‹ Histoire de la poesie des Hébreux;Chapitre 17 sur 120 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Préjugés contre la hingue et la poésie des Hébreux. — Causes de ce préjugé. — De l'action dans leurs verbes qui donne de la poésie à la langue. — Les noms aussi représentent des actions. — Leur richesse en noms, et dans quelles sortes de noms il faut la chercher. — Leur ricliesse en noms qui désignent les objets de la nature, en synonymes, en noms de nombre, eu mots qui désignent les parures et les objets de luxe des peuples voisins. — Pourquoi la langue des Hébreux ne s'est-elle pas perfectionnée comme relie des -\rabes? — Des racines des verbes: elles réunissent l'image et la sensation. — Formation des mots par les habitants du Nord et du Sud. — Différence de la prononciation des uns et des autres. — De la dérivation des racines. — Désir et besoin d'un dictionnaire philosophique. — Des temps des verbes et de leur génie poéli(|ue. — Uéunion de plusieurs idées en un seul mot. — Images qu'offrent les lettres. — Comment on peut s'accoutumer à les déchiffrer. — Du parallélisme. — 11 est fondé sur l'eurhythmic que l'oreille aime toujours. — Du parallélisme dans le rhytbme grec. — Comment il se trouve dans la nature du discours et dans les passions. — Ressemblance du parallélisme chez les peuples du Nord. — Pourquoi les Hébreux l'ont spécialement cultivé. — Son effet et son utilité. — Les Hébreux ont-ils toujours eu autant de conjugaisons régulières? — Etude de la langue hébraïque sous le rapport de la poésie. — Etude de leurs poèmes.

Supplément : Poème sur la langue cl l'écriture.

Alcypiiuon. —Je vous trouverai donc toujours occupé de cette langue si pauvre et si barbare ! Vous me prouvez de nouveau comlDïen il serait utile d'épargner à la jeunesse le poids de tout

i(l PREMIER DIALOGIU.

le latras du passé; car lorsqu'on en a été surchargé une fois, on ne peut plus s'en débarrasser.

EuTYPHRON. — Je reconnais bien là le langage des réformateurs modernes, qui voudraient allVanchir les hommes de tous les préjugés de l'enfance, et de l'enfance elle-même, si cela était possible. Connaissez-vous cette langue si pauvre et si barbare? et pourquoi vous parait-elle ainsi?

Alcyphron. — Je ne la connais que trop. En me forçant à l'apprendre, on en a fait le tourment de ma première jeunesse, et ce tourment dure encore. L'étude de la théologie, de la philosophie, de l'histoire, de tout ce que je veux approfondir enfin, me renvoie Fécho de ses hautes extravagances. Oui, le tintamarre des cymbales et des timbales, toute cette musique de janissaires que l'on est convenu d'appeler le parallélisme oriental, résonne sans cesse à mes oreilles. Il me semble toujours que je vois danser David devant l'arche d'alliance, ou que j'entends le prophète appeler un ménestrel, afin qu'il l'inspire.

EuTYPURON. — Je vois bien que vous vous êtes familiarise avec la langue hébraïque, mais certes ce n'a pas été par l)ienveillance pour elle.

Alcyphrox. — Ce n'est pas ma faute; je l'ai apprise méthodiquement, et d'après toutes les règles de Danz '. Je pourrais même citer toutes c(;s règles, dont cependant je n'ai jamais compris le véritable sens.

Eltyphron. — Tant pis ! et cela m'explique voire aversion pour celte langue. Mais dites-moi, mon ami, une mauvaise méthode doit-elle nous faire haïr la science que nous avons appris à connaître par celte méthode? Jugerez-vous l'homme d'après son vêlement, surtout si ce vêtement lui est étranger, et qu'on l'en ail revêtu malgré lui?

Alcyphron. — Non, sans doute; je suis même Irès-disposé à revenir de mes préventions, pourvu qu'on me prouve qu'elles sont injustes. Je crois que cela ne serait pas facile |uir rapport à la langue hébraïque, car j'en ai sévèrement examiné la letlro et l'esprit.

(i) Célèbre liii'i)lo|;icii allciinand du xvii'- siècle. On a de lui un (;iMnd rioiiibro d'iMivr.ipes sur la l.m^jiic et sur les anliqiiitr's liéiiraiVjucs. Il est aussi l'auteur d'une [;raii)inairc liél)raii|ui.'. (AV.fc thi Tt aductcitr.)

EiTYi'iiRON. — Essayons toujours, et nous verrons lequel de nous deux éclairera l'autre. Ce serait unfe bien triste chose que la vérité, si les hommes ne pouvaient s'entendre sur son essence; et je maudirais les impressions de ma jeunesse, si elles ne devaient jamais être pour moi que des chaînes d'esclave. Au reste, mon opinion sur l'espiit poétique de la langue hébraïque n'est point une impression de jeunesse. On m'a enseigné cette langue d'après la méthode dont vous venez de vous plaindre; aussi a-t-elle été longtaups pour moi ce qu'elle est encore aujourd'hui pour vous. Phis lard enfin, j'ai appris à l'aimer, et je suis arrivé par degrés à voir en elle une langue sacrée, la mère de notre civilisation primitive, de nos plus nobles connaissances, et qui, marchant à travers le temps sur un des plus étroits sentiers de ce monde, est arrivée jusqu'à nous sans notre participation.

Alcyphron. — Cela marche à grands pas vers la divinisation.

EuTYPHRON. — Ce n'est pas mon intention. Envisageons-la comme une langue purement humaine, et examinons-la humainement. Pour vous prouver que je ne veux ni vous surprendre ni vous séduire, parlons-en comme de l'instrument d'une antique poésie. Cette manière vous plaît-elle? Vous conviendrez, en tous cas, qu'elle n'a rien de dangereux.

Alcyphron. — J'ajouterai même que je la trouve très-agréable. J'aime à m'occuper des langues antiques, car elles sont les formes sous lesquelles les pensées humaines se sont bien ou mal développées; elles nous fournissent, en outre, les traits les plus importants du caractère et des manières de voir des divers peuples; ce qui est toujouis utile, car on ne s'instruit que par la comparaison. Entretenez-moi donc de l'idiome de ces Hurons oiientaux : sa pauvreté nous enrichira, en nous suggérant des idées nouvelles.

EuTYPHRON. —Quelles sont, selon vous, les qualités les plus indispensables à une langue poétique, quelle soit parlée par des Hurons ou par des Otaïliens? 11 me semble que c'est l'action, la représentation, la passion, le chant et le rhythme.

Alcypiirox. — Cela est incontestable.

