EXAMEIS UL LIVRE DE JOB
personne n'habite, et y fait germer l'herbe jeune et tendre?
« Quel est le père de la pluie? Les gouttes de rosée , qui les a créées? De qutl sein maternel est sortie la glace? Le givre du ciel, qui l'a fait naître? Les eaux s'amoncellent et se pétrifient; la surface des vagues s'enchaîne elle-même. »
EuTYPORON. — Comme la richesse de cette poésie embrasse à la fois le ciel et la terre! Là haut s'épanchent des ruisseaux de lumière que le vent de l'ouest pousse au-dessus de tous les pays, et le Père céleste creuse des canaux à la pluie et trace la route des nuages. Ici-bas l'eau se convertit en rochers, et la mer s'immobilise sous les chaînes glacées du froid; la pluie, la rosée, le givre, tout a un père, tout a une mère. Reprenez votre lecture , et nous allons voir le monde- sous un point de vue aussi beau qu'élevé.
Alcyphron. — « As-tu formé le lien fraternel des pléiades? Peux-tu dénouer le nœud d'Orion ? Est-ce toi qui fais arriver en son temps chaque signe du zodiaque ? Apparaît-elle à ta voix, la grande ourse et sa famille?
« Connais-tu les lois qui régissent les cieux là-haut, et les astu inventées ici-bas, sur la terre? Ta parole s'élève-t-elle jusqu'au plus haut des nuages, et marche-t-elle avec lui au milieu des torrents d'eau? Tu envoies les éclairs, et ils marchent; ils te disent : nous voici !
« Qui a donné une intention à la marche des nuages? Qui a donné de l'intelligence aux météores? Qui sait sagement compter les gouttes d'eau, et les faire tomber du ciel en douce pluie? Qui arrose la poussière afin qu'elle s'unisse, que la motte se joigne à la'motle?»
Eltvphron, — Ce trait termine ce que l'on est convenu d'appeler la création inanimée, et cependant ce n'est pas ainsi que nous venons de la voir. Un lien indissoluble unit les sept gracieuses sœurs qui annoncent et précèdent le printemps; Orion , ou quelle que soit la constellation désignée par le mot ChesU , est un vaillant homme armé qui apporte l'hiver; les divers signes du zodiaque viennent chacun , à leur tour, s'élever au-dessus de la terre, comme les fleurs d'une couronne qui tourne sans cesse autour d'elle dans le même sens. Vers le pôle du
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Dord, lo père du ciel l'ail paître la grande ourse avec ses pelils, ou , selon d'autres passages et d'autres commentateurs , la voyageuse nocturne mère des étoiles qui cherche ses enliints perdus; et il la console, sans doute, en lui amenant des étoiles nouvelles à la place de celles qui ont disparu. Qui pourrait voir la plus grande étoile de la constellation de la grande ourse , se tourner pendant toute la nuit sur le ciel, comme si , en effet, elle y paissait avec ses enfants? qui pourrait voir la ceinture si merveilleusement brodée du zodiaque, s'avancer sur l'horizon comme pour régler la marche des saisons , sans se rappeler les temps où un peuple pasteur, campé sous la voûte de son riche ciel oriental , voyait, chaque nuit, passer sur sa tête ces magnifiques images qu'il animait au gré de ses rêveries pastorales et de ses affections paternelles? Ce souvenir, mon ami, peut seul donner aux passages que nous venons de lire, l'auréole étoilée dont ils brillent dans le texte, et que la précision de leur symétrie rend presque intraduisibles. Nos verbes ?!OHer cl dénouer ne donnent qu'une faible idée de ce texte. Il en est de même du morceau où Dieu prête de l'intelligence aux abîmes ténébreux, aux cortèges errants des nuages, aux météores aériens: ces fictions imagées , personnifiées et symboliques disparaissent ou s'affaibhssent en passant dans une autre langue. El cependant, ces ordres donnés aux éclairs et leurs réponses laconiques, la marche de Dieu dans les nuages , son exactitude à compter les gouttes de pluie qui tombent doucement et en abondance , tout
cela est une si belle poésie de la nature
Alcyphron. — Dont vous semblez être un amateur passionné. Nos critiques cependant la déclarent morte. Ils souUemient même que ce n'est pas de la poésie, mais une froide description de choses et de formes impossibles à décrire.
