AVERTISSEMENT
draient plus loin que je ne pourrais le dire ni même le faire deviner.
Les leclcur^qui trouveront les notes trop arides pourront se dispenser de les lire ; je ne les ai faites que pour les hommes spéciaux , à qui je devais rcxplicalion du principe d'après lequel j'ai traduit. 11 n'y a pas une phrase, pas un mot dans mon livre qui m'aient été inspirés par le désir d'étaler de l'érudition; je ne me suis pas proposé d'établir une lutte grammaticale et lexicograpliique sur la langue hébraïque, mais de rendre les livres écrits dans cette langue aussi intelligibles que possible, afin que tout le monde puisse profiler des trésors qu'ils contiennent, et qui sont trop longtemps restés enfouis dans le sanctuaire des études théologiques.
W'eimar, le 24 avril 1783.
Herder.
ORIGINE ET NATtRE VE LA rOÉSIli DES IIÉIIREIX. â63
La poésie liébraîque a pour oriyine :
lo L'image et la sensation. — Doit-on regarder cet(e origine comme divine ou comme liumaine? — Premiers exemples de la poésie chez les Hébreux. — La plus ancienne table d'images. — La langue et la poésie deviennent une imitation de la divinité qui crée et qui donne dès noms aux objets qu'elle a créés. — Faut-il juger les images et les sensations poétiques d'un peuple antique d'après celles d'un autre peuple ? — Caractère de la plus ancienne poésie. — Peut-on en extraire des images isolées, et les comparer à d'autres? — Description du cheval par Job, comme exemple de ces sortes d'images.
20 La personnification. — Son origine est dans l'ame humaine. — Quelle est son influence sur la morale et sur la poésie ? — Exemples tirés de la nature de l'histoire et des notions primitives sur la divinité.
3° La fable. — Son origine, son utilité pour le développement de la raison et pour l'enseignement des mœurs et de la sagesse. — L'estime dont elle jouit en Orient, son influence sur la poésie.
4° Les dires. — Différence entre les dires et l'histoire. — Exemples de dires généalogiques et poétiques.
5o La fiction. — Sa vocation. — Exemples du chérubin et 'd'autres fictions, tels que l'empire des morts, etc. — Collection de ce genre pour l'idée fondamenmentale du '^^^D dans ses diverses variations.
Second genre de poésie : le chant. — Différence entre le chant et le langage imagé. — Le chant exprime des sentiments plus élevés, donne à l'ensemble un plan et une marche arrêtés, et demande des sons harmonieux. — Dans les temps les plus anciens, le chant s'exécutait toujours en chœur.
Réunion du langage imagé et du chant. — Génie de la poésie des Hébreux. — Passages tirés d'Henry Opitz '. — Origine et vocation de la poésie. — Psaume.
Supplément ; Causes de l'origine subjective de la poésie hébraïque.
Nous nous sommes arrêtés jusqu'ici au pied des sommités les plus anciennes de la poésie hébraïque, et nous avons vu les objets tels qu'ils se sont présentés à nos regards. Arrêtons-nous un instant pour classer ce que nous avons vu et aperçu. On ne saurait se faire une idée juste sur les choses qu'en remontant à leur origine; examinons donc l'origine de la poésie des Hébreux.
' Célèbre théologien et orientaliste allemand duxvif siècle. Ha composé un grand nombre d'ouvrages très-estimés sur la lilltralure orientale, et sur ks anliqiiilés lié- Ijraiqiies. (Noie du Traducteur.)
I. En parlant des racines de la langue hébraïque, j'ai déjà dit que la poésie de celle langue tirail son origine des images et de la sensation ; je vais maintenant développer celle opinion.
L'ame perçoit les images des objets extérieurs, la sensation leur imprime son cacliel et cherche à les exprimer par des gestes, des sons et des signes. L'univers, avec ses formes el son mouvement, csl, pourTliomme qui le regarde, une immense labié d'images où toutes les figures agissent et vivent. Placé ainsi au milieu d'un océan de vagues vivantes , la source de vie qu' il porte en lui jaillit au-devant de ses vagues et agit avec elles. Tout ce qui coule ainsi vers lui , la manière dont il le senl et la manière dont il exprime ce qu'il sent, voilà ce qui fait le génie de la poésie, dans son origine.
On peut appeler ce génie divin ou humain , car il est l'un et l'autre. C'est Dieu qui a créé dans l'homme Ja source des sensations , qui l'entoure des vagues vivantes de l'univers , les fait couler vers lui et les mêle à la source de sensations qu'il porte dans son sein. C'est ainsi qu'il lui a donné des facultés et un langage poétique. Sous ce rapport, l'origine de la poésie est divine ; elle est humaine par la mesure , par les propriétés de ces sensations et par la manière de les exprimer ; car les organes humains seuls peuvent percevoir des sensations et les exprimer par un langage humain.
La poésie est le langage des dieux, mais elle ne nous apprend ni comment sentaient les Élohim, ni comment ils parlaient entre eux. Les sensations qu'ils ont fait éprouver aux hommes les plus divins, et qu'ils leur communiquaient par des influences surnaturelles , étaient et devaient nécessairement être en harmonie avec la nature humaine. Si nous avions quelques détails historiques et psychologiques sur les rapports des Élohim avec les premiers enfants de la création, nous pourrions, sans doute, nous former une opinion sur l'origine divine de leur langage cl de leur manière de sentir. Mais puisqu'il n'y a rien de semblable. dans la marche de l'esprit humain, nous devons nous borner à juger les causes par les effets, et les sensations intérioures pai' leurs résultats extérieurs ; ce qui nous met dans la nécessité de considérer l'origine de la poésie comme humaine.
La première poésie n'était donc qu'un recueil d'expressions et de noms pleins d'images et de sensations ; et il n'existe point en ce monde de poésie où ce point de départ soit aussi visible qu(3 dans la poésie hébraïque.
