici qu'il faut dire quels sont , suivant Richard , les degrés de cette échelle. La raison est aux plus bas, et la déraison aux plus hauts. Il y a six degrés de contemplation. Primum in imaginatione et secmidum solam imaginationem; c'est l'opération préliminaire dans laquelle on se représente par des images, par des idées, les choses extérieures. Richard compare ces idées aux enfants que Rachel obtint

(1) De Trinitale, Prologus.

(2) lbid.

en faisant partager à sa servante la couche de Jacob ; elles sont le fruit impur du concubinage de l'âme et de la matière. Secundum in imaginationc, secundum rationem; ici se placent les idées d'ordre, de cause, que l'imagination forme, conserve, et que la raison approuve. Tertium in ratione secundicm imaginalionem; ce sont les notions des choses invisibles, formées suivant le principe de l'analogie; elles appartiennent à la raison, mais l'imagination concourt à les former. Quartum in ratione secundum rationem : l'âme, se repliant sur elle-même, acquiert la connaissance de ses propres notions. Quintum supra, sed non prie ter rationem : ce que nous croyons touchant la nature, l'essence de Dieu, ne nous est pas communiqué par la raison; mais la raison ne proteste pas contre cette croyance. Enfin, il y a des croyances que contredisent les notions rationnelles, et qui, néanmoins, sont les plus certaines, les moins contestables; elles sont au sixième ordre de contemplation, le plus élevé de tous, celui vers lequel l'âme fidèle doit tendre de toutes ses forces : Sextum supra et videtur esse praeter rationem (1). Dégagé des figures de la rhétorique sacrée,

(1) Benjamin Minor, sive de contemplatione, cap. i, ix.— Encyclopédie 'nouvelle, art. Scolaslique. — Nous présentons ici les conclusions de Richard dans un langage beaucoup trop simple : cette manière d'exprimer les choses n'est pas dans le goût des mystiques. Publions donc quelques passages des chapitres que nous venons d'analyser, traduits en français par un anonyme du xive siècle. Cette traduction se trouve dans un manuscrit de Saint-Victor qui porte le n° 623, On a souvent fait remarquer que l'usage de la langue vulgaire ne fut pas familier aux philosophes avant le xvne siècle : cela est vrai ; la citation que nous allons faire montrera quels furent les commencements de cette langue que Descartes soumit le premier au joug de la règle. Voici nos extraits :

« Si doit-on savoir que l'une imagination est raisonnable et l'austre « bestial. Celle qui bestial est ne doit jà estre comptée entre les fuils « Jacob, ne jà ne voudra Rachel de li faire son fuils par élection. Bestial « imagination est quand nous descouvrons sa et la vain cuer sans nul

le système de Richard de Saint- Victor est celui-ci : L'intelligence guidée par la raison n'est pas le guide que l'homme doit suivre; ce guide, c'est la conscience illuminée par la grâce. Pour connaître il faut dédaigner l'étude de ces vains objets sur lesquels on distingue à peine la marque de leur céleste origine; mais il faut

« profit et sans aucun regart des chozes que nous avons devant veues « ou faictes. Vraiement bestial est ceste imaginacion, quar ce meismes « puet faire une beste. Mais celle imaginacion est raisonnable, quand « nous tournions dedens nous aucunne chose par imaginacion des choie ses que nous avons conneues par le cens du corps ; et comment ce « puet estre puet-on légièrement veoir. Nous avons veu or, et si avons « veu maisons; si poons en nous, se nous volons, tourmer par imagï- « nacion une maison d'or, jà soit ce que nous n'en veismes onques « nulle. Ce ne puet en nulle manière faire la beste, quar ce appartient « seullement à créature raisonnable. De ceste manière d'imaginacion « usons-ncis souvent, quand nous diligemment enserchons quels sont « les biens de la vie qui est avenir^ou seulement les mauls, et quant « nous regardons que sont, ne peuvent estre, les biens seulement, ou « les mauls seulement, ainsois sont meslés ensemble, et jà soit ce que « mout ia des uns et des autres, toutes voies ne puet-on onques Lrover « l'un sans l'autre en ceste vie, mais en l'autre vie puet-on trover « les biens sans les mauls et les mauls sans les biens... Et telle ima- « ginacion si est raisonnable, et si appartient à Balam et à Rachel : à « Balam appartient de tant que elle est imaginacion, et à Rachel en tant « que elle est raisonnable... (Ch. vi.)

