SLITE DE L EXAMEN DU LIVRE DE JOB
Vie et moiiveiiietU de la cn'alioii dans le livre do Job. — Couleur piiiicipale des imayes. — En quel lieu vivait Job? — Etait-ce dans la vallée de Gutle , près de Damas? — Slolifs qui autorisent à rr(;ardcr les sentences de ce livre comme le résultat de la sayesse des enfants d'Édom. — Sur le caractère djjyptien des itnages contenues dans ce livres. — Son auteur élail-il E(;ypiicn ! — Etendue de ces images. — La dénomination de béliémolli s'applique-t-elle à l'élépliant ou à l'hippopotame? — Jloise est-il l'auteur de ce livre? — L'a-l-il traduit de l'arabe? — L'aurait-il découvert pendant son séjour près de Jclliro? — A quelle époque ce livre a-t-il été apporté en Judée? — N'cstil qu'une itnitation que les Hébreux ont fait passer dans leur poésie? — L'introduction liistorii]ne contenue dans les deux premiers chapitres de ce livre , est-elle aussi ancienne que le livre lui-même? — Le Satan dont il est parlé dans ce livre, est-il une conception chaldécnnc? — Idée de Job sur la justice du ciel et sur celle de la terre. — Plan du livre considéré comme un traité de la science du droit, et un combat de la sagesse personniliée. — Les amis de Job no sont-ils que des indications de caractères? — Leurs discours ont-ils de la suite et de l'enchaînement? — Ce livre n'est point un drame, mais une discussion entre plusieurs sages dans le genre oriental. — Est-il fondé sur un hit historique? — Sa composition poétiiiue.
Siipplciiient : Considérations sur le livre de Job.
Alcyphrox. — Je suis impalicnl d'examiner avec vous la seconde partie du discours que Dieu adresse à Job , car c'esl là que les animaux sont mis en scène comme s'ils élaienl des créatures humaines. Je me cliarge de la lecUire; vous ferez les interprtjtations et les commentaires. Le roi des animaux parait le premier :
« Cliasses-lu une proie pour le lion ? Apaises-lu la faim des lionceaux quand ils restent étendus dans leur caverne, ou quand ils sont à rall'ùt dans leur embuscade?
« Qui donne la pâture au corbeau quand ses petits crient vers Dieu , et .qu'il erre de tous cùlés pour leur trouver de la nourriture?
«Connais-tu l'instant de l'enfantement de la chèvre sauvage? et songes-tu à soulager les douleurs de la mère du faon qui va
SLITK DE L'ji\A.>lt;]N UL LIVKK DE JUU. Ui
naître ? As-tu compté le nombre do lunes pendant lequel elles sont forcées de porter leur fardeau? et sais-tu quand elles doivent le déposer? Elles se tordent, elles gémissent, elles poussent violemment hors d'elles les enfants de leurs douleurs ! El ils prospèrent ces enfants, ils se multiplient dans le désert, ils partent , ils vont au loin et ne reviennent plus jamais auprès de leurs mères. «
EuTYPHRON. — La cruauté du lion, la laideur des jeunes corbeaux, dont cependant Dieu prend également soin, leurs voix gémissantes dépeintes avec tant de concision , sont des images qui parlent d'elles-mêmes. Nous avons déjà mentionné la prévoyance paternelle de Dieu pour la chèvre sauvage et pour les autres mères du désert. Voyez maintenant comment Dieu les dédommage de leurs douleurs : leurs petits prospèrent et ne leur donnent plus aucune peine. Nous trouverons dans la peinture de plusieurs autres animaux les preuves nouvelles de cette sagesse , qui place toujours une compensation à côté de chaque souffrance. Le m(ji"ceau suivant va vous en fournir un exemple. Alcyphron. — « Qui rend libre l'âne sauvage? qui brise pour lui les liens de la servitude ? Je lui ai donné le désert pour maison , et les contrées arides pour demeures. Là , il se rit du tumulte des villes; là, les cris menaçants de Fànier n'arrivent point jusqu'à lui. Il trouve l'herbe verte partout où elle germe.» EuTYPiiRON. — Comme les bienfaits de la liberté se mêlent naturellement à la description de cet animal timide. 11 habhe les lieux déserts et arides; mais combien ces lieux ne sont-ils pas préférables au tumulte des villes! Tandis que son frère asservi tressaille à la voix de l'ànier, il lui est permis, à lui, d'élever son regard vers les hauteurs verdoyantes, et d'aller partout chercher de la verdure naissante. Sa vie au désert est sobre, mais libre et joyeuse. Voulez- vous continuer?
