VOCATION ET FONCTIONS DES PROPHÈTES
Vocation de Moïse.
lo L'apparition de Dieu. — Le feu était resté le symbole de l'apparition divine. — Que sifinifient ces mots : ange de Dieu, ange de la face de Dieu? — Dieu se montre à Moïse comme il s'est montré aux plus anciens d'Israël , comme il se montrera à Elle, à Isaie, à Ezécliiel, à Daniel. — Ces apparitions comparées à celles des temps antiques. — Marche graduée de la poésie par le dévoloppemcnt des images. — La poésie hébraïque n'avait pas de figure de Dieu à décriie. — Quelle est l'influence que cette particularité a exercée sur elle?
ao Parole de Dieu adressée à Moïse et aux prophètes venus après lui. — Prophètes de la parole et de l'action suivant les circonstances. — Force de la parole des prophètes. — Est-il possible qu'ils aient parlé d'après leurs propres idées? Forme nouvelle donnée à la poésie hébraïque par l'exaltation imposante et grave des prophètes. — Variantes de celte forme selon l'esprit des temps.
3o Prodiges de Moïse. — A quoi ont-ils servi ? — Sous quel point de vue les at-on considérés? — Prodiges des prophètes qui l'ont suivi, taul sur eux-mêmes que sur ce qui les entourait. — Exemples tirés d'Isaïe.
Que signifiait, dans son origine, le nom de prophète? — Comment la poésie et la musique ont-elles appliqué le nom de propliéties aux sentences divines ? — Les prophètes étaient-ils des visionnaires, des insensés? — Passage traduit d'Isaïe. — Les prophètes, poème.
Supplément : Pourquoi les prophètes étaient-ils particuliers au peuple hél>reu ?
La plupart des poètes hébreux étaient des personnages sacrés, des sages, des prophètes enfin. Remontons à la source de celte vocation , en examinant quelques uns de ses traits caractéristiques.
Lorsque Moïse, exilé , gardait les troupeaux dans les déserts de l'Arabie, il arriva en Horeb jusqu'à la montagne de Dieu, et l'ange du Seigneur lui apparut dans la flamme du buisson ardent ^ Alors Dieu lui parla du milieu de cette flamme , et se lit connaître à lui comme le Dieu de ses pères. Il le chargea de la délivrance de son peuple; et comme Moïse doutait encore, il se révéla par des prodiges. L apparition, la parole et les prodiges sont donc chez ce premier prophète, comme chez tous ses suc-
' Moïse , liv. Il, chap. 3.
voc;atiOx\ et fonctions DES'i'ROPUÈTES. 'liVÔ
cesseurs, les preuves de la vocation, et, par conséquent, l'anie de la poésie des prophètes; voilà pourquoi il est indispensable de développer ces trois points principaux.
I. L'apparition qui frappa d'abord Moïse n'était autre chose qu'une llammeau milieu d'un buisson. Quelle qu'ait pu avoir été la signification primitive de ce symbole, il ne saurait s'appliquer ici qu'à l'apparition de la divinité, qui, à une pareille époque et dans un pareil lieu , ne pouvait se révéler d'une manière plus simple et plus naturelle. Que pouvait-on trouver dans les déserts de l'Arabie, si ce n'est un aibre, un buisson isolé? et le feu n'a-til pas toujours été en Orient, et même chez la plupart des autres peuples, le symbole de la divinité? Son éclat et ses propriétés semblent le rendre digne de cet honneur ; aussi est-il toujoui's, dans la poésie comme dans la loi de Moïse, l'unique symbole do Jéhovah; car on sait avec quelle sévérité cette loi rejette l'idolâtrie et même le culte des images. Moïse appelle souvent Dieu un feu dévorant, dont la colère brûle jusqu'au fond des abîmes C'est sous cette forme imposante qu'il apparaît sur le IMont-Sinaï c'est dans un nuage de feu qu'il marche devant Israël, et la flamme du sacrifice s'allume par le feu sacré qui tombe du ciel. Ces images se retrouvent à chaque instant chez les prophètes et dans les psaumes.
