‹ Histoire de la poesie des Hébreux;Chapitre 28 sur 120 · SUITE DE L KXAMEN DU LIVRE DE JOB · texte numérisé non relu

SUITE DE L KXAMEN DU LIVRE DE JOB

jeta son soulier à Édoni comme à un valet , toutes les forteresses de ce pays, tous ses trésors, sans en excepter ceux de la science, furent à la disposition du vainqueur; et ce vainqueur, qui se glorifiait autant de ses poésies que de sa couronne, devait nécessairement s'occuper des productions poétiques des nations qu'il soumettait. Il est donc très-probable qu'il s'empara du poème par lequel les Édomiles célébraient la sagesse et la piété constante d'un de leurs anciens émirs. Et certes , ce poème était digne d'être lu, et conservé par un poète à la fois souverain et père de famille tel que David. S'il a cherché à imiter une partie des beautés du livre de Job dans ses derniers psaumes, les seuls où l'on remarque quelque ressemblance avec certains passages de ce livre, il a prouvé par là qu'il était capable d'apprécier la haute poésie (!t de la marier heureusement au genre lyrique, vers lequel le portait son génie. Ces imitations, en tout cas, sont fort rares dans les psaumes, et encore plus dans les livres des prophètes. Ézécliiel est le premier où l'on trouve le nom de Job, et encore le place-t-il après celui de Noé et de Daniel. En un mot, mon ami, je m'en tiens à la plus ancienne notion que nous possédions sur ce livre, et que l'on trouve jointe à la version des Septante. Voici un extrait de ce document:

« Ce Uvre est traduit du syriaque d'après un manuscrit écrit « en caractères de cette langue. Job vivait dans le pays d'Ausétis, « sur les contins de l'Idiunée et de l'Arabie. Son véritable nom « était Jobab. Il descendait, du côté de son père, des enfants « d'Ésaû, le cinquième depuis Abraham. Les rois d'Édom étaient « Balak fils de Béor, Jobab dit Job, etc. Les amis qui venaient « le voir étaient Élipbas, un Édomite, prince de Théman; Bal- « dad , émir de Suah ; Tsophar, roi des Minéens, etc. »

Ce document ne saurait être entièrement controuvé, surtout parce que rien dans l'ouvrage lui-même ne le contredit. Il est vrai que le changement du nom de Jobab en celui de Job, provenant d'une ressemblance de son, n'est fondé que sur la généalogie des Édomites par Moïse. Mais il est impossible d'arriver à des preuves irrécusables lorsqu'il s'agit de choses aussi anciennes. Heureusement que ces preuves ne sont nullement nécessaires à l'intelligence du livre.

102 CI.Nyï ll'.Ht DlALUtilE.

Alcyphron. — Croyez-vous que rintroduclion historique soit aussi ancienne que le reste?

EfTYPHRON. — J'en ai douté quelquefois, mais je me suis convaincu que c'était à tort. Cette introduction est écrite avec une simplicité patriarcliale, une concision entraînante, une élévation silencieuse qui la rendent digne de l'auteur du poème. Le premier chapitre est évidemment la base fondamentale de tout l'ouvrage.

Alcyphron. — Mais Satan? N'est-ce pas là une idée bien antérieure à cette époque reculée?

EuTYPHRON. — Le Satan qui est mis en scène au commencement de ce livre me paraît, au contraire, une conception trèsancienne. Il fait partie des anges, c'est-à-dire des gens du prince souverain ; sa tâche consiste à s'assurer de ce qui se passe dans le monde, et à en rendre compte au maîlre ; il agit en conséquence, et c'est Dieu lui-même qui dirige son attention sur Job. Il ne dépasse pas ses pouvoirs, et tout ce qu'il fait n'est qu'une épreuve que Job doit subir. Dieu a toujours raison aux: dépens de Job , il est vrai; mais à la fin du livre, il n'est plus question de Satan. Son rôle d'ange entièrement soumis à Dieu, dont il n'est que le messager, est si loin des idées cbaldéennes sur Satan, que je ne puis m'expliquer comment Heath et plusieurs autres ont cru voir dans cet ange une création si complètement chaldéenne, qu'ils se sont crus autorisés à regarder tout le livre comme une production poétique de cette nation. Quelle étrange méprise! Le Satan des Clialdéens est la cause primitive du mal et Topposé d'Ormuzd, tandis que le Satan du livre de Job ne pourrait pas même être comparé au Typhon des Égyptiens, ou à ce que les anciinis appelaient le mauvais génie d'un homme, car il n'est que l'ange justicier de Dieu, qui l'envoie pour découvrir et punir le mal. Je vous ai déjà dit ([ue des idées de droit judiciaire dominaient tout le livre.

Alcyphron. — Ce qui m'a beaucoup étonné.