Le premier morceau de celle poésie qui soit parvenu jusqu'à nous (la Genèse) , est une grande table d'images, une vue de l'univers appropriée aux sensations humaines. Le premier mot que prononce le créateur est lumière, et la lumière est aussi l'organe de la divinité dans l'ame humaine. C'est par la lumière que la création s'ouvre et s'étend; par elle, le ciel et la terre, le jour et la nuit , les astres du jour et ceux de la nuit , les êtres vivants sur la terre ou dans l'eau, deviennent accessibles aux regards de l'homme, qui les classe, les qualifie et les soumet à ses besoins , à ses quahtés sensitives. La roue de la création tourne parloul où le regard de l'homme peut altehidre, et elle ne s'arrèle que près de lui et pour lui , car il est le centre de celle sphère d'action, le Dieu visible de la terre; il classe., il nomme tous les objets , et devient ainsi l'imitateur de. la divinité, un second créateur, et, par conséquent, îtooithç, poète.
Puisque l'on a dit que l'imitation de la nature était l'essence de la poésie, on pourrait, en poursuivant ce principe, aller plus loin encore, et appeler la poésie une imitation de la divinilé créatrice. N'oublions pas cependant que les pensées de Dieu sont agissantes, même dans l'expression qui ne se manifeste jamais à nous que par des objets vivants. L'homme ne peut que nommer, classer ces objets et les diriger, sous certains rapports du moins ; les pensées humaines sont des images mortes, les paroles et les sensations humaines ne vivent point par elles-mêmes. Plus le regard par lequel l'homme contemple et classe la créalion est pur, plus le sentiment qui lui fait mesurer son analogie avec Dieu, d'après les plus nobles proportions de l'humanité, est grand et pur, plus , ne l'oublions jamais , la poésie est belle , parfaite, puissante.
On voit souvent les enfants surpasser les hommes faits en tout ce qui concerne cette beauté , cette grandeur naturelle ; et les nations les plus simples doivent aux images et aux sensations qu'elles puisent dans la nature , une poésie aussi sublime que
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touchante. Je doute qu'il soit possible de mieux exprimer cette origine de la poésie que par le mot hébreu 7^D imimmer, imprégner une image , une comparaison, parler par sentence. Les □"^"P^^D de la poésie hébraïque sont, sans aucun doute, les plus hautes sentences. Le premier mot signifie un corps : classer, décider, parler en roi, en juge, gouverner, régner, être puissant par la parole. N'est-ce pas là la partie la plus puissante de la poésie ?
La manie de comparer a tait naître tant d'abus, que je me crois obligé de dire qu'il n'y a rien de plus dangereux que de juger, de blcàmer ou de rejeter les images et les sentiments poétiques d'un peuple ou d'une époque, d'après les règles du goù d'un autre peuple, d'une autre époque. Si le créateur avait jugé à propos de nous faire naître tous à la fois sur un même point de la terre, avec une parfaite unité de sensations et d'organes , et entourés des mêmes objets , cette uniformité de gotit tant vantée serait un fait incontestable. Mais y a-t-il rien de plus impressionnable et de plus varié que le cœur humain? rien de plus subtil et de plus enlacé que le fd de ses sentiments et de ses passions? La facilité avec laquelle la nature de l'homme se réorganise et se réforme , selon les exigences du climat , du temps et des mœurs, n'est-elle pas une preuve de sa perfection? Le souffle léger de notre bouche que nous appelons langage, et qui porte sur ses ailes fragiles tout l'immense trésor des images et des sensations poétiques , n'est-il pas un véritable Protée ? Et, en ce cas, ne sommes-nous pas aussi orgueilleux qu'injustes, quand nous demandons aux nations des temps les plus reculés d'avoir parlé , pensé , senti , écrit selon nos manières de voir à nous?
On a dit, depuis longtemps, que la marche de l'espèce humaine à travers les siècles et les révolutions , suit les mêmes phases que la vie humaine. Lors même que cette analogie ne serait qu'une rêverie poétique , il n'en est pas moins certain qu'un enfant ne saurait penser et sentir comme un homme fait. De quel droit demanderions-nous aux peuples de l'enfance du monde, la facilité que nous devons à une longue expérience, la variété que nous mettons dans nos images, les pruderies de no-
Ire goût hlasé, et les rafiinempnts de nos cœurs vieillis? Laissons ces peuples primitifs s'arrêter longtemps près des images les plus simples, les répéter, les contempler et les peindre en dimensions gigantesques; ils regardent, ils parlent, ils sentent, comme regardent, parlent et sentent les enfants. Avant d'apprendre à juger, ils devaient nécessairement contempler avec stupéfaction ; car tout leur apparaissait dans l'éclat éblouissant de la nouveauté. Des causes inconnues agissaient sur leurs organes inexpérimentés, et, par conséquent, plus impressionnables que les nôtres ; ils ne savaient pas encore comparer, c'est-à-dire rapetisser par analogie. Leur langue avait besoin de s'exprimer, et ils s'exprimaient énergiqueraent , parce que leur idiome n'avait pas encore été rendu faible et souple par des milliers de mots vides de sens, par des synonymes subtils.
Oui, toutes les nations ont dû parler d'abord comme les Orientaux et comme les Sauvages ; et ce n'est que par degrés que la nature et l'art ont pu leur apprendre à parler comme des hommes policés et émoussés par la civilisation. Laissons-les profiter de leurs belles années, et trouvons bon que, pendant l'enfance du monde , le langage , la poésie et le bonheur aient été un langage, une poésie et un bonheur d'enfant.
Il est encore plus déplacé de séparer une image de tous ses accessoires et de comparer son coloris, qui, alors, ne serait plus que l'ombre d'une fleur effeuillée , avec le coloris des images d'un poète qui appartient à une autre époque , à une autre nation, et qui parle un autre idiome. Il n'y a pas , en ce monde , deux objets parfaitement semblables et faits pour être mutuellement comparés ; les plantes les plus délicates se fanent plus vite que les autres, quand on les transplante sur un sol étranger. Toute image est un ensemble de sensations ; sans cet ensemble, elle n'est plus qu'un mélange de couleurs sans intelligence , qui ne peut plaire qu'aux enfants par la vivacité de ses nuances.
