CONSIDÉRATIONS SUR L'ORIGINE SUBJECTIVE DE LA POÉSIE DES HÉBREUX
Tout ce que j'ai dit jusqu'ici sur la poésie hébraïque , prouve que son origine et son essence sont purement objectives, et que ce bel arbre a été destiné à tirer toutes ses branches de ses propres racines. Quelques uns de mes lecteurs éprouvent peut-être le désir de sonder le terrain qui nourrit cet arbre , c'est-à-dire de connaître les causes qui ont enrichi la langue hébraïque de tant d'images et de sentiments, et qui lui ont donné la faculté de se répandre ainsi en personnifications, en fictions, en dires , en chants et en sentences d'un genre si extraordinaire pour nous. Sur ce point comme sur tous ceux que je traite en cet ouvrage, je me bornerai à donner mon avis, sans chercher à l'ériger en système.
1. Un peuple sauvage ne saurait avoir des images et des idées telles qu'on en trouve dans les premiers chapitres de Moïse. L'homme couché sur le sol comme une motte de terre , et n'agissant que lorsqu'il est stimulé par les premiers besoins de la nature , n'a pu inventer les dénominations et les abstractions que les tableaux de la création nous fournissent dans un ordre et dans une symétrie proportionnés à nos facultés sensuelles. Quel que soit l'auteur de ces tableaux , ils sont , par leur nature et par leur but, l'œuvre d'un maître aussi sage que grand. Là, point d'Orphée qui apprivoise les tigres et les lions; point de Silène qui , en chantant le plus grand poème du monde , la cosmogonie, la travestit en fables. Ces sortes de compositions sont les enfants ou plutôt les avortons d'un esprit déjà vieux , et qui , pour se rajeunir, s'affuble de vêtements allégoriques. Dans la Genèse , au contraire, on dirait qu'un des Élohim s'est fait l'instituteur invisible de l'espèce humaine , dont il est le génie protecteur. Rassemblant les mesures et les classifications les plus simples des divers objets de la création, il chante l'homme comme un être semblable à son père, à son créateur invisible; par là il l'élève jusqu'au rang de seigneur de la création, dont il lui fait imiter l'œuvre par la succession du repos au travail.
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2. Ces idées délicates , même dans les proportions r-ous lesquelles elles nous sont présentées, se trouvent tout entières dans les racines de la langue, comme si ces racines avaient été plantées sur ces idées, comme si elles avaient grandi avec elles. La langue hébraïque, qui porte encore aujoni-d'hui en elle tant de signes visibles de l'enfance de Tespèce humaine, était donc déjà formée, lorsque sa première œuvre littéraire fut, je ne dirai pns exécutée , mais pensée. Il est certain que jamais les Sauvages n'ont articulé ainsi leurs sons, ni construit leurs phrases de celte manière. La langue hébraïque n'a point de sons allongés pour désigner de petits objets ; on n'y trouve point cette forêt de dé nominations vagues qui se nuisent mutuellement; tout tient à un seul fil, et la langue tout entière se rattache à des racines légères et faciles. Sous le rapport étymologique et grammatical (je ne parle ici ni de la syntaxe, ni de l'orthographe), l'ancienne langue hébraïque est un chef-d'œuvre d'ordre et de concision. Elle parait avoir été faite par un Dieu, pour l'espèce humaine encore enfant, et qu'il voulait, en jouant avec elle, former à la logique primitive.
5. Une pareille langue devait naturellement être un trésor inappréciable pour le peuple qui la possédait. Elle contenait un si riche fonds de prénotions, tant en images qu'en sensations, que ce peuple pouvait s'en croire le propriétaire par droit d'héritage, et qu'en tout cas il ne lui restait plus qu'à l'employer utilement. Nous ne savons rien sur les antiques richesses linguistiques et philosophiques de l'Egypte, mais nous avons la certitude qu'un Phénicien apporta son alphabet en Grèce ; que les Pélagiens et les Ioniens étaient des peuples originaires d'Asie, et que, selon toutes les probabilités , ils parlaient la langue phénicienne. Les documents de Moïse nous apprennent que cette langue de la Haute- Asie s'est propagée vers l'Euphrate, et nous pouvons voir par nous-mêmes que tout en elle exhale le climat brûlant de l'Asie. Ses idées abondent en contrastes énergiques , tels que l'ombre et la lumière, le repos et le travail ; ce sont là aussi les traits caractéristiques du ciel de l'Orient , et du génie de ses peuples. Au Groenland, rien ne se serait développé avec tant de rapidité. Là ou la nature semble fatiguée et pèse loui'dement sur riiuiii-
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me, l'homme invente des arts dilTiciles et excelle dans les rudes exercices du corps; mais il est peu accessible aux idées hardies et hbres , aux vues élevées , aux sensations qui s'étendent au large.
