LE PARADIS TERRESTRE
Élohim. Mais pourquoi promet-il précisément cette sagesse? et pourquoi, surtout, trompe-t-il riiomme par cet espoir? Vous souvenez-vous de ce que nous avons dit des Élohim?
Alcyphron. — Je vous comprends. Le serpent promet la sagesse des Élohim, qui, supérieurs à l'homme, pénètrent les secrets de la nature et voient, cachés derrière leur rideau, Taction des forces mystérieuses...
EuTYPHRON. — Oui, telles étaient, à leur égard, les croyances de ces Orientaux, qui étaient aussi infatigables à la recherche du pouvoir caché de la nature , que nous le sommes à celle de la pierre philosophale. L'héritage des dires et des fables sur la science occulte, que les temps antiques nous ont légué, est incalculable. Tantôt cette science fleurit sur un arbre, tantôt elle est une figure, un sceau, un talisman enfoui dans les entrailles de la terre ; parfois les oiseaux du ciel l'enseignent , plus souvent des esprits, des génies qui se nourrissent du parfum des fleurs et qui savourent avec ce mets des dieux la science de la nature, la communiquent à quelques mortels isolés assez savants pour les y contraindre; car cette communication n'est jamais volontaire. Ces dires ont donné un cachet particulier à la morale des Orientaux, à leurs poèmes, à leurs sentences.
Alcyphron. — Même à leurs sentences?
EuTYPHRON. — Oui, car toutes recommandent de se tenir en garde contre les sciences occultes, fausses, pernicieuses , et à les distinguer de la science unique, simple et véritable. Je pourrais vous citer une foule de ces sentences , qui ordonnent en même temps de craindre Dieu et les démons , d'obéir à Dieu et de fuir les enchantements et les fausses sciences. La vraie science est regardée comme l'arbre de vie, les fausses sciences comme l'arbre défendu de la science des dieux, pernicieuse pour les hommes. Mais revenons à notre narration. N'est-il pas vrai que vous voudriez n'y voir qu'une fable?
Alcyphron. — Je ne le conteste pas.
EuTYPHRON. — Je serais curieux de voir comment, en ce cas, vous pourriez trouver des cons'''quences entre les causes et les effets; carie propre de la fable est de s'accorder dans toutes ses [Kirlies, et de représenter inluitivnin'nt tout ce (pfellc met on
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action. Considérez rarl)rc défendu d'après les diverses acceptions que lui donne le dire, et il vous restera toujours quelques traits inutiles, contradictoires. Est-il Tarbrc de l'obéissance et de la mort, ainsi que Dieu le dit lui-même? Mais il ne donne pas h: mort, et produit, au contraire, des eflvts que la défense de Dieu n'avait point annoncés. Est-il l'arbre de la science, tel que le serpent le prétend ? Alors Dieu n'a point dit la vérité, et, sous quelques rapports du moins , la promesse du serpent seule s'est réalisée , car Adam et Eve apprennent à voir, ils deviennent semblables aux Élobim ; Dieu lui-même l'assure. Pourquoi donc Dieu leur avait-il détendu de manger des fruits de cet arbre ? Et comment , surtout , accorderez-vous celle sagesse des Élobim nouvellement acquise, avec les douleurs de l'enfantement , avec les ronces et les épines qui couvrent la terre d'exil , avec la nécessité de la labourer péniblement pour lui arracher des produits utiles? Pourquoi les nouveaux Élobim sont-ils forcés de quitter le Paradis? N'auraient-ils pas dû , au contraire, y rester toujours aupiès des véritables Élobim dont ils étaient devenus les frères? Dieu aurait-il eu réellement peur qu'après avoir mangé des fruits de l'arbre de la science, ils ne s'avisassent de lui dérober les fruits de l'arbre de vie , et ne devinssent ainsi, malgré lui, des Élobim immortels, comme ils étaient déjà devenus malgré lui des Élobim savants? Voyons, tâchez de sauver votre fable de celte alternative.
Alcyphron. — Je vous laisse ce soin.
EuTYPHRON. — Je ne puis rien pour la fable ; mais il me sera facile de tout enchaîner, de tout déduire naturellement, si vous acceptez cette fable comme la tradition d'un fait instructif qui s'est réellement passé entre les pères et les enfants de l'espèce humaine. Reprenons nos commentaires où nous les avons laissés. « Ils étaient nus, et n'en avaient pas de honte. » L'homme pouvait-il toujours rester dans cet état?
Ai.CYPiiRox. — Certains enlliousiastes le prétendent. Ils soutiennent même qu'Eve n'avait ni conçu, ni enfanté, comme conçoivent et enfantent nos femmes en punition du péclié d'Eve, et comme un équivalent de la peine de mort dont Dieu l'avait menacée.