Les poètes de l'Orient perdent beaucoup plus que tous les autres poètes, quand on en extrait des images pour les comparer aux nôtres; car ils sont les plus éloignés de nous, etdalent, pour ainsi dire , d'un autre monde. Serait-il possible de comparer la
description du cheval par Job à celle de Virgile? Pourrail-on juger équiUiblenient ces deux tableaux, si on ne se pénétrait pas du caractère du personnage qui parle dans le livre de Job? si on ne savait pas pourquoi il parle ainsi , et ce qu'était un cheval à Rome du temps de Virgile , et en Idumée du temps de Job? si on ignorait dans quel but ces deux poètes l'ont mis en scène? A ces diverses conditions, il faut encore ajouter la diirérence de l'esprit de la nation, de la langue, de la poésie *. Mais poursuivons notre examen.
II. V image, accompagnée de la sensation, devient presque aussitôt, pour celui qui éprouve cette sensation, un être vivant ; la personnification est donc la seconde cause de l'origine de la poésie. Il est dans la nature de l'ame de tout rapporter à ellemême , et de se iigurer tout semblable à elle. Ce qui nous est agréable doit nous aimer, ce qui nous est odieux doit nous haïr comme nous le haïssons; les objets avec lesquels nous aimons à nous entretenir, nous parlent, car nos facultés poétiques convertissent les plus faibles sons en langage précis , et donnent une forme aux plus vagues manifestations de ces sons. Sous ce rapport, toutes les nations antiques se ressemblent. Leurs dictionnaires et leurs grammaires n'ont pu se former que lorsque la poésie leur avait représenté, d'après les analogies humaines, des noms des deux genres, et les divers événements de leur vie, comme autant d'actions intellectuelles ou matérielles, faites pm des êtres vivants.
La langue hébraïque est remplie de ces sortes de personnificnlions. Cette manière de participer à des sensations qui ne nous
' ^lAi'u, diinssoii Essay on thc application, of nahiral hiitory lo poetry, a fait iiiu: semblable comparaison ; ce tjui Va conduit à des opinions fort titrantes, même sni le Icvialli.in et le héliL-molli de Job. I,c poète ne doit pas, par ses descriptions , fournir un supplément à la zoologie de Pennant ou au rè(;nc animal de Linnée; car la lâche de la poésie ne consiste pas à désijjiier exactement des traits isolés, mais à donner de la force et de l'aclion à l'ensemble de sa composition. C'est sous ce point de vue qu'il faut envisa(;cr .lob; alors le yiyantesque, l'éniijmatique et le merveilleux de ses images, entrent dans le plan de son livre, et en font la beauté. L'Idumée est assez éloi- {;née de l'Egypte pour que le cheval ait pu y être un animal rare et presque merveilleux. La description de ce prodige est donc parfaitement à sa place. Il ne rcst plus dès qu'on attribue ce livre à un Égyptien. Alors ces images sont exagérées, cl par conséquent sans effet, car en Kgyptc tout le monde connaissait le cheval, le crocodile, l'autruche cl l'Iiippopolamc
origim: et nature de la poésie des hébreux. 269
sont pas personnelles, et de nous identifier avec elles, est, sans contredit, la partie la plus vivante de tout discours, et l'essence primitive de toute morale.
Toutes relations, tous devoirs cessent dès que nous ne voyons plus rien de semblable à nous dans les autres créatures vivantes ; mais plus nous sentons leur ressemblance avec nous , plus nous y croyons fermement, et plus il nous est agréable de prendre part à tout ce qui les concerne, et d'agir envers eux d'après nos propres sentiments. La poésie la plus ancienne, cette grande civilisation de fhomme primitif, a profilé de cette source abondante de sentiments pour en faire découler la commisération et la bonté. C'est ainsi que le cri du sang d'Abel est la voix de son ame; c'est ainsi qu'Adam, lorsque Dieu fait passer tous les animaux devant lui, les croit animés de ses propres sensations, et cherche sa compagne parmi eux. Dans cette poésie, le soleil et la lune sont le roi et la reine du ciel, les serviteurs de Dieu, les régents du monde; l'air est une colombe qui, étendue sur son nid, réchauftè ses enfants. Dieu lui-même, le créateur de toutes choses, est un maître qui contemple son œuvre avec satisfaction et la bénit; et , ce qui est plus téméraire encore, ce Dieu est le père des hommes, et les pères de ces hommes sont ses représentants en ce monde.
Le froid déiste pourra trouver celte poésie exagérée, mais il sera Ibrcé de convenir qu'elle est nécessaire à la faiblesse humaine. Si la création sans Dieu n'est qu'un éternel chaos, sans un Dieu mis au niveau de nos facultés, il ne nous eût jamais été possible d'établir des rapports d'amitié et de famille, de confiance et d'intimité avec cet être qui nous est à la fois si inconnu et si près. Voilà pourquoi cet être, dans sa bonté et dans sa condescendance infinies, a rendu nos premières notions sur lui aussi accessibles que possible à notre inlelligence.
Dans le tableau de la création comme dans f histoire des patriarches, l'amilié et la confiance sont la base des rapports de l'homme avec son Dieu, et de ce Dieu avec les hommes. Quand les peuples sont pasteurs. Dieu veille sur les troupeaux ; du temps des patriarches, il est père de famille, il visite ses enfants et se laisse convier par eux aux sacrifices domestiques qu'ils célè-
brenl en son honneur. 11 préfère Abel à Gain, et il se plaît à respirer avec Noé le doux parfum de la terre rajeunie. Puis, il s'irrite de nouveau contre les tyrans , et se met en campagne pour abattre Nemrod, le grand oppresseur du monde, qui, semblable aux géants des temps primitifs, se propose d'assiéger le ciel. Chez Abraham, il est jaloux de raffection du père pour le fils , et il se fait donner ce lils; plus tard , il lutte avec Jacob, afin de pouvoir lui octroyer un surnom héroïque.
En parlant du livre de Job , j'ai déjà développé une partie des personnifications par lesquelles les discours deviennent si saisissants et si animés; ce même développement s'applique à tout ce qui excite de la sympathie ou tout autre sentiment. S'il est vrai que la poésie primitive a exercé une grande influence sur le cœur humain, elle n'a pu le faire que par les personnifications. A notre époque, les cœurs ont perdu la souplesse et la naïveté du sentiment ; voilà pourquoi , lorsque nous voulons mesurer ces personnifications d'après les règles géométriques de la froide raison , nous ne voyons, chez les Hébreux et même chez les Grecs, que des monstruosités poétiques.