12 l'IlEMlEH UULOGLi:.

liL'TYPUROK. —El celle qul l'ÙLinil ces qualités au plus haut degré est la plus poétique. Vous savez, mon ami , que les idiomes des peuples les moins civilisés peuvent posséder ces qualités, et que, souvent même, ils surpassent, à cet égard , les langues modernes, que le raflinenient d'une civilisation trop délicate a privées de ces qualités primitives. Je n'ai pas besoin de vous rappeler à quelle époque et sous quel peuple ont chanté Homère et Ossian.

Alcyphron. — Cela ne prouverait pas, du moins, que chaque nation barl'are ait eu son Ossian ou son Homère.

lÎLTvriiROx. — Plusieurs, peut-être, avaient des hommes plus grands encore, mais pour elles seulement et pour leurs idiomes, et non pour les autres peuples et pour les autres langues. Pour juger une nation, il faut étudier son époque et son pays, et entrer dans le cercle de ses pensées , de ses sensations ; il faut , pour ainsi dire, la regarder vivre ; se demander comment elle a été élevée, quels sont les objets qui frappent le plus souvent ses regards, et lesquels de ces objets elle aime avec passion; il faut analyser la construction de ses organes, sa danse et sa musique, Tair qu'elle respire et le ciel qui l'éclairé ! El ce travail, il ne faut pas s'y livrer en étranger, en ennemi, mais en compatriote, en frère ; et alors on peut se demander si elle avait un Homère, un Ossian à sa manière et selon ses besoins. Il est peu de peuples que nous ayons voulu ou pu soumettre à un pareil examen ; chez les Hébreux, il est possible, il est facile même, car les poésies de ce peuple sont devant nous.

ALCYPunoN. — Oui , mais quelles poésies, et dans quel idiome ! Que cet idiome est imparfait! quelle pauvreté dans les noms et dans les rapports que les choses ont entre elles! quelle incertitude, quel vague dans les temps des verbes ! c'est au point que l'on ne sait jamais au juste s'il est question de la veille ou du lendemain, d'un passé ou d'un avenir de mille ans ! Les adjectifs, si indispensables pour peindre avec quelque énergie, manquent presque tolaUunenl , et sont remplacés par un misérable rapiéçage de mots qui semblent avoir été mendiés de tous ecWs. La signification des racines est incertiiiiic et forcée comme les dérivés: aussi celte langue abondc-t-elle on calachrèses épouvantables ,

en images outrées , en unions monstrueuses entre les idées les plus opposées. Son parallélisme est monotone ; c'est une éternelle tautologie, dépourvue de toute mesure de mois et de syllabes qui pourrait du moins le rendre agréable à l'oreille. Aures perpetuis tautologiis lœdiint, dit un des écrivains les plus versés dans cette langue , Orienti jucundis, Europœ invisis prudentioribus stomachaturis, dormitaturis reliquis; et cela est rigoureusement vrai, nous en trouvons la preuve dans tous les récits, dans tous les cantiques marqués du cachet de la langue hébraïque. Enfin , elle n'a point de voyelles, car celles que nous lui connaissons sont une invention moderne. En la considérant dans son antiquité, elle est là , devant nous , comme un vieil hiéroglyphe mort , dont la clef nous manque souvent quand il s'agit d'en déchiffrer le sens, et presque toujours en ce qui concerne la prononciation et les règles du rhythme. Peut-il, à ce sujet, être question d'Homère ou d'Ossian? En vérité, ce serait vouloir chercher ces grands hommes au Mexique ou sur les rochers déserts de l'Arabie.

EuTYPORON. — Je vous remercie de l'heureuse tournure que vous donnez à notre entretien. La matière est riche, et vous venez de la classer avec l'ordre et la sagesse d'un habile linguiste. Commençons par examiner la structure de la langue hébraïque.

N'avez-vous pas dit vous-même que l'action et la représentation étaient Tame de la poésie? Quelle est la partie du discours qui peint ou plutôt qui représente l'action? le nom ou le verbe? ^Alcvphron. — Le verbe.

EuTYPHRON. — Il est donc incontestable que la langue riche en verbes qui peignent et représentent l'action , est une langue poétique, et elle l'est d'autant plus, qu'elle possède plus de noms propres à être convertis en verbes semblables. Le nom ne représente jamais que l'objet mort et immobile ; le verbe le met en action, et l'action éveille la sensation; car elle est toujours animée. Souvenez-vous des observations que Lessing fait sur Homère, dans son Laocoon : Chez lui, dif-il, tout marche , tout se meut, tout agit ; c'est là le secret de la vie de ses œuvres et de l'effet qu'elles produisent; car c'est là l'essence de la poésie. Eli

li rftE.Mll-R DIALO(.LE.

bien! dans la langue hébraïque, tout esl verbe, c'osl-à-dire loul se meut, tout agit; chaque nom peut devenu" un verbe; il est presque déjà verbe par lui-même, car on a saisi l'action de la naissance de sa racine pour le former semblable à un être vivant. Voyez de quels grands cfTels poétiques sont susceptibles les idiomes modernes, où le nom n'est pas encore trop éloigné du verbe, et où il peut le redevenir. Les langues allemandes et anglaises sont dans ce cas; celle dont nous parlons est un goullfre de verbes , une mer agitée où l'action pousse l'action, comme la vague pousse la vague.

Alcypuron. — Selon moi , le verbe doit rester en harmonie avec les autres parties du discours: quand tout est en action , il ne reste plus rien qu'on puisse voir agir : le sujet, X attribut, la copule, ainsi le veut la logique.

EuTVPHKON. — Oui, c'est là la classillcalion que demande la logique, et surtout son chef-d'œuvre, le syllogisme; pour lui , la copule est tout, les autres parties du discours ne sont que des accessoires , des auxiliaires. Il n'en est pas de môme de la poésie: qui aurait le courage de lire un poème syllogistique ? Je conviens que le penseur abstrait ne doit pas trouver la langue hébraïque très-parfaite, mais sa forme agissante la rend la plus Javorable au poète. Tout en elle nous crie : Je vis, je me meus, j'agis! je n'ai pas été créée par le penseur abstrait, par le philosophe profond , mais par les sens , par les passions ! je conviens au poète, car je suis la poésie!

