‹ Histoire de la poesie des Hébreux;Chapitre 12 sur 120 · XXII NOTICE · texte numérisé non relu

XXII NOTICE

le monde littéraire. Malheureusement Herder est mort sans avoir pu réaliser ce projet; mais les deux parties qu'il a terminées n'en sont pas moins une œuvre complète, ainsi qu'on a pu le voir par la rapide analyse que je viens d'en faire.

J'ajouterai que VHisfoire de la poésie des Hébreux est à fois un livre de salon et de collège; qu'il est aussi nécessaire à la consolation des amcs pieuses et à l'amusement des gens du monde, qu'il est indispensable pour l'étude de la littérature, de l'histoire et de la théologie ; en d'autres termes , c'est l'anthologie de r Ancien-Testament formée et commentée par un philosophe chrétien, tel que Fénélon ou Pascal.

On s'étonnera peut-être qu'un ouvrage aussi généralement mile, n'ait pas encore été traduit. Pour en expliquer la cause, je dois dire que Herder appartient au petit nombre d'auteurs alleniandsque Jean-Paul déclare intraduisibies,parcelqu'ils ne peuvent élre parfaitement compris que par des Allemands; ce que ce célèbre critique regarde, à juste titre, comme une preuve de supériorilé. En effet, un écrivain n'est réellement grand que lorsqu'il s'est approprié le génie de sa langue, au point de la soumettre à son individualité; que lorsqu'il représente les tfindances nationales les plus secrètes, les plus mystérieuses, et qu'il les exprime dans un langage national. Pour suivre la marche de la pensée d'un tel homme, il faut être de sa nation à lui , tandis qu'on ne saurait le faire passer dans un autre idiome sans appartenir à Il nation qui parle cet idiome. Les ouvrages de Klopstock, de Jean-Paul , de Herder, une partie de ceux de Goethe, etc. , présentent cette dithculté, c'est-à-dire que, pour les bien traduire, i! faut être à la fois Allemand et Français.

La traduction de Vllistoire de la poésie des Hébreux demande non-seulement cette double nationalité, mais encore quelques connaissances de la langue hébraïque. Cette dernière condition ne s'applique pas aux passages que Herder a traduits de la Bible : sa lidéiilé est si généralement reconnue , qu'il suffit de reproduire exactement sa version allemande, pour être certain qu'on ne s'est pas écarté de l'original. Mais les notes nombreuses dans lesquelles il explique et justifie ces versions, contiennent une foule de mots hébreux accompagnés de remarques, qu'on ne saurait traduire si on ne comprenait pas les mots qui en sont le sujet.

Puisque j'ai signalé les deux grandes diflicultés qui s'opposaient à la traduction de cet ouvrage, et devant lesquelles je n'ai ])as rf culé , je m'exposerais à être accusée de présomption , si

SLR HERDER. XXIII

je ne m'empressais pas de dire que le hasard de la naissance s'est chargé d'annuler pour moi la première de ces diflicuUés : je suis née en Allemagne, et j'y ai passé ma première jeunesse. Depuis, j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour me perfectionner dans la langue de cette belle France, aujourd'hui ma véritable patrie; car mon plus cher désir a toujours été de lui faire connaître tels qu'ils sont en effet , les grands écrivains de l'Allemagne, dont la plupart ont été les amis de mon père , et les guides de mes premières éludes.

Quant à la seconde difficulté , je me borne à dire qu'avec de la persévérance et du temps, tout le monde peut apprendre le peu d'hébreu qu'exige la traduction des notes dont je viens de parler.

Pour prévenir les reproches que l'on pourrait m'adresser sur les mots et les phrases, sur les idiolismes et les images inusitées qui se trouvent çà et là dans les morceaux traduits de l'hébreu , je dois répéter ici qu'ils sont la reproduction exacte des versions de Herder. Au reste, la langue allemande se prête merveilleusement à la traduction littérale de fhébreu. Il n'en est pas de même de la langue française. Éminemment logique, elle veut qu'on obéisse avant tout aux règles qu'elle impose. Son exigence sur ce point est telle, que toutes les beautés dont la riche imagination d'un écrivain peut embellir son style, sont comme non avenues dès qu'il enfreint ces règles. En un mot , le génie de la langue française est tellement opposé à celui de la langue allemande , que les traductions trop littérales des grands écrivains de l'AUemagneJes parodient au lieu d'en donner une juste idée. Par ces traductions, le sublime devient grotesque, le naïf niais , le naturel trivial ; elles blessent le goût de la nation pour laquelle on traduit, et l'autorisent à accuser d'absurdité les auteurs qu'on lui fait connaître ainsi , et à étendre ce faux jugement sur la nation à laquelle ils appartiennent, puisqu'elle approuve et admire des œuvres dont la traduction littérale a fait des platitudes ou des extravagances. Aussi, dans les traductions que j'ai publiées jusqu'ici, me suis-je moins attachée à la lettre qu'à l'esprit du texte , c'est-à-dire que j'ai cherché à reproduire les images et les pensées de l'auteur avec leurs couleurs locales , et à suivre tous les mouvements , toutes les allures de son style , au lieu de rendre les mots par les mots.