Le Dieu qui se révéla à Moïse dans le buisson ardent s'appelle tantôt Jéhovah, et tantôt l'ange de Jéhovah'. C'est Jéhovah qui marche devant Israël dans un nuage de feu, et cependant il est souvent nommé l'ange de Dieu, la face de Dieu.
Les doutes que ces divers idiotismes ont fait naître, et que l'on a poussés jusqu'à supposer que Moïse admettait des catégories d'anges de la face de Dieu, ne sont que le résultat d'une ignorance complète de l'esprit de ce prophète. Son Jéhovah est invisible, et, dès qu'il parait dans le symbole d'un objet quelconque de la nature, cet objet devient l'ange de Jéhovah, c'est-àdire son messager visible, ou, pour nous servir de l'expression de Moïse, le nom de Dieu est dans cet objet.
C'est précisément parce que, dans les livres de Moïse, il est dit si souvent et si énergiquement que personne ne peut ni voir,
■ Moïse, liv. Il, cliap. 3, 4. '4> 33, 54 , e'c.
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ni reproduire la face de Dieu, qu'il laul allaclicr une grande importance aux diverses dénominalions dont chacune a sa valeur déterminée. Cette expression, par exemple, la face de Dieu, ne peut signifier que la prescience et la proleclion divine, qui marchent devant Israël ; dès que Dieu se manifeste par un signe visible, ce signe est son envoyé, le messager de sa face.
Pour Moïse, Tapparition de Dieu n'était qu'un symliolc, et la suite de son histoire nous prouve que ce Dieu qui lui parlait familièrement, comme un ami à son ami, a toujours refusé de se montrer à ses regards. Il s'est borné à passer devant lui, sans doute dans l'éclat d'un violent orage ; et c'est une voix qui célèbre les qualités de ce Dieu pur esprit.
Selon moi, on chercherait en vain, dans toutes les poésies que l'espèce humaine a pu produire, des situations sublimes pareilles à celles qui résultent des rapports de Jéhovah avec son prophète, et qui sont décrites dans ce passage :
« • Moïse approche de la tente sacrée, et le haut nuage descend aussitôt ; il s'arrête devant l'entrée de la tente , et il parle avec Lui. Le peuple tout entier voit le nuage arrêté devant l'entrée de la tente, et le peuple tout entier se lève, et chacun se prosterne devant l'entrée de la tente. Jéhovah parle à Moïse de la bouche à la bouche, comme l'ami parle à son ami.
« Et Moïse dit à l'Éternel : Écoute, voici ce que tu m'as ordonné : « Fais partir ce peuple! » Mais tu rie m'as pas indiqué celui que tu pourrais envoyer à mon secours; lu m'as dit seulement : Je connais ton nom , et tu as trouvé grâce devant ma face.
«Jéhovah répondit: «Ma face marchera avec toi, et te donnera du repos et de la sécurité. » Moïse reprit : « Si ta face ne marche pas avec nous, ne nous conduis pas plus loin , car comment pourrions-nous savoir que moi et ton peuple nous avons trouvé grâce devant toi? Nous ne pourrons le savoir que si tu marches avec nous, et nous prouves ainsi que moi et ton peuple, nous sommes séparés de tous les peuples de la terre! » Jéhovah dit : « Je ferai encore ceci pour toi parce que tu m'es cher , et que je te connais par ton nom, toi, mon fidèle serviteur.
' Sloise , liv. ii, cliap. 33, vers. 9 à 23 ; cliap. 34 1 vers, i à 8.
VOCATK» KT FO.NCIIU.NS DIS. rKuriitihs. 297
« Eh bien ! laisse-moi contempler ta gloire.