EuTYi'HRON. — Si elle n'était que cela, je conviens qu'elle no mériterait pas le nom de poésie. Celui qui peint le printemps, la rose, le tonnerre, les glaces, l'hiver en traits vulgaires, froids et ennuyeux, n'est ni bon poète, ni bon prosateur. La poésie de la nature a d'autres ressources que celles d'une lliible description de détails, dont, au reste, elle ne s'occupe jamais.
Alcyphron. — Et quelles sont ces ressources?
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EuTYPHRON. — La poésie! Elle seule anime tout et met tout en action. Voyez le livre de Job : la terre est un palais, le père de famille pose la première pierre angulaire de ce palais, et tous ses enfants entonnent aussitôt un chant de bonheur; l'océan naît comme un enfant, et son père remmaillotte de nuages; l'aurore agit, les éclairs partent ! L'image qui remplace l'image est une personnification nouvelle qui donne de la vie à la poésie, L'ame se représente vivement les objets, et elle est entraînée par eux quand elle en voit les résultats ; les longues descriptions l'éloignent de ces objets et détendent ses forces, car ces descriptions ne lui donnent qu'un misérable bagage de mots, que les ombres morcelées des formes , à la place des êtres vivants et réels que la poésie hébraïque fait mouvoir devant elle.
Alcvphron. — Mais, mon ami, qui pourrait, qui voudrait imiter les tictions des Orientaux? Qui voudrait faire de l'océan un enfant en maillot? sillonner le ciel de canaux? y construire des arsenaux pour y entasser la neige et la grêle?
EuTVPHRON. — Rien ne serait plus déplacé ; car chaque idiome, chaque nation, chaque climat a des sources poétiques qui lui sont propres. Faire des emprunts à un peuple si loin de nous, serait donner la preuve d'une pauvreté honteuse ; mais nous devons marcher sur la route qu'il a suivie , puiser aux sources où il a puisé. L'homme qui ne sent pas que devant ses regards et aux battements de son cœur la nature s'anime, qu'elle lui parle, qu'elle agit, celui-là ne sera jamais son poète; elle est morte pour lui , et tout ce qu'il pourra en dire ne sera qu'une lettre morte.
Alcyphron. — En ce cas , les siècles d'ignorance avaient un grand avantage sur les siècles éclairés par l'étude et la connaissance exacte de la nature. Les premiers abondent en poésie, tandis que les autres ne savent faire ({ue des descriptions.
EuTYPHRON. — Je crois que nous n'avons pas les mêmes opinions sur ce que vous appelez les époques d'ignorance. Chaque peuple de ces époques connaissait la nature qu'il chantait, et, sous certains rapports, il la connaissait mieux que les savants qui l'étudient d'après les classifications de Linnée. Ces classilicalions sont indispensables pour donner une juste idée de l'en-
St gUAlKlÈMK UIALOGLE.
semble des espèces; mais, si on les prenait pour base de la poésie , il vaudrait tout autant composer un poème épique avec le Dictionnaire des rimes de lliibncr. Je les aime, moi, ces poètes des temps antiques qui envisageaient la nature sous un point de vue moins étendu , mais qui la voyaient vivre, parce qu'ils la regardaient avec les yeux du cœur, et qu'ils y cberchaient sans cesse des analogies avec l'homme. Aussi s'attacliaient-ils beaucoup moins à l'étudier qu'à la contempler.
Alcyphron. — Voudricz-vous voir revenir les époques d'ignorance où la contemplation tenait lieu de tout?
EuTYPHRON. — Chaque époque peut et doit poétiser convenablement ses idées sur le système général des êtres; et, si elle ne le fait pas, elle doit trouver, du moins, dans les mensonges poétiques sur la nature, des beautés que la vérité systématique n'aurait pu lui fournir. Ne croyez-vous pas, mon ami , que les systèmes de Copernic , de Newton , de BuCfon , de Pricstley, pourraient, tout aussi bien que les idées les plus simples, fournir de nobles poèmes sur la nature? Et n'est-il pas étonnant que nous n'en ayons point? Pourquoi les fables si naïves et si touchantes des anciens peuples ignorants, ont-elles plus d'attrait pour nous que l'exactitude et la vérité de la science moderne? N'est-ce pas parce que ces peuples voyaient tout vivre de leur propre vie, tout, jusqu'à Dieu qu'ils se tigurai^nt semblable à eux ; jusqu'à l'univers qu'ils resserraient dans les bornes étroites d'une maison où ils animaient tout, tantôt par l'amour et tantôt par la haine ? Le premier poète qui étendra ce charme sur le monde de Buffon ou de Newton , produira, avec des idées vraies, les mêmes effets poétiques que les anciens peuples ont produits avec leurs étroites fictions. Espérons qu'il naîtia bientôt un tel homme ; mais tant qu'il ne paraîtra pas , tâchons d'oublier ce qui nous parait ridicule dans les sublimes beautés poétiques de ces anciens peuples, parce qu'ils ne connaissaient pas encore nos lois physiques et mathématiques. La plupart de leurs allégories et de leurs personnifications contiennent plus de vérités palpables qu'il n'y en a dans nos savants raisonnements; au reste , tout ce qui part du cœur se fait entendre par lui.
