‹ Histoire de la poesie des Hébreux;Chapitre 51 sur 120 · DERNIER CHANT DE MOÏSE, AUX ISRAÉLITES RÉUNIS · texte numérisé non relu

DERNIER CHANT DE MOÏSE, AUX ISRAÉLITES RÉUNIS

« Cieux , entendez mes discours , terre , écoute les paroles de ma bouche ' ! Mes discours coulent doucement comme la pluie, ma parole tombe goutte à goutte comme la rosée; comme la

' Moïse prend à témoin le ciel et In terre, exemple que tous les prophètes ont imité. Cet exorde si doux d'un chanl qui finit en traits de flammes, a servi df modèle à l'exorde des chants composés postérieurement.

MOÏSE. âb5

. pluie coule doucement sur la jeune verdure, comme la rosée tombe goulle à goutte sur la plante naissante ! Je vais le proclamer hautement, le nom de notre Dieu ! Glorifiez Jéhovali! notre Dieu !

« Il est un roc inébranlable ', ses œuvres sont à l'abri du blâme*, ses voies sont justes ! Dieu est la vérité, il ne sait point tromper, il est loyal et fidèle ! Mais eux? ils ne sont plus les enfants de Dieu * ! Leurs souillures , leur mauvais vouloir, leurs malices, les ont entraînés loin de lui.

« Est-ce ainsi que tu remercies Jéhovah , peuple ingrat et fou ? N'est-il pas ton père , ton propriétaire ? Ne t'a-t-il pas formé ? N'es-tu pas son bien qu'il s'est acquis *? Oh ! souviens-toi des anciens jours ! Écoute ce que disent les années de génération en génération. Demande à ton père ce qu'elles disent, il te l'expliquera ; demande-le à tes vieillards, ils te le raconteront^.

« Lorsque le Très-Haut donna des pays aux nations , lorsqu'il sépara les enfants des hommes les uns des autres , il posa des

' L'image du roc, si souvent répétée qu'elle devient presque une fijjure ordinaire, est sans doute empruntée au Mont-Siuaï et aux autres rochers de l'Arabie, parmi lesquels le peuple d'Israël vécut si longtemps. C'est sur le Mont-Sinai que fut formée l'alliance entre le peuple et son Dieu ; et de la part de Dieu , du moins, cette alliance était inébranlable comme un roc.

2 Pendant son séjour au désert, le peuple blâma souvent les voies et les oeuvres de Dieu. Moïse prit toujours la défense du Très-Haut , et prouva au peuple que Dieu n'avait pas oublié une seule des promesses qu'il avait faites à Abraham.

^ Ce reproche sévère se reproduit souvent ; il est, pour ainsi dire, l'ame du chant. Dieu reste un père fidèle; mais son peuple l'abandonne. C'est d'abord par leur mauvaise conduite que les Israélites cessent d'èlre ses enfants , et ce n'est que plus tard qu'ils sont condamnés à ne plus pouvoir l'être jamais ; ils ont d'abord méconnu leur père, et leur père finit par les méconnaître.

* On voit que Moïse s'est servi le premier d'une locution que les prophètes ont depuis employée fort souvent, et qui représente le peuple d'Israël comme ayant été adopté dans Abraham par Dieu, qui l'avait ainsi pris pour enfant, afin d'en former un peuple institué et instruit selon les désirs de ce Dieu. Sous Moïse, il le racheta de la captivité de l'Egypie et en fit sa propriété, son serviteur. Il a donc sur lui le double droit de père et de maître; distinction que Moïse indique clairement, et qu; caractérise en même temps l'esprit et les événements des deux époques de l'histoire des Hébreux , c'est-à-dire celle des patriarches et celle des prophètes.

5 Les vers suivants indiquent ce que les pères doil'ent raconter, et alors Moïse remonte à la division des peuples et au partage des pays par le Tout-1'uiss int. Pendant qu'il désignait ainsi à chaque nation sa demeure , il en mesurait sévèrement les limites, afin que la terre de Canaan, destinée aux douze tribus, pût rester l'échelle de proportion de son héritage. Par là , ce pays devint , pour ainsi dire , le point central delà terre; toutes les nations de l'antiquité envisageaient leur sanctuaire sous ce point de vue. Nous parlerons plus tard de cette parlicnlarité.