« Je montrerai à ta face toute ma magnificence , et elle sera proclamée devant toi la majesté de Jéhovah ! car je prodigue de hautes faveurs à celui que je favorise ; je répands des trésors d'amour sur celui que j'aime. Mais tu ne verras point ma îàce ; il n'est point d'homme qui puisse la voir et vivre ! »
« Et il dit encore : « Il y a une place à mes côtés ; là-haut, sur le rocher, tiens-toi debout ; mon éclat passera, et tu te tiendras debout à l'entrée de ce rocher. Et quand je passerai , ma main te couvrira ; et quand je serai passé, je retirerai ma main, et tu me suivras du regard, car ma face, personne ne peut la voir ! »
« Moïse se leva le matin avec le jour, il monta sur la montagne, ainsi que le Seigneur le lui avait ordonné, et il prit les tables de pierre dans sa main.
« Alors Jéhovah descendit dans le nuage et s'arrêta devant lui; il proclama la majesté de Jéhovah, et il passa. Jéhovah passa devant la face de Moïse , et une voix s'écria : « Jéhovah ! Jéhovah ! Dieu de miséricorde , Dieu de bonté et de patience , Dieu fidèle et clément qui conserve le bien à travers mille générations, qui porte l'injustice, le péché et les méfaits ! la pureté même n'est point pure devant lui ! Il remonte aux méfaits des pères et les fait expier aux enfants et aux enfants des enfants, jusqu'à la troisième et à la quatrième génération ! »
« Et Moïse s'inclina aussitôt et se prosterna sur la terre.»
Les peintures de ces apparitions aux plus anciens d'Israël , prouvent qu'il est également resté pour eux un esprit invisible.
« Ils ont vu venir le Dieu d'Israël ; à ses pieds tout était comme un saphir brillant, comme un ciel pur et sans tache ! »
L'apparition du Dieu invisible ne se trouve pas dans l'ancienne théologie judaïque , car, dès qu'il apparaissait dans un symbole, on l'appelait l'ange de Jéhovah, représenté par ce symbole ; et cependant l'idée de la divinité linit par devenir si familière à l'imagination des derniers prophètes , que non-seulement ils virent cette divinité, mais qu'ils en donnèrent des descriptions circonstanciées. Dans ces descriptions, on retrouve les traits principaux fournis par Moïse, qui resteront toujours la base fondamentale de ce grand édifice ; seulement les traits iso-
208 CHAi'iTiu: II.
lés sont modifiés par Tesprit des temps et par l'individualilé des prophètes.
La belle apparition qu'Élie, ce second Moïse, vit sur le Mont- Horeb, peut-êtie à la même place où se tenait le premier des prophètes, offre une ressemblance frappante avec celle dont on vient de lire le récit. Le voyage d'Élie dura quarante jours et quarante nuils , puis il arriva à la montagne de Dieu et se relira dans une caverne pour y passer la nuit. Alors, la voix de Dieu l'appela et lui dit : « Que fais-tu là, Élie? » Le prophète répondit, et la voix reprit : « Sors de la caverne, monte sur le haut delà montagne, et présente-toi devant la face de Jéhovah! »
« « Et voici : « Jéhovah passa devant lui ; une grande et terrible tempête, une tempête qui déchira les montagnes, qui fendit les rochers, précéda Jéhovah ! Mais Lui, Jéhovah, il n'était pas dans la tempête !
« Et après la tempête vint le tremblement de terre; mais Jéhovah n'était pas dans le tremblement de terre!
« Et après le tremblement de terre vint le feu ; et Jéhovah n'était pas dans le feu !
« Et après le feu vint un doux et tendre murmure qui frappa l'oreille d'Élie, et il se voila le visage de son manteau; il sortit, il s'arrêta à la porte de la caverne, et la voix lui dit : « Que fais-tu là, Élie?» etc.
Cette vision devait montrer à l'ardent prophète , qui voulait réformer le mal avec la violence de l'ouragan, que la marclie de Dieu est douce, et que tout en lui est clémence et bonté. La même voix avait donné naguère un autre avertissement à Moïse, et voilà ce qui explique la dillerencc entre ces deux visions.