La langue hébraïque tout entière se fonde sur les personnifications ; les verbes , les noms , les conjonctions même , n'ont point d'autre point de départ ; chaque mot de cette langue a, pour ainsi dire, une voix, une bouche, des mains, un visage. Quand la construction de la phrase s'empare des mots fils ou fille , qui sont un besoin pour toutes les langues orientales, il en résulte des idiotismes de la plus grande beauté et d'une vigueur inconcevable. Malheureusement ils ont souvent donné lieu à de fâcheuses interprétations. On peut, en général, poser pour principe que, plus une poésie, une fiction est hardie, originale, plus on la méconnaît, plus on en abuse.
III. Dès qu'une porsonni/icalion est mise en action pour rendre un principe général plus accessible à nos sens, elle devient fable ; il ne faut donc qu'un pas pour passer de l'une à l'autre : aussi l'Orient est-il aussi riche en personnifications qu'en fables.
Lorsque Dieu fit passer tous les animaux devant le premier homme, afin qu'il les vit et les nommât, il plaça l'iiomme dans
l'école de rapologue. Pour donner un nom cà un animal quelconque, il fallait qu'Adam connût son caractère et ses instincts, c'est-à-dire qu'il observât ses mœurs et ses actions. En considérant ainsi les animaux dans leur ensemble , il dut nécessairement les rapporter à lui-même, et alors la moindre réflexion ne pouvait manquer de faire naître des hypothèses générales tirées de l'action des animaux ; dès ce moment, l'idée de la fable naquit dans l'ame humaine , il ne restait plus à cette idée qu'à prendre une forme.
La certitude qu'Adam devait nécessairement avoir acquise qu'il n'existait pas un être semblable à lui, et surtout son premier entretien avec le serpent , prouvent qu'un pareil travail s'était, en effet, opéré dans son esprit; et ce travail peut être regardé comme le ponctum saliens de la fable. On pourrait ajouter que ce travail a enfanté la première morale, la première sagesse de l'enfance de l'espèce humaine, et que la fiction qui fait agir les animaux d'après les manières de voir et de sentir de l'homme, est l'institutrice de sa raison.
Pour arriver à ce genre de poésie , il a été obligé , non-seulement d'examiner la nature vivante, mais il lui a fallu trouver des rapports entre les actes de cette nature et les siens, c'està-dire apprendre à distinguer ce qu'il devait imiter et ce qu'il devait éviter.
Ce que nous appelons la chute de l'homme n'était qu'une première erreur de sa raison, l'imitation mal combinée de l'action d'un animal ; et Dieu, son instituteur paternel, lui fit sentir les conséquences funestes de l'erreur, afin de rectifier sa raison, si prompte à s'égarer. Aujourd'hui, l'expérience du monde nous instruit; mais alors l'homme de la nature n'avait d'autre moyen de perfectionnement que l'exemple des animaux. Leurs instincts artistiques sont tout formés, et leur caractère est nettement développé, il est stable, déterminé et dessiné avec force: en étudiant les animaux , l'homme suivait donc une excellente école. La tradition nous dit que c'est en imitant les animaux qu'il a inventé les arts de première utilité ; il est tout aussi vrai que ses premières réflexions sur les diftérentes manières de voir et d'agir lui ont été cgalomcnt suggérées par eux. Les premiers
noms des divers caractères de riiomme sont des noms d'animaux ; et les premières sentences de morale et de sagesse découlent de la fable dont elles portent encore le cachet. Celte dernière assertion demande un plus ample développement.
Toute sentence générale est une abstraction de faits particuliers ; la plupart des sentences des Orientaux contiennent encore ces faits, et ne sont, pour ainsi dire, avec leurs images et leurs allégories resserrées , que des fables en abrégé. 11 en est de même de la plupart des proverbes de tous les peuples, et même de ceux de Salomon ; je citerai pour exemple la leçon que la fourmi donne au paresseux, et celle de Thomme pesamment armé qui devance l'indolent.
La fable naquit d'un fait vivant, la morale en découla naturellement ; et ce fut pour aider à la mémoire et pour suppléer au défaut de i)énétration , qu'on resserra cette morale dans une métaphore , dans un proverbe , parfois même dans une énigme. Tous ces divers modes de poésie n'en font qu'un seul par le fond : l'Orient est leur patrie commune et le lieu où elles sont plus parlicuhèremenl aimées. Là est née la fable, là vivent les proverbes, les sentences, les énigmes; les racines des langues orientales même ne sont que. des fables. Dans ces contrées , la poésie tout entière se pare d'un vêlement gnomologiquement allégorique , et qui ne ressemble en rien aux draperies à périodes dont nous costumons nos pensées; là aussi se sont formés et développés les plus beaux et les plus riches modes de poésie. Je donnerais dix savantes narrations modernes, et qui souvent ne sont ni une fable, ni une histoire, pour un seul apologue de l'Orient , puisé dans le monde des animaux ou des arbres; car on est sur, du moins, d'y trouver toujours de belles et puissantes lictions. Tout le monde , au reste, connaît les rangées de perles précieuses des sentences orientales; tout le monde seul qu'il y a quelque chose de royal , clc divin , dans le magnilique tapis de sa haute poésie , qui étale , en se déroulant , un si grand luxe de Heurs biillanles. Nous parlerons plus lard, cl plus amplement, des divers modes de la poésie orientale; pour l'instant, je reviens à ce qui me reste à dire sur son origine.
IV. En Orient , riiistoire elle-même prend la l'orme de la fa-
ORIGINE ET NATURE DE lA POÉSIE DES HÉBREUX. 275
])le ; et , lorsqu'elle repose sur les antiques trailitions des pères, elle n'est presque plus qu'un poétique dire généalogique. Quiconque a lu, dans l'Ancien-Testament, les récits historiques des temps primitifs, sentira la justesse de celte remarque. Quant aux lecteurs qui se sont familiarisés avec le style historique de TOrient par l'élude des diverses productions de ce genre , ils savent, depuis longtemps , que les narrations les plus simples contiennent des locutions poétiques tirées de quelques chants nationaux ou de la tradition primitive, pour laquelle la poésie a toujours été un moyen de force et d'énergie.