« Oit avons que seulement la raisonnable imaginacion appartient à « Rachel, et celui qui raisonnable n'est est de tout non digne de son « élection. Mais autre est rimaginacion raisonnable quant elle est « ordonnée par raison ; autant est-elle meilleure à l'entendement. De « celle nous aidons-nous quant nous, selons la congneue samblance des ,« voiables choses, ordonons aucune autre chose voiable en nostre cuer, « et toutes voies n'en eslevons mie nostre pensée pour ce à aucune chose a non voiable. Mais de cest nous aidons-nous quant nous, par la sem- « blance des choses voiables, nous eitorsons que nous puissions mon- « ter à la congnoissance des non voiables choses. En celui est la imaa ginacion, mais non mie sans raison. En cestui l'entendement mairie « meismes sans imaginacion. Cil sont les deux fnils Baie : li aisné a nom « Dan et l'autre Neptalim. A Dan appartient le regart des mauls qui « à venir sont : Dan ne cognoist ce charnels choses, mais toutes voies « enserche-il telles choses meismes qui sont loin de ceus corporels. Mai « Neptalim, par la forme des choses voiables s'eslieve à la cognois « sance des choses non voiables. Nous savons bien que les tourmens

croire, il faut aimer, il faut s'enivrer de cet amour qui communique à Fâme fidèle de saintes extases , et la transporte bien au delà des choses, au sein de Dieu. Ce système, c'est, en deux mots, le mépris, la négation même de la philosophie; et Richard ne le dissimule pas : « La contemplation, dit-il, est une montagne qui

« d'enfer sont mout loin des corporieus cens, quar nous ne poons veoir « ne queils ils sont, ne où ils sont, et toutes voies les avons-nous devant « nos ieux toutes les fois que nous volons... (Ch. vu.)

« Savoir devons que celle manière de contemplacion, qui est en pur « entendement, est de tant plus haute de cette contemplacion qui par « Neptalim est signifiée, de combien elle est plus subtis. Cesle contem- « placion, toutes voies, qui par Neptalim est signifiée a aucunes choses « singulières qui forment fait à noter, quar elle est plus légière de toutes « les autres pour entendre et plus délitable à oir, à ceus mesmement « qui encore sont nouveaus et qui moins se sont traveillés en esperi- « tueux estudes. Ceste vraiement vient plus légièrement devant à celui « qui pensis est et touche plus doucement l'orant, quar elle est aparel- « liée de toutes les autres en la pensée, et plus raisonnable en parolle ; « et pour ce dist Jacob de Neptalim : Neptalim, dist-il, est cerf eslaissié « et donnant parolle de biauté. Cerf est apellé pour la légierté de courre, « et eslaissié pour la convoitise de courre. Le cerf est une beste moult o isnelle, qui moult puet courre et qui moult convoite à courre quand il « est eslaissié. Donques par droit est apellé Neptalim cerf eslaissié, quar « il puet par la grasse de contemplacion courre par maintes choses et « pour la douceur de la contemplacion li plest moult à courre. Cil Nep- « talim eslieve le cuer, qui auques est en ceste chose traveillé par si « grant isnelleté, ore aus souveraines choses, et ore l'abaisse aus basses « choses, et ore le ravist par choses nient nombrables, que le cuer « meisme qui se sueffre se merveille souvent de lui meismes. Appris par « bien eureux enseignement com convenablement notre Neptalim soit a apellés serf eslaissiés, à droit est vraiement fait senblans, non mie à « l'oisel volant, mais à serf courant, quar l'oisel quant il vole est loins « eslevé de la terre, mais le cerf quant il saut s'aliche à la terre, et en « ces saus ne se départ mie mout de la terre. En telle manière Nepta- « lim a accoustumé à sallir et non mie à voler, quant il, par la forme « des choses voiables, querit la nature des choses non voiables ; quar « en ce qu'il s'esliève ès souveraines choses et il aveques lui trait l'om- « bre des choses corporés, si ne guerpit-il mie du saut les basses cho- « ses. Or pues veoir comment Neptalim soit cerf eslaissié et comment « est-il donnant parolle de biauté. Ce monsterrons-nous par aventure « plus overtement et semondrons plus planièrement par exemple. Volés- « vous oir les parolles de biauté plaines de couleur et de douceur,

(( domine de bien haut toutes les sciences mondaines, « toute philosophie... Aristoteet Platon, et tout le trou- « peau des philosophes, ont-ils jamais pu s'élever jusor que-là (1)? » Non sans doute, et nous le reconnaissons volontiers.