Alcyphron. — « Peux-tu réduire le taureau sauvage à te servir? le contraindras-tu à passer la nuit au râtelier de tes étables? Attache-le au trait de la charrue; essaie de lui faire labourer la vallée à ta place. Repose-toi sur lui , car il est fort ! repose-toi sur lui pour Ion travail; laisse-lui le soin de rentrer les moissons et de remplir les aires. »
1)2 CI>Qlli-ME niALOGLE.
EuTYPHRON. — Le taureau sauvage est comparé ici au taureau domestique, pour prouver que le premier ne se courbe jamais sous le joug que le second supporte patiemment, et qu'enfin chaque créature a sa vie, son bonheur à elle. Passons aux descriptions de l'autruche, du cheval et de l'aigle, qui termiuent si magnifiquement le tableau des sept animaux que Dieu trace cà Job.
Alcvpiiron. — «Au milieu de cris d'allégresse, des ailes Joyeuses s'agitent , se meuvent là-bas ! Est-ce l'aile , est-ce le plumage de la cigogne?
« Elle confie ses œufs à la terre, et, pour les échauiïer, elle les couvre de sable brûlant, et elle ne songe point que le pied de l'homme ou celui d'une bêle fauve peut les écraser en passant, luipitoyablc pour ses enfants comme s'ils ne lui appartenaient pas, elle ne recueille jamais les fruits de la maternité , et ne s'en chagrine point, car Dieu a voulu qu'elle oubliât de penser. Il ne lui a pas donné sa part du don précieux de la réflexion; mais, quand elle s'élève et s'excite à ta course, elle se rit du cavalier et de son coursier.
« As-tu donné au cheval sa vigueur? as-tu orné son cou d'une crinière flottante? et le fais-tu bondir comme bondit la sauterelle? Son hennissement superbe répand l'effroi ; il frappe et creuse la terre de son pied et s'enorgueillit de sa force. Quand le bruit des armes retentit de toutes parts, ses narines se gonflent de joie; il rit de la peur, il ne tremble jamais; il ne recule pas quand le glaive menace sa poitrine! Les flèches volent autour de lui , les lances et les piques étincellcnt, et il frappe plus fortement la terre , et il la creuse avec fureur ! Il ne croit pas que déjà la trompette a sonné ; elle sonne plus haut; à cet appel belliqueux, il renâcle de colère, il flaire de loin la bataille, il se précipite dans la mêlée, à travers le cri de guerre des chefs et des combattants!
«Est-ce ton intelligence qui fait planer l'autour dans les airs et qui lui fait déployer ses ailes à tous les vents? Est-ce d'après tes lois que l'aigle plane dans les nues, et qu'il construit son nid si haut? 11 habite les rochers ; c'est là qu'il passe ses nuits ; c'est sur leurs pointes aiguës qu'est sa forteresse. De là , son re-
SUITE DE L EXAMEN Dl LIVRE DE JOB. Ù5
gard domine la plaine el cherche une proie. Ses enfants savourent du sang ! et il est partout où il y a des corps morts ! » EuTVPHRON. — Avez-vous bien senti tout ce qu'il y a de grandiose dans ces descriptions? L'autruche excite tant d'admiration , sa course est si triomphante qu'il devient inutile de la nommer. Cette géante du désert se peint elle-même par son cri d'allégresse et par sa course ailée. Sa stupide insouciance est un don précieux dont la sagesse du Créateur l'a gratifiée pour lui rendre plus facile la vie périlleuse et sauvage du désert. Si l'autruche était prévoyante et tendre , quelle ne serait pas sa douleur lorsqu'elle est forcée d'abandonner ses petits pour échapper au chasseur, contre lequel elle n'a d'autres armes que son cri effrayant et sa course rapide comme le vol. Quant à la description du cheval, il n'en existe pas de plus noble : au reste , la contrée où cetle description a été faite, produit la plus noble race de ces animaux. Dans le passage que vous venez de lire, le cheval est peint tel que l'Arabe le voyait et le voit encore , c'est-à-dire comme un être pensant, courageux et belhqueux, qui prend part à toutes les chances d'une bataille; son hennissement est inséparable du cri de guerre du héros. L'aigle, enfin , termine ce tableau; l'aigle, avec son vol hardi, son regard royal , sa demeure inaccessible', l'aigle altéré de sang, qui étend sur toute une contrée son brigandage altier, l'aigle qui est le roi de l'empire des êtres ailés, comme le lion est le monarque absolu des animaux qui vivent sur la terre ! Le béhémoth et le ïéviathan, ces deux immenses monstres marins, viennent après lui.