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EuTYPHRON. — Alors Eve n'était pas faite comme nos femmes que leur organisation prédestine à devenir mères. Au reste , la première bénédiction que Dieu prononça sur le premier couple, le consacra à se multiplier et à peupler la terre. La terre a été créée pour être habitée, et, certes, le Paradis, situé à la source de quatre grands lleuves , ne pouvait se retrouver dans des climats rudes. L'homme devait cultiver la terre à la sueur de son front, comme la femme devait enfanter douloureusement. Un jour, peut-être, les enthousiastes dont vous venez de parler découvriront une autre terre, une autre espèce humaine que celle que nous connaissons, et par laquelle se manifeste si visiblement la première bénédiction qu'elle reçut de 'son créateur. D'ici-là, laissons-les rêver qu'Adam avait un corps de verre , et qu'il y a un Paradis terrestre sous le pôle du nord.
Alcyphron. — Vous croyez donc que Dieu a créé les hommes pour vivre dans l'état où ils se trouvent actuellement?
EuTYPHRON. — Et quelle autre puissance aurait pu les créer à cet effet ? Ce n'est pas celle du démon, sans doute? Dieu, qui a fait l'homme de poussière , devait nécessairement prévoir toutes les conséquences de son œuvre. En prenant cette poussière dans sa main, il savait ce qu'elle deviendrait ; il avait mesuré la force de l'ame humaine, et connaissait d'avance les fautes qu'elle pourrait commettre. Nier cette vérité serait insulter la raison, l'humanité, l'univers entier ! Il n'est point de philosophie plus détestable que celle qui cherche à nous crever les yeux , afin que nous ne puissions nous voir nous-mêmes ; vous ne trouverez rien de pareil dans la poésie hébraïque, ni dans la philosophie de l'Ancien et du Nouveau-Testament. Aucun psaume, aucun livre des prophètes ne mentionne l'histoire du Paradis de manière à autoriser les conséquences que la fausse philosophie voudrait en tirer. Adam , disent les Écritures, a péché le premier, nous péchons tous comme lui ; voilà pourquoi nous sommes forcés de mourir comme lui. Eve a été tentée, et nous sommes tous exposés à succomber à la tentation , et à perdre notre simplicité d'esprit. Voilà, je vous le répète, ce que disent les Écritures, toujours et partout ; et vous ne trouverez nulle part que , « du nombril aux pieds, nous sommes autrement faits qu'Adam; que le
péclié a changé sa nature el lui a fait éprouver dix mille actus et raptus pour lui et ses descendants , sous le rapport de l'intelligence, de la volonté , des sens et des membres.» L'Écriture dit clairement ce qu'il a éprouvé et perdu.
Alcyphron. — Maisqu'a-t-il perdu? et quols sont les effets de l'arbre et de la défense de manger de ses fruits?
EuTYPHuoN. — Admettons que cet arbre était nuisible et non mortel. Dieu donne le nom de mort aux effets de ses fruits, autant par opposition à l'arbre de vie, que parce que l'idée de la mort était la plus propre à éloigner l'homme d'un pareil arbre. Lui qui prévoit tout, ne pouvait ignorer la faute qu'il ferait commettre; mais il eût été extravagant de créer des hommes, pour en éteindre la race presque au moment de leur création : aussi a-t-il mis h leur portée un arbre destiné à servir, pour ainsi dire, d'introduction à l'état futur de l'espèce humaine; état qui , alors déjà, entrait dans ses plans , el existait dans sa pensée tel qu'il est aujourd'hui.
Alcyphron. — Je ne vous comprends pas.
EuTYPHRON. — Le propre du fruit de l'arbre défendu était d'exciter des désirs, d'enflammer le sang et de causer, par conséquent , de la surprise , de l'inquiétude , de la crainte, et même de l'effroi aux enfants désobéissants qui en avaient mangé malgré la défense de leur père. Le père profile de ce trouble pour montrer à ses enfants les suites que leur première faute devait avoir pour eux et pour leur séducteur. D'abord , il leur fait prendre ce séducteur en horreur; puis il les prépare à commencer une existence nouvelle. Il faut que la vierge du Paradis devienne la mère de l'espèce humaine. Celle qui n'avait été jusque-là que la fiancée d'Adam, Vhommesse enfin, sera désormais Eve, la femme de la caban(î, la servante des vivants à qui elle donnera le jour. Le tranquille habitant du Paradis, qui devait passer sa première jeunesse dans ce jardin de la civilisation primitive, est condamné à des travaux pénibles, mais nécessaires à sa vocation. Le mot cruel : mort! est enfin prononce sur lui , et il marche doucement vers ce déiiouciuent inévitalile. En un mot, ainsi que je vous l'ai déjà dit, sa faute n'était qu'une introduction à l'état où il devait entrer, et le châtiment de Dieu n'était qu'une
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bénédiction nouvelle, moins douce, moins facile, mais tout aussi paternelle que la première. Et comment Dieu pourrait-il punir autrement? Enlin, tôt ou tard, la porte de la cabane devait s'ouvrir devant l'homme ; son péché la lui ouvrit.