L'accueil que le public a bien voulu faire à mes traductions , m'autorise à croire qu'il approuve le système que j'ai suivi : je

xxnr NOTICE

le suivrai donc toujours. Si jo m'en suis quelquefois écart(''c dans cet ouvrage, pour les morceaux traduits de riiébrcu, t'est parce que ces morceaux sont un monument antique et sacré que les langues modernes doivent se borner à reproduire avec une lidélité religieuse. Toute modification dénaturerait ce monument, puisque nous n'avons rien qui puissenousguider dans ces modifications. Lorsque le traducteur d'un ouvrage écrit dans un idiome vivant , remplace les équivalents matériels des mots et des phrases par des équivalents intellectuels, les seuls véritables, il a pour juges les deux nations, qui ne manquent jamais de relever les erreurs qu'il peut commettre. Mais pouvons-nous lixire sortir de leurs tombes Moïse, Job, David, Isaïe, etc., pour nous dire : Là, vous vous êtes trompés ! Ce mot qui, d'après vos manières de voir, est ridicule ou plat, et dont vous avez cru rendre le véritable sens par un mot à votre usage et selon votre goût; celte phrase que vous avez reconstruite selon les règles de votre langue, n'avaient pas pour nous la signification que vous leur donnez. Non, certes, cela n'est pas en notre pouvoir. Il Ami donc s'attacher à rendre aussi iidèlement que possible la lettre de l'antique poésie des Hébreux; son esprit est si puissant, si sublime, qu'il est impossible de le méconnaître, et qu'il nous inspire un saint respect, une pieuse admiration, alors même qu'il viole les règles de nos langues modernes, et blesse les susceptibilités de notre goût. Mais, je le répète, elle seule est en ce cas; traduire ainsi toute autre œuvre littéraire, serait en faire une parodie.

Les nombreux ouvrages de Herder, dont je n'ai indiqué que les plus importants dans cette notice , ont forcé même ses adversaires à reconnaître en lui un grand poète, un critique savant; mais ils lui ont contesté le litre de philosophe, parce qu'il n'a pas créé de système proprement dit. C'est qu'ils n'ont pas voulu yoir que sa philosophie était incompatible avec tout système , et qu'elle se bornait à jeter une clarté nouvelle sur toutes les branches de l'intelligence humaine, et sur cette intelligence elle-même. Ilerder nous la montre marchant sans cesse vers le perrectionneinenl ; les temps d'arrêt el même les marches rétrogrades de cette intelligence, qui ont découragé tant de grands hommes, ne sont, à ses yeux, que la preuve qu'elle est essentiellement libre dans ses allures; car l'étude du passé lui a lait voir qu'elle ne manque jamais de revenir à temps sur ses pas , parce qu'elle est d'origine divine, et, pur conséquent, soumise

SI K HKUDKK. XXV

aux lois (lu progrès que, dans son onsemlile, elle esl foi'céc dt> suivre, jusqu'à ce qu'elle soit arjivée au degré de perfection qui esl le but de son existence.

Sa pliilosophie philanlliropique, sa piélé éclairée, son respect pour la dignité de fliomme et sa sainte colère contre tout ce qui peut l'cmpêclifr de la sentir; l'originalité de son esprit qui lui làisail uniià la foi la plus confiante toute la hardiesse desconjectuns sur Dieu et sur la nature, la douceur à l'ironie, le courage d'un héros à la candeur d'un enfant, la harpe des anges qui chantent les mystères des cieux, à la baguette du magicien qui conjuie les mauvais esprits de son époque, lui suscitèrent d(^ nombreux ennemis.