Alcyphron. — Mais que di'vient le poète hébreu , quand il a besoin de noms, d'adjectifs surtout? *

EuTYPUROx. — Alors il les trouve. Il est facile de voir que chaque langue possède tout ce dont elle a besoin; mais, pour nous convaincre de celte vérité, il ne faut pas la juger d'après les besoins de la nôtre. Une foule de noms de choses man(iuenl à la langue hébraïque, parce que les Hébreux ne connaissaient et ne possédaient pas ces choses; elle en a une foule d'autres qui nous manquent par le même motif. Elle est pauvre en abstractions, mais riche en images; elle abonde en synonymes, parce qu'elle aime à désigner chaque objet dans ses divers rapports, et aie pi'indrc avec l'entourage varié des circonstances

DE L\ LA^r.LE. 15

qui .raccompagnent. Si les langues orienlales , el surtout la langue arabe, la plus formée de toutes, ont plusieurs mots pour désigner un lion, un serpent , un chameau , etc., c'est parce que chaque individu désignait d'abord ces objets selon ses manières de voir et de sentir ; plus tard, celte multitude de petits ruisseaux ont fini par se réunir en un seul. La surabondance de noms pour les objets matériels est très-visible clans la langue hébraïque. Nous comptons plus de deux cent cinquante termes de botanique dans le peu de fragments que nous avons de ses livres, dont le sujet est très-uniforme, puisqu'il roule presque toujours sur riiistoire et la poésie du temple. Que cette langue nous paraîtrait riche , si nous pouvions la juger dans ses poésies sur la vie vulgaire , dans ses peintures des scènes de cette vie ; si nous possédions seulement les livres dont il est parlé dans ceux qui nous restent ! Les Hébreux ont , sans doute , suivi la destinée de tous les peuples antiques : ils n'ont pu soustraire au déluge du temps que ce qui pouvait entrer dans l'arche de Noé.

Alctphhoh. — Il me semble qu'il nous en est resté assez ; car, dans le peu de livres que nous possédons , les mêmes choses sont répétées plus d'une fois. Mais nous nous éloignons de la question que nous voulions traiter. La langue hébraïque a pu s'enrichir lorsque d'autres peuples s'en sont emparés; les Arabes, par exemple, l'ont portée à un haut degré de perfection, et les Phéniciens ont dû la doter d'une foule de mots désignant des nombnïs et des marchandises; mais ce pauvre peuple de mendiants et de pasieurs , que pouvait-il faire de sa langue?

EuTYPHRON. — Tout ce qu'exigeaient son génie et ses besoins. Il serait injuste de lui demander la nomenclature mercantile des Phéniciens, ou b.'S raisonnements spéculatifs des Arabes, puisque son génie ne le portait ni vers les entreprises commerciales, ni vers les spéculations philosophiques. Il n'en est pas moins évident que la langue contenait les racines des mots nécessaires aux unes et aux autres; carie phénicien, le chaldécn, l'arabe et l'hébreu ne sont au fond qu'un seul el même idiome. Les Hébreux ont beaucoup de noms de nombre que nous ne pouvons rendre que dillicilemcnt; ils ont en outre une quantité de mots

iG rilEMIEn DIAI.OGUF.

pour désigner les produits de la nature et même les divers objets de luxe, de parure et de niffineuient de volupté. Ces mots ont dû s'introduire de bonne iKmi'e dans leur langue, parlée alors par les Phéniciens, les Ismaélites, les Égy[iliens, les Babyloniens, en un mot par les peuples les plus civilisés de Tancien monde, qui la plaçaient, pour ainsi dire, au centre de la civilisation de cette époque, et la forçaient à en prendre les allures. Si elle eût continué à vivre, elle aurait pu, semblable à la langue arabe, qui est restée une des plus belles et des plus riches du monde, devenir le point de départ d'une immense chaîne de perfeclionnemenls.

Alcypiikon. — Les rabbins n'ont pas manqué d'y ajouter des anneaux.

EuTYPiiROiv. — Malheureusement ils n'étaient pas toujours d'or, et ce qui est pis encore, ils étaient très-peu en harmonie avec le génie antique de la langue. Le pauvre peuple hébreu a lini par être dispersé à travers le monde, et la plupart de ses tribus devaient nécessairement modeler leur langage sur l'idiome de la contrée où elles vivaient; de là est résulté un triste mélange dont il ne saurait être question ici. Nous parlons de la langue hébraïque, de la langue vivante de Canaan, à l'époque de sa fleur la plus belle et la plus pure, c'est-à-dire avant son mélange avec les autres langues. Vous conviendrez qu'alors, du moins, elle était un naïf et doux langage de pasteurs, une gracieuse et belle villageoise, et qu'on peut lui pardonner d'avoir imprudemment emprunté des parures à ses voisines.

Alcyphron. — Je consens à l'accepter comme telle, et je conviens que les traits de naïveté que l'on rencontre, surtout dans les scènes intimes, m'ont, dès mon enfance, agréablement impressionné. Vous me permettrez toutefois d'ajouter que ces traits sont rares , et qu'ils se reproduisent avec une fatigante monotonie. Point de contours arrêtés, point de descriptions déterminées, point de peintures finies.

EuTYpnuoN. — Selon moi , leurs descriptions surpassent la plupart de celles de nos poètes, sinon en finesse, du moins en force et en vie. Nous avons déjà parlé suffisamment do leurs verbes: nous savons qu'ils sont tout action, tout mouvement; leurs racines sont des images, des sensations. Les

noms , encore en état de verbes , sont presque toujours des personnages agissanis, et nous apparaissent comme au milieu d'une éternelle fiction de personnes. Le pronom occupe le rang élevé qui lui appartient de droit dans le langage de la passion ; Tadjectif est rcniplai é par des mois composés de manière que la qualité de l'objet indiqué devient encore un être spécial et agissant. Toutes ces particularités réunies font de la langue liébraïque la langue la ]lus poétique de la terre.

Alcvphron. —Je crois que ce que vous auriez de mieux à faire serait de me citer quelques exemples : commencez par la racine des verbes.

EuTYi'HRON. — Je vous ai déjà dit qu'elles sont des imag-es , des sensations; et je ne connais point de langue qui les unisse les unes aux autres d'une manière plus simple, plus facile, et en même temps plus sensible. J'ajouterai, toutefois, que cette union ne peut être sentie par des oi'eilles qui n'ont jamais entendu que les sons des langues du Nord. Mais vous, mon ami, vous qui connaissez la formation des mots grecs , ne pourriez -vous faire quelques pas de plus , et vous identifier avec la création du langage oriental? Ce langage est énergique, mais il serait injuste de dire qu'il est grossier. Je le répète, les mots les plus rudement exprimés, sont des images, des sensations; la langue a été formée par des poitrines profondes et des organes neufs et robustes , mais sous un ciel pur et léger, et par une pensée vive et pénétrante, qui, saisissant toujours la chose elle-même, la marque du sceau des passions.

Alcyphron. — Images et sensations? repos et passions? force et légèreté dans les sons? En vérité, vous faites là de singuliers rapprochements!