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limites à chaque peuple , alin qu'il pût trouver d(>s demeures le nombre d'Israël'. L'héritage de Dieu, c'est son peuple, Jacob est toute l'étendue de sa propriété !

« Il l'a trouvé dans le désert ^ , dans des solitudes où résonnaient les hurlements des bêtes féroces; et il l'a pris dans ses bras pour l'instruire , et il a veillé sur lui comme sur la prunelle de ses yeux. Semblable à l'aigle qui couvre son nid de toutes parts et plane sur sa couvée , qui étend ses ailes , y reçoit ses petits et les porte haut dans les airs, c'est ainsi que Jéhovah a guidé son peuple ! Jéhovah seul , pas une idole étrangère n'était avec lui.

u II l'a conduit sur la cîme des monts, et là, il lui a fait goûter les fruits de la terre ; pour lui , il a fait couler du miel du sein des rochers , il lui a donné de l'huile sortie de la pierre la plus dure , il lui a donné le heurre des vaches et le lait des brebis. Il l'a nourri avec la graisse des agneaux et des béliers du Basan, avec le gras rognon du bouc et le pain de froment ^ ; il lui a fait boire le sang de la grappe, le vin fortifiant. Alors, Ischirun * est devenu fougueux , il a lancé des ruades de tous côtés. Tu étais trop gras , trop rassasié , trop bien nourri ; tu as pris le mords aux dents devant ton Dieu qui t'avait fait peuple; il n'était plus rien pour toi, le rocher du salut ^ !

• C'e^it-à-dire le peuple nombreux d'Israi'l , auquel il n donné toute la place dont il avait besoin pour ses douze tribus. Je ne comprends pas comm>;nt ce passage si clair a pu donner lieu à tant de fables.

' Ceci fait allusion au passage du désert. Dieu trouva le jeune garçon, par lequel son peuple est personnifié ici, sur les bords de la mer Rouge, et le conduisit jusqu'au Mont-Iîasan , dont Moïse décrit ici les productions et les avantages. Ces mots : Pas une idole élrantjère n'était avec lui, devaient rappelerau peuple d'Israël qu'il n'avait été conduit liors de l'Kgypte, guidé et protégé pendant son voyage que par Jéiiovali, et que ce peuple ne reconnaissait d'aliord aucun autre Dieu. Il ne commença à s'adonnera l'idolàtrie.que lorsqu'il toucliait déjà aux frontières de la terre de Canaan.

^ Je me suis éloigné ici de rinierpoucluation , parce que la graisse du rognon du froment m'a paru inintelligible , et que le véritable sens du mot se présentait naturellement. Ces détails sur divers fruits et divers mets prouvent en faveur de la vérité génésiatique de ce poème. Le peuple qui avait si longtemps liabité le désert , devait nécessairement regarder le Mont-Iiasan comme un Elysée, et voir dans ses fruits des mets dignes du Paradis.

* Ce mot est un nom favori donné au peuple d'Israël , lorsqu'on le compare à un petit g.iriou. Ode personnilicalion a l'ié employée par Moïse dans ce poème, ainsi que dans la bi'uédiction du cbapiire suivant. Is.iïe s'en sert souvent, et alors il lui donne aussi ce nom favori.

5 (^e passage f lit remarquer de nouveau que, du temps d'Abraham , Israël a été

« Ils l'ont irrité contre les étrangers ', ils ont excité sa colère par d'affreuses idoles ; ce n'est pas à Dieu qu'ils ont offert leurs sacrifices , c'est au démon , à des dieux qu'ils ne connaissaient pas, à de nouveau-venus, à des idoles nouvellement inventées *, devant lesquelles nos pères n'ont jamais frémi ^. Mais Lui, Lui le rocher inébranlable qui vous a engendrés, vous l'avez oublié * ! vous l'avez oublié le Dieu qui vous a mis au monde !