Alcyphron. — Je lirai seul le passage qui les concerne. Donnez-moi plutôt quelques éclaircissements sur le sens et le but de cette description , sur l'enchainement des dialogues, et, si cela était possible , sur l'époque et le lieu où vivait l'auteur.
EuTYPHROx. — Mais où chercher ce lieu , puisque nous ne connaissons pas l'auteur? Nous ne pouvons donc que nous demander, tout au plus, dans quelles contrées se sont passées les scènes que ce livre retrace. Si l'introduction de cette histoire est digne de foi, et certes elle en mérite davantage que les inventions modernes, Jjb habitait le pays de Huts. Mais où était silué ce petit pays?
9i ciNoiifejiK DiAi.or.ii;.
Al<:yphrox. — Dans ragréable vallée de Giille, près de Damas, du moins à ce que l'on prétend.
EiJTYPHRON. — En te cas , rintroduction du livre n'est pas d'accord avec le livre lui-même; car les scènes qu'il rapporte n'ont rien de syrien; leur caractère est, au contraire, entièrement arabe et égyptien. Il n'y a rien dans ce poème de particulier à la Syrie; la nature de ce pays cependant est riche en phénomènes qui lui sont propres; renonçons donc à une supposition qui, au reste, ne se l'onde que sur une ressemblance de prononciation moins ancienne que le livre. Cherchons des données plus certaines dans les récils des Hébreux. Il y est question d'un Huts, qui passe pour le fondateur de Damas; mais n'en connaissez-vous point d'autre? Voyez les chapitres 28 et 3G du livre 1" dé Moïse.
Alcyphron. — C'est juste ; un des enfants d'Édom portait ce nom.
EuTYPiiRON. — * El dans quel pays Jérémie nous montre-t-il la fille d'Édum'?
Alcyphron. — « Fille d'Édom , tu demeures dans le pays de Huts. »
EuTYPHRON. — Il me semble que rien ne saurait être plus clair. Et de quel pays sont les amis qui viennent visiter Job , et qui, par conséquent, ne pouvaient demeurer fort loin? Du temps de Moïse déjà , Éliphas et Theman figurent au nombre des fils d'Ésaù^; et d'après plusieurs passages des prophètes ', Theman était un pays ou une ville d'Édom, connue par la sagesse de ses habitants, qui étaient de fort bon conseil; et c'est sous ce point de vue que se montre Éliphas de Theman. Bildad de Suhah , Tsophar de Naemah , Elihu de Butz sont tous du voisinage de l'Idumée. Suhah était un proche parent de Dcdan *, et Dedan demeurait près de l'Idumée : toutes les autres villes ^ se trouvent dans la même conirée. En général, les mœurs du livre de Job sont arabes cl iduméennes.
I Lamentations de Jérémie, cliap. 4, vers. 21.
* Moïse, liv. I, ciiap. 30, vers. 11 et la.
* Jérémie, cliap. 49, vers. 7 ; Obadias, cliap. 8, vers. 9.
* Moïse, liv. I, cliap. a5, vers, a et 3; Jérémie, cliap. ,',9, vers. 8; l^lzéchiel , cliap. îS, vers. i3.
'■> Josué, cliap. 1.')) vers. 11 ; Jérémie, cliap. a5, vers. î3.
SllTli DE L'EXAMKN 1)L MVUK DE Joli. \)ï)
Alcyphron. — Est-ce qu'il y aurait déjà eu tant de civilisalion chez les Iduméens à une époque aussi reculée ?
EuTYPHRON. — S'il n'en avait pas été ainsi, le poète aurait commis une grande faute ; car les scènes qu'il peint doivent toujours représenter les lieux et l'époque où elles se passent. Mais je crois que, sous ce rapport, il était meilleur juge que nous ; car, si nous en étions les maîtres , nous renierions l'antiquité de ce livre, en soutenant qu'il est trop rempli de sagesse et de connaissances en histoire naturelle pour être si ancien. Heureusement , la plupart des propliètes contiennent des passages qui rendent cette dénégation impossible.
Alcy'phron. — Quels sont ces prophètes?