Quant au royal prophète Isaïe, Dieu lui apparut comme un monarcfue trônant dans un sanctuaire, tenant du temple autant que du palais. Les premiers de sa cour l'entourent ; les chérubins, au-dessus desquels il siège dans les images plus simples des temps primitifs, sont transformés en séraphins, dont les principaux traits ont été empruntés aux serviteurs du trône et aux ministres du temple. Toute cette vision d'Isoïe porte le caclicl de la magnificence et de la dignité royale.
' IsHÏc , cliaj). 6, vers, i à 4-
VOCATIOiN ET FONCTIONS DJiS l'IlOI'HÈTliS. 299
« 1 Dans le cours de l'année où raonrul le roi Hozias , je vis Jéhovah siéger sur son trône solennel ! L'éclat des pans de son vêlement remplissait le palais-temple, et les serviteurs de son trône étaient rangés autour de lui.
« Chacun d'eux avait six ailcs^: deux leur cachaient le visage, deux leur cachaient les pieds ; et ils volaient avec deux seulement , et un de ces serviteurs s'écria , en se tournant vers les autres : « Qu'il soit glorifié ! qu'il soit glorifié ! qu'il soit glorifié, Jéhovah ! le Dieu des dieux ! la terre est couverte de sa majesté ! »
« Et les voûtes et les colonnes du temple tremblèrent dans leurs fondements aux accents de la voix qui parlait ainsi; et le temple fut rempli de fumée ! »
Cette fumée était celle du sacrifice, dont faisaient partie les charbons ardents de l'autel et les hymnes des prêtres. Je le répète , Isaïe réunit dans cette vision l'éclat du temple à celui du palais des rois.
Chez Ézéchiel, Dieu se montre sur un trône en forme de char, roulant dans les nuages. Le fond de saphir qui s'étend à ses pieds appartient aux visions des anciens du temps de Moïse; la forme de feu sous laquelle il apparaît, appartient à Moïse luimême , avec la différence cependant que ce premier prophète ne vit jamais Dieu sous la forme humaine. De tous les prophètes qui lui succédèrent, Daniel osa , le premier, décrire la divinité revêtue de cette forme ; mais cette apparition n'est qu'une vision nocturne, et non une contemplation réelle ; elle n'est qu'une figure au milieu de la foule des figures symbohques de son rêve.
« * J'ai vu tout cela ! puis des trônes se sont élevés, et l'Ancien des jours passés siégeait devant moi ! Son vêtement était blanc comme la neige, sa chevelure ressemblait à la laine la plus pure ; son trône était une flamme ardente , et les roues de
' Rois, liv. l'r, cliap. 19, vers. 11 à i3.
* Les ailes des séraphins ont été empruntées aux chérubins, mais leurnombre est augmenté, et leur forme et leur nombre ont été changés. Séraphin, d'après l'arabe fj^îl?! signifie une figure noble, élevée; un noble, un prince; aussi ne voit-on en eux que la figure humaine. Les quatre ailes qui voilent la face et les pieds ,sont une preuve de leur respect pour leur roi ; les deux ailes qui leur servent à voler, indiquent leur caractère de messagers rapides. Le génie d'Isaïe a composé ce tableau mais il en a trouvé tous les traits dans Moïse et dans les psaumes.
^ Daniel , cliap. 7, vers. 9 et 10.
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co trône un feu dévorant! Do sa face découlait un fleuve entlammé qui roulait au loin ; mille fois mille serviteurs le servaient; dix mille fois dix mille se tenaient debout devant lui. Il siégeait en juge, on ouvrit les livres, » etc.
