‹ Histoire de la philosophie scolastiqueChapitre 7 sur 32 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ruine et rétablissement des Ecoles en Occident.

Depuis quatre siècles on prêchait l'Evangile; la doctrine chrétienne, après avoir été l'objet de tant de controverses, était enfin décrétée; la vieille société achevait lentement de se dissoudre ou plutôt de se transformer, et le monde se rangeait sous l'autorité des grands docteurs, des grands évêques, des grands conciles, quand les barbares du nord, longtemps contenus par la force, par l'adresse, franchirent les frontières du monde romain et envahirent presque à la fois les Gaules et l'Espagne, tout l'Occident. C'étaient les Goths et les Vandales, les Sarmates et les Gépides, les Alains et les Hérules, les Huns, les Suèves, les Saxons et les Bourguignons. Une telle inondation devait être et fut désastreuse. Cependant plusieurs de ces peuplades, venues de terres diverses et l 1

régies par des lois différentes, étant moins rebelles que les autres à toute discipline sociale, dans quelques-unes des régions envahies la civilisation subit de cruelles épreuves, mais ne périt pas. Ainsi les Goths et les Bourguignons, déjà chrétiens, envièrent dès l'abord aux Gaulois la politesse de leurs mœurs, et voulurent, à leur exemple, connaître les sciences, les lettres et les arts. On vit le roi Théodoric sur les bancs des écoles, à Toulouse, étudier la rhétorique et le droit romain. Gondebaud, qui régnait sur les Bourguignons, sachant le latin, apprit le grec, et, sous son gouvernement libéral, les plus savants des Romains, qui n'étaient ni de sa religion, ni de sa race, occupèrent les plus hauts emplois, exercèrent l'autorité la plus respectée. C'était le temps où Marius Victor, un des derniers rhéteurs, un des derniers poètes de l'ancienne Gaule, disait en des vers encore élégants et corrects : « Après que le Sarmate « nous a dévastés, que le Vandale nous a incendiés et « que l'Alain nous a volés, nous nous appliquons à répa- « rer tout le mal qu'ils nous ont fait, avec une espèce rance inquiète et des efforts presque découragés. » Quelques écoles s'étaient rouvertes, où Paulin., Salvien, Ennodius , Gésaire , Sidoine Apollinaire , apprenaient , montraient à lire Sénèque et saint Augustin, Lactance et Virgile. Mais quand les Francs eurent à leur tour traversé les Gaules, écrasant avec la même rage Romains, Gaulois, Goths et Bourguignons, à une lumière douteuse succédèrent des ténèbres pleines d'horreur, et tous les monuments intacts ainsi que toutes les ruines de la civilisation vaincue disparurent à la fois.

« Il serait difficile, » disent les savants auteurs de Y Histoire littéraire de la France, « de détailler toutes les « mauvaises suites que laissa après elle l'humeur féroce

« de ces nouveaux habitants des Gaules (1). » On devrait trouver ce détail dans les histoires contemporaines; mais, après l'invasion des Francs, on n'écrit plus parce qu1 on ne sait plus écrire. Ce qui explique tout, les écoles sont fermées ou désertes. Ainsi se perd bientôt la tradition des sciences ; on oublie même la langue latine, du moins celle des philosophes, des rhéteurs et des poètes, et celle qu'on parle encore, s'altérant chaque jour davantage, devient un idiome grossier, affranchi de toute règle. Les rois de la race de Mérovée s'habillent en empereurs romains, et font réparer les amphithéâtres romains pour y assister à des combats de bêtes féroces. C'est leur façon d'honorer l'antiquité en l'imitant.

Vsb diebuê nostris, s'écrie Grégoire de Tours, quia periit studium Utteranini a nobis (2)'! Quand, vers la fin du vie siècle, le plus illustre évêque de la Gaule nous dénonce en ces fermes barbares la barbarie de son temps, il prouve par son exemple qu'il ne le calomnie pas. Dans ce temps funeste paraissent, il est vrai, quelques hommes dont le savoir et le mérite étonnent la Gaule, qui ne les comprend guère, le moine Colomban et l'apôtre Livin ; mais ils viennent de l'Irlande, d'un pays qui n'a été dévasté ni par les Huns, ni par les Francs, et ils savent le latin , ils savent le grec, ils font des vers dans lesquels on retrouve, comme dans ceux d'Avitus, le favori de Gondcbaud, des centons d'Horace et de Virgile. Pour Grégoire de Tours, ce fier et vaillant évêque, dont Fortunat célèbre l'érudition et l'éloquence (3), il ne sait, il le confesse, rien des lettres : alla UUerarum scienlia ■; il n'a jamais appris ni la gram-