EuTYPHRON. — Tous ccux qui, même de leur temps, où déjà Édom avait été soumis tant de fois, regardaient encore ce petit pays comme le refuge de la sagesse orientale , c'est-à-dire de la sagesse purement arabe. La prudence des habitants de Theman et la sagesse de ceux d'Édom semblaient être devenues proverbiales '. Mais en quoi consistait la pure sagesse arabe? Tout le monde le sait : en poèmes , en sentences , en images , en énigmes , tels que nous les trouvons dans le livre de Job. Ajoutez à cela que les scènes et les mœurs sont tout-à-fait dans le caractère iduméen. Job est un émir ainsi que ses amis et tous les princes d'Édom , dont on trouve les noms dans les livres de Moïse. Il donne le nom de Jourdain à un fleuve ; quant à ce qui concerne les lois de Moïse, il n'en fait aucune mention dans son livre ; on y trouve , il est vrai , un savant enchaînement dépensées judiciaires; mais toutes ont la forme orientale d'une juridiction d'émir. Cette manière de voir se sent depuis le premier jusqu'au dernier chapitre; elle est, pour ainsi dire, l'ame du livre.
Alcypqron. — On y trouve cependant beaucoup d'images égyptiennes. Par exemple, le Nil y est, comme partout en Egypte, appelé la mer. 11 est souvent question du roseau à papier {papyrus), du crocodile, des îles où résident les morts
EiiTVPHRox. — Et du béliémoth, qui , selon toutes les probabilités, était non l'éléphant, mais le clic val du Nil {hippopotame)^
• Jorcmio, cliap, 49> vers. 7 ; Oliadias , cliap, 8, vers. 9.
el du tombeau des rois, et de réléphanliasis, celle lioiriLle maladie originaire d'Egypte, etc.; mais qu'est-ce que tout cela prouve ? Certes, Job n'a pas vécu en Egypte ; ou, en d'autres termes, son livre n'est égyptien ni sous le rapport de l'action , ni sous le rapport de la pensée. La mythologie qui règne dans ce poème est hébraïque ou purement orientale, si nous acceptons cette dénomination pour désigner les notions principales qui dominent dans toutes les langues dérivées de celle des Hébreux. Les notions sur Dieu, sur le monde , sur la création , sur les hommes et sur leurs destinées énoncées dans le livre de Job, portent le cachet hébraïque; car, dans aucune autre langue de l'univers, elles n'auraient pu se formuler ainsi. Si les conversations détaillées que nous avons eues jusqu'à présent sur ce sujet, ne sullisenl pas pour vous convaincre de cette vérité, relisez ce livre avec attention , et vous trouverez , à chaque page , des preuves convaincantes. Après ce nouvel examen, vous reconnaîtrez que les images égyptiennes ne sont qu'une richesse empruntée à un pays lointain. Au reste, il est impossible de ne pas s'apercevoir que les comparaisons et les descriptions scientiliques ont été prodiguées et décorées avec une magnificence asiatique. Nous trouverons, dans un autre moment, toute l'étendue de la richesse orientale réunie sur un point de ce poème où on l'y attendait le moins, c'est-à-dire dans un hymne à la sagesse. Il en est de même d'une foule d'autres descriptions qui ne tigurent là que parce que les objets sur lesquels elles portent sont inconnus et fournissent au poète le moyen d'étaler son érudition. Les descriptions de l'autruche , du béhémoth et du léviathan en sont une preuve incontestable. Si ces deux derniers animaux avaient existé dans le pays de Job, aurait-il pu en faire un tableau aussi gigantesque et aussi solennel? Non, sans doute; ils n'ont été mis en scène qu'en qualité de monstres étrangers : c'est là ]e but de leur apparition.
ALCvpiinoN. — Il serait donc possible de déterminer le cercle des connaissances de l'auteur de ce livre , et de dire lesquels des objets qu'il décrit lui étaient famihers ou étrangers?
EuTYPHRON. — Oui, jusqu'à un certain point, du moins. Les descripliiins de la manière de vivre, de siéger en juges snprè-
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mes , et de rendre des arrêts sans appel ; l'état de la richesse et de la prospérité du juge ou de l'émir, tout cela est personnel à Job et fait la base fondamentale du poème. Il connaît les sacrilices, mais à la façon des patriarches; car il remplit lui-même, dans sa maison , les fonctions de sacrificateur. Ce n'est qu'autour de lui qu'il a pu trouver les couleurs si vraies de ces déserts arides, de ces ruisseaux qui se dessèchent, de ces caravanes qui passent, de ces hordes de brigands, de ces habitants des cavernes, de ces lions, de ces ânes sauvages, de ces lois qui demandent le sang pour le sang ; entin de tous ces usages de la justice arabe , et d'une foule de détails trop longs à rapporter, qui, tous, témoignent que l'action s'est passée, en effet, dans ridumée, où la transportent, non-seulement l'introduction historique du livre, mais encore les commentaires des Septante. Les curiosités égyptiennes et la magnificence mauresque ne sont , ainsi que je vous l'ai déjà dit , que des ornements étrangers qui témoignent de l'érudition du poète. Le léviathan et le béhémoth, placés à la Un du livre, représentent, pour ainsi dire, les colonnes d'Hercule, le nec plus ultra d'un autre monde.