El'typhron. — Eh bien ! divisons ce que j'ai rapproché. Toutes les langues du Nord imitent les sons de la nature, mais avec rudesse, et tels qu'ils se manifestent; elles craquent, bruissent, sifflent, pétillent comme les objets dont elles imitent les divers bruits. Les bons poètes usent sobrement, et les mauvais abusent de ces particularités, dont on ne peut trouver les causes que dans le climat et dans la construction des organes des habitanis des pays où l'on parle ces langues. Plus ces pays approchent

i8 PKEMIKR DIALOGIE.

du Sud , plus r imitation des sons de la nature est subtile. Les vers les plus sonores d'Homère ne sifilent , ne craquent point , ils résonnent; car les mots passés par le médium délicat de la sensation, et formés, pour ainsi dire, dans la région du cœur, ne sont plus des imitations grossières des sons , mais des images auxquelles le sentiment a imprimé un cachet plus tendre, puisqu'il les a entièrement modiliécs. Les langues orientales fournissent seules, dans la racine de leurs verbes, le modèle de cette union du sentiment intérieur et de Timage extérieure par le son.

Alcyi'hron. — Gomment pouvez-vous comparer ces rudes et barbares sons gutturaux, au tintement argentin de la langue grecque?

EuTYi'HRON. — Je ne fais point de comparaison; je sais que toutes les langues y perdent. Chaque nation a des jouissances d'oreille, et, par conséquent, des inflexions des organes du langage qui lui sont particulières. Nous autres Allemands , par exemple, nous trouvons que rien n'est plus agréable que d'articuler entre la langue et les lèvres, et d'ouvrir à peine la bouche, comme si nous vivions dans une atmosphère de brouillard et de fumée. Le climat, l'habitude, les mœurs le veulent ainsi, et l'idiome s'est formé peu à peu pour celte prononciation. Il n'en est pas de même des Italiens, et surtout des Grecs. La langue des premiers abonde en voyelles; celle des seconds en diphthongues; les uns et les autres prononcent are rolundo, sans pincer les lèvres. Les Orientaux vont chercher les sons au fond de leur poitrine, de leur cœur; ils parlent comme Elihu, quand il dit :

« Je me sens rempli de paroles! la respiration oppresse ma poitrine.

« Je sens quelque chose fermenter en moi , semblable au vin nouveau quand il brise l'outie nouvelle où l'on vient de l'enfermer. Je veux parler pour me donner de l'air, je veux enlr'ouvrir mes lèvres et répondre. »

Et certes, lorsque ses lèvres s'enlr'ouvraient ainsi, il en sortait des sons pleins de vie, et ce souflle du sentiment était l'image des choses. Voilà , selon moi , l'esprit de la langue hébraïque. Elle est la respiration de l'ame, elle ne résonne pas comme la

DIÎ LA LANGLE. V.)

langue grecque, mais elle respire, elle vit. Oui, c'est ainsi qu'elle nous apparaît, à nous qui, dans ses lettres phonétiques, ne voyons que des sons gutturaux impossibles à rendre. Certes, dans les temps d'une sauvage antiquité, la parole des Hébreux, surexcitée par la plénitude de leur ame, ne pouvait manquer d'être vivante; c'était, comme ils le disent eux-mêmes :

« L'esprit de Dieu qui parlait en eux, le soutHe du Tout-Puissant qui les animait. »

Alcyphron. — Vous voilà encore tout près de l'apothéose. Ce que vous venez de dire sur le son du sentiment formé par la contemplation et la conscience de l'objet lui-même, peut être vrai ; mais comment défendrez-vous les dérivés des racines formés de cette manière? Ne ressemblent-ils pas aux buissons d'épines qui encombrent le sol d'une lie que jamais encore aucun pied humain n'a foulée ?

Eltypiiron. — C'est ainsi, en effet, que nous les voyons dans les mauvais dictionnaires ; et plus d'un savant philologue hollandais qui, en nous précédant la hache à la main , croyait frayer la route , n'a fait qu'en augmenter les diflicultés. Mais le temps viendra où ces buissons confus seront une délicieuse forêt de palmiers.

Alcvphron. — Voilà une comparaison toute orientale.

Eltyphron. — Comme l'objet lui-même. Mais poursuivons cette comparaison. Dans cette forêt , la racine de l'expressionmère occupera le centre, et les dérivés seront rangés autour d'elle comme les rejetons d'une même souche, comme les enfants d'une même famille. A force d'application et de persévérance, le bon goùl et la saine raison, soutenus par une confrontation consciencieuse des divers dialectes, arriveront à distinguer, môme dans les dictionnaires, ce qu'il y a d'essentiel ou de fortuit dans la signification ; ils parviendront à indiquer les transitions les plus délicates, à montrer dans l'application des métaphores le véritable art créateur de Tespiit humain, et la logique des hiéroglyphes et du langage figuré des temps primitifs. Je jouis déjà, en imagination, de ce premier dictionnaire qui réahsera mon espoir. En attendant, j'étudie avec soin les savants qui se sont occupés de ces matières, tels que Castelli, Simonis,

20 PREMIEK DIAI-OGL'P.

Cocceji, ainsi que leurs collaborateurs, Schultens, Schrœder, Storr, Scheid, et tous ceux qui contribuent isolément ou collectivement à ces importants travaux.

Alcyphron. — 11 parait que nous ne sommes pas encore près d'aller nous promener dans la forêt de palmiers de votre dictionnaire oriental. Ne voudriez-vous pas, en attendant, me citer quelques exemples des dérivés?

Eltvphron. — Vous en trouverez dans tous les dictionnaires, même tels qu'ils sont aujourd'hui. Cherchez la première racine venue, et vous verrez que tous les dérivés de la racine : // s'est en allé, en découlent naturellement. Une foule de mots exprimant la perte, la disparition, la mort, les vains conseils, les peines et les travaux infructueux , marchent à sa suite comme autant de transitions aussi douces que raisonnables. Si vous pouviez vous transporter, par la pensée, à l'époque des émigrations , à celle de la vie errante et pastorale , vous entendriez résonner, dans la signification la plus éloignée du point de départ, quelque chose qui vous rappellerait le son primitif du mot et l'image de la première sensation. Si la langue hébraïque est toute sensitive, si sa poésie touche et saisit, c'est parce qu'elle est remplie de semblables racines. Au reste, tous les commentateurs le prouvent à satiété; et, s'ils se trompent souvent, ce n'est pas par un examen trop superficiel, mais trop brutal de ce bel arbre; car ils ne peuvent s'empéclicr d'en mettre à nu les racines et les veines, même dans les cas où Ton ne devrait voir que les fleurs et les fruits.

Alcvphron. — Il paraît que ces commentateurs sont les nègres de votre plantation de palmiers.

EuTYPHRON. — Ce sont dos hommes nécessaires et utiles ! Nous leur devons de la reconnaissance; s'ils vont parfois trop loin, leurs intentions sont toujours bonnes. Avez-vous encore quelques observations à me faire sur les verbes hébreux?