1 Hisluire littéraire de la France, t. II, p. 7. (2) Ilistor. Francor., procem.

'3, Pr&fat. Theod. fiuinart, cap. h, num. 62.

maire, ni la rhétorique : s uni sine liUeris rhetoncis et a rie grammatica. L'érudition était alors, il paraît, une connaissance quelconque de la doctrine qu'un chrétien doit suivre et des hérésies qu'il doit fuir, et l'on appelait éloquence l'élan bien ou mal réglé d'un cœur ému par la charité, par la foi. Assurément le pape Grégoire Ier, saint Grégoire, Grégoire le Grand, passe à bon droit pour le moraliste le plus abondant, le plus éloquent de son triste siècle. Eh bien ! ayant su que Didier, archevêque de Vienne, avait, dans une des villes autrefois les plus lettrées de la Gaule, dans la patrie de Glaudien Mamert et d'Avitus, entrepris de restaurer les études en donnant lui-même des leçons de grammaire, Grégoire lui écrit : « Mon frère, on me dit, ce que je ne puis redire « sans honte, que vous avez cru devoir enseigner la « grammaire à quelques personnes. Apprenez donc coince bien il est grave, combien il est affreux qu'un évêque <( traite de ces choses que doit ignorer même un laïque. « S'il m'est bien démontré qu'une fausse nouvelle m'a « été transmise et que vous ne vous êtes pas occupé de <( ces frivolités, de ces lettres séculières, j'en rendrai « grâce à Dieu, qui n'aura pas laissé souiller votre cœur « par les félicitations impures des pervers ! » Une telle lettre, écrite par un tel pape, peut tenir lieu de tous les témoignages historiques. Sine verecundia memorare non possumus fratemitatem tuam grammaticam quibusdam exponere... Quam grave nefandumque (1) ! Ce trait suffit; il suffit pour reproduire l'image d'un siècle.

Julien l'Apostat avait, au rapport de Théodoret, interdit aux fils des Galiléens de fréquenter les rhéteurs et les philosophes : « Défendons-leur, disait-il, de venir prendre

[1) Gregor. Epist., lib. XI, eplst. uv.

« chez nous des flèches pour nous blesser (1). » Le pape Grégoire n'avait pas lu sans doute ce passage de Théodoret, qui l'aurait conduit à soupçonner le parti qu'on peut tirer de la grammaire ; mais certainement Shakespeare connaissait la lettre écrite par Grégoire à Févêque Didier. Nous la retrouvons, en effet, dans le discours tenu par Jacques Gade à lord Say, qu'il va livrer à ses bourreaux : « Tu as traîtreusement corrompu la jeunesse du « royaume en érigeant une école de grammaire; et, « tandis que, jusqu'à présent, nos ancêtres n'avaient « d'autres livres que la mesure et la taille, c'est toi qui « es cause qu'on s'est servi de l'imprimerie. Contre les « intérêts du roi, de sa couronne et de sa dignité, tu « as bâti un moulin à papier. Il te sera prouvé en fait « que tu as autour de toi des hommes qui parlent habite tuellement de noms, de verbes, et autres mots abonnée nables que ne peut supporter une oreille chrétienne (fe) . » On le voit, l'imagination du poète n'a pu rien ajouter au texte de la lettre pontificale.

Qu'on ne s'étonne donc pas de voir le prétendu scolastiqueFrédégaire continuer les annales, incohérentes et confuses, de Grégoire de Tours dans une langue plus obscure encore et plus corrompue. Les années succédant aux années, le temps où il y avait des grammairiens s'éloigne, et les derniers souvenirs de leur enseignement s'effacent. On pouvait rencontrer encore vers le milieu du vinc siècle, au fond de quelques monastères, quelques hommes à qui d'insuffisantes notions de littérature avaient été transmises comme un secret; mais l'état intellectuel de la multitude, tant des clercs que des moi ncs. était la plus insoucieuse ignorance.