Toutes les narrations orientales sont fécondes par elles-mêmes en conjonctions , en répétitions et en autres figures qui constituent la simplicité poétique ; leurs contours et leurs principaux traits sont éminemment poétiques et reposent presque toujours sur un nom , sur un monument , sur un intérêt de race et de famille, comme la fable repose sur une sentence.
Cette particularité , loin de nuire à la vérité historique , la détermine et la fortitie, puisqu'elle laisse à la narration les contours et les allures du document sur lequel elle se fonde. Il faut donc , en ce cas , que le commentateur l'envisage sous ce seul point de vue et ne s'en écarte jamais , sous peine de méconnaître entièrement l'esprit et le but d'une semblable narration.
L'histoire du Paradis, celle de nos premiers parents, celle des patriarches, du déluge , de la tour de Babel, ne sont évidemment que des dires généalogiques et nationaux. La tradition en a fait des récits sacrés , une sorte de fabula morata, dont chaque trait prouve les faveurs spéciales que Jéhovah prodigua aux pères du peuple hébreu. Elle jette en même temps un trait de lumière sur les sources d'où ce peuple fait découler la sainteté de sa race , ses droits sur les pays qui ont été son berceau , et sa supériorité sur tous les autres peuples de la terre.
Toutes les nations ont, sur leur point de départ, des dires héroïques et merveilleux ; le peuple hébreu possède des généalogies , des monuments qui donnent un caractère authentique à ses dires de Dieu et des patriarches; et ces dires nous apparaissent sous des formes et avec des parures si naïves et si simples,
"lli CHAPITRE PREMIER.
que nous no pourrions pas même y supposer la possibilité d'une liclion arlislique.
Si riiistoire de tous lés peuples tire son origine des vieux dires, chez le peuple hébreu elle est restée un dire, par le style et i)ar les allures, jusqu'à l'époque de ses derniers rois ; ce qui ne saurait s'expliquer que par le génie de sa langue, par sa manière de penser, et surtout par celle de ses écrivains sacrés, qui, tous, n'ont décrit que les temps de la plus haute antiquité.
V. Je passe maintenant à la véritable fiction , à celle qui consiste à composer par des images connues et caractéristiques, un objet inconnu et caractéristique. Le chérubin est un des meilleurs exemples de cette fiction. Le lion, le taureau, l'homme et l'aigle , étaient des images connues ; leur réunion en une seule image, qui devient un symbole, est de la liction. En ce cas, elle ne saurait être le synonyme de mensonge, car, dans le domaine de l'intelligence, la signification d'un symbole poétiquement composé est une vérité. Au reste , chaque partie de cet ensemble était prise dans la nature. En tout cas, je ne connais point de composition dont les parties aient été puisées ailleurs; voilà pourquoi il est diflîcile , presque impossible d'inventer des compositions tout-à-fait nouvelles. Sous ce rapport, les plus grands poètes se répètent; et les nations les plus éloignées, les plus étrangères les unes aux autres, se ressemblent dans les principales formes des êtres poétiques que crée leur imagination.
Le chérubin est une des principales formes fictives de toutes les nations qui ont une poésie, peut-être même est-il la plus ancienne liction du monde. Il est debout sur les ruines de Persépolis, dont les inscriptions et les ornements architectoniques remontent bien au-delà de toute histoire connue; il est étendu, sous la forme de sphinx , sur les débris des temples égyptiens; il est le héros de tous les contes indiens, thibctins, chinois, perses et arabes; il figure dans les fables de l'ancienne Grèce et dans les dires antiques du Nord. La poésie du moyen âge ellemême fa exploité; que serait, au reste, la poésie sans un semblable être ailé, que chaque nation reproduit à sa laçon? Selon moi , du moins, les Hébreux possèdent les dires les plus simples
et les plus purs sur celle merveilleuse composilion, donl eux seuls aussi connaissaient Torigine loulc naturelle.
Le chérubin était d'abord un des gardiens du Paradis ; mais il devint presqu'aussilôt un symbole des mystères , c'est-à-dire des lieux consacrés et inaccessibles au vulgaire. Une légère motlllication sutlit pour faire un mystère de chacune de ses parties, cl, de son ensemble, la réunion de tout ce qu'il y avait de plus noblement vivant dans l'univers. Placé enfin sur l'arche d'alliance, il devient le porteur de la magnificencs de Dieu, qui veille au-dessus de cet arche ; de là il passe dans les nuages, où il finit par devenir une vision , d'abord poétique , puis prophétique.
Sous cette dernière forme, le chérubin n'appartient qu'à la poésie hébraïque. Tout le monde connaît la créature merveilleuse qui, dans les temps antérieurs à Moïse, gardait les trésors ou les secrets d'un passé inconnu. Mais le chérubin postérieur à Moïse, le porteur de la gloire de Dieu, celui-là n'est connu qu'en Judée, et par des transactions que j'ai développées dans le sixième dialogue de la première partie de cet ouvrage.
Enhardi par la création de ce chérubin, qui venait d'ouvrir une route nouvehe , l'imagination des Orientaux, si riche en images, déploya ses ailes et s'élança dans l'immense pays des fictions. Qu'on lise le sixième chapitre de Bochart , où il parle des animaux qui n'ont jamais existé que dans l'imagination des hommes ; que l'on se souvienne de tous les animaux fabuleux qui figurent très-sérieusement dans les contes orientaux , et l'on reconnaîtra que chacune de ces fictions est une réalité naturelle; que l'on n'a rien imaginé, mais que l'on a ajouté des choses imaginaires aux choses réelles , et rendu ainsi inconcevable , merveilleux ou fabuleux , ce qui n'était d'abord que rare ou unique dans son genre. L'arbre de vie et l'arbre de la science du Paradis en sont une preuve incontestable : la tradition fit de ce dire , si naturel , si intelligible chez Moïse , un mystère merveilleux.
L'arbre de vie, robuste et chargé de fruits utiles, croissait d'abord auprès de celui de la science avec ses fruits défendus et mortels. Mais il ne larda pas à devenir un arbre merveilleux
^TH cnAPiTiiK rnEMifeii,
produisant rimmorlalilé maU-ricllc; el l'arbro de la science, par lequel Dieu avait voulu éprouver robéissaïuc de riioniine, devint, dès qu'on se perdit en fictions à Tégard du serpent, une production miraculeuse où mûrissait la sagesse des Éloliim.