Tel est encore le système du sous-prieur Godefroid, chanoine de Saint-Victor, sous-prieur de Sainte-Barbe au diocèse de Lisieux (2). Quand il étudiait aux écoles de Paris, Godefroid avait une préférence marquée pour les nominalistes. Il le déclare expressément dans une sorte de poëme en prose rimée, que M. Charma, doyen de la faculté de Gaen, a publié sous ce titre : Fons philosophie. Les philosophes les plus sages, dit-il, et les plus savants sont les disciples d'Aristote. On leur fait injure en les appelant nominalistes; aucun d'eux n'a jamais prétendu que les genres soient un pur nom. Quant aux disciples de Platon, l'appellation de réalistes leur convient beaucoup mieux, le mot de realis venant, dit-il, de reatus, faute, crime :

Ceterum realium sunl quamplures sectee, Quas reaies dixeris a reatu recte (3).

Mais Godefroid n'est pas resté longtemps parmi les philosophes. L'étude des arts, des sciences, n'ayant pu complètement le satisfaire, il est allé s'abreuver un jour aux sources de lu théologie, et, depuis qu'il a bu- de

« telles com il scet bien former a Neptalim ? Besiés-moy, ce dist, du bai- « sier de la bouche et après..., etc., etc. (ch. ix). »

(1) Benjamin Minor, cap. lxxv. — Tennemann, Geschichte derPhtl., t. VIII, p. 272. — M. Rousselot, Etudes sur la Phil., t. I, p. 333.

(2) Histoire liltér. de la France, t. XV, p. 69. — Charma, Fons philosophie, poëme inédit du xne siècle, p. 15.

(3) Fons philosophie, str. 65.

cette eau, toute autre lui paraît impure, il n'en veut plus boire aucune autre :

Tune ad summam denique me philosophiam

Verti, theologicam scilicet sophiam

Ebriabor fluminis hujus haustu solo ; Quoad vivam penitus hinc avelli nolo ; Haec bibendi nietasit etvivendi volo (1).

Ce Godefroicl de Saint-Victor nous a laissé, comme monument de sa doctrine théologique, un recueil très-considérable d'allégories amplifiées, sous ce titre : Microcosmus (2). Il suffît d'en faire connaître un seul chapitre, celui qui concerne les facultés de l'âme. Ainsi qu'il y a, clans le grand monde, quatre éléments, il y a, dit-il, dans le petit monde, quatre facultés au service de la pensée. La première, la sensation, est, comme la terre, corporelle, incapable de mouvement et douée d'une faible perception. L'imagination, qui est la seconde, a les propriétés de l'eau : elle est aussi pesante, corporelle; mais, étant mobile, elle peut, du moins, s'élever de terre jusqu'aux images des corps absents. La troisième, la raison, a la subtilité et la mobilité de l'air; ce qui lui permet de franchir la limite de la sphère terrestre. Cependant il est une région supérieure dont l'accès lui est défendu. Dans cette région supérieure, que Godefroid nomme le sanctuaire de la vérité, la quatrième faculté peut seule pénétrer. A la ressemblance du feu, l'intelligence vient des lieux les plus hauts, descend aux lieux les plus bas, et remonte vers le ciel, rapide comme la foudre, ayant parcouru dans l'espace d'un moment et le domaine des choses visibles et celui des choses invisibles (3\ Ce

(1) Fom philosophie, sir. 117.

'2, Man. lat. de la Bibliothèque nation., num. 14515.

'3) Microcosmus ; n° 14515 du fonds lat., fol. 8, verso : « Quarum

dédain de la sensation et de la raison est commun à tous les mystiques. Ils n'ont pas, en effet, besoin de voir les choses pour les comprendre; l'intelligence connaissant les choses visibles comme les choses invisibles, il leur suffît de l'interroger.

Le plus véhément détracteur de toute philosophie,' c'est Gauthier, prieur de Saint-Victor. Son livre intitulé Contra novas liserescs est assez connu par les longs extraits qu'en ont donnés Du Boulay (1) et Tennemann (2). Tous les philosophes nouveaux sont pour lui des hérétiques, Pierre Abélard, Pierre le Lombard, Pierre de Poitiers, Gilbert de La Porrée, Guillaume de Gonches ; il suffît même, à son avis, d'avoir étudié la philosophie pour être infecté de venin, car il ne ménage pas même l'auteur de Y Histoire scolastique, Pierre le Mangeur. Il définit ainsi la logique : l'art du diable. Ce n'est pas qu'il s'abstienne d'argumenter lui-même selon la mé-

« prima, id est sensualitas, quasi terra corpulenta, obtusa et immobilis « in imo jacet. Corpulenta, dico, quia non nisi corpora vel corporalia « comprehendit. Obtusa, quia in his, quando comprehendere se pute tat, normunquam errât. Immobilis, quia se ultra se vel supra se non « élevât. Porro secunda imaginatio quasi aqua corpulenta, obtusa, sed « mobilis, a sensualitate quidem velut a terra usque ad imagines absence tium corporum se élevât, sed ultra nihil prasvalens more aquœ cir- « cum corpora lluitat. ïertia vero, id est ratio, quasi aer subtilis obtusa « et mobilis, duabus praedictis subtilitate et mobilitate sua se circum- « fundit, causas et naturas eorum investigando ; sed quia obtusa est « plerumque ad interiora veritatis non pervenit : unde et verisimilibus « contenta in his se exercere non desinit. Denique quarta, id est intel- « ligentia, quasi ignis subtilis, acuta et mobilis, sublilitate, mobilitate « et acumine suo summa, ima, média omnia circumdat et pénétrât, vi- « sibilia et invisibilia in mornento perlustrat et ad ipsam Dei veritatem « aliquando pervenit. »

(1) Hislor. Univers. Paris., t. IJ, p. 629-660. Nous avons une copie moderne, mais complète, du traité Contra novas hœreses dans le n° 17187 du fonds latin, ù la Bibliothèque nationale, fol. 198. Ce texte, tiré d'un manuscrit de la reine de Suède et conféré par Martène avec un manuscrit de Saint-Victor, est encore loin d'être satisfaisant.

(2) Geschichte, t. VIII, p. 245 et suiv.

de la Philosophie scol astique. 517

thode des logiciens ; mais quand il argumente ainsi comme les autres, il cède à l'exemple, et il fait alors, dit-il, un cas médiocre des raisons qu'il donne; il ne croit parler avec autorité que lorsqu'il oppose à ses adversaires l'Évangile ou les écrits des saints docteurs. Nous trouvons beaucoup de ressemblance entre Gauthier de Saint- Victor et ce diffamateur effréné que Jean de Salisbury nous a fait connaître sous le nom de Cornificius, l'ennemi de Virgile. Ils ne doivent pas être pour cela confondus. C'est en l'année 1159 que Jean de Salisbury nous a tracé le hideux portrait de son Cornificius, et dans le traité Contra novas hœreses il est parlé du concile de Latran qui fut présidé par Alexandre III en 1179. Quoi qu'il en soit, ce Cornificius était, comme Gauthier, un mystique et peut-être un Victorin ; Jean de Salisbury remarque, en effet, qu'il a pris à partie tous les docteurs de son temps à l'exception d'un seul, Hugues de Saint- Victor.

Nous retrouvons les mêmes doléances, exprimées sur un ton moins acre, dans les sermons d'Adam le Pré~ montré et dans un de ses traités ascétiques qui est intitulé : De triplicl génère contemplation' s (1). Egarée, dit-il, par l'orgueil, par la folle manie de connaître ce qui ne peut être connu, la créature a blasphémé contre son créateur (2). Aucune séduction n'est plus puissante que celle delà science. Adam n'y a pas lui-même toujours résisté. C'est pourquoi, dit-il, son âme blessée demande au Seigneur le baume de sa miséricorde. Elle est chargée de péchés, enlacée dans les filets des vices, épuisée par la douleur, accablée par la honte, et, d'une voix éteinte,

l) Opéra Adami Przmonstr., publiés à Anvers ou 1659, iu-fol, '%) Ibid , serra. 5 et VI.

elle appelle à son secours celui qui est la source de toute grâce, de toute vie. Mais où est-il? quel est-il? Dans le trouble où l'ontjetée les discours impies des philosophes, l'âme a conservé l'amour, mais elle ne sait plus ce qu'elle aime, ce qu'elle doit aimer. Elle s'adresse donc aux pierres, aux rochers, et leur dit : — « Qui êtes- « vous? » Et les pierres, les rochers, répondent : « Nous « sommes ses créatures, comme tu l'es toi-même. » A la même question le soleil , la lune et les étoiles font la même réponse. L'âme interroge ensuite le sable de la mer, la poussière de la terre, les gouttes de la pluie, les jours des siècles, les heures des jours, les moments des heures, le gazon des champs, les branches des arbres, les feuilles des branches, les côtes des feuilles (costullœ foliorum), les écailles des poissons, les ailes des oiseaux, les plumes de leurs ailes, les paroles des hommes, les voix des animaux, les mouvements des corps, les pensées des esprits; et ces choses déclarent à l'âme toutes ensemble : « Nous ne sommes pas celui « que tu demandes : cherche au-dessus de nous et tu « trouveras notre créateur! » Ce n'est là sans doute que l'amplification d'un texte de l'apôtre, et la science n'est pas contraire à ce texte puisqu'elle le cite : il est, en effet, cité dans un des premiers chapitres des Sentences (1), et saint Thomas, Duns Scot, Guillaume d'Ockam, d'autres savants philosophes, y ont trouvé la matière des explications les plus divergentes. Mais Adam et ses confrères en mysticisme ne démontrent rien, n'expliquent rien. Ils chantent, ils célèbrent la gloire de Dieu sur le mode le plus lyrique, et imputent à toute démonstration le péché d'arrogance (2).

(1) Lib. l,;dist. 3,

(2) Adami Opéra, serra. 12.

Pierre de Reims, chantre de l'église de Paris, connu sous le nom de Petrus Cantor, est un adversaire encore plus vif de toutes les gloses philosophiques. Il attaque les philosophes dans son traité qui a pour titre : De contrarie tatibus theologix ou De tropis theologicis (1). Il propose clans son Verbum abreviatum (2) une nouvelle méthode d'enseigner la théologie, et cette méthode est celle qu'il pratique. Elle consiste à simplifier les textes sacrés, à retrancher les images, les figures, les ornements de style qui peuvent servir de matière à des distinctions, c'est-à-dire à des disputes. Plus de commentaires, mais des abrégés : voilà ce qu'il faut pour l'usage de l'école (3) : « Évitons, dit-il, les superfluités de la « littérature profane : ce qui ne sert pas à la foi peut « être grandement profitable à l'impiété. Evitons ces « sottes questions que Ton fait sans règle et qui engen- « drent les procès. Quelle différence y a-t-il entre les « questions sottes et les questions téméraires? Les pre- « mières sont vaines, inutiles; les autres sont dange- « reuses et donnent naissance à l'erreur (4). » L'intelligence qui cherche la perfection n'a que deux choses à considérer : la foi et les mœurs. Donc affermissons-nous dans nos croyances et corrigeons nos instincts pervers ; disputons moins et vivons mieux. Ce sont là tous les préceptes de la sagesse. Si ce n'est pas là ce qu'enseigne la philosophie, c'est une science futile, indigne d'occuper un esprit sérieux.

Sur le même ton déclame le pieux Adam, abbé de

(I) Riblioth. nat. ; fonds de Saint-Victor, n° 401 . — Biblioth. deTroves. n" 398 et 789.

2, Publié en 1639, in-4°, par G. Galopin.

(3) Verbum abreviatum., eap. it

(4) Jbifl., cap. m.

Perseigne, autrefois chanoine régulier, qui, changeant de robe, a conservé les mœurs et l'esprit de ses anciens confrères : « Bienheureux, dit-il, est l'homme qui tremble « toujours. Qui n'a pas la crainte n'aura pas le salut (1). » Il dit encore : « La crainte est le père nourricier de l'hu- « milité, la pépinière de la confession, le gardien de « l'innocence, le fondement de la patience; la crainte « est l'émulation de la discipline, le paranymphe de la « chasteté, la verge de la justice, le conseiller de la « miséricorde , le commencement de la sagesse , le « préambule de l'amour, le valet de chambre de la « conscience, l'honneur de la vie (2)... » Craindre, toujours craindre, toujours marcher la tète basse, dans l'attitude d'un misérable né pour souffrir, pour gémir; voilà l'homme des mystiques! De quelle utilité peuvent donc être pour lui toutes ces études dont on paraît faire si grand cas dans l'Église séculière ? Elles sont inutiles en ce qu'elles n'ont pas pour objet le salut ; elles sont funestes en ce qu'elles inspirent l'orgueil : « Combien, s'écrie-t-il, elle est vraie, combien elle est « estimable cette philosophie qui ne disserte pas^vaine- « ment sur les astres, sur la nature des choses, à la « manière de Platon, mais qui plutôt traite humblement « et utilement de la correction des mœurs, de la pra- « tique des vertus, de l'observation des commande- « ments, s'employant non pas à mériter les applau- « dissements des hommes, mais à partager les joies des « saints (3) ! »

Ainsi devait s'exprimer devant ses écoliers cet autre

(1) Martène, Thesaur. Anecd., t. I, col. 688.

(2) Ibid., col. 692.

(3) Sermo in festivit. S. Benedicti. Mss. de la Biblioth. nation., lat.. n° 10633, fol. 36, verso.

moine, désigné par Walter Mapes sous le nom de Rainaud, détracteur bruyant de tous les philosophes :

Reginaldus monachus clamose contendit Et obliquis singulos verbis comprehendit ; Hos et hos redarguit, nec in se descendit, Qui nostrum Porphyrium laqueo suspendit (1).

Ce Rainaud était certainement un mystique. En effet, un mystique a pu seul condamner Porphyre au supplice de la corde. L'éclectisme de Porphyre le fera toujours facilement absoudre par les sectateurs d'Aristote et par ceux de Platon.

Le plus dogmatique, le plus fécond et le plus brillant de tous les mystiques de ce temps est Alain de Lille, Alanus de Insulis, né sans doute clans la ville dont il porte le nom. Quand il professait avec éclat dans les écoles de Paris, il prit, dit-on, l'engagement téméraire d'expliquer en public le mystère de la Trinité. Or, le matin même du jour où il devait donner cette explication depuis longtemps attendue, il rencontra sur le bord de la Seine un jeune enfant qui portait de l'eau vers un trou pratiqué dans le sable. — « Que faites-vous, mon « enfant, lui dit le docteur ? — Je porte à ce trou les « eaux de la rivière, et tant que je ne l'aurai pas mise à « sec, ma besogne ne sera pas finie. — Mais, mon jeune « ami, quand croyez-vous pouvoir la finir? — Avant que « vous ayez vous-même exécuté le dessein que vous « avez en tète. — Quel dessein? — Vous prétendez, pour « faire parade de votre science, expliquer le mystère de « la Trinité. C'est une entreprise encore plus difficile, « croyez-moi, que la mienne (2). » Alain crut, en effet, le jeune enfant, et, quittant Paris à la hâte, il alla s'enfermer

(1) Prandtl, Geschiclile cler Logik,k 11, p. 231. '%) Hist. littèr. de la France, t. XVI, p. 400.

y** HISTOIRE

à Cîteaux. Cette fable, recueillie par Du Boulay, est ingénieusement inventée. Elle exprime bien comment, étant un des maîtres les plus renommés de la grande école de Paris, Alain se laissa gagner par l'orgueil, et comment, ayant eu quelque mésaventure scolaire, il imputa son échec à la philosophie, et se fit mystique par dépit.

Suivant Tennemann, Alain de Lille employa la méthode mathématique dans l'exposition des mystères de la foi. C'est, en effet, la méthode qu'Alain a suivie dans son traité qui a pour titre De maximis theologiœ (1); mais cet écrit doit être un ouvrage de sa jeunesse, et nous n'avons pas trouvé parmi ses œuvres un autre ouvrage composé de même. Quand il était logicien il raisonnait ainsi, subtilement, sèchement : depuis qu'il a cessé de l'être, il s'exprime dans la langue des poètes, et il n'écrit plus sur aucun sujet sans prodiguer les descriptions et les allégories. Aussi ne fait-il plus grand cas d'Aristote, qu'il nous représente maintenant, dans une de ses fictions, s'appliquant à dissimuler ses opinions sous des formules doctoralement énigmatiques. Aujourd'hui Platon lui convient beaucoup mieux : le front de Platon, dit-il en prose, rayonne de tout l'éclat du ciel (2); en vers, il ne se propose que de traduire ou d'amplifier Platon :

Mens sese accingat ad illa

Quse minime linnt, sed sunt, velut illa Plalonis Verba canunt (3).

C'est, en effet, le philosophe des mystiques et des poètes. Ainsi maître Alain, revenu des erreurs de sa jeunesse, professe qu'on est allé beaucoup trop loin avec la logi-

([) Ouvrage inédit. Biblioth. nation., n° 935 de la Sorbonne.

(2) De planclu nature, dans le recueil des œuvres d'Alain, publié par Ch. de Visch, p. 318.

(3) Dans son posme intitulé : A Deo semper incipiendum, p. 417 du recueil de Ch. de Visch.

que, que Fart de raisonner a trop inquiété les consciences et trop agité l'Eglise. Mais l'imagination, se dit-il, n'est pas responsable des délits commis par la raison; le droit de tout oser reste le droit des poètes, et conséquemment le droit des mystiques.

