‹ Histoire de la poesie des Hébreux;Chapitre 5 sur 120 · VI NOTICE · texte numérisé non relu

VI NOTICE

savants cl consciencieux adversaires des tendances du dix-huitième siècle s'elïorcèrent cependant de reconnaître dans le Mage du Xord (nom qui est toujours resté à l'auteur des Feuilles sibylliques) , un penseur érudit et profond , qui , après avoir étudié le monde visible et le monde invisible, est arrivé à la certitude qu'il existe au-dessus de tous les pouvoirs humains, un pouvoir secret et impénétrable. Hamann était, en effet, l'avocat du cœur contre l'esprit, de la foi contre le raisonnement; mais il s'était posé pour piincipe qne l'action et la parole de l'homme doivent être le résultat de toutes ses forces, de toutes ses ressources réunies. Ce principe admirable, quant à l'action, est inexécutable pour la parole écrite comme pour la parole elle-même ; car toute personne qui écrit ou qui parle, est forcée de se morceler, de la même manière que l'attention qu'on accorde à ces écrits ou à ces paroles morcelle le temps, et se divise avec les matières dont se composent ces écrits ou ces paroles. En un mot, sans classilication il n'est point d'enseignement possible.

Pénétré du sentiment de son unité universelle, Hamann s'est refusé à celte classification qui n'était à ses yeux qu'mi morcellement, et il a exigé du public son unité absolue à lui; aussi s'est-il mis en opposition ouverte avec le public, non par ce qu'il disait, mais par sa manière de le dire. Voulant faire l'impossible , il chercha à dévoiler le point mystérieux où la matière et l'esprit se rencontrent ; et il le lit en images qu'une semblable région peut seule enfanter; et il exprima ces images par des sentences empruntées aux écrivains profanes et aux écrivains sacrés les plus paraboliques. Il creusa si avant dans les profondeurs de la vie, il s'éleva si haut sur les sommets de l'idéal, que personne ne pouvait l'y suivre ni saisir les formes qu'il voyait s'agiter dans ces profondeurs ou planer sur ces sommets. Semblable à un homme électrisé, il ne pouvait éclairer les ténèbres au milieu desquelles il s'était placé, que lors(iu'un contact réel faisait jaillir de lui les étincelles dont il était rempli. Est-ce sa faute, si personne n'a osé ni pu le toucher?

Le jeune Ilerder seul sut tirer de ce soleil, sans lumière pour la foule, des rayons qui allumèrent en lui le flambeau du génie, mais d'un génie plus humain, et, par conséquent, plus utile que celui de Hamann.

Oui, dès les premiers moments de sa liaison avec Hamann, Herder se montra homme de génie. Quoique bien jeune encore, il sentit que le stylo de son ami, qu'il approuvait cl comprenait

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parce qu'il dcvinail la pensée de cet ami sans qu'il eùl besoin de l'exprimer, ressemblait à un fleuve que l'ouragan refoule vers sa source où les Éloliïm peuvent se balancer avec bonlieur , mais qui sera toujours inutile et souvent même nuisible aux enfants de la terre. Lui seul n'appela jamais son ami Hamann le Maye du Nord, mais un prophète irrité, c'est-à-dire : un de ces fiommes inspirés par Dieu, qu'il faut laisser stir leurs sièges élevés et s'asseoir à leurs pieds pour écouter ce qu'ils disent, et non pour répéter ce qu'ils entendent dire.

La définition pittoresque que, plus tard, Jean-Paul Richter fail, dans son Esthétique, de cet écrivain extraordinaire, prouve qu'il l'envisageait sous le même point de vue :

« Le grand Hamann, dit-il, est un ciel profond peuplé d'étoiles brillantes. Le télescope peut les rendre accessibles ta l'œil humain , mais jamais l'intelligence humaine ne pénétrera les nuages qui obscurcissent une partie de ces étoiles. »

Le rappel de plusieurs illustres exilés en Sibérie fournit à Herder l'occasion de donner une preuve de son génie poétique ; il célébra cet événement par un petit poème intitulé : Chanta Cyrus. Ce premier essai fut accueilli avec enthousiasme. L'Allemagne possédait déjà, en Klopstock, la première pierre d'une littérature nationale, et elle encourageait tout ce qui lui paraissait propre à achever cet édifice, qui devait se construire de tant de matériaux divers, et au milieu d'une confusion que l'on pourrait presque comparer à celle de Babel. La cause de cette diversité et de ce désordre est dans la nature même des ouvrages de Klopstock. En chantant l'affranchissement de l'espèce humaine dans la Messiade , et celui de l'Allemagne dans la tragédie de Hermann; en rappelant la valeur des anciens Germains dans les Bardites, il avait allumé dans tous les cœurs allemands une piété héroïque, un poétique besoin d'indépendance, et un patriotisme belliqueux qui, ne trouvant point d'aliments dans le monde politique où tout était alors calme et réglé , se manifesta dans le domaine de la littérature, par un désir immodéré de produire. Le public surexcita ce désir en accueillant favorablement les productions de cette foule de jeunes littérateurs qui , rejetant toute théorie , toute règle , tout système , écrivirent selon leurs inspirations et leurs penchants, et fondèrent ainsi la célèbre école romantique, source de tant de bien et de tant de mal, nonseulement en Allemagne, mais dans tout le monde littéraire, où elle causa une révolution complète.