Alcyphron. — Cette antique poésie de la nature, cependant,
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ne me paraît pas aussi toucliante que vous voulez bien le dire. EiiTvPHRON. — Les impressions qu'elle fait naître sont plus douces et plus durables que celles de toute autre poésie. Quelle fiction, par exemple, pourrait surpasser celle qui nous représente Dieu comme l'administrateur infatigable de sa création, dont il nous retrace l'image par chaque jour nouveau , par chaque saison nouvelle? Peut-il y avoir un langage plus puissant que celui qui nous rappelle , lors même que ce serait d'une manière laconique et tronquée, ce que nous sommes, et ce que notre existence a de joies et de douleurs? Ne vivons-nous pas tous dans cette grande maison de Dieu , et n'y puisons-nous pas tous nos sensations et nos idées , nos souffrances et nos plaisirs? Je la trouve noble et sacrée , la poésie qui me donne des yeux pour contempler la création dans son ordre admirable, et dans ses rapports avec moi ! je la trouve noble et sacrée, la poésie qui , par des paroles inventées pour ainsi dire à cet usage , me fait voir, avec les yeux de l'imagination, l'amour, la sagesse et la toute-puissance qui ont procédé à cette création! Où est le malheureux qui, lors môme que son ame serait en proie au désespoir, pourrait lever les yeux vers le ciel étoile de la nuit, sans se sentir plus tranquille, plus calme? Pourrait-il regarder ces lumières étincelantes et silencieuses, sans se rappeler instinctivement les paroles si simples que Dieu adresse à Job : « As-tu noué le lien fraternel des pléiades ? » Et ne croirait-il pas entendre Dieu lui-même répéter ces paroles du haut des cieux?... Ce sont là les effets que produit toute véritable poésie , toute interprélation naïve de la nature. Un trait, un mot nous rappelle souvent des scènes imposantes dont nous avons été témoins, et les fait revivre, non-seulement à nos regards, mais encore dans notre cœur. Ce dernier résultat était immanquable, quand le poète^ de la nature avait lui-même un cœur sensible et bon , ainsi que cela arrivait presque toujours.
Alcyphron. — Eh quoi! tous les poètes de la nature étaient sensibles et bons?
EuTYPHRON. — Du moins tous ceux qui méritaient réellement ce titre; car, sans la bonté, sans la sensibilité, il est impossible de devenir un observateur clairvoyant , un interprète puissant
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de la nature. Le poète qui ne s'occupe que des actions des hommes, si souvent blàmal)les et viles, qui sonde, avec une activité vive, puissante , mais malintentionnée, les profondeurs impures du cœur humain , arrive tôt ou tard à corrompre ses lecteurs , et à se corrompre hii-mcme. La véritable poésie de la nature , celle qui a Dieu pour objet et pour but, ne produit jamais ces funestes résultats. Elle élargit le cœur et le regard ; elle donne à l'un de la force, de la liberté, de la joie, à l'autre du calme et de la pénétration ; elle inspire des sentiments d'amour et de tendre intérêt pour tout ce qui existe ; elle exerce l'esprit en le conduisant à la recherche des lois de la nature , et fait marcher la raison sur sa véritable route. C'est ainsi qu'agit toute poésie de la nature, et surtout celle des Hébreux.
Alcyphron. — Même aux chapitres de Job que nous venons de lire?