Alcypiiroin. — Oui , cl beaucoup même. Qu'est-ce qu'une action qui ne marque aucun temps? Car les deux temps des Hébreux ne sont que des aoristes, c'est-à-dire des temps indéterminés llottant entre le passé et l'avenir, et qui, par conséquent, ne forment qu'un seul mode.

DE LA LANGIE. 21

EiTYPiiROX. — En faut-il davantage pour la poésie? Est-ce que pour elle tout n'est pas présence, représentation, action, soit qu'elle parle du passé, de l'avenir ou du présent? Ce défaut que vous lui reprochez peut, en effet, en être un pour l'iiiston-e ; aussi voyons-nous toujours les langues qui aiment les temps déterminés se peifectionner dans le style historique. Chez les Hébreux, l'histoire n'est que de la poésie, c'est-à-dire la tradition d'un récit rendu présent comme si le fait se passait sous nos yeux; et l'indécision, ou plutôt le mélange idéal et vacillant des modes, est très-favorable pour faire sentir vivement et clairement la présence des choses qu'on raconte, qu'on décrit ou qu'on prédit. Cette présence indéterminée n'est-elle pas éminemment poétique? N'auriez-vous jamais senti, mon ami, avec quel charme les poètes ou les prophètes varient les temps? avec quelle grâce un hémistiche indique le passé et l'autre le futur? On dirait que le dernier mode rend la présence du sujet durable, éternel; tandis que le dernier donne au discours un cachet de passé déterminé, comme si déjà les temps étaient accomplis ! Enfin, l'un augmente la valeur du mot pour te qui sera, l'autre pour ce qui a été, et tous deux préparent ainsi à l'oreille une agréable variation qui rend la présence de l'objet représenté sensible, même à cet organe. Rappelez-vous, en outre, que les Hébreux, semblables aux enflmls, veulent tout dire à la fois, et qu'ils ont le pouvoir d'exprimer par un seul son les personnes, les nombres et les actions. Combien un pareil pouvoir ne contribue-t-il pas à la reproduction subite d'une image complète! Il leur suflit presque toujours d'un seul mot, là où il nous en faut cinq ou six. Chez nous, des monosyllables inaccentués précèdent ou suivent en boitant l'idée principale; chez les Hébreux elles s'y joignent comme intonation ou comme son final, et l'idée principale reste dans le centre, semblable à un roi puissant; ses serviteurs et ses valets l'entourent de près, ne forment avec lui qu'un seul tout qui surgit spontanément dans une harmonie parfaite , et forme ainsi une petite région métrique accomplie. De pareils avantages ne suffisent-ils pas pour rendre à vos yeux une langue poétique ? Des verbes résonnants et qui renferment tant de perceptions à la fois, ne sont-ils pas la plus belle, l'unique lorce du rhythrae et de

-^ l'UEMIER niALOGUE.

l'image? N'est-il pas plus hoaii cl plus poétique d'exprimor par une intonation pleine et unique celte pensée : Comme il m'a donné, que de la morceler en récitant plusieurs petits mots les uns après les autres?

Alcypiiron. — Je dois vous dire que, sous le rapport de l'effet que cette langue produit au regard, je l'ai souvent considérée comme une collection d'hiéroglyphes à déchillVer , à, peu près comme une écriture chinoise. Alors je plaignais les cnfintset les jeunes gens condamnés à l'apprendre, et que l'on ne veut pas accoutumera déchilïrer par l'analyse des yeux. Selon moi, elle serait hcaucoup plus utile que les règles lourdes et compliquées dont on surcharge leur mémoire. J'ai lu plusieurs livres dans lesquels on cite des jeunes gens qui , ta l'aide de ce procédé , faisaient des progrès rapides , surtout chez ceux dont l'organe de la vue est doué d'une certaine force contemplative. Nous n'avons eu ni l'un ni l'autre le bonheur de faire l'essai de ce procédé.

EuTVPiiRON. — Nous sommes toujours à même de nous procurer ce bonheur, en faisant, à cet eifet, l'éducation de nos yeux et de nos oreilles. Servez-vous-en tels qu'ils sont à présent, et vous sentirez tout ce qu'il y a d'harmonique dans la distribution des voyelles et des consonnes , et comme les particules et les avant-sons s'adaptent merveilleusement au sens principal. Ces mots, si riches en sons, contribuent particulièrement à la détermination exacte que les régions métriques ont entre elles; ils établissent entre les deux hémistiches une sorte de symétrie qui oppose le mol au mot, la perception à la perception, et forme une variété qui est à la fois un parallèle d'où il résulte un rhythme libre et simple, mais très-agréable à l'oreille.

Alcvphkon. — Nous voilà enfin arrivés à ce parallélisme tant vanté, et sur lequel je partagerai diflicilement votre opinion. Que celui qui a quelque chose à dire fénonee d'un seul trait, ou que du moins il achève régulièrement son image, mais qu'il ne se répète pas éternellement. Lorsqu'on est forcé de se répéter, on prouve que l'on ne s'est exprimé , la première fois , qu'à demi et qu'imiiarfiilement.

EuTYPHRON. — N'auriez -vous jamais assisté à des danses?

UE LA LANGUE. 2a

N'auriez-vous jamais entendu p.irler des chœurs des Grecs, de leurs strophes et de leurs anti-strophes? Que diriez-vous si la poésie hébraïque n'élait qu'une danse, un chant en chœur, simple et court ?

Alcypbron. — Ajoutez-y les sistres, les cymbales et les timbales, et nous aurons, au grand complet, les chants et les danses des sauvages.

EuTYPHRON. — Et lors même qu'il en serait ainsi , le nom doit-il nous effrayer quand la chose est bonne par elle-même ? Le'rhythme, la danse, l'euphonie, toutes les grâces, toutes les beautés de la forme et des sons ne découlent-elles pas de la symétrie, mais d'une symétrie facile h saisir , et de la simplicité de la mesure ?

ÂLCYPURox. — C'est une vérité que je ne saurais nier.

EuTYPHRON. — Le parallélisme des Hébreux n'est-il pas la mesure la plus simple des divers membres des poèmes, des images, des sons? Ils ne scandaient, ils ne mesuraient pas exactement les syllabes, ils ne les comptaient pas même toujours, mais l'oreille la moins délicate sent la symétrie de leur langage,

Alcyphron. — Soit! mais cette symétrie ne saurait-elle exister qu'aux dépens du bon sens?