«Voilà ce que vit Jéhovah, et il les rejeta dans sa colère, ceux qui furent ses tils et ses filles, et il dit : Je veux détourner mon visage, je veux voir leur fin ^, car ils sont une race pervertie, des enfants de la plus mauvaise espèce!

(c Ils m'ont rendu jaloux de leurs non-dieux, ils m'ont irrité par les parfums qu'ils brûlaient à leurs idoles. Je les exciterai à la colère par un non-peuple, une fumée de nation les irritera ^.

« La llamme de ma colère est allumée, elle brûlera jusqu'aux fondements du monde, elle consumera la terre et ses fruits, elle embrasera les entrailles des monlagnes !

« J'entasserai sur eux misère sur misère, je lancerai sur eux toutes mes flèches. Et quand ils seront dévorés par la faim , dévorés par les vautours, dévorés par la peste amère, j'enverrai contre eux la dent des bêtes féroces, et le poison du serpent qui se traîne dans la poussière ! Au dehors, le glaive les rendra

élu en qualité de fils, et que, du temps de Moïse, le Dieu protecteur l'a acheté en qualité de valet.

' Ce passage est une preuve nouvelle des idées justes et sévères de Moïse sur l'idolàlrie. Les idoles étaient des riens, des objets d'iiorreur, des étrangers à Israël. La première dénomination était philosopliique, la seconde morale , la troisième nationale. Le Jéliovah des Israélites était l'Unii/ue , le Dieu protecteur, le Dieu des pères, pur et bon , avec lequel ils avaient fait une alliance nouvelle sur le Mont-Sinaï.

' Moïse voit sans cesse dans le Dieu de son peuple et de ses pères, un Dieu antique Tout ce qu'il disait de ce Dieu et de ces pères, devait donc nécessairement être antique et dater d'époques bien antérieures à la sienne. Il se borna ii chanjjer leur ancienne religion de pasteurs et à faire de l'enfant un serviteur.

' Cette expression ne veut pas dire que les pères frémissaient devant le vrai Dieu , mais qu'ils éprouvaient de l'horreur devant le néant des démons et des idoles.

^ Le mot rocher n'est point ici une image, il cat mis à la place du Dieu d'alliance, du Dieu tutéiaire, et ce Dieu tutélaire était leur père. ' {;'est-à-dire ce qu'ils deviendront.

6 Les idiotismes enfants et non-enfants , Dieu et non-Dieu , peuple et non-peuple, sont constamment employés dans tout ce morceau et semblent sortir de lame du législateur. A ses yeux, les institutions créées par lui étaient les seules bonnes, et il regardait les autres nations non comme des peuples, des États constitués, mais comme des hordes sauvages.

orphelins, au dedans ' la terreur pèsera sur radolescent et sur la vierge, sur le nourrisson et sur le vieillard !

« Je dirais 2 qu'ils soient exterminés, et que leur mémoire s'efface d'entre les hommes, si je ne craignais pas la raillerie de renncmi, si je ne craignais pas que leur oppresseur méconnaisse mon œuvre et se permette de dire : Ce n'est pas la main de Jéhovah, c'est notre main puissante qui a fait cette grande action! Ils sont un peuple dont le conseil est sacrilège, il n'y a pas de raison en eux.

« Ah ! s'ils étaient sages , s'ils pouvaient comprendre , s'ils pouvaient prévoir ce qui leur arrivera un jour ! Pourquoi, làbas, un seul en poursuit-il plus de mille ^ '.' Pourquoi doux en cliassent-ilsdix mille devant eux? N'est-ce pas parce que leur appui les a délaissés, parce que Jéhovah les a abandonnés ? car autrefois il n'était pas, celui qui les poursuit, on ne le comparait pas à notre Dieu tutélaire ! Que nos ennemis eux-mêmes en soient les juges.

« Les ceps de leurs vignes viennent de la vigne de Sodome, ils ont cueilli leurs grappes dans les campagnes de Gomorrhe, des grappes empoisonnées; les grains sont plus amers que le iiel, leur jus est le poison du dragon, le poison mortel du serpent!