EuTYPHRON. — Et pourquoi? Chaque époque, chnque nation ne prêle-t-elle pas toujours ses mœurs au ciel et à l'enfer? D'après les données du premier chapitre de Job, Dieu siège dans le ciel comme un émir sur la terre ; il rassemble à certaines épo-

SLlTJi DL LJi.VAilt.N UL Ll\ Ut l)L JOli, 105

ques autour de lui ses anges et ses serviteurs qui lui donnent des nouvelles de la terre ; Satan est envoyé en qualité de valet de justice afin d'éprouver Job, et de s'assurer s'il est en effet un sincère adorateur, un fidèle partisan de Dieu. Pendant toute la durée du poème, Job est assis sur de la cendre comme un accusé; innocent sans avoir pu se justifier, il est puni sans avoir été interrogé. Il ne demande qu'à voir son juge et à plaider sa cause devant lui; ses amis sont les avocats de ce juge suprême et tout-puissant en face de sa victime injustement frappée, et ils cherchent au hasard leurs moyens de défense. Le juge paraît enfin, et interpelle majestueusement l'infortuné Job; Job se tait, et Dieu le dédommage magniliquement du mal qu'il a souffert sans l'avoir mérité. Voilà le plan du livre.

Alcyphrox. — Je voudrais le voir exécuté ainsi dans ses détails.

EuTYPHRON. — Voulez-vous lire un petit travail que j'ai fait à ce sujet? Il vous aidera à suivre le fil des dialogues, à saisir renchaînement des caractères.

Alcyphron. —Il existe donc, en elfet, une coïncidence dans les discours, une suite dans les dissertations?

EuTYPHROx. — Sans doute, mais pas selon nos usages et nos manières de voir. Job débute par des lamentations et des plaintes *. Trois adversaires lui opposent leurs opinions, et il les réfute. Ces conférences se renouvellent trois fois-, avec la seule différence que Tsophar ne parait pas à la troisième ; et Job , après avoir eu constamment raison contre ses amis, reste enfin seul sur le champ de bataille, où il expose sa cause en sentences que l'on peut, compter parmi les plus beaux passages du livre '. Il peint son ancienne prospérité, sa misère, ses souffrances actuelles et son innocence en termes si touchants , qu'il finit par s'écrier :

« Ah ! que n'ai-je quelqu'un pour m'écouter, car je viens de la prononcer la parole qui me justifie ! Si le Tout-Puissant pouvait me répondre! Si quelqu'un voulait faire un écrit sur ma position, je t'étendrais sur mes épaules comme un manteau royal,

1 Job, cl 1.1 p. 5, ' Job, cliap. 4- 5 Job, cJi.ip. ?.■].

101 riNQrife.ME DIALOGIE.

cet écrit ; j'en ornerais mon turban comme d'un diadème ! 3'indiquerais à Tliomme qui composerait cet écrit toutes les traces de mes pas, cl je comparaîtrais devant lui grand comme un héros ! »

Et c'est ainsi, enellel, qu'il se pose devant nous; il laisse parler Élilm • jusqu'à ce que Dieu daigne enfin se inontrer en prince, en sage 'K

Alcyphuon, — En ce cas, le livre de Job serait un drame?

EuTVPHiioN. — Il ne l'est pas , d'après nos idées sur ce genre de composition; et comment serait-il possible de l'aire un drame d'après ces, idées avec un pareil sujet? Tout y est immobile , tout y est discours et sentences. La narration, à son début comme à son dénouement, n'est que du prologue et de l'épilogue, c'est-à-dire introduction el conclusion. Mais ne discutons pas sur dos mots : je conviens qu'il y a une certaine division dans les dialogues, mais appliquer à ces divisions le nom de scène serait un abus, une méprise. Le livre est une discussion dje sages qui traitent le pour et le contre de la justice du monarque du monde, une lutte de la sagesse humaine qui veut décider entre la cause de Job et celle de Dieu ; mais ce n'est pas un drame.

Alcyphron. — Vous admettez donc que ce livre est fondé sur un fait véritable?

EuTYPiiRON. — Cela m'est fort indifférent. Sa poésie profonde et énergique en fait une histoire vraie comme il y en a fort peu; car c'est l'hisloire des souffrances auxquelles tous les honnèles gens sont soumis sur cette terre. Je conviens , au reste , qu'il m'est agréable de croire qu'un homme tel que Job, un homme doué d'une ame aussi forte, d'un esprit aussi élevé, ait réellement existé. Si cela est , cet homme a obtenu le monument qu'il désirait, un monument plus durable que ceux que l'on taille dans les rochers, que l'on coule en bronze, car son nom s'est gravé dans tous les cœurs en sentences sublimes ; il s'est inscrit en images inelfaçables sur les tables de la mémoire.

Alcyphron. — xMais les discours , tels que nous les trouvons

■ Jol) , cliap. 3i.

» Job, (hap. 38.

Page 1