[f] Théodorei. Mit. tripart., lib. VI, cap. xvu.

/-2; Seconde partie de Henri VI, act. IV, se. vu ; traduct. de M. Guizot.

Le seul écrivain français de ce temps, c'est Fortunat : il fait des vers, on l'appelle poëte; mais il juge bien luimême sa poésie :

Scabrida mine resonat mea lingua rubigine verba.

Cet évêque, un des plus considérables des Gaules, ne fait pas avec moins de sincérité l'aveu de son défaut de toute science : « Platon , dit-il , Aristote", Ghrysippe et « Pittacus sont à peine connus de nous; je n'ai lu ni « Hilaire, ni Grégoire, ni Ambroise, ni Augustin (1). » Qu'avait-il lu? On rencontre même plus d'un abbé, plus d'un évêque rigides, qui défendent de méditer et d'écrire sur les livres saints : Inquiimt raulti : Non est tempus jam nunc disserendi super Scripturas (2;. Il n'y a pas de science, disent-ils, qui ne soit devenue présomptueuse et téméraire : rien ne doit altérer la naïve sérénité de la foi. En leur temps sont venus les prophètes, les évangélistes et les apôtres, pour annoncer, pour propager la bonne nouvelle; en leur temps sont venus les pères, les saints docteurs, à qui le Saint-Esprit a donné pour mandat d'expliquer les textes obscurs et de réfuter les interprétations trop libres des hérétiques. Désormais tout est dit, tout est écrit; l'esprit, quitte de tout labeur, n'a plus qu'à se reposer jusqu'à la consommation des siècles. Voilà ce que professent quelques abbés, quelques évêques, ajoutant qu'ils sauront bien contraindre au repos, au silence, les orgueilleux, les mutins, en qui persiste la manie de penser et d'écrire. Les auteurs de V histoire littéraire, en des termes énergiques mais exacts, définissent le vinc siècle « le plus ignorant, le plus téné-

(1) Ampère, Hist. lillér. avant le xne siècle, t. II, p. 313.

(2) Ambroise Autpert, Comment, in Apoaalyps., epistola ad Stephan. papam. {Bibliolh. max. Pair., edit. Lugd., t. XIII, p. 403.)

« breux et le plus barbare qu'on ait jamais vu, » du moins en France.

On a coutume d'attribuer la restauration des études à la puissante impulsion d'un seul homme, Charlemagne. Quoi qu'il en coûte de faire cet aveu, il y a des peuples déchus qui ne se sont pas relevés d'eux-mêmes. La décadence des mœurs ayant suivi le relâchement des études, les vices sont venus entretenir la paresse, et, sous la double influence de la paresse et des vices, des peuples qui s'étaient auparavant signalés dans le monde ont lentement dégénéré jusqu'à perdre l'instinct de la vie morale. Pour notre part, nous ne contesterons pas àCharlemagne l'honneur que la plupart des historiens s'accordent à lui déférer. Sans lui peut-être n'aurions-nous pas secoué notre indolence ni vaincu le courant de la barbarie.

Si, dans sa première jeunesse, à la cour du roi son père. Gharlemagne vit, comme on le suppose, un ou plusieurs savants, il ne paraît pas avoir beaucoup profité de leur entretien. Il n'annonce, en effet, au commencement de son règne, aucun projet de réforme. Ses projets se révèlent au retour de ses voyages en Italie. Comme la Bretagne insulaire et comme l'Espagne, l'Italie avait conservé des écoles et des maîtres qui lisaient encore Priscien et Donat, Virgile et Sédulius, Cicéron et saint Augustin, Boèce et Gassiodore, et passaient pour des grammairiens, des poètes, des rhéteurs et des philosophes. Les ayant fréquentés, Gharlemagne apprit d'eux à goûter La science, et quand, revenu dans ses états, il voulut consolider par des institutions pacifiques le vaste empire qu'il avait conquis par les armes, un de ses premiers soins fut d'appeler en France ces docteurs en renom, dont il avait naïvement admiré le savoir ou la présomptueuse confiance.