« Mes secrets desseins ne sont-ils pas arrêtés en moi , ne les ai-je pas scellés au fond de mon trésor le plus caché? Il est à moi, le temps de la vengeance, le temps des représailles! Déjà leurs pieds chancèlent ; il approche leur jour de malheur, il s'avance en hâte leur futur destin !

« Jéhovah est devenu le juge de son peuple "^ ; il regrette d'en

' C'est-à-dire dans l'intérieur et à l'extérieur des villes et des maisons.

' 11 est clair f]ue Moïse introduit ici la divinité comme un personnage parlant, comme un Uieu tutélaire qui, en s'adressant aux dieux protecteurs des autres nations, leur parle avec la jalousie d'un homme.

^ Le poêle envisage lout-à-coup la lin déplorable de ce peuple, et sa terrible prophétie s'est longuement et exactement réalisée. Le législaleur de ce peuple a été obligé de faire lui-même une pareille prophétie , et de terminer sa vie épuisée par tant de travaux , en ayant devant ses yeux une image aussi désespérante. Une destinée semblable ne pouvait être supportée que par un rocher tel que Moïse.

* Les traducteurs qui rendent ce passage comme faisant allusion à des destinées heureuses, ont mal compris le sens des conjonctions. L'analhème continue jusqu'à la lin du poème, et la bénédiction ne commence que dans le ( liapitre suivant. On ne peut s'empêcher de frémir eu voyant (jue Dieu est forcé d'oublier sa qualité de père pour ne plus être qu'un juge, et que cependant il se souvient encore malgré lui qu'ils étaient ses enfants.

avoir fait ses enfonls. Il regarde! leurs mains sont épuisées, il ne leur reste rien ! plus rien ! Alors il demande : Où sont vos dieux maintenant? où est le Dieu tutélaire en qui vous vous étiez confiés? Tous ceux qui ont mangé les grains des sacrilices, qui ont bu le vin offert à vos idoles, faites-les se lever aujourd'hui, qu'ils viennent vous protéger, qu'ils vous servent de couvertures !

« Vous le voyez enfin, je suis Moi ! Moi seul je suis ! et il n'est point d'autres dieux avec inoi ! C'est moi qui anime et qui tue , c'est moi qui blesse et ( ui guéris; il n'est rien qui puisse m'échapper !

« Je lève ma main au ciel et je dis : Moi ! le vivant pour toute l'éternité ! si j'aiguise l'éclair de mon glaive, si ma main saisit le jugement, c'est pour exercer ma vengeance sur mes ennemis , c'est pour user de terribles représailles contre ceux qui me haïssent * ! Je veux enivrer mes flèches de sang ! Je veux rassasier mon glaive de cadavres! je veux le rassasier par le sang des égorgés et des captifs, par la tète du chef de mes ennemis!

« Réjouissez-vous, idolâtres ! vous êtes maintenant son peuple, il venge le sang de ses serviteurs, c'est sur ses ennemis que tombe sa vengeance ; il purifie son pays et son peuple ^ ! »

' Je ne puis expliquer ce passage qu'en l'appliquant toujours aux Israélites, autrefois ses enfants , maintenant ses ennemis , contre lesquels il exerce sa vengeance. 11 les rejette, et adopte les païens pour sou peuple.

' Ce dernier passage est resté obscur pour moi , parce que devant le mot peuple il n'y a, en hébreu, aucune particule d'union. Il paraît qu'on a voulu voir une bénédiction dans ce qui n'est , au contraire, qu'une malédiction, surtout parce que le chapitre suivant contient une bénédiction. Les païens , devenus le peuple de Dieu , sont appelés à voir le jugement de Jéhovah siu' Israël ; il venge le sang de ses serviteurs sur ce peuple qu'il absout en le purgeant de ses habitants. Je ne déciderai point si la particule devant le mot peuple est '^ ou ^. La bénédiction de Moïse, ainsi que celle de Jacob, ont été traduites trop souvent pour qu'il soit nécessaire de les répéter ici. Je me bornerai à faire observer que le premier et le dernier des prophètes terminent leur carrière de la même manière, c'est à-dire que tous deux annoncent au peuple d'Israël qu'il sera rejeté et banni.

HISÏOIHE

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