4. — La langue hébraïque, née sous un vaste ciel , s'est propagée chez un peuple pasteur, dont le genre de vie était trèspropre à la formation et à la conservation des idées primitives et des dires qui les ont transmises à la postérité. L'état de pasteur est un des plus anciens de l'espèce humaine, et suppose , sinon une civilisation avancée , du moins un premier degré de civilisation ; car il ne saurait exister sans certains arts, sans certaines institutions; mais tout y est doux et bienfaisant. C'est la vie de pasteur qui a formé les liens de famille, et consolidé l'autorité du père dans le gouvernement de sa maison ; elle a apprivoisé les animaux et les a attachés à l'homme qui, par là, est devenu doux ethienveillant; elle a fait de l'amour de la nature un besoin que l'on retrouve encore aujourd'hui chez les Bédouins, qui îie voient dans les grandes villes que de grandes prisons.
Lorsqu'un peuple pasteur possède des notions sur Dieu et sur la nature, sur la mémoire des pères qui lui ont été chers autrefois, ces notions doivent nécessairement jeter chez lui des racines profondes, et prendre, pour ainsi dire, droit de cité dans son existence indépendante et toute domestique. Voilà pourquoi les dires sur le Paradis, sur les premiers patriarches, et sur les plus anciennes destinées de l'espèce humaine, doivent être considérés comme autant de dires de pasteurs, où il ne faut chercher que ce qui pouvait trouver place dans l'étroit cercle de l'activité de pasteurs, et réveiller quelques sensations analogues à leur manière de sentir et de penser. Il est ceitain que ce fut précisément cette manière de sentir et de penser qui développa les douces affections dont ces dires sont si fortement empreints, tels que l'amitié de Dieu pour les patriarches, et leur commerce intime avec les anges. ^
Métamorphosons le sacrifice d'Isaac en une maladie mortelle, dont cet enfant guérit contre toute attente. En rapprochant ainsi ce dire ÛQ nos inœuis, nous sentirons plus vivemeni le mérite
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(le la pieuse fermeté du héros silencieux qui, pendant trois jours, voit son lils mort pour lui, sans se permettre le plus léger murmure. Qu'on ne voie dans la tour de Babel qu'un gouvernement despotique qui cherche à étendre sa domination sur toute la terre et même sur le ciel; et cette altération de la vérité historique sera encore une fable aussi belle qu'instructive. Jacob qui , pendant la première nuit passée loin des tentes paternelles, voit lescieux enlr'ouverls, et qui plus tard, quand un péril imminent le menace, combat et défait son ange gardien ; tous ces récils enfin, envisagés sous le point de vue poétique, ne sont-ils pas encore de délicieux dires de pasteurs? Ils rapprochent de leur Dieu les générations qui les répètent avec confiance, et maintiennent dans les familles la pureté de cœur, l'intimité et les tendres affections. Le belliqueux Iroquois et le Huron chasseur, ont-ils jamais eu de semblable poésie?
5. L'influence de la vie de pasteur devait nécessairement être plus puissante encore chez une race sans cesse refoulée sur ellemême, parce qu'elle se croyait trop noble pour se mêler à d'autres races. Mais sur quoi les Hébreux fondaient-ils l'idée de leur noblesse? Sur leur langue et sur leur origine, sur les dires de leurs mérites aux temps passés, sur les sentences et les bénédictions des pères dont ils avaient conservé les traditions.
Pourquoi les Sémites méprisaient-ils la tribu de Cham et celle de Canaan? Parce que le père de cette tribu l'avait avilie dès son origine, car le poids d'une mauvaise action pesait sur lui. Pourquoi Moïse avait-il tant de mépris pour les enfants d'Ammon et de Moab , et ne défcndit-il de les exterminer qu'à cause de leur parenté avec les Israélites? Parce que ces deux peuples étaient des enfants de l'enfer, nés d'un inceste, qui , d'après les mœurs de cette époque, était une honte , une tache de famille ineffaçable. Pourquoi le peuple d'Israël était-il, même en Egypte, un peuple à part, au point que Joseph, devenu un des plus grands seigneurs de ce pays, compta, non parmi les Égyptiens, mais parmi les pauvres pasteurs d'Israël, les fils que lui donna sa femme, une des plus nobles filles de l'Egypte? S'il n'y a pas là do l'orgueil de race, il n'y en a nulle part. Ces pauvres pâtres descendaient de pères illustres; Dieu lui-même leur avait
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promis des terres vastes et fertiles ; ils possédaient une généalogie qui remontait jusqu'à Adam ; et au milieu de l'esclavage le plus dur, ils avaient toujours parmi eux des Q^ICD (écrivains) qui continuaient ces généalogies.