Le Toscan Pierre de Pise, le Lombard PaulWarnefried, et l'Anglais Aicuin, élève de l'école d'York, parurent alors à la cour d'Aix-la-Chapelle, où leur présence, honorée par le triomphateur des Huns, des Saxons, des Sorabes, des Bavarois, ne causa pas sans doute un médiocre étonnement à ses rustiques serviteurs. Après eux, l'Espagnol Théodulfe et PHibernien Clément furent associés par Charlemagne à sa bienfaisante et glorieuse entreprise.

Il ne pouvait mieux faire que de commencer cette réforme sociale au sein même de l'Eglise. L'Eglise avait commis de grandes fautes. Elle avait eu tant de haine contre les Gaulois encore païens, et contre les Bourguignons, les Goths ariens, qu'elle avait appelé, qu'elle avait secondé l'invasion franque. Quelques historié s, ayant pris à charge de prouver que l'Eglise ne peut se tromper, nient le fait ou l'excusent. Il ne peut être nié. Peut-il être excusé? N'est-il pas reconnu que les Francs, même après s'être convertis à la religion de Glotilcle, furent encore les plus atroces des incendiaires et des assassins? Des moines sincères ont dit de Clovis : « Clovis « après son baptême ne fut ni moins avide, ni moins « cruel (1).» C'est ce qu'on doit dire de tout son peuple. La société religieuse avait été moins maltraitée par les Francs que la société civile. Ses possessions furent souvent confisquées, ses temples souvent pillés ; mais ordinairement on épargna la vie de ses dignitaires, qui n'avaient pas encore pris l'habitude de marcher ceints du glaive et d'en faire usage pour l'attaque comme pour la défense. Cependant, même en des temps plus calmes, quand s'arrêta chez les conquérants la fureur de dévaster,

(1) Hisl. litlér. de la France, t. II, p. 8.

l'Eglise fît de médiocres efforts pour rétablir les études. Elle ne pouvait se résigner à tout ignorer sans abdiquer la conduite des âmes, sans consentir à n'être plus comptée parmi les puissances de ce monde : assurément elle n'y consentit pas ; mais elle se laissa déchoir encore par mollesse, et perdit presque toute son influence en négligeant de faire ce qu'il fallait pour la conserver.

Charles-Martel, cet impérieux et turbulent novateur, se crut du moins autorisé à la traiter avec le mépris qu'inspirent les institutions vieillies et caduques, lorsqu'il distribua ses évêehés, comme des terres fiscales, à des laïques, à des hommes de guerre, et les revenus de ses abbayes à des femmes perdues. Avec une prévoyance plus éclairée, Charlemagne résolut de relever l'Eglise de cet abaissement, pour lui demander ensuite les services qu'elle seule pouvait rendre.

C'est en Tannée 787, suivant d'autres en l'année 788, que Charlemagne écrivit aux évèques et aux abbés de France la lettre circulaire où il leur recommande la fondation des écoles. Un historien appelle cette pièce mémorable « la charte constituante de la pensée moderne (1).» Il y a. flans cette manière de parler, quelque emphase. La pensée moderne doit un jour se constituer elle-même, par un libre effort, par un grand acte de révolte, hors de l'Eglise, malgré l'Eglise, et sans le concours d'aucun roi. Charlemagne enjoint simplement aux églises qu'il gouverne, mbis nd guhernamdum osm missa, de revenir aux études depuis longtemps négligées. C'est assez pour sa gloire. On soupçonne les obstacles qu'il dut rencontrer en lisant cette lettre singulière II écrit aux premiers d*eritre ses prélats : « Ayant délibéré sur cette question

(1 J.-J. Ampère, Bût. littér. de la France acanl le xne siècle, t. III, p. 25.

« avec nos fidèles, nous considérons comme utile que, « dans les évèchés et les monastères commis, par la fau veur du Christ, à notre administration, on joigne l'étude « des lettres à F observation sc rupuleuse de la vie régu- « lière et à la pratique de la sainte religion... (1). » Mais il ne s'agit pas seulement de commander; il s'agit encore de convaincre, et voici les arguments que le roi des Francs emploie pour démontrer à ses évêques, à ses abbés, que la science est préférable à l'ignorance : « Si, « dit-il, c'est plaire à Dieu que de bien vivre, il ne faut « pas négliger de lui plaire encore en parlant bien : Qui « Deo placere appetunt recte vivendo, ci etiam placer e non « negligant recte loquendo. » Ainsi l'incorrection du langage offense les oreilles de Dieu. Celui qui, d'ailleurs, n'a pas étudié la grammaire, doit être inhabile à comprendre les livres sacrés; dans ces livres, en effet, se rencontrent souvent des tropes, des figures, qu'il est toujours difficile, qu'il est souvent périlleux d'interpréter quand on n'a pas la pratique des lettres. Donc la science doit encore servir à la conservation de la pure doctrine, de la vraie foi.