EuTYPHRON. — Sans doute. Il serait extravagant de juger certaines images poétiques d'après nos modernes découvertes scientifiques, et de faire un crime à Job de n'avoir pas pensé, à son époque, comme pensent les philosophes et les naturahstes de nos jours. Mais l'idée principale, qui fait de l'univers la maison de Dieu , où tout est soumis à des lois générales et gouverné par Dieu lui-même avec la prescience des plus petits événements et avec une bonté inépuisable, cette idée principale est noble, utile et vraie. Elle se manifeste dans la poésie hébraïque par des exemples d'actions qui, toutes, contribuent au but de l'ensemble; car les phénomènes les plus merveilleux n'y sont que les œuvres ordinaires et quotidiennes de l'infatigable père de famille. Donnez-moi un poème où notre pliysi(]ue, nos découvertes et nos opinions sur la structure de l'univers soient exposées par des images aussi concises, par des personnilications aussi vivantes, par des interprétations aussi justes, et d'après un plan entraînant qui soit à la fois un modèle d'unité et de variété; enlin, donnez-moi un poème qui réunisse toutes ces qualités à un aussi haut degré que le livre de Job, et je le préférerai à plus d'une épopée héroïque. 11 est vrai que j'exige, avant tout, l'animation des objets pour les sens, l'interprétation de la nature pour le cœur, et, pour la raison , un but ar-
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rètc clans la composition comme dans rexéciition. Ce dernier point surtout manque entièrement à la plupart de nos modernes poètes de la nature.
Alcyphron. — Il me semble que vous demandez Timpossible. Le but de la plupart des scènes de la nature est un mystère pour nous. L'empire de cette mère toute-puissante est si vaste , sa marche est si lente, ses vues si infinies...
EuTYPHRON. — Que les poèmes qu'elle inspire devraient être vastes, lents et intinis comme elle? Eh bien! vous vous trompez. Si cette bonne et noble mère ne nous offre ni plan , ni unité dans ses pensées, si nous ne voyons que l'envers du savant tissu de celte Pénélope , n'aspirons pas à l'honneur d'être son poète. Mais si elle se dévoile devant vous, si elle vous montre sa face divine, oh! alors, parlez, chantez, car tout en elle vous paraîtra enchaînement, ordre, bonté , inlelligence! Votre poème sera , comme la création , xôs-^oç, une œuvre régulière et complète; il aura son plan, ses contours, son inteihgence, son but; l'ensemble plaira à la raison, les détails parleront au cœur et frapperont les sens par leur animation. Tout est enchaînement dans la nature ; mais le regard humain ne peut saisir cet enchaînement merveilleux que par des analogies humaines. Il a besoin de comparer les diverses époques du jour et de l'année aux diverses époques de notre vie ; il a besoin de voir dans l'homme un lien qui unit les pays et les climats ; il a besoin de voir en Dieu un créateur, un principe éternel qui unit les époques et les générations. Alors ce Dieu , ce créateur devient l'œil du monde, qui, sans lui, ne serait qu'un vide incommensurable ; et cet œil unique fait du tout un seul point de vue. Je me vois encore forcé de vous ramener à la poésie de la nature des Hébreux. Appelez-la riche ou pauvre, que m'im- ])()rle ; il est certain qu'elle nous a donné les premières notions sur l'unité de rinlelligence qui gouverne le monde; car les Hébreux voyaient partout le Dieu du ciel et de la terre. Voilà ce que vous chercherez en vain chez les Grecs , chez les Celtes , chez les Romains; aussi, combien, sous ce rapport du moins, Lucrèce n'est-il pas inférieur à Job et à David !
Alcyphron. — Vos manières de voir sont un peu trop orien-
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taies, surtout en ce qui concerne les personnifications. Relisez nos critiques, et vous verrez qu'ils nous recommandent d'user avec la plus grande sobriété de ces sortes d'ornements.
EuTYPHROx. — El ils ont raison; car ils ne parlent que d'ornements, mais moi je parle de Tame et de l'animation. Ossian n'est pas un poète oriental ; il n'est pas même le poète de la nature dans toute racceptiondu mot, et cependant, chez lui, tout est plein de mouvement et de vie; tout est personnifié, depuis le souille du vent, depuis la vague de la mer jusqu'à la barbe du chardon. Pour lui, le soleil est un jeune homme plein d'ardeur, la lune est une gracieuse jeune iille qui a plus d'une sœur dans le ciel; l'étoile du matin est un aimable adolescent qui arrive, jette un regard curieux autour de lui et s'enfuit. Sous ce rapport, on peut appeler Ossian le frère de Job. En voici quelques exemples, lisez-les avec attention; j'espère qu'ils vous réconcilieront avec les poétiques personnifications de fOrient.
SUPPLEMENTS.