EuTYPHRON. — Bornons-nous, pour l'instant, à approfondir la question des jouissances de l'oreille. La prosodie grecque, la plus artistique et la plus délicate que les langues humaines aient pu produii'e jusqu'ici, est entièrement basée sur la mesure et sur l'harmonie. L'hexamètre employé dans les poèmes les plus anciennement chantés n'est, dans ses sons, qu'un parallélisme continuel et varié. Pour le rendre plus sensible encore, on a ajouté, surtout pour l'élégie, le pentamètre, qui, avec ses deux hémistiches, est un parallélisme visible pour tout le monde. C'est le parallélisme qui fait le principal mérite des plus belles odes ; on pourrait dire même qu'une strophe n'est réellement bonne que lorsqu'on y entend une variété perpétuelle de parallélisme léger et agréable à l'oreille. Pour vous le prouver, il suffi rail de vous citer la construction des vers saphoïques et alcéïques, ou le choriambe. Toute cette prosodie est une ronde artistique, une belle couronne de mots et de sons heureusement

24 PREMIER DIALOGl i:.

enlacés. Dans rOricnt, ces deux rangs de perles n'ont pas éié tressés en couronnes, ils sont restés naïvement suspendus l'un à côlé de l'autre. On n'a pas le droit de demander à un chœur de bergers d'exécuter des danses savantes, dont les gracieuses figures rappellent les mille détours du labyrinlhe ; de pareils hommes se bornent à se répondre, à s'adresser des cris de joie, et à danser en face les uns des autres. Il me semble que celte simplicité n'est pas sans beauté.

ALCvriiiioN. — Quel rapport cette beauté peut-elle avoir avec le parallélisme?

EuTVPiiRON. — Les deux parties se fortifient, s'élèvent, s'inspirent mutuellement, soit qu'elles enseignent, soit qu'elles expriment la joie, la tristesse ou l'amour. D.ins les chants d'allégresse, ce résultat est si visible qu'il est inutile de le signaler; dans les lamentations, il découle de la nature des soui)irs et de la plainte. Une respiration profonde et réitérée console et fortifie rame; et lorsqu'une partie du chœur partage notre douleur, cette partie devient l'écho, ou, comme disent les Hébreux, la fille de la voix Je cette douleur. Dans l'ode diilactique, une sentence vient à l'appui de faulre : on croit entendre un père qui parle à son lils, et une mère qui répète ses sages paroles; celte répétition donne au discours quelque chose de vrai, d'intime et d'affectueux. Dans les chants d'amour, elle naît du sujet; car l'amour veut un doux parlage, un échange perpétuel de pensées et de paroles du cœur. En un mot, les deux parties de la sensation que renferme le parallélisme, sont unies entre elles par un lien si naïf et si fraternel, qu'on pourrait leur appliquer celle ode hébraïque si remarquable par sa douceur :

« Qu'elle est agréable et pleine de charmes la vie des frères quand ils habitent ensemble !

« C'est ainsi que la douce huile répandue sur la tête, coule et descend sur la joue ; c'est ainsi qu'elle descend sur la joue d'Aaron, et coule jusqu'à l'ourlet de sa tunique; c'est ainsi (jue la rosée d'IIermon coule et descend sur les monts d'Israël qu'elle bénit, qu'elle bénit éternellement. »

Alcypuron. — Vous êtes un grand défenseur du parallélisme, ^lais lors même que l'oreille s'y façonnerait, la raison peut-elle,

DE I.V LA.NGlIi. 25

doit-elle s'accoutumer à ce qui rarrête, la retient et ne lui permet pas d'avancer?

EcTvi'imoN. — La poésie ne s'adresse pas exclusivement à la raison, son premier soin est de parler au sentiment; et comment le sentiment pourrait-il ne pas aimer le parallélisme? Quand le cœur s'ouvre et s'épanche, la vague presse la vague : voilà le parallélisme. Le cœur n'a jamais tout dit, il a toujours quelque chose de neuf à dire; à peine la première vague s'estelle doucement écoulée, ou superbement brisée contre un rocher, qu'une vague nouvelle lui succède. Ce battement des artères de la nature, cette respiration du sentiment, vous les trouverez dans tous les discours que la passion inspire, et vous voudriez les interdire à la poésie, qui est et qui doit être le langage de la passion !

Alcyphron. — Il est cependant des cas où elle est, où elle doit être le langage de la raison.

Eltyphkon. — Alors elle retourne la médaille et nous en montre l'envers; elle commente, elle expUque les sentences ou les grave plus fortement dans le cœur, et c'est du parallélisme. Quel est le vers qui, dans notre langue, vous parait le plus propre à la poésie didactique ?

Alcyphrox. — Le vers alexandrin, cela est incontestable.

EuTYPHRON. — Ce vers cependant est encore du parallélisme. Demandez-vous pourquoi il imprime si fortement les enseignements qu'il contient, et vous reconnaîtrez qu'il doit cette puissance au parallélisme. C'est encore lui qui est l'ame des chants les plus simples, et de tous les chants d'église; la rime ellemême, cette grande jouissance des oreilles du Nord , n'est qu'un parallélisme continuel.

Alcyphro.n. — Mais la rime, ainsi que l'uniformité des chants d'église, nous ont été apportées par les Orientaux. La première est due aux Sarrasins, la seconde aux Doxologiens, et nous aurions fort bien pu nous passer de l'une et de l'autre.

Eutyphron. — Croiriez-vous , en effet, ce que vous venez de dire? En ce cas, rappelez-vous qu'on ignorait encore en Europe l'existence des Sarrasins, quand on y connaissait déjà la rime et les assonnances qui suivent ou précèdent les mots , selon les

26 PREMIEn DIALOGUE.

exigences de roroillc ou de la langue des divers peuples. Les Grecs, eux-mêmes, avaient des hymnes et des chœurs tout aussi simples que nos monotones chants d'église. Il est vrai que le parallélisme hébraïque a, sur nos langues du Nord, l'immense avantage de mettre dans le plus bel ordre possible, avec son petit nombre de mots, les phrases qu'il linit par exhaler magnifiquement dans les airs; aussi est-il presque intraduisible pour nous. Quand il lui suffit de trois mots, il nous en faut plus de dix; nos monosyllabes se traînent et se confondent, et donnent toujours à la fin d'un chant un cachet de dureté ou de fatigue. Nous devons donc plutôt chercher à étudier le parallélisme qu'à l'imiter. Nos langues demandent de la suite dans les images, et de la rondeur dans la construction des phrases, car nous nous sommes accoutiimés aux nombres des Grecs et des Latins. Il fiiut les oublier quand on traduit les Orientaux , sous peine de leur enlever leur simplicité primitive, et d'ôter à leur langue sa dignité et son élévation. En ce cas aussi on peut dire :

« Il parle, cela se fait; il ordonne, c'est fait! » Alcypiiron. — Ce laconisme ne me paraît pas sans élévation. EuTYPHRON. — J'en conviens, mais il n'est ni alfectueux, ni poétique. Nous voulons, même dans les ordres des monarques, voir les effets de ces ordres, ce qui établit naturellement le parallélisme , c'est-à-dire le commandement et ses conséquences. Au reste, la concision de la langue des Hébreux fait presque toujours du parallélisme un ordre suprême. Ils ignoraient complètement les nombres oratoires de la période grecque ou latine ; le souffle de leur ame n'exhalait qu'un petit nombre de mois qui se rapporlaient les uns aux autres; et comme ils avaient naturellement peu d'infiexions, ces mots ne pouvaient manquer de se ressembler. La place qu'ils occupaient, leurs sons, et l'uniformité du sentiment de l'ensemble, les convertissaient naturellement en rhythmes. C'est ainsi que les deux hémistiches sont devenus parole et action, cœur et main, ou, comme disent les Hébreux, l'entrée et la sortie; c'est ainsi enfin que s'est achevé ce léger édifice des sons! Avez-vous encore quelque chose à objecter contre le parallélisme?

Alcyphron. — Ce qui me reste à vous dire serait plutôt en sa faveur. Oui, je l'avoue, "j'ai souvent remercié le ciel d'avoir donné ce guide à notre intelligence. Comment pourrions-nous, sans lui, saisir le sens de certains passages tellement obscurs , que'nous ne pouvons parvenir aies deviner qu'à l'aide du parallélisme? Il ressemble' à la voix d'un ami qui, du fond d'une épaisse forêt, nous crie : Par ici! c'est par ici que demeurent des hommes! Malheureusement on est presque toujours sourd à cette voix. Voyant une individualité dans l'écho, on va à sa recherche, c'esl-à-dire que l'on veut toujours trouver dans la seconde partie de la phrase un sens nouvefiu et merveilleux.

EuTYPHRON. — Laissons ceux qui se trompent ainsi s'avancer au hasard, et tâchons de rester dans les bonnes voies. Quant à votre forêt sauvage, elle est une comparaison aussi exagérée que celle dont vous vous êtes servi dès le commencement de notre entrelien, quand vous appeliez la langue hébraïque un hiéroglyphe mort, sans voyelles et même sans clef. Croiriez-vous, en effet, que les Orientaux écrivaient sans voyelles?

Alcyphron. — Beaucoup de personnes le prétendent.

EuTYPHRON. — C'est une prétention qui se réfute d'elle-même. Qui pourrait tracer des lettres dépourvues du souffle qui les anime? C'est de ce souffle que tout dépend, et l'on peut dire même que son indication offre, en général, moins de difficultés que celle des diverses inllexions des organes. Puisqu'on avait fait le plus difficile , il est naturel de supposer qu'on n'a pas négligé la partie la plus facile , et qui est en même temps la plus importante.

Alcyphron. — Mais où donc sont ces voyelles?

EuTYPHRON. — Lisez l'introduction à l'Ancien-Testament par Eichhorn. Cet ouvrage donne des éclaircissements précieux sur ce point, et sur plusieurs autres concernant l'antiquité de la langue hébraïque. C'est le premier traité de ce genre où le bon goût s'unit enfin à l'érudition. Il est presque certain que les voyelles hébraïques que nous connaissons ont été fabriquées par les rabbins modernes; mais selon toutes les probabilités, celte langue, dès son origine, en avait du moins quelques unes, et les maires lectionis me semblent des débris de ces voyelles

primitives. Il est vrai que, dans les temps primitifs, on s'occupait peu de l'exactitude grammaticale, et la prononciation hébraïque était peut-être tout aussi indisciplinée que celle de la langue allemande du temps d'Otfried, qui lui reproche si amèrement ce défaut. En tout cas, qui pourrait inventer un g*ammataire qui rendrait l'inflexion de chaque voyelle, de chaque dialecte? et qui pourrait en avoir besoin et s'en servir? Les voyelles ne sont que des signes généraux dont chacun modilie les sons selon ses organes. Une longue série de règles grammaticales sur les modifications des voyelles, sur les élymologies, les conjugaisons, etc., n'offrirait que des paroles vides de sens.

Alcyphron. — Et cependant on se plaît à tourmenter la jeunesse avec de pareilles règles ! Je n'ai jamais pu croire qu'une langue aussi barbare que celle des Hébreux eût tant de conjugaisons régulières, et si distinctes entre elles parleurs significations*. J'ai été atfermi dans cette conviction par les anomalies et les défectuosités de ces divisions. Elles ont presque toutes été empruntées aux autres langues orientales, d'après lesquelles les rabbins ont jugé à propos de modifier la leur. Il est vrai qu'on n'a apporté, sous la petite tente hébraïque, que ce qu'elle pouvait contenir.

Eltyphron. — Sur ce point comme sur tout autre , gardonsnous de l'exagération. Il est aujourd'hui utile, indispensable même, de chercher à saisir la forme artistique de la langue; mais il n'est pas probable que cette forme ait existé dans les temps antiques, et que surtout elle ait été sentie et comprise par les Hébreux. Avons-nous beaucoup d'écrivains, même parmi les meilleurs, qui se soient pénétrés de la forme de leur langue et de tous ses traits les plus délicats, au point de ne jamais se rendre coupables de la plus légère déviation ? El lors môme qu'il y aurait eu de tels hommes, est-ce que chaque siècle ne change pas la structure de la langue? En vérité, nous devons nous estimer heureux de voir enfin des savants qui daignent rélléchir sur le grammataire hébraïque.

I Ucrtlor dit , dans son Orijine des tangues : Vius une langue est barbare, plus elle a de conjugaisons. (Xote iln Traducteur.)

Alcypiiuon. — Il me semble que cliacun devrait se faire soimême sa grammaire philosophique. Si Ton supprimait parfois des voyelles el d'autres signes, les conjugaisons marcheraient plus près les unes des autres, et l'on ne serait pas obligé de tourner et de retourner plusieurs fois chaque mot avant de lui faire adopter une forme.

Eltvphron. — En suivant cette route on s'exposerait à devenir un iMasklef, un Hutchinson. Croyez-moi, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est d'exercer ses yeux par le paradigme, et ses oreilles par le son, afin de les réduire ainsi à se seconder mutuellement. Par ce moyen on abrège l'étude des règles , el Ton se pénètre du génie de la langue, qui, alors, cesse de nous rappeler l'école et les rabbins, pour nous apparaître dans toute sa beauté. C'est par les poésies de cette antique langue hébiaïque qu'il faudrait réveiller les enfants et récompenser les jeunes gens ; e alors, j'en suis convaincu, non-seulement les jeunes gens, mais encore les vieillards aimeraient la Bible comme ils aiment Homère et Ossian, car ils sentiraient les beautés qu'elle contient.