Chaiiemagne ne s'abusait pas sans doute sur la valeur de cette argumentation. Mais, ayant affaire à des esprits incultes et crédules, il devait plutôt les persuader avec de puériles arguties qu'avec de graves et solides raisons. Il ne les persuada pas tous. Longtemps après l'année 787, Louis le Débonnaire se plaignait de voir encore un grand nombre d'églises dépourvues d'écoles, et le sixième concile de Paris, en l'année 829, rappelant les ordres donnés par l'empereur, gourmandait les prélats trop lents à les exécuter (2). Cependant, dès le temps

(1) Labbe, Concilia, t. VII, col. 1020.

(2) Jbid.

de Charleinagne, furent instituées en divers lieux de grandes écoles , où de toutes parts affluèrent des auditeurs. Alcuin dirigéa celle de Saint-Martin de Tours; les abbés Baugulfe, Gervold et Adalhard, celles de Fulda, de Fontenelle et de Gorbie; l'archevêque Leidrade et l'évèque Théodulfe fondèrent celles de Lyon et d'Orléans. Ecrivant à Charlemagne, pour lui rendre compte de l'administration de son église, Leidrade lui disait qu'il avait une école de chantres très-habiles, et en outre une école de lecteurs, chargés d'interpréter les Psaumes, les Proverbes, les Prophètes et le Nouveau Testament (1). Nous ne nommons ici que les plus célèbres, les séminaires des maîtres qu'on vit ensuite porter aux extrémités du royaume la science qu'ils avaient reçue ; beaucoup d'autres, auxquelles il ne fut pas donné d'acquérir une égale renommée, furent ouvertes vers le même temps. Le zèle de quelques évêques lettrés alla même plus loin : Théodulfe enjoignit à tous les curés de son diocèse, dans les moindres bourgs, dans les villages, de recevoir et d'instruire gratuitement tous les enfants qu'on voudrait bien leur confier (2}.

De ces écoles instituées sous les auspices du grand Charles, la plus célèbre est celle du Palais. S'il plaît à quelques historiens de supposer qu'il y eut toujours une école établie dans le palais des rois francs, c'est une conjecture qu'ils ne justifient pas. On n'hésite pas à croire que même les plus barbares de ces rois eurent dans leur cohorte, dans leur cortège aulique, des gens

I lîiblioth. max. Pair., edit. Ltigd., t. XIV, p. 233. (2) Theodidfi capilulare, art. 20. Voici le texte de ce capitulaire : « Presbyteri per villas et vicos scholas habeant, et si quilibet fidelium sues parvulos ad discendas litteras eis commendare vult, eos suscipere et docere non renuant, sed cum summa caritate eos doceant... »

de quelque savoir, réputés gens de lettres, qui avaient la charge d'écrire leurs missives et de les récréer par de courtes lectures, avant l'heure du sommeil; mais aucun de ces lecteurs, de ces scribes, ne professait une science quelconque devant un auditoire d'étudiants. Amsi r école du Palais est véritablement une fondation de Chaiiemagne. Nous lisons dans un de ses diplômes : « Toujours préoccupé de rendre meilleur l'état de nos « églises, nous nous employons de tous nos efforts à « rétablir l'officine des lettres, dont l'inertie de nos ancê- « très a presque laissé perdre le souvenir, et cette noble « étude des arts libéraux nous la recommandons même (( par notre exemple (1). » Qui n'eût pas ensuite, du moins parmi les gens de la cour, considéré comme glorieux ce titre d'écolier que Gharlemagne prenait luimême dans un acte public? Il assistait, en effet, avec ses fils, avec ses filles, aux leçons données par les régents de son école et ne négligeait rien pour en profiter. Il surveillait, en outre, ses compagnons d'étude, et intervenait à propos pour admonester et châtier ceux qui le méritaient. Le moine de Saint-Gall nous raconte à ce propos une intéressante anecdote. Gharlemagne, arrivant d'une expédition lointaine, fait venir en sa présence les jeunes étudiants de l'école palatine, ceux de race servile et ceux de race noble, les interroge et lit leurs cahiers. Satisfait des lettres et des vers que lui présentent les écoliers de la plus humble condition, il les range à sa droite et leur dit : « Je vous loue beaucoup, mes enfants, de votre « zèle à remplir mes intentions et à chercher votre pro- « pre bien de tous vos moyens. Maintenant, efforcez- « vous d'atteindre à la perfection : alors je vous donnerai