Faut-il s'étonner qu'on l'ait taxé d'ingratitude, parce qu'il s'était déclaré l'adversaire de Kant, qui, à l'université de Kœnigsberg, lui avait témoigné une amitié sincère? Mais l'amitié enchaine-t-elle la pensée? Herder a-t-il jamais attaqué le caractère du célèbre philosophe? Non , il n'a pas même attaqué ses principes; il ne les partageait pas parce qu'il craignait les conséquences funestes qu'on pouvait en tirer ; et il ne les a signalés au présent que dans l'espoir d'en garantir l'avenir. Si ses craintes étaient exagérées , il ne faut pas en chercher la cause dans une vanité jalouse, incompatible avec sa belle ame, mais dans la nature môme de cette ame.

L'audacieux et sublime génie de Kant sondait les abîmes sans fond de la métaphysique ; mais la douce et haute raison de Herder se bornait à étudier la marche et la nature de l'intelligence humaine. Cette étude lui prouva que, dans le cours des siècles, toutes les sciences, toutes les philosophies meurent, se transforment et renaissent, parce que l'esprit humain change et se modifie, tandis que la poésie ne change jamais; car elle est la voix du cœur, et le cœur esl toujours le même, comme tout ce qui est essence primitive, principe fondamental , émanation du ciel enfin.

Herder cependant était savant, mais dans la plus noble acception du mol. La plupart des hommes ne cherchent dans la science que l'inconnu, le curieux ; aussi la science est-elle pour eux ce qu'est le lierre pour l'arbre qu'il enlace ; en l'ornant il l'étouffé. Herder ne chercha dans la science que le vrai et Futile , et la science l'entoura comme la vigne entoure l'arbre qu'elle semble enrichir de; ses fruits. C'est dans ce sens élevé qu'il était puète, c'est-à-din' la peisonnincatioii du génie de l'humanité (pii lui

XXVI NOTK.i;

n'vôlc 1g secret de son avenir, el qui, dans raccomplissemenl de celle lâche, n'est soumis qu'à une seule lui générale, celle de faire de cet avenir l'éternité du ciel et non l'éternité de l'enfer ou le néant.

La malveillance seule pouvait accuser un tel homme d'ingratitude ou d'insensihilité. Sa vie entière n'a été qu'un long enchaînement de tendres aifections pour sa famille, pour ses amis, pour tout ce qui l'entourait, et jamais rien n'a pu le consoler de la perte d'Hamann.

« Avec la tombe de Hamann, dit-il lui-méaio, tout un monde d'amitié s'est fermé pour moi!... »

Peut-être Herder /fut-il trop sensible aux attaques de ses adversaires : les plus grands hommes de l'Allemagne lui avaient voué un culte d'admiration; la nation, dans son ensemble, le vénérait, et les souverains eux-mêmes lui donnaient les témoignages d'estime qu'ils croyaient les plus llatleurs. C'est ainsi que l'électeur de Bavière lui envoya dos lettres de noblesse pour lui et pour ses descendants, et que le duc de Weimar l'appelait son ami. Goethe lui adressait, sur chacun de ses ouvrages, des éloges dont je crois devoir donner une idée en traduisant quelques lignes d'une lettre par laquelle il le remerciait de l'envoi d'un exemplaire des Idées sur la philosophie de l'histoire de l'humanité.

« Mes sincères et vifs remerciements pour les Idées; elles sont pour moi un véritable évangile.... Que de bonnes choses n'as-tu I)as réveillées en moi par ce livre, dont cependant je n'ai encore lu que la moitié. 11 résume les études les plus intéressantes de ma vie, et me rend clair et palpable ce qui n'avait été jusqu'ici pour moi qu'un objet de doutes, de recherches et de tourments....» etc.

Les calomnies que, malgré tant d'illustres suffrages , on publia contre Herder, ne sauraient s'expliquer que par la guern; que lui déclara l'université d'Iéna, parce qu'il avait osé penser d'après ses propres convictions , et non d'après le système de Kant , qui , alors , faisait la gloire de cette université. Il serait diflicile de trouver une autre cause du refroidissement de Goethe pour l'ami de sa jeunesse. Dans son journal , il parle avec chagrin de ce refroidissement, et assure que la première communion de son lils, Utile sous la direction de Herder, avait amené entre eux un rapprochement sincère; cependant il est facile de voir que cette sincérité n'existait que dans le cceur de Herder.

sui iii:ni)i;ii. wvii

Goëlhe ccpendaiil n'élail pas un partisan de Kant, mais il craii^nail de se mettre en opposition avec l'université d'Iéna, dont Tadmiralion enthousiaste flattait son orgueil. Cette faiblesse d'un ancien ami, d'un compatriote, paraît plus inexcusable encore quand on la compare à la noble impartialité d'un philosophe français, qui, sans partager les opinions de Herder sur Kant, ne lui en a pas moins rendu justice.