Celte tendance ascendante de l'imagination vers l'inconcevable, se trouve dans la plupart des iioésies orientales. Le béhémolb et le léviatban de Job étaient des animaux qui existaient en effet; mais ils vivaient loin de lui, ils étaient grands et extraordinaires, ce qui l'a autorisé à les désigner en traits si exagérés, qu'un degré de plus les eût fait dégénérer en animaux miraculeux , ou plutôt fabuleux.
Les propbètes parlent de quelques animaux fictifs, mais dont alors personne ne mettait f existence en doute ; aussi la poésie hébraïque est-elle restée , en général, pure des monstruosités que les imaginations ardentes aiment à créer. Le propre de cette poésie est de tout remplir par Jébovah ; aussi la composition do ses plus téméraires images tend-elle sans cesse vers ce Jéhovali. Le tonnerre est sa voix , et les poètes sacrés comprennent cette voix ; la lumière est son vêtement, il s'y enveloppe comme dans un ample manteau , et l'étend sur les ténèbres pour faire naître l'aurore ; les cieux sont sa tente, son palais, son temple, son château fort; la nature entière est une innombrable légion d'êtres vivants consacrée à son service. La création tout entière est animée par des anges, et, certes, cette animation n'a rien d'indigne de la divinité. Chaque objet de la nature est un de ses messagers , un ange de sa face. Cette expression , mise dans la bouche de Dieu lui-même, et qui a été personnifiée de tant de manières différentes, n'est autre chose que son regard , son commandement, qui, au moment même où il émane du créateur, se fait sentir sur tous les points de la création.
Si, dans les premiers livres de Moïse, les dieux des païens sont représentés comme autant de démons, il ne faut en accuser que les peuples qui les adoraient et qui prétendaient presque tous qu'un esprit surnaturel les animait. Les prophètes d'Israël ont attaqué ces croyances corps à corps , et ont courbé ces idoles impures et faioles sous la puissance du vrai Dieu. Le grand Isaïe, rejetant tonte croyance iddlàtro, montra le néant des idoles
omr.iNK r.T natcrk de la poésie des nï^uiiEux. 277
m prouvant qu'elles n'étaient pas des faux dieux, mais des riens.
Satan lui-même n'était d'abord qu'un ange envoyé par Dieu. Dans le livre de Job, un autre ange lui est opposé et se charge de prendre la parole devant Dieu en faveur de l'accusé , dont il connaît l'innocence ; aussi la fiction de ce livre est-elle entièrement poétique et judiciaire.
L'empire des morts est une composition si naturelle , que je ne m'étonne pas de la trouver non-seulement chez tous les peuples, mais encore chez les Hébreux. On n'avait alors aucune idée d'une séparation métaphysique du corps et de l'ame; voilà pourquoi l'on s'imaginait que les morts qu'on avait vu s'épuiser et s'éteindre, continuaient à vivre dans la tombe, mais d'une vie plus faible , plus sombre, plus languissante. Le pang des victimes tombées sous les coups d'un meurtrier, qui criait haut sur la terre ; la voix des morts qui résonnait dans le sein de cette terre ; le murmure timide des habitants des sépulcres ; toutes ces fictions enfin étaient des croyances aussi accréditées chez les Hébreux que chez les Arabes et chez la plupart des peuples an- ' tiques.
Comme dans l'Orient, les tombeaux sont de vastes cavernes oîi les morts dorment ensemble ; l'idée d'un empire des ombres souterrain et ténébreux fut , pour ainsi dire, suggérée aux Orientaux par l'organe de la vue. Dans cet empire , des familles entières rejoignaient leurs premiers pères ; les héros s'y engloutissaient avec les trophées de victoires ensevehs à leurs côtés. Les héros qui les y avaient précédés les accueillaient, et, tous réduits à l'état d'ombres vaines, continuaient à faire ce qu'ils avaient fait pendant leur vie, c'est-à-dire qu'ils poursuivaient une vapeur fugitive et vide appelée la gloire'. Bientôt on leur donna un roi, à ce roi un château , à ce château un portail, et à ce portail des verroux que personne sur la terre ne pouvait forcer; car il n'y a pas de puissance en ce monde capable de ramener les morts à la vie.
Dans cet empire bruissent les lugubres torrents de la mort , parce qu'au milieu des montagnes de la terre on est souvent arrêté par des torrents , et qu'au fond des cavernes leurs gémis^
278 CHAPITRE PnEMIER.
semonls vifinnenl frapper nos oroiUos. Le bruit de ces torrents est entendu par tous ceux qui vont quitter la vie, parce que l'expcrience avait déjà prouvé que les sens abandonnent le mourant au milieu d'un bruissement semblable à celui des vagues qui s'entrecboquent. Puis on personnifia la mort sous la forme d'un chasseur armé de filets et de cordes, qui guette une proie. Mais bientôt l'aspect des cadavres qui se décomposent si affreusement dans la terre, fit naître l'idée que la mort était un monstre effroyable qui ronge et dévore ses victimes.
Telles étaient les causes naturelles de toutes ces fictions, qui , avec les variantes qu'entraîne la dilTérence des climats et des pays, étaient les mêmes chez toutes les nations de l'antiquité.
Il serait inutile, sans doute, de mullipher les exemples. Nous venons d'examiner graduellement plusieurs genres de poésie qui découlent toutes du "^li^D. c'est-à-dire à la parole riche en images et en sensations; et tout le monde a pu comprendre que la personnification , la fable, l'énigme, la sentence, et même la fiction proprement dite, appartiennent non-seulement à ce "p^D» mais qu'ils peuvent se manifester sous autant de formes dilfé-. rentes que la parole imagée a de modifications.
Dans les temps anciens, la scène était laconique, élevée, énergique , ainsi que les bénédictions des patriarches , les discours de Job et les oracles de Balaam nous en fournissent la preuve.
La manière des prophètes diffère de ces sentences, comme le faible se distingue du fort, comme ce qui est imité et souvent reproduit, s'éloigne toujours davantage du cachet et de la nature de l'original.