Alcvphron. — J'apprendrais peut-être à les sentir, si vous vouliez continuer à en raisonner avec moi. "

EuTYPHROx. — Nous pouvous Hous en occuper pendant nos promenades, et surtout pendant celles du malin. La place de la poésie bébraïque est sous lavoîitedu ciel, el, autant que possible, en face de l'aurore.

Alcypiiuon. — Pourquoi cela?

Eltyphron. — Parce qu'elle est l'aurore de la civilisation du monde, l'enfance de l'espèce humaine. Elle nous montre les contemplations primitives et les perceptions les plus simples de l'ame, dans leurs liaisons et leur marche naïves. Lors même qu'on n'ajouterait aucune foi aux récits merveilleux de cette poésie, si on la connaissait telle qu'elle est on serait du moins louché de ce langage de la nature, et l'on aimerait à voir de près les choses qui lui ont fourni tant de sujets d'enseignement. Oui, celte poésie expose aux yeux de tout le monde la première logique des sens, l'analyse la plus simple de la morale, et, pour tout dire en un mot, l'hisloire la plus ancienne de l'espril

et du cœur humain. Une pareille poésie, fût-elle celle des cannibales, pourrait-elle vous paraître indigne de votre atlcntion?

Alcypbron. — Nous nous reverrons demain.

EuTYPHRON, — En attendant, lisez ce petit poème sur les merveilles et les bienfaits d'une langue qui , partie des temps les plus reculés, résonne encore aujourd'hui à noire oreille.

SUPPLEMENT

LA LANGUE ET L'ÉCRITL'RK ' .

a Gloire à toi, invisible enfant du souffle humain ! Douce langue, sœur des anges! sans ton secours lidèle, le cœur succomberait sous le fardeau de ses sensations; pas un chant parti du haut des autels ne viendrait visiter rorcille humaine; le passé serait muet; le pas de l'homme, comme celui de la brute, se perdrait dans le vide, et le cœur du sage serait la tombe de sa pensée !

«Dieu tout-puissant! toi qui unis la langue et le cœur, toi qui daignes prêter au souffle fragile, au son le plus simple, la pensée et le sentiment, et le pouvoir magique de résonner au-delà du temps! tu donnes des ailes à la pensée, tu la dotes de la puissance de créer son semblable , et de la puissance plus belle encore d'inonder l'ame d'un frère par des torrents de lumière , de la rafraîchir par le doux son d'un chant immortel!

c( Dieu mystérieux ! la plus simple de tes actions est incompréhensible pour nous ! Ma langue attend , elle s'apprête à suivre, à hâter le cours impétueux des flots de l'ame; mais comment le pourra-t-ellc ? Mon cœur a besoin de s'épanouir, il a besoin de se consoler, de se développer dans une oreille humaine, et l'oreille reçoit le son et le redit à l'ame ! La source de mon co'ur bouillonne toujours plus haut, mais elle reste inépuisable. La lumière de la parole enflamme mon esprit, la force du son élève mon ame, un souffle insignifiant donne à la pensée fugitive une durée éternelle !

•' Ce petit poôme est itnit(', en partie, ilc l'anglais: fiilimluctioii nf thc U'uik^ af Oie Calrdouian banh.

« Car, ô créateur! dans ta bonté infinie tu as livré le second secret de ton art divin à rintelligence humaine, tu lui as appris à fixer le son, à lui donner une forme, à l'enchaîner par les traits délicats de l'écriture des anges! Quand l'esprit silencieux l'interprète tout bas, cette écriture des anges, il parle à un esprif absent , à un esprit étrangi-r , et trouve en lui-même des pensées qu'il ne doit ni au trait, ni à l'image. Il s'élance vers des zones lointaines, il pénètre dans les replis les plus profonds du cœur d'un monde qui n'est plus! Devant lui se dressent les formes les plus divines, son regard plonge dans le sein des sages, et il entend , et il écoute encore vos chants immortels , à toi sublime Homère, à loi noble Ossian!

« Ètes-vous donc si profondément ensevelis dans la terre, aïeux sacrés de noire langue, de nos chants, de nos écritures? Oh! vous premiers sages, vous à qui Dieu lui-même ouvrit la bouche et dessilla les yeux pour le voir celui qui est invisible partout, pour le nommer celui qui est innommable, pour le dépeindre à son peuple celui qui n'a point de formes , et que la force du son peut seule rendre accessible à nos sens! Êtes-vous donc oubliés, vous à qui Dieu lui-même dirigea la main pour détruire le royaume de l'oubli? Vous qui pouvez nous redire ce qu'il vous a fait voir et ce qu'il vous a dit; pour nous votre harpe n'a-tclle plus de notes? pour nous votre aurore n'a-t-elle plus de rayons ?

«Je les vois! oui, je les vois! Ils sommeillent Uà, dans leurs tombes sacrées ! Ma main osera-t-elle soulever le sombre voile qui couvre ces vénérables morts? Approchons! leurs visages étincellent! Oh! que leur sommeil est beau!... Des accords de harpe, des chants glorieux résonnent à mon oreille... Les voilà! ils passent devant moi dans tout l'éclat do leur majesté: Isaïe, Job, Moïse et le Pasteur, tous gracieusement couronnés des palmes d'Israël ! Des harpes sont suspendues dans leurs bras, ils psalmodient comme les étoiles du matin autour du trône de leur créateur. El muets de surprise, le ciel et la terre sentent de nouveau le pouvoir de la main qui les a tirés du néant pour célébrer sa gloire.

« Archanges du chant! poursuivrez-vous le vol ondoyant (jui

^"2 IKEMIliK DULOGIE.

VOUS conduit toujours plus loin, toujours plus haut, sans me laisser après vous une vibration de votre liarpe, un son do votre poitrine, un souille de la teiupèle qui porte la llannne de Dieu? L'hymne de la toute-puissance doit-il dormir loni;temps encore comme une image engourdie? La couronne cueillie sur Tarbre de vie de la création, ne doit-elle donc être pour nous qu'un emblème rongé par le temps, dont le parlimi égare Tesprit, dont la poussière obscurcit le regard?

« Venez, ombres sacrées ! Venez sanclitier mes lèvres, bénir ma langue! Il n'est point de langues indignes de redire vos chants, car toutes célèbrent la gloire de Dieu ! Secondez-moi, laites que je puisse du moins rendre les traces de vos pas, l'ombre de vos images, l'écho de vos sons! Faites que je déchiffre fidèlement et les traits antiques de l'éci'iture de Dieu, et le sens simple et sublime de vos cœurs! J'ijidiquerai ce que ma bouche saura taire, et j'ensevelirai votre puissance au fond de mon cœur ! »

IDÉES l'UlMITlVES SUIl UlEU,

Page 1