SUR HERDER. V
d'un poète et la raison d'un sage. Aussi devint-il bientôt un des plus savants liébraïsants de son époque ; ses adversaires euxmêmes ont été forcés de convenir que jamais personne n'avait pénétré si avant dans les mystères de l'ancien hébreu , et que jamais personne n'en avait mieux tait sentir l'esprit et les beautés. Tout en étudiant cetle langue, il recueillit les matériaux de son grand travail sur l'histoire et sur l'esprit de la poésie des Hébreux, dont il ne publia cependant la première parliejqu'en 1782.
Cet ouvrage, ainsi que tous ceux dont Herder a doté l'Allemagne, prouve que le zèle infatigable avec lequel il sondait les mystères de la langue hébraïque , tenait moins à son amour pour elle qu'à son penchant inné pour l'élude de tout ce qui concerne le monde primitif, l'origine des connaissances des hommes, et leur marche k travers l'enfance et la première jeunesse de l'espèce humaine. Cette étude devait nécessairement le faire remonter à celle de la Bible. Après avoir charmé l'imagination et le cœur de l'enfant, elle devint pour le jeune homme un objet d'examen savant, car son ami Hamann lui avait prouvé que les traductions , surtout celles des langues vivantes , étaient loin d'en rendre l'esprit : et l'esprit d'un tel livre était pour cet homme la seule chose véritablement vivante, utile, impérissable, divine , mais qu'il faut étudier et reproduire d'époque en époque ; parce que chaque reproduction , quelque juste et vraie qu'elle puisse être , s'altère à mesure qu'elle s'éloigne de son point de départ, et même à mesure qu'on l'utilise , comme l'eau d'un fleuve qui , sortie pure et limpide de sa source, se trouble en traversant une grande cité.
Hamann avait alors trente-deux ans à peine , mais son orageuse jeunesse l'avait mûri avant le temps. Ses opinions sur les choses divines et humaines étaient irrévocablement arrêtées, et il les exprimait dans un style symbolique et concis jusqu'à l'obscurité. Chez lui, les mots représentaient souvent des phrases entières que l'on ne pouvait comprendre qu'en rétablissant, par la pensée, toute la série des dérivés. L'étude de l'hébreu l'avait accoutumé , sans doute , à voir ainsi surgir d'eux-mêmes , autour de l'expression mère, les nombreux rejetons qui en font une pensée, une image, sans qu'il soit nécessaire de les représenter par des signes ou par des sons.
Le public , qui ne se compose pas d'hébraïsants , ne vit dans ce style sans clef qu'une prétention orgueilleuse, et dédaigna de lire ce qu'on n'avait pas daigné rendre intelligible pour lui. Les