Les traits de cette image appartiennent également au Mont- Sinai, tels qu'ils ont été développés par la béaédiction de Moïse, par les psaumes et par les visions d'Isaïe et d'Ézéchiel, qui osèrent les premiers, mais très-vaguement encore, indiquer la divinité sous la forme humaine. Ce fut ainsi que Tapparilion de Dieu devint, par degrés, un tableau dont il n'existe pas un trait dans les temps primitifs. Chez Job, ce Dieu est Y Inconcevable qui parle dans l'orage, qui marche sur les mouvantes sphères célestes. Chez Moïse, il n'est visible que lorsqu'il a passé , et se manifeste par ses qualités et par des symlDoles brillants. Du temps des patriarches il était pasteur avec eux. Jacob endormi lé vit comme un chef de famille habiter la chambre la plus élevée de la maison, d'où ses serviteurs descendaient par une échelle. Pour Abraham, ce Dieu était un ami qui venait visiter son ami; et comme il avait une forme déterminée, on l'appela l'ange du seigneur. Plus on remonte vers les temps primitifs , plus les symboles disparaissent, et plus, selon moi du moins, le respect silencieux pour l'Être infini, inconcevable, que pas un nom de la terre ne peut désigner, est imposant et digne de cet Être.
Au reste, les apparitions divines n'étaient pas une condition inséparable de la condition des prophètes. Dieu se contenta d'appeler Samuel, le premier successeur de Moïse, par une voix partie du haut de son siège sans forme, suspendu au-dessus des chérubins. La plupart des autres prophètes entendirent la parole de Dieu , mais il ne leur apparut pas ; voi|à ce qui dislingue si visiblement la poésie des Hébreux de celle de tous les peuples idolâtres. C'est une poésie de sages et non de visionnaires mythologiques; elle n'a pas enfanté d'hymnes, d'épopées oij s'agitent et combattent des dieux guerroyants; ses chants et ses cantiques célèbrent Dieu dans ses actes et dans la perfection de ses œuvres. Elle ne sépare que fort rarement les symboles des apparitions divines ; et plus ces apparitions devien-
VOCAHON ET FONCTIONS DKS l'ROPHÈTKS. 301
ncnl fréquentes el minutieusement décrites, plus celle poésie perd rélévalion sublime qui caractérise son point de départ.
II. Chez Moïse, la parole de Dieu était, plus que son apparition, la révélation du nom de ce Dien et de la tâche qu'il imposait à Moïse en le chargeant de délivrer son peuple. Je reviendrai sur les apparitions quand je traiterai la législation , car il faut, avant tout, examiner la parole de Dieu, qui est Famé de la vocation et de la poésie de tous ces poètes sacrés.
Cette parole était d'abord un ordre positif, et c'est ainsi qu'elle s'est manifestée au premier prophète ; elle leur ordonne , non-seulement de parler, mais encore d'agir ; aussi est-ce en ce sens que parlent Samuel, les Voyants du temps de David, Élie et Elisée. Tous demandent l'exécution d'une loi positive ; voilà pourquoi je les appelle prophètes d'action, afin de les distinguer de leurs successeurs qui se bornent à donner des enseignements généraux et des consolations , à prédire des châtiments et à nourrir des espérances.
Cette différence, toutefois, tient à l'esprit du temps. Moïse, le premier et le plus grand des prophètes , pouvait unir l'action à la parole , car sa vie tout entière n'était que la parole de Dieu mise en action; il en fut de môme de Samuel, juge souverain du peuple. Mais lorsque le pouvoir suprême passa dans les mains des rois, les prophètes ne conservèrent plus que l'autorité de la parole; et pourtant, cette parole ainsi réduite est encore dépeinte par eux comme l'action la plus vivante et la plus énergique; ce qui a donné lieu à une grande quantité d'images de la force de la parole des prophètes , images qui ne peuvent se rapporter qu'en général et par analogie à la force spirituelle de la parole de Dieu. C'est celte parole qu'ils appellent tantôt un feu ou un marteau qui brise les rochers, et tantôt une rosée et une pluie bienfaisante. On trouvera une preuve de ces diverses comparaisons dans ce beau tableau d'Isaïe.
« 1 Je ