VI AVERTISSEMENT
je ne sais pas ce que j'ignore, ce que je ne puis savoir.
Mais on estime qu'il serait plus prudent d'être moins franc, et que l'on fait tort à la philosophie par de tels aveux. C'est là, je crois, une erreur. Il faut, en effet, le reconnaître : ce qui, dans tous les temps, a nui le plus à la philosophie, c'est la diversité, disons mieux, la contrariété des systèmes que l'on a recommandés en son nom. De là ce mot cruel de François Bacon : « Si tous les hommes, atteints « de la même folie, extravaguaient précisément de la <£ même manière, ils pourraient encore s'entendre ce assez bien (1) . » S'ils ne se sont jamais entendus, c'est la faute des philosophes qu'on appelle idéalistes. Il n'y a pas, en effet, de conciliation possible entre des opinions tout à fait conjecturales, et dont la vérité, dont la fausseté ne se démontrent pas. Un poète ingénieux, dont nous parlerons dans ce livre, raconte que la Prudence, envoyée en ambassade vers l'auteur du monde par le conseil des Vertus, avait chargé la Raison de conduire son char. Le char que la Raison conduit franchit rapidement les régions inférieures de l'espace ; mais au point où commencent les régions supérieures, les chevaux se cabrent, la Raison se trouble et déclare qu'elle ne voit plus de chemin tracé. Au delà de ce point où la raison ne peut plus leur servir de guide, les philosophes, comme dit Bacon, extravaguent ; ils s'égarent à droite, à gauche, éblouis, aveuglés par
(1) Novum Organum, lib. I, ch. [, arl. 27.