VIII NOTICK

Gloim peut être regardé comme la seconde étoile de ce nouveau lirmamenl poétique, et il était lacilc de voir que Herder serait la troisième; car, dès son arrivée à Riga *, où il fut appelé pour remplir les fonctions do prédicateur et de professeur, il publia les Fragmeîits sur la nouveUe IHtérature allemande , les Forets critiques, et plusieurs autres ouvrages qui annoncèrent le savant critique, le pieux philosophe, le grand poète que, plus tard, Jean-Paul compara à un isthme fleuri entre la Grèce et TOrient.

La répulation qu'il s'était acquise décida la famille du jeune prince de Holstein-Eutin à le choisir pour accompagner ce prince dans les voyages qu'on lui avait ordonné de faire, dans l'espoir de l'arracher à la mélancoUe dont il était atteint. Herder accepta avec empressement un poste qui lui fournissait le moyen de compléter ses études par la connaissance pratique des hommes et des pays.

Après avoir visité une partie de l'Allemagne , il s'emharqua avec le jeune prince pour la France. Le spectacle de la mer donna un nouvel essor à son génie poétique , et il composa, pendant ses voyages , le Traité sur Ossiaîi et les Chants des anciens 'peuples.

De Nantes, oi^i il était débarqué, il se rendit à Paris. 11 y fit la connaissance de plusieurs encyclopédistes , mais il ne lui était pas donné d'apprécier leur mérite; il était Allemand , et Allemand d'une époque de réaction. En France, il était encore de bon ton d'exprimer hautement un profond mépris pour les Allemands; mais les Allemands, qui , pendant si longtemps , n'avaient opposé à ce mépris qu'une profonde admiration pour leurs dédaigneux et brillants voisins , commençaient enlin à entrevoir la possibilité de compter pour quelque chose dans le monde intellectuel ; Herder, surtout, leur avait communiqué le sentiment de sa dignité. Cette dignité était toute nationale et toute chrétienne; la nntion allemande n'était donc pas dans les conditions nécessaires pour entrer dans la voie du progrès jiar le secours de la philosophie qui, à cette époque, dominait en France.

Celte philosophie s'occupait spécialement des questions religieuses que les Allemands envisageaient sous un point de vue tout-à-fait ditlérent : ils les jugeraient avec leur cœur beaucoup plus qu'avec leur raison ; aussi pouvaient-ils balancer entre le déisme chrétien basé sur les traditions et les documents bibliques,

• En 17C4.

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et lo déisme pur qui a la morale pour révélalion el riionneurpour cullc; mais l'absence de toute croyance religieuse leur paraissait un mot vide de sens. Herder était à la fois la personnilication et le moteur de cette tendance de son pays. Ces conditions d'époque excluaient naturellement tout lien sympathique entre les encyclopédistes français et le jeune poète allemand qui , joignant à la force vitale des anciens Grecs la rêverie contemplative des Indiens, apparaissait à l'Allemagne comme un poème épique de l'antiquité, jeté au milieu de la vie vulgaire des temps modernes.

Herder quitta Paris sans regret; et il allait suivre le prince en Italie, lorsqu'une oplitlialmie, maladie à laquelle il était sujet depuis son enfance, le força de s'arrêter à Strasbourg. Goethe, de quelques années plus jeune que lui, habitait alors cette ville, où il faisait son droit K Ce fut là que ces deux hommes, qui devaient faire tant d'honneur à TAUemagne , se rencontrèrent pour la première fois.

Goethe donne tous les détails de celte rencontre dans un ouvrage intitulé : Poésie et réalité, ou Episodes de ma vie. Son récit n'est pas seulement le tableau fidèle du présent, il est aussi le miroir magique des temps qui ne sont pas encore. On y voit ces deux grands hommes tels qu'ils étaient alors, et tels que le temps les a faits depuis; on y reconnaît que Herder a formé Goethe , dans le même sens que , quelques années plus tôt , Hamann avait formé Herder.

Celte influence que les hommes de génie exercent les uns sur les autres, est une étude psychologique qui dévoile bien des mystères littéraires, scientifiques et politiques. Au reste, on aime toujours à entendre un grand écrivain raconter les impressions que le contact d'un homme de génie , au début de sa gloire , a produites sur lui lorsqu'il n'était encore qu'un jeune homme obscur. Je crois donc faire plaisir à mes lecteurs en donnant ici la trailuction des passages où , tout en peignant Herder, Goethe s'est peint lui-môme.

«... L'activité de ces deux grands hommes (KIopstock et Gleim) avait atteint son plus glorieux période, lorsque le désir de nous utiliser à notre tour s'empara violemment de nous autres jeunes gens. J'étais sur le point de me laisser aller à cet échange d'éloges complaisants et sans restriction , que les amis se prodiguent entre eux sur leurs productions mutuelles. Dans la

l En 1770.

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