Pourquoi Moïse, à peine instruit de son origine, préféra-t-il la honte et les persécutions qui l'attendaient avec son peuple , aux honneurs dont on voulait l'accabler en Egypte ? C'est que , pénétré de la noblesse de l'origine et de la justice des droits d'Israël, il comprit qu'il était plus glorieux de braver des dangers inouïs, pour devenir le sauveur de ce peuple, que d'accepter une position sûre et brillante, à la condition de l'opprimer.
Cet orgueil national et ces généalogies, titres de noblesse d'une race de pasteurs restée pure de tout mélange étranger, ont fait arriver jusqu'à nous les dires et la langue de cette race, qui se sont également conservés purs de tout mélange étranger ; car les Israélites méprisaient toute science qui ne venait pas de leurs pères, et ne voyaient que des superstitions et des idolâtries dans les mythologies des autres peuples. C'est encore cet orgueil et ces généalogies qui ont donné à leur poésie une marche originale et inimitable, parce qu'elle a pour point de départ les bénédictions prophétiques des pères.
Les peuples européens se sont trop souvent mêlés entre eux, pour qu'ils aient jamais pu avoir ces sortes de monuments antiques , et une aussi pure et aussi naïve poésie de famille. En Idumée, où la langue était évidemment d'origine hébraïque, la poésie avait cependant un caractère plus énergique, ainsi que le prouve le hvre de Job ; car là, les mœurs étaient plus rudes, et le gouvernement, confié à des princes chefs de familles, était plus sévère.
G. Sans récriture, la continuation d'une généalogie est impossible, et je crois déjà avoir suftisamment exposé les motifs qui autorisent à voir, dans ces généalogies, la véritable origine de l'écriture en lettres. Il fliUait retenir des noms progrès, base fondamentale de tout l'édifice; et comme l'image du fait principal de la vie d'un homme ne suffisait pas pour retracer son nom à la mémoire, on chercha à rendre cette image plus parlante par l'union du son. C'est certainement ainsi que se sont formés
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les caractères du plus ancien alphabet et des plus anciens noms de la terre. Betli veut dire maison. Ce mot a presque la forme d'une maison, et les caractères retracent, à peu près, les articulations de la bouche que demande la prononciation de ce mot.
Il est impossible de douter de la haute antiquité de l'alphabet hébraïque, car tout nous prouve qu'il est né avec la langue ellemême. Je ne prétends point par là lui attribuer plus de mérite qu'elle n'en a en elfet; c'est une langue d'enfant qui ne s'est point perfectionnée comme celle des Grecs et des Latins, mais dont la base est grande, déterminée et sage. Ses lettres ne sont que des signes imparfaits, plus propres à remémorer qu'à enseigner, et cependant elles ont réglé les racines , les déclinaisons et les allures de la langue.
Le langage de tous les peuples antiques a toujours été fortement accentué ; la première prosodie se trouvait donc faite dès qu'on était parvenu à l'indiquer par quelques signes de première nécessité. Il est prouvé que les accents des langues antiques, loin d'avoir la même signification que dans les langues modernes, étaient des signes d'inllexion, semblables à nos notes de musique; dans les courtes périodes du parallélisme, ces signes suffisaient pour créer un rhythme à la fois artistique et simple.
7. Les particularités et les avantages de la langue hébraïque nous autorisent à croire que le germe de la civilisation n'est pas le résultat des jeux du hasard ou des événements qui ont pu survenir au milieu de troupeaux bêlants et de leurs stupides gardiens, mais qu'il est la conséquence d'une intervention paternelle et divine ; et quoiqu'il soit impossible de prouver celte intervention, je n'oserais, pour ma part, ni la nier ni même en douter. Elle nous paraîtrait plus évidente, si nous trouvions chez d'autres nations quelques uns de ces monuments écrits, dont le peuple hébreu possède un si grand nombre. Si chez lui les événements sont rapportés avec le ton naïf des pasteurs, nous trouverions sans doute ailleurs d'autres allures conformes à une autre marche de la pensée ; mais il est certain que nous ne verrions partout que l'attestation des mêmes laits. Tout part de la picrnière impulsion, et l;i lare lit''bi;iïqm' n'a d'auln' niérile que
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celui d'avoir propagé celte impulsion avec le cacliet que lui ont imprimé sa langue, ses mœurs et son climat, sans y avoir mêlé aucun rafllnement, aucun artifice étranger. Telles sont, selon moi, les bases subjectives de l'origine de ce peuple, et il est impossible de ne pas y reconnaître la main de la providence.
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