Alcyphron. — Vous venez de dire que le béhémoth n'est autre que l'hippopotame; d'après l'opinion généralement admise, c'est l'éléphant.
EuTYPHRON. — Je ne me chargerai pas de motiver cette opinion toute moderne ; les anciens croyaient que ce monstre était le rhinocéros , et ils ont pour eux, non-seulement des autorités respectables , mais encore les principales descriptions bibliques qui en font un animal amphibie ; car, selon ces descriptions, il faut compter parmi les qualités merveilleuses dont il était doué , celle de manger de l'herbe comme les taureaux, de trouver comme eux sa nourriture sur les montagnes, et de voir bondir autour de lui les animaux des champs. Il dort, est-il dit, au milieu des roseaux, et se cache dans les marais du rivage, ce que l'éléphant ne fait jamais. Il va au-devant du courant des fleuves, comme s'il voulait boire toute l'eau qu'ils contiennent; en lautil davantage pour prouver qu'il s'agit d'un animal aquatique ? « Sa vigueur est dans ses roins , sa force est dans son nombril. »
\)9> ci.nqi'iÎ'Me" i)iAi.o<;i'i;.
lii c'est là précisômcnl où l'éléphant est le plus vulnérable. « Stis os sont des tuyaux d'airain, son échine est une barre de fer; celui qui l'a fait l'a dote du harpon. » Celte dernière image s'applique aux dents saillantes de l'hippopotame, et non aux défenses de l'éléphant. Au surplus, béhémoth paraît être dérivé du mot égyptien P-Ehe-Motah, qui signilie taureau marin; car les Hébreux, comme les Grecs, avaient l'habitude de changer tous les mots étrangers , pour les plier aux exigences de leur langue. J'ajouterai qu'il se trouve , ainsi que le crocodile , opposé aux animaux indigènes ; qu'il ligure seul dans une partie du discours de Dieu , en qualité de monstre étranger, et qu'enfin c'est par lui que se termine la description des animaux. Tant de considérations réunies m'autorisent à croire que mon opinion deviendra bientô*. l'opinion générale. En attendant , lisez à ce sujet Bochart, Ludolf, liciinarus; et vous verrez que les descriptions bibliques du béhémoth, ou plutôt de l'hiiipopotame, sont aussi exactes qu'il était possible de les fiiire d'un monstre étranger.
Alcyphkon. — Mais la trompe qu'il allonge semblable à un cèdre?
EuTYPimoN. — Il n'est pas question d'une trompe, mais d'une queue , et la comparaison ne porte pas sur la longueur , mais sur la courbure des branches du cèdre. Pour vous en convaincre, relisez le texte, et même les plus anciennes versions des passages qui parlent de cet animal. Les courbures des branches du cèdre sont, au reste, une image assez lidèle des mouvements de ce massif monstre amphibie. Mais en voilà assez sur ce sujet. Quel est , selon vous , l'auteur du livre de Job ?
Alcyphron. — On prétend que Moïse l'a composé pendant son séjour chez Jélhro.
EuTYPHRON. — Je suis fâché de me trouver de nouveau en opposition avec les idées accréditées. Certes, Moïse est à mes yeux un grand poète, mais il n'est pas plus l'auteur du livre de Job, que Salomon n'est celui de Flliade, ou des Euménides d'Eschyle. Je puis dire, sans toutefois m'en enorgueillir, que j'ai consciencieusement étudié le caractère de toutes les poésies hébraï(}ues. Je lais la partdt^s changements queles circonstances, les années et la différence des positions peuvent laire subir à l'imagination d'un poè
SLITli DK L'iiXAMli.N DL LIVRE DE JOU. U'J
te ; et cependant les livres de Moïse et le livre de Job seront toujoursà mes yeux aussi loin les uns de Tautre, que l'orient Tesl de l'occident. La poésie de Job est toute "p^*^, c'est-à-dire concise, pleine de sens, forte, héroïque, et toujours hissée, s'il était permis de s'exprimer ainsi, sur le point le plus élevé de l'expression et de l'image. La poésie de Moïse , même dans les passages les plus nobles, a quelque chose de coulant, de doux; en un mot, les allures de son style et la pose de ses images sont entièrement opposées au style et aux images du livre de Job. La voix qui résonne à travers ce livide est rude et saccadée; on dirait qu'elle n'est arrivée jusqu'à nous qu'en passant de rochers en rochers; conuncnt aurait-elle pu se moduler ainsi dans la plate Egypte? Toutes les pensées, dans les contours de l'ensemble comme dans les traits de détails et de prédilection par lesquels l'auteur se caractérise spécialement, sont d'un Arabe, d'un Iduméen. L'imagination du poète se forme toujours d'après les objets qui ont entouré sa première jeunesse ; ces impressions ne s'eflàcent jamais et se reproduisent dans toutes ses compositions. Aussi Job abonde-t-il en images de la double vie de chef de famille et de juge suprême, qui est celle d'un émir. Comment pourrait-on douter qu'il a été élevé dans cette sphère , puisque c'est la seule qu'il conçoit , car il y place Dieu lui-même. Moïse n'a aucune idée de celte existence ; pas un de ses ancêtres, depuis longtemps établis en Egypte , n'y a joui de l'autorité d'un prince oriental. Ce serait donc un véritable miracle, si, à côté de ses poésies et de ses lois , toutes empreintes du cachet de son caractère , il avait composé un livre rempli de manières de voir qui lui étaient inconnues, et de peintures de mœurs étrangères pour lui, un hvre où respire l'ame d'un autre peuple que le sien ; en un mot, s'il avait pu créer dans ses poésies un monde qui , pour lui , n'existait pas. Il serait trop long de vous citer des exemples à l'appui de cette opinion ; vous pourrez facilement les trouver vous-même.
Alcyphron. — El si Moïse avait traduit ce livre de l'arabe lors de son séjour chez Jélhro?
EuTYPHRON. — Je lui accorderais volontiers l'honneur d'avoir popularisé ce poème chez les Hébreux ; mais comment le prouve-
rions-nous? Selon moi, ce n'est pas une traduction, mais une composition hébraïque , et je ne sais sur quel raisonnement on pourrait appuyer un avis contraire. Les formes poétiques se rapprochent de celles des Arabes, mais cela est tort naturel, car ridumée touchait à l'Arabie; les mœurs et les allures poétiques ne pouvaient donc manquer de se confondre. Comment la ressemblance des formes pourrait-elle juslitier l'hypothèse d'une traduction , quand , surtout , les passages les plus importants n'ont rien d'arabe?
Alcyphron. — Peut-être Moïse a-t-il trouvé ce livre pendant qu'il demeurait chez Jéthro?
EuTYPHRON. — Il parait que vous ne voulez pas lui laisser garder tranquillement les moutons de ce Jéthro. Votre supposition me plait, et cependant, je dois vous le dire, elle est invraisemblable. Si le livre de Job, ce recueil de poésies et d'images incomparables, avait été transmis aux Hébreux par l'autorité toutepuissante de Moïse, il aurait eu de nombreux imitateurs. Voyez comme les prophètes se succèdent et se pressent, comme dans leur cercle étroit ils s'empruntent mutuellement des images que chacun exécute et embellit à sa manière, tandis que la vénérable pyramide de Job est restée intacte dans son ensemble ; elle est aujourd'hui encore inimitée , peut-être parce qu'elle est inimitable.
Alcyphron. — Il me semble pourtant que l'on trouve dans les psaumes des imitations
EuTYPHRON. — De quelques passages, de quelques figures isolées, c'est possible. Au reste, ne voyez-vous juis que du temps de David le peuple d'Israël pouvait plus facilement communiquer avec celui d'Édom que du temps de Moïse?
Alcyphron. — Oui, parce que David soumit Édom
EuTYPHRON. — ■ Tandis que les Édomites avaient refusé à Moïse jusqu'à la permission de passer sur leur territoire. En tout cas, il n'entrait pas dans les vues de ce législateur d'emprunter des poésies ou des idées religieuses aux nations voisines de la terre de Canaan; son principal but était, au contraire, d'isoler son l)euple aussi complètement et aussi longtemps que i>ossiblc. A l'époque où régnait David, tout avait changé de face. Lorsqu'il