« Herder, dit-il ' , est un grand monument élevé à l'idée du progrès de l'espèce humaine en tout sens... »

Jean-Paul , ce brillant météore du nouveau ciel littéraire de l'Allemagne, oubliant pour Herder seul sa dédaigneuse ironie, lui demanda la place que la mort de Hamann avait laissée vide dans son cœur, et que lui seul peut-être était digne de remplir. Mais rien ne put l'arracher à la sombre tiistesse qui le consumait. Naturellement mélancolique et rêveur, on aurait pu le comparer à un de ces purs esprits exilés sur la terre, et qui, pendant cet exil, ne peuvent ni oublier les régions d'où ils sont descendus, ni vaincre le désir d'y retourner. Les perfides attaques de ses ennemis augmentèrent sa mélancolie, qui, jointe à un travail opiniâtre eL à des embarras fmajiciers (car le désintéressement et une noble fierté ne conduisent jamais à la fortune), lui occasionnèrent une maladie nerveuse. 11 y succomba après plusieurs années de souffrance, et à l'âge de 59 ans ^.

Sur ce nombre d'années, quarante ont été consacrées à des travaux littéraires qui embrassent toutes les connaissances humaines, et que résument, pour ainsi dire, ces trois mots: Lumière. Amour, Vérité, que le duc de Weimar fit graver sur la tombe de Herder.

Le deuil de ses amis fut morne et silencieux. Devant sa tombe encore mouvante , pas un d'eux ne se sentit le courage de parler du génie et des vertus de l'homme qu'elle renfermait; pour y déposer des couronnes , ils voulaient attendre qu'elle se fût atTermie et couverte de gazon. La calomnie seule ne respecta point cette mémoire vénérée. Alors des voix amies s'élevèrent et tracèrent autour de l'ombre de Herder le cercle de la vérité, que la haine et l'envie n'osèrent plus franchir. La voix de Jean- Paul fut la plus puissante et la plus énergique. Dans le dernier chapitre de son cours sur le beau intellectuel dans la littérature, publié sous le titre à" Esthétique^, il parle d'un de ses jeunes

« M. Cousin, Introiluition à son cours de philosophie.

' UcrJer mourut à Weimar le i8 décembre i8o3.

^ Jusqu'ici, on n'a pas mcmc cssaxé de tiaduire ce niayiiiliquc ouvrage, qui de-

xxvin NOTici;

(■•lèves, autour d'un l'ciil coiilri' llertlcr. JiMu-l'aul, qui avait ilôjà reconnu en ce jeune liomme un méiilo naissuul, lui prouva qu'il s'était laissé égarer par Fispril de parti, dont il était, sans le savoir, devenu Taveugle instrument. Tous deux se rtînronlrèrenl un soir dans un jardin où ils s'entretinrent ensemble des mérites du grand lionniie.

(( La mort, dit le savant professeur à son jeune élève, jette ordinairement sur tous les hommes illustres son saint tissu de glorilication; et cependant Herdin- ne me semble pas plus brillant, dans les liauteui's où il [jl.iné m.iinlenanl, (pi'il ne l'était lorsqu'il vivait encoie à mes côtés. Quand je me le ligiu'o audelà des étoiles, je sens qu'il oecupi; enfin sa véritable place, et je crois qu'il n'a subi d'autre transformation que celle d'un être qui n'est plus sujet à souffrir.

« Pur ami di!S Esprits ! célèbre joyeusement là-haut la fêle des moissoimeurs; et que les rayons de ton soleil à toi changent enlin en légères guirlandes de Heurs la lourde couronne d'épis dont tu as ici-bas surchargé ta tète! Qu'elles s'accomplissent, ces paroles que, dans ton chant de nuit, tu as toi-même adressées à ton corps assoupi :

« Sommeille en paix, indolent fardeau de mon pèlerinage sur « la terre ! La nuit te couvre de son manteau, mais au-dessus de « toi, dans la tente sacrée, elle allume ses lampes éternelles ! »