Alcyphron. — Le récit du Paradis se présente maintenant à ma pensée sous un jour nouveau ; tout s'explique, rien n'y est déplacé, l'accent de l'analhème même est paternel; c'est une coniinuelle et naïve histoire naturelle de l'espèce humaine. Le père choisit la place la plus douce pour y laisser tomber son enfant, et cet enfant cueille lui-même la pomme de ses souf- IVances, de ses douleurs à venir. C'est sa faute s'il est forcé de quitter le Paradis que, du reste, il ne pouvait, il ne devait pas habiter éternellement. 11 a voulu avoir une volonté à lui , il a agi en conséquence; par là il s'est détaché de la maison paternelle, il est devenu son maître, et, à ce titre, il doit naturellement être chargé du soin de pourvoir à ses besoins.
EuTYPHRON. — Ne voyez-vous plus rien dans cette histoire? n'otfre-t-elle aucune analogie avec notre situation actuelle?
Alcyphron. — Cette analogie, au contraire, est générale et frappante. Nous passons par toutes les phases, par toutes les variations qu'Adam a subies ; nous péchons comme lui , et comme lui nous sommes punis , c'est-à-dire poussés malgré nous à un état plus dur, mais nécessaire.
EuTYPHRON. — Et vous n'y trouvez pas de solution? pas de déflnition positive du mal?
Alcyphron. — Le mal consiste à se laisser détourner de la candeur primitive par des motifs trompeurs et vicieux. La loi est permanente, soit en dedans, soit en dehors de nous, et elle nous parle par nos sentiments intimes ou par des devoirs positits; mais le serpent séducteur ne manque jamais de se trouver sur notre chemin : c'est tantôt la convoitise de nos sens, et tantôt l'erreur de notre raison, souvent même l'une et l'autre. Lfs conséquences de nos fautes sont toujours les mêmes; et j'ai assez de confiance en la bonté divine pour croire que la punition qu'elle inllige à la créature qui s'est rendue coupable d'une erreur, est un bienfait de père, une combinaison qui la conduit Vers son bien à elle, mais par un soulier plus aiide (juc celui
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qu'il lui aurait lait suivre si elle n'avait pas commis de faule. EuTYPHRON. — Vous voypz enfin, mon cher ami, Tarène de l'espèce humaine se dérouler devant vous, telle que nous la trace la poésie hébraïque : la nature, le Paradis, Tamouv, rinnocence, l'autorité royale sur les diverses espèces d'animaux, en un mol tout ce qui flatte l'imagination de la jeunesse; etau milieu de tant defélicités s'élève l'arbre de l'obéissance, auquel la morale de la poésie orientale rapporte toujours tout. L'instant où les fruits de cet arbre ont été cueillis est celui où commence le règne des souflrances, de la servitude, des maladies, de la mort ! de toutes les calamités enfin sur lesquelles gémit l'auteur des psaumes, et qui ont inspiré à Job tant de touchantes élégies. L'histoire du Paradis est renfermée dans un petit nombre de chapitres fort courts, et que cependant on pourrait appeler l'encyclopédie de l'espèce humaine. Je voudrais pouvoir me représenter à moi-même, soit en vers, soit en prose, chaque situation de ce récit avec la clarté qui le caractérise. Que la fable de Pandore et de Prométbée est pauvre et futile à côté de ce récit! Il contient encore une figure admirablement poétique...
Alcvphron. — Vous voulez sans doute parler des chérubins avec leurs glaives flamboyants? Mais ces chérubins ne sont autre chose que les chevaux du tonnerre.
EuTYPHRON. — Les chevaux du tonnerre? et à une époque aussi reculée? Une pareille fiction suffirait pour rendre invraisem- .blable la tradition tout entière; cependant plus on l'étudié, plus on reconnaît que tout est conforme à l'esprit du temps. Adam connaissait-il les chevaux du tonnerre? Quelle idée en avait-il? Comment aurait-il pu se former une semblable image? et dans quel but? Qu'est-ce que des chevaux du tonnerre, armés de glaives flamboyants pour défendre l'approche de l'arbre de vie?
Alcyphron. — Vous m'embarrassez avec vos questions. Cependant j'ai toujours été convaincu que les cliérubins de la poésie hébraïque n'étaient autre chose que les chevaux du tonnerre.
EuTYPHRON. — Je ne connais pas un seul passage (pii le dise ou qui puisse même le faire présumer. Habacuc, l'un des derniers prophètes, donne, il est vi'ai , des coursiers à Dieu ; mais des coursiers ne sont pas des chérubins. Dans ce passage du pro-