(1) Baluzc, Capilul., t. 1, col. 203.

« de riches évèchés, de magnifiques abbayes, et je vous « tiendrai toujours pour gens considérables à mes yeux. » Les nobles, au contraire, n'ayant offert que des compositions médiocres, il leur dit d'un ton courroucé : « Quant « à vous, fils des principaux de la nation, vous, enfants - « délicats et tout gentils, vous reposant sur votre nais- « sance et votre fortune, vous avez négligé mes ordres « ainsi que le soin de votre propre gloire, et préféré vous « abandonner à la mollesse, au jeu, à la paresse ou à de « futiles occupations. Par le roi des cieux, permis à d'au- « très de vous admirer; je ne fais, moi, nul cas de votre « naissance ni de votre beauté. Sachez donc et retenez « bien que, si vous ne vous hâtez de réparer par une a constante application votre négligence passée, jamais « vous n'obtiendrez rien du roi Charles. » Une école ainsi gouvernée pouvait être le modèle de toutes les autres.

A la mort de Charlemagne, les dissensions civiles qui eurent pour conséquence le démembrement de l'empire vinrent détourner beaucoup d'esprits des études libérales. Les invasions des Arabes et des Normands ne causèrent pas moins de troubles, et ne firent peut-être pas moins de ruines. Cependant la plupart des écoles restèrent ouvertes. Les laïques, occupés d'autres soins, cessèrent de les fréquenter. On ne voit plus après Charlemagne de laïques curieux d'apprendre ce qu'on apprend dans les livres. Quiconque, dit le diacre Amalaire, a le souci « d'acheter des fermes, des bœufs, des terres, ou « de prendre femme, » n'a pas «un esprit scolastique(l). » Les laïques eurent d'abord de la répugnance pour l'étude, puis du dédain. Quand ils en vinrent à tirer vanité de leur

1, /Je ecckma.stins officiis, lib. III, cap. xi.

i 4 HISTOIRE

ignorance, ils ne voulurent plus même savoir lire. Aussi faudra-t-il bientôt, pour leur enseigner l'histoire cle la religion, couvrir cle figures peintes les murailles des églises : « Cette peinture, dit Honoré d'Autun, sera leur littérature : » Pictura est laicorum litteratura (1). Mais on voit constamment accourir dans les écoles toujours ouvertes déjeunes clercs pleins d'ardeur pour la science. Sous Louis le Débonnaire et sous Charles le Chauve,- l'école du Palais acquit dans toutes les provinces de l'empire une grande renommée; les gymnases ecclésiastiques de Tours, de Lyon, d'Orléans, de Mayence, de Fulda, de Metz, du Mans, de Saint-Gall, de Corbie, de Corwey, de Reichenau, de Ferrières, furent aussi très-florissants.

Non, sans doute, tout le monde n'approuve pas ce beau zèle pour l'étude; l'ignorance a conservé trop de partisans. Le célèbre abbé cle Ferrières, Loup Servat, se plaint des envieux qui calomnient et découragent autant qu'ils le peuvent les gens studieux. «On vient, dit-il, aux écoles, puis on les quitte, dans la crainte d'y gagner une fâcheuse renommée (2). » Au témoignage d'Amalaire, diacre de Metz, certains évêques indolents et grossiers se déclarent encore en public ennemis cle toute science, « disant que c'est « péché cle lire, même les Ecritures, et méprisant comme « d'inutiles brouillons ceux de leurs clercs qui, jour et « nuit, méditent sur la loi de Dieu (3). » C'est ainsi qu'ont été raillés et flétris les novateurs de tous les temps. Cepen-

(1) Gemma animx, lib. I, cap. cxxxn.

(2) Servati Lupi Epislolal. Voici le passage : « Oneri sunt qui aliquid discere affectant, et veluti in edito sitos loco studiosos quosque imperiti vulgo aspectantes, si quid in eis culpœ deprehenderint, id non humano vitio sed qualitati disciplinarum assignant. Ita dum alii dignam sapientiee famam non cupiunt, alii, fainam verentes indignam, a tarn praclaro opère destiterunt. »

(3) Amalarius diaconus, De ecclesiast. of/iciis, lib. II, c. m.

dant ces évèques attardés dont parle le diacre Amalaire ne sont pins, de son temps, assez nombreux pour arrêter le progrès des études. Vainement ils gémissent, ils déclament, ils menacent; ils ne sont pas écoutés, ils ne sont pas obéis. En effet, qui maintenant a le plus de passion pour la grammaire et les autres études profanes? C'est l'Eglise. Dans la plupart des assemblées diocésaines, dans les conciles nationaux, rétablissement de nouvelles chaires est une question constamment agitée. Toutes les villes sollicitent une école, et celles dont la requête n'a pas encore été favorablement accueillie vont porter leurs plaintes devant l'évêquedesévêques. Et celui-ci leur répond: «De « divers lieux on nous fait savoir qu'on n'a pas de maîtres « et que l'étude des lettres est complètement négligée. « (Jue dans tous les évêchés, dans toutes les villes qui « en dépendent, et partout où la nécessité s'en fera sen- « tir, on s'emploie avec la plus grande diligence à insti- (( tuer des maîtres, des régents, chargés d'enseigner « assidûment les préceptes des belles-lettres et des arts « libéraux; quia in las maxime divina manifestantw « atone decla rantur mandata. » Tels sont les remarquables termes d'une lettre d'Eugène II, un des papes contemporains de Louis le Débonnaire. C'est donc maintenant un pape qui montre et prépare la voie où la jeunesse des Gaules ne voudra bientôt plus avoir d'autres guides que les philosophes, très-bien nommés « les « patriarches des hérétiques. » Et puis, quand, après quelques siècles de fécond labeur, les lettres auront enfin été péniblement restaurées par d'humbles clercs, de pauvres moines, encouragés par des papes; quand les écoles grandies auront passé de l'étude de la grammaire à L'étude de celte philosophie première que "nous appelons métaphysique, l'Eglise, maudissant l'œuvre de ses

mains, allumera des bûchers pour y précipiter élèves et maîtres.

Nous ne pouvions terminer ce chapitre sans parler des bûchers. Personne, durant tout le moyen âge, ne contestera ce point de doctrine, que les bûchers doivent venger la foi. Dès les premières années du ixe siècle, Jonas, évêque d'Orléans, ayant signalé quelques propositions hérétiques dans un livre de Claude, évêque de Turin, adresse à l'Eglise cette fervente prière : « Qu'il « soit tiré des ténèbres où, dit-on, il se cache encore, et « qu'il soit produit en pleine lumière : qu'on le voie, « qu'on l'examine, qu'on sache ce qu'il contient d'erreur « et de blasphème; car s'il n'est pas aujourd'hui et au « plus tôt recherché, trouvé, rendu public, censuré par « des gens habiles et zélés, répudié, livré aux flammes, « il est bien à craindre que, venant plus tard entre les a mains de quelques simples frères, ce livre funeste ne « soit lu par eux et ne leur communique le mortel venin « de sa doctrine perverse (1). » Il s'agit simplement encore de juger et de brûler un livre; mais après les livres on recherchera, jugera, brûlera les personnes. En effet, les écoles ont été restaurées dans l'intérêt de la foi, non de la science. Les droits de la science n'étant pas reconnus, elle ne peut disputer contre la foi sans se rendre coupable d'une entreprise criminelle. Ainsi les théologiens démontrent aux canonistes, dont pas un ne songe à les contredire, que les bûchers sont nécessaires à l'action de la justice.

(1) Jonas, De cultu imaginum, lib. III, preefat.

Page 1