« Jeune honmie , continue Jean-Paul , lève tes regards vers ce ciel étoile; n'tst-il pas moins brill.int et plus froid depuis que la nuit de la mort a fermé le calice de la plus sublime des Heurs?... Pardonne à ma douleur, jeune homme!... Hdas! celui qui ne l'a connu-que par ses écrits, celui-là ne l'a point perdu ! Mais l'homme quia vécu avec lui, l'homme qui l'a connu, qui l'a aimé, celui-là ne saurait trouver de consolation dans l'idée que Herder est immortel ; il lui ftiut la conviction de l'immortalité de l'espèce humaine tout entière! Si elle n'existait pas, celte inmiorlalilé, la vie ne serait que le crépuscule du soir, et il n'y aurait point d'aurore ! Si l'esprit suivait la di-

voile tous les mystères de la liitér.iturc allemande, et jctie un jour nouveau sur I école romantique, tout en rerulant justice à i'i'coie elasbi(|ue. Le style de Jean-Paul est si imayé, il a quelque chose de si original et de si pittoresque; la marclie de sa pensée suit une roule si neuve, que nou-seiilenienl les élranfiers, mais encore la parlie des lecteurs allemands que le travail de la réflexion f.iliyue, le regardent comme ininlellit;ildc. Les passades que j'ai cru devoir traduire ici, parce iju'ils se ra|iporlcnt à Herder, suffiront sans doute pour prouver <|u'il est possible de le rendre parfaitement clair, sans dénaturer ses pensées, sans affaiblir sus iniajes.

sril IlliliDKU. XXIX

roclion des cordes qui descendeiil le cercueil dans Tabime du louiheau , je ne gais pas pourquoi nous ne ferions pas par désespoir ce qu'un instinct grossier de respérance faisait faire aux peuples sauvages; pourquoi nous ne nous précipiterions pas, conmie ils le faisaient, dans la tombe d'un être qui nous fut cher. Parla, du moins, nous étoufferions d'un seul coup les exigences insensées de notre cœur, qui veut absolument battre pour quelque chose de divin, d'éternel !...

(( Autour de ce glohe terrestre, de cette tombe immense, pourquoi donc tout est-il si tyranniquement silencieux?.,. Tais-loi, bon jeune homme; je sais qu'il est, moins que tout autre, sujet à la douleur que nous éprouvons en ce moment... S'il était encore là, à mes côtés, il m'indiquerait du doigt la marche silencieuse des éloiles au-dessus desquelles il habite maintenant; il m'engagerait par un geste à écouter la voix mélancolique du rossignol, qui cbantepournous, qui ne chante plus pour lui!... Et cependant il serait plus ému qu'il ne se permetlrail de le paraître.

« Jeune homme ! esprit vivant ! dis-moi pourquoi tout est silence autour de la mort?...

« Autour du brûlant et vivifiant équaleur, me disait-il naguère, règne toujours un calme plat.

« Jeune homme ! chérissons ensemble cette grande et belle ame , et lorsque son souvenir nous affeclera trop douloureusement, nous Urons ensemble les écrits par lesquels cette ame nous a révélé son essence divine et son immorlalilé !»

Puissent ces paroles il'un noble ami trouver de l'écho dans tous les cœurs ! puisse Y Histoire de la poésie des Hébreux populariser en France l'Isaïe du dix-huitième siècle. Oui , Herder est le voyant des temps nouveaux ! Il s'est désaltéré à la source du' lleuve de la poésie primitive; il a marché sur les eaux du déluge et sondé les ruines de Babel ! Il a compté chaque rayon delà face resplendissante de Moïse; il a nommé chaque fleur de la couronne lyrique que David plaça au-dessus de s;^ couronne royale. Ses pieds ont foulé les sentiers solitaires oîi les prophètes des temps antiques marchaient sous l'œil de Jéhovah.

L'ange de la face de Jéhovah l'a conduit sur les monts sacrés où l'espèce humaine , encore enfant , bondissait comme le faon rassasié de verdure naissante. Là, il souriait au passé de cet enfant de l'Éternel, et pour lui, toutes les fleurs mystérieuses de ce passé ouvraient leurs calices embaumés. Là, il gémissait devant l'aride désert du présent qui s'étendait à ses pieds ; mais ses

XXX NOTICK

yeux, lovés vers le ciel, siiivnieiil la iiiarclie des images, ces feuilles éparses du livre des temps où ledoigl de Jéliovah inscrit les secrets de l'avenir! El il savait la lire, celle écriture sainte, comme le savait Isaïe, le royal prophète, quand il s'écriait :

^ Réjouis-loi , désert aride ! Pays dévastés , poussez des cris d'allégresse ! Contrées arides et dévastées , ileurissez toutes comme fleurit le lis dans la vallée ! Rives du Jourdain sillonnées par tant de luisseaux limpides , Ileurissez , réjouissez-vous , poussez des cris d'allégresse ! La magnificence du Liliaii descendra sur vous; les parures du Carmel et de Sart)n vous couvriront, car ils verront Jéliovah dans toute sa gloire, ils conlempleronl notre Dieu dans toute sa puissnnce , les nouveau-nés de l'avenir ! Relevez vers le ciel vos bras afïiiiblis, redressez-vous sur vos genoux fatigués; forliliez votre voix et erii'z au-devant de tousceux qui se découragent: Espérez! espérez! le voici qui approche, le Dieu rémunérateur! il arrive, le Dieu de la justice ! El alors elles s'ouvriront, les paupières des aveugles! et alors elles s'ouvriront, les oreilles des sourds ! et ils bondiront, les boiteux, légers et rapides comme l'àne sauvage au milieu de sa forêt natale. Et alors les muets entonneront des chants de gloire, et des sources abondantes jailliront du soin des rochers arides ! Le sable brûlant du désert ne trompera plus les espérances du voyageur altéré ; il sera un lac immense où nageront des îles fleuries. Les réduits du chacal se convertiront en riants pâturages, el l'herbe chétive que le caillou arrête dans sa naissance, s'élèvera à la hauteur de l'ondoyant roseau. El là-haut une route bien tracée nous apparaîtra, el on l'appellera la route sacrée ! Le pécheur ne la délaissera plus jamais, pas un insensé ne s'y égarera, car Dieu lui-même nous y guidera tous! Oui, Jéliovah nous sauvera tous, el tous ceux qu'il aura sauvés retourneront àSion leur céleste patrie î Us chanteront des hymnes de gloire, l'auréole des félicités élernclles ceindra leur front; le bonheur et la joie marcheront à leurs côtés ; et ils se seront évanouis pour toujours, les soupirs el les souffrances, les vices et les crimes!

Tels étaient aussi les vœux el les espérances de Herder pour l'avenir de Tespèce humaine. Tantôt il les chantait sur le psallérion des pro[)hèi(!s ou sur la lyre d'Homère el de Pindare , et tantôt il parlait comme Socrate, Démoslhènes ou Platon, car son génie prenait toutes les formes du beau, du grand. En le lisant,

' Imiiation libre d'Isaïc, cliap. 35.

MU lIKIlUKIi. XXXI

on croit puiser dans rinépuisable corne d'abondance de l'ancienne Grèce, remplie de tleurs et de fruits cueillis sous le ciei de l'Orient, et que le génie des temps modernes est venu déposer à l'ombre û'un chêne de l'antique Germanie.

Paris, le no octobre |844-

Baronne Aloyse de CARLOWITZ.

PLA^ Dll LiVIlE.

Tout le monde connaît et apprécie l'ouvrage do l'évoque Lowth, intitulé : De sacra poesi Hebrœorum. Notre livre n'est ni une traduction , ni une imitation de cette belle œuvre, ainsi qu'il sera facile de s'en convaincre par son contenu. Nous espérons , toutefois, qu'cà côté de cet ouvrage célèbre, ou du moins après lui, le nôtre pourra encore être agréable aux amateurs de la plus simple et de la plus sublime poésie; peut-être même ne sera-t-il pas sans utilité pour les personnes qui aiment à remonter au point de départ de la marche de nos connaissances sur les choses humaines et divines.

Avant d'entrer en matière , nous examinerons les trois points principaux sur lesquels la poésie des Hébreux s'est fondée dès son origine :

i" La structure poétique et la richesse de leur langue;

i2° Les idées primitives qui leur ont été transmises par les temps les plus reculés, et qui forment, pour ainsi dire, une cosmologie aussi noble que simple et poétique ;

o" L'histoire de leurs patriarches jusqu'au grand législateur, et les points principaux de cette histoire qui ont servi de fondement aux traits caractéristiques de l'ensemble de la nation, de ses écritures et de ses poésies.

L'ouvrage proprement dit commence avec le grand législateur de cette nation. Nous nous demanderons : quelle est l'inlluencc qu'ont exercée sur l'esprit de son peuple et de ses descendants, ses actions , ses lois , et la reproduction de ces lois et de

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