Nous l'entendons répéter souvent, dans ses écrits didactiques, que les philosophes ne doivent pas être consultés sur les choses de la foi. « S'il vous arrive, dit-il « aux prédicateurs, de quitter les livres des théologiens « pour ceux des philosophes, observez bien si vous « rencontrez par hasard, dans ceux-ci, des démonstra- « tions favorables à la croyance^catholique, car il est « permis d'enrichir les Hébreux des dépouilles des « Egyptiens...; mais la philosophie, ne l'oubliez jamais, « est le camp de l'étranger, et, s'il est permis de le visiter « en passant, il ne l'est pas d'y séjourner (1). » Il emprunte donc en passant au stoïcien Sénèque (2), même à l'épicurien Lucrèce (3), des sentences morales qu'il prend soin d'adapter aux préceptes de l'éthique chrétienne; mais il ne reste pas longtemps dans la compagnie de ces philosophes mal notés. C'est dans le même esprit que, s'adressant aux divers hérétiques de son temps, il leur dit : « L'intellect humain ne peut rien comprendre « de ce qui est dépourvu de forme : » or Dieu n'a pas de forme, omnimoclam formam subterfugit; donc on ne peut le comprendre; donc Dieu n'est pas un objet de la science, et il est l'objet même de la foi (4). Il avait déjà

(1) De arle prœdicaloria, cap. xxxvi.

(2) Ibid., cap. ni, xxi, xxm, xxiv, xxv, xxix, xxxvi.

(3) Ibid., cap. i.

(4) « Omnis demonstratio aut est ad sensum, aut est ad intellectum : « Deus autem nec sensu, quia incorporeus est, necintellectu.quia forma a caret, capi potest ; potius enim quid non sit quam quod sit intelligi- « mus. » C'est le mot profond de Voltaire : « Nous savons ce qu'il n'est « pas, non ce qu'il est. » (Dictionn. phil., art. Bien el mal.)

dit- autrefois dans son livre Des maximes : « Toute dé- « monstration suppose une notion recueillie parles sens « ou formée par l'intellect ; or Dieu ne peut être perçu « par les sens, puisqu'il est incorporel, ni conçu par Fin- « tellect, puisqu'il n'a pas de forme. Nous comprenons « mieux, en effet, ce qu'il n'est pas que ce qu'il est (1). » Depuis qu'il a rompu tout commerce avec les logiciens, il est encore bien plus convaincu que la raison humaine ne sait rien de Dieu ; c'est donc un point sur lequel fréquemment il insiste. Cependant ce Dieu dont on ne sait rien, chacun le définit. Gela est vrai; ce qui ne l'est pas moins, c'est qu'aucune définition de Dieu ne peut être exacte. On ne saurait même convenablement le nommer; aucun nom prononcé par une lèvre humaine ne peut fidèlement représenter le mystère de perfection que contient l'essence divine (2).

Ainsi s'exprime notre docteur quand il croit devoir s'employer à mettre la foi des simples hors des atteintes de la raison; mais bien autre est son langage lorsqu'il parle comme l'imagination l'inspire. Alors il aime à se rappeler et ce qu'il a pu connaître des rêves de Platon, de ceux d'Epicure, de ceux des Alexandrins, et ce que rapportent de plus récents poètes du pays d'Avallon, du pays de Féerie. Toutes ces fables le charment et il s'efforce de les concilier dans une synthèse personnelle. Ou bien, dédaignant de faire appel à sa mémoire, il prête lui-même une oreille attentive à toutes les voix de la nature, pour transcrire ensuite sur le papier les notes graves ou aiguës, et même les demi-tons les plus incertains que lui semble produire le travail harmonieux des êtres au sein de l'espace. Il n'est plus ce théologien cau-

(1) De arte prâedwamU, cap. xiir, xiv, xv, xvi.

(2) Ibicl., cap. xx.

teleux, qui reculait avec effroi devant le problème de l'être : le voici devenu le plus entreprenant, le plus enthousiaste des théosophes.

Parmi les ouvrages d'Alain édités par Charles de Visch , il y en a deux particulièrement, le traité De planctu naturx et Y Anti - Claudianus , qu'il a composés sous l'inspiration de la muse mystique. Dans le traité De planctu naturse, la Nature en deuil vient déplorer les désordres causés sur la terre soit par le génie inquiet de l'homme, soit par ses vices monstrueux. Au début de cette composition bizarre, la Nature, s'entre tenant avec le poëte, lui montre du doigt une région invisible, située entre le ciel et la terre, et lui dit que cette région est la demeure des anges, vicaires de Dieu, créateurs, ou, du moins , distributeurs des formes , aux ordres desquels doit être soumise toute chose créée, qui vit et se meut au sein de l'universelle harmonie : De us imper ando hominem créât; angélus operando procréât; homo obtemperando se recréât ; Deus iinperat authoritatis magisterio ; angélus ope rat ur actionis ministerio ; homo obtempérât r ege ner at ion is mysterio (1). Tels sont les jeux d'esprit de dame Nature.