L'énergie et le laconisme de ce langage imagé varient chez les divers prophètes, et souvent chez le même prophète. De leur temps , la langue s'était déjà formée à l'usage ; les enseignements et les images qu'elles peuvent fournir étaient moins rares , et l'esprit de la poésie ne pouvait plus atteindre la force et rélévation qu'elle avait eues à son point de départ.
Il n'y a donc aucun motif raisonnable pour faire de la poésie des prophètes un genre à part. Il est vrai qu'elle n'est souvent que de la prose poétique, mais elle suit toujours la marche de l'ancienne poésie parabolique : quand elle adopte la forme de
UKlGli>E ET NATURE DE LA l'OÉSIE DES IIÉBRELX. 279
sentences isolées, elle est forcée d'èlre plus digne et plus concise. Nous trouvons des exemples de ce genre dans les proverbes de Saloinon et dans le recueil d'énigmes qui leur sert de supplément. Ces énigmes ressemblent à celles qui nous restent de Samson ; on y remarque le ton du parallélisme et du complot 7^*D- Les unes et les autres appartiennent à la même classe, et le rnTî tles Hébreux, c'est-à-dire le discours noué, enlacé, est quelque cbose de plus que la simple énigme. Toute sentence profonde et difTicile à comprendre lui appartient; et la plupart des discours imagés de TOrient tendent vers ce but, comme vers la première et la plus indispensable condition de la beauté. Que ce discours imagé, sublime ou noué, traite tel ou tel sujet ; qu'il blâme ou qu'il loue, qu'il exprime la haine ou l'amour, qu'il célèbre l'infortune ou le bonheur, qu'il soit long ou court, ces modifications ne sauraient suffire pour constituer divers genres de poésie ; car cette poésie tout entière dépend et découle d'ime même source, du discours imagé avec son monotone et sublime parallélisme.
Abordons maintenant le second mode poétique, c'est-à-dire le chant.
Avec l'invention de la musique, la poésie prit un nouvel essor, des allures cadencées et de l'harmonie; le discours imagé n'avait que des dimensions naturelles, les distoles et les diastoles du cœur et de la respiration, le parallélisme enfin. La musique lui donna des notes plus hautes, des cadences mesurées et même des rimes, ainsi que nous le prouve le chant de Lémech. Ce qui d'abord n'avait été que de la respiration, devint un son résonnant, une danse, un chant de chœur, la vibration des cordes de la sensation. Avec l'invention de la musique naquit le chant, et sans doute aussi la danse. Voyons maintenant ce que la poésie peut y avoir gagné ou perdu.
1. Toute poésie musicale demande des sensations élevées, surexcitées. Si elle chante des images , il faut qu'une passion quelconque les anime ; ce qui maîtrise la marche fière et indépendante du discours imagé, et l'attire vers un genre d'harmonie plus élevé.
280 CHAl'iTRK PREMIER.
La nature de la passion qui anime le clianl, règle sa marclic et son harmonie. L'hymne conleniplatif, l'ode fougueuse, la plaintive élégie ou le doux chant du honlieur, ne sauraient être modulés de la même manière. De là une Ibulc de subdivisions qui, cependant, ne changent rien à l'idée principale du (hant. L'élégie (Hj^^'p), le doux chant du bonheur et de l'amour (T^^*), l'hymne (n'pnri ) et tous les autres genres, sans même en excepter ceux de la musique instrumentale, sont soumis au chant {"li!DlD), qui doit son nom aux cadences et aux divisions que la musique lui a imposées.
Il est contraire à l'esprit de la poésie hébraïque, et je dirai même à l'esprit poétique en général, de classer le chant d'après la nature des objets extérieurs qu'il traite. Pourquoi , par exemple, donner le nom d'idylles aux chants qui roulent sur une certaine espèce d'objets? Chez les Grecs eux-mêmes, tous ceux qui célébraient ces objets n'étaient pas des idylles, et tout , dans l'idylle, n'était pas du chant. Dans le Cantique des cantiques aussi, tout n'est pas idylle, quoique tout en lui soiin^H/) un chant doux. Le discours imagé (7^!^) même le plus arliiicicl de tous (n"l"^n) , le discours noué ou enlacé, n'est pas toujours incompatible avec le chant; plusieurs psaumes nous en fournissent la preuve'. En un mot, ce n'est ni le contenu, ni le sujet, mais la manière de le traiter qui fait la diversité des genres.
2. Il résulte de là que le chant donne à l'ensemble d'un morceau de poésie, une sorte de mélodie, et, par conséquent, un plan, un but, une marche qu'on ne trouve dans le discours imagé que lorsqu'il découle naturellement du sujet. Je suis loin de prétendre qu'il faille aller chercher dans Horace ou dans Pindare des modèles pour mesurer les psaumes de David. Chaque sensation porte en elle sa mesure et son plan; aussi les véritables psaumes passionnés n'en manquent-ils jamais. Il n'en est pas de même des chants qui ne tendent qu'à enseigner quelque chose. Voilà pourquoi nous voyons souvent ces chants enchaîner les sentences par le premier moyen venu, tel que les lettres de l'alphabet, etc. Celte particularité est une preuve nou-
' yoycz p!>dumcs 49» 7** » etc.
velle que le chant ne saurait se passer ni de mesure, ni de contraste, puisque, faute de mieux, il va les chercher jusque dans TA B C.
3. La musique exige de Tharmonie ; selon toutes les probabilités, la musique hébraïque était encore loin de cet art qui fatigue et épuise, ce qui lui permettait de suivre les élans du cœur. Rien n'est plus difficile à traduire qu'un psaume hébreu , et surtout Un chant de chu?ur ou de danse des temps primitifs. Là, les sons volent sur les ailes d'un rhy thme indépendant et libre, tandis que les pieds lourds et les dures syllabes des autres langues se traînent dans la poussière; là, un seul mot aérien et vibrant est toute une région , tandis qu'il nous en faut au moins dix pour exprimer la même chose plus clairement, il est vrai, mais d'une manière lourde et guindée.