Ce bel ordre, qui devrait exister, n'existe pas. Les anges eux-mêmes, les ministres immédiats de la création, se sont un jour mis en révolte, et l'homme a suivi leur exemple. L'homme s'est laissé dominer tout entier par un des éléments que la Providence avait fait entrer dans la composition de son âme, la sensualité. De là tant d'infractions aux ordonnances divines, tant de passions dégradantes, tant de crimes commis contre la Nature elle-même. Le traité se termine par une sentence d'ex-

1 De planctu naturœ, p. 291 des œuvres d'Alain.

communication, promulguée au nom de l'essence superessentielle, au nom de son éternelle pensée, avec le consentement de la milice céleste , contre les coupables auteurs de tous les méfaits dénoncés par la Nature.

La matière de Y Anti-Claudianus est encore plus poétique. Après avoir gémi sur la perversité de l'espèce humaine, la Nature se propose de créer un nouvel homme, moins imparfait que le premier. Pour exécuter ce grand dessein elle appelle toutes les Vertus à son aide, et, celles-ci, empressées de répondre à l'appel de la Nature, se réunissent en conseil dans son palais. La délibération est ouverte par un conseil de la Prudence. La Prudence déclare qu'à son avis toutes les Vertus travaillant de concert ne pourraient fabriquer une âme. La Raison parle après elle et propose d'envoyer la Prudence, sa sœur utérine, en ambassade auprès du Dieu suprême, qui seul possède le trésor de la vie, et de lui demander cette âme que les Vertus ne sauraient créer.

Mais contemplons un instant la Raison, puisque le poëte prend très-grand soin de nous décrire son visage, son port, son costume. Plus âgée que la Prudence, elle lui ressemble beaucoup et est à peu près vêtue comme elle ; mais, comme attribut distinctif, elle tient dans sa main trois miroirs, dont il nous importe de connaître l'usage. « Dans le premier, dit le poëte, elle observe at- « tentivement la série des causes ; elle voit l'alliance « conjugale du sujet et de la forme, leurs tendres étrein- « tes, )> et ce qu'elles produisent, c'est-à-dire la génération et l'incessante transformation des choses. Dans le second miroir la Raison « contemple les sujets qui, dé- « pouillés de leurs formes, retournent à l'antique chaos, « allant chercher le sein de leur propre mère, tandis que « la forme pure, rendue à son premier état, se sent ra-

« jeunir, loin de porter le deuil d'un époux indigne « d'elle : »

Hic subjecta videt fbririis viduata revërti Ad chaos antiquum propriamque requirere matrem, Inque statu proprio puram juvenescere formam, Nec sua degeneris subjecti tœdia flere.

Ainsi notre docteur estime que la matière séparée de la forme et la forme séparée de la matière peuvent exister isolément. Après la destruction comme avant la génération du composé, toute matière fait partie de la matière informe et toute forme est une substance quelconque, incorporelle ou corporelle, d'un genre indéfini. Alain prétend, il est vrai, dans un passage du traité De planctu naturœ, que le créateur a fait le monde de rien, non materix prœjacentis auxilio (1) ; mais il rejette dans ce passage la thèse de la matière éternelle, et non celle de la matière informe premièrement créée. Sur l'existence primordiale de cette matière informe voici ce qu'il déclare expressément dans un écrit plus dogmatique : Rerum substantiel simul creata est, sed non simul per species formata est, et simul extitit per substantiam materise, non simul apparuit per speciem formœ (2). Cela nous prouve que, même après avoir quitté les philosophes, Alain est resté fermement réaliste. Nous avons beaucoup d'autres preuves de cette persévérance très-mal dissimulée. En effet, la Raison voit encore dans son second miroir, « d'an visage calme, mais profondément « méditatif, comment le composé est le simple, le cé- « leste est le caduc, le divers est le même, le pesant « est le léger, le mobile est l'immuable, l'obscur est le « brillant, le précieux est le vil, le plaisant est le triste,

(1) Page 297 de l'édit. de ses œuvres. 2) Page 160, dans le traité intitulé Dicta mag. Alani.

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