4. Toute la poésie instrumentale des Orientaux consistait en chants de chœur , souvent composés de plusieurs chœurs et accompagnés de danses. Je m'en remets à la sensibilité de mes lecteurs, pour qu'ils se fassent une idée de la surabondance d'une époque où aucune règle n'opposait encore son frein glacé à l'expression des passions. Cet enthousiasme devait être sans bornes quand tout un peuple , réuni par un noble orgueil ou une joie nationale, célébrait par ces chants la gloire de Dieu ou l'immensité d'un de ses bienfaits.
A l'époque où nous vivons, et au milieu de notre mélange confus de races et de nations, à cette époque enfin où il nous reste à peine un Dieu , fort peu d'intérêts généraux et point de patrie, on chercherait vainement une pareille poésie. Chez les Orientaux, la science était étrangère à la musique comme à la langue, dont le seul but était d'amuser et d'exalter; on ignorait encore les lourdes chaînes des bienséances , et les âmes et les sons n'étaient pas étouffés, sous ce beau ciel, par les épais brouillards qui pèsent sur les contrées du Nord. L'hymne de Moïse et celui deMiriam, chants de chœur d'une armée qui, sous le ciel de l'Arabie, célèbre son Jéhovah au son des trompettes et des cymbales , s'élevaient vers l'infini et se confondaient avec lui.
Aucun peuple n'a jamais eu de chants semblables; aussi de-
282 cnAriTRE premier.
vinrent-ils Tiniage el le modèle de ious les chants d'Israël dans les temps suivants.
Le discours imagé et le chant sont donc les deux colonnes principales de la poésie hébraïque; pouvait-elle, devait-elle en avoir davantage ? Cette poésie était pour les yeux et pour les oreilles , car c'était par les yeux cl par les oreilles qu'elle calmait et enflammait les cœurs.
Dans le discours imagé, c'est un seul être qui parle; il enseigne ou punit; il console, instruit ou loue; il voit le passé et dévoile l'avenir. Dans le clianl, c'est un ou plusieurs êtres qui se font entendre ; ils chantent du fond du cœur et adoucissent tous les cœurs, ou leur font savourer de hauts enseignements avec le filtre enchanteur des sons. Ces deux genres de poésie étaient également sacrés chez les Hébreux : les plus nobles discours imagés étaient ceux des prophètes ; les chants les plus sublimes étaient ceux du (emple. Nous verrons plus tard si ces deux genres ont fini par s'adapter, chez eux, à des formes plus vastes, telles que le drame et l'épopée.
Il ne me reste plus, à ce sujet, qu'une seule particularité à mentionner, c'est que le discours imagé ne tarda pas à développer le sens secret du mysticisme ; au reste , cette tendance caractérise non-seulement les Hébreux, mais encore les Arabes et les Persans. On pourrait , au besoin , trouver dans l'ode la plus amoureuse de Hatiz , un spiritualisme subtil dans lequel on finirait par découvrir, si on le voulait absolument, tous les trésors de la révélation. Ce trait caractéristique est une conséquence naturelle du génie , de l'origine et des racines de la poésie orientale. Une image sublime et obscure , une parabole sublimement embrouillée, une sentence en style d'oracle, un parallélisme énigmatique, toutes ces locutions enfin résonnent sourdement comme des échos lointains, et demandent des explications , une clef. Quand l'homme qui parle ainsi est enthousiaste et rempli de l'esprit de Dieu ; quand il dévoile, au nom de ce Dieu , les destinées de l'avenir, il est bien naturel que ceux qui l'écoutent cherchent, dans ses discours, plus qu'il n'a voulu y mettre. Et qui n'aimerait pas ù retrouver, dans les faits postérieurs, la réalisation de ces oracles , lors même qu'il ne posséderait pas
ORIGINE ET NAltRE DE LA POÉSIE DES HÉBREUX. ÛSÔ
celte tendance vers le surnaturel qui caractérise les Orientaux ? C'est ainsi que la poésie hébraïque a été lue et jugée pendant une longue suite de siècles; et, il faut le dire à l'honneur de notre époque, elle seule, redoutant l'ivresse où les commentateurs et les interprètes ont plongé Finlelligence, cherche, avec une attention consciencieuse, mais calme, à saisir le sens simple et primitif des poètes hébreux ; elle seule écoute , pour ainsi dire, leurs paraboles et leurs oracles, en se plaçant au point de vue et dans la sphère où ils ont été prononcés.
Je donne ici un morceau extrait d'Opitz^ sur la plus ancienne poésie, et un psaume sur l'origine de la poésie.
OPINION d'OPITZ SLR LA PLUS ANCIENNE POÉSIE, ET SURTOUT SUR CELLE DES GRECS.
« La poésie n'était d'abord qu'une théologie secrète, qu'un enseignement des choses divines. Le monde antique était trop rude, trop grossier, trop brutal, pour accepter et comprendre des leçons de sagesse et des explications sur les choses divines ; voilà pourquoi les sages ont été forcés de cacher par des rimes et des fables, que la populace est toujours disposée à écouter , tout ce qu'ils ont inventé pour engager les hommes à craindre Dieu et à se conduire honnêtement et décemment. Parce qu'ils débitaient beaucoup d'excellentes sentences, et que leurs paroles étaient liées par certaines rimes, par certaines mesures qui , en les empêchant de s'étendre trop au large ou de se resserrer trop à l'étroit , les forçaient de parler comme en cadence; et surtout parce qu'ils disaient des choses qui ressemblaient à des prophéties et à des mystères , les esprits simples et bornés se sont imaginés qu'il devait y avoir quelque chose de divin dans ces hommes. C'est donc moins par conviction que parce que ce beau langage poétique les séduisait , qu'ils se sont laissés conduire par lui sur le chemin des bonnes mœurs et de la vertu. Les an-
' Il est impossible de rendre la grâce et la naïveté de ce morceau. A l'époque où l'crivalt OpitZj la langue allemande avait un charme qui échappe à l'analyse, et dont la traduction ne peut donner qu'une faible idée. [Note du Traducteur.)
284 CHAPITRE PR£M1KR.
ciens sages ont dit que la poésie élait la première philosophie , Tinstitutrice de la vie , qui , depuis notre jeunesse, nous enseigne la nature des mœurs, des mouvements de l'ame, tout ce qui concerne notre manière d'être et d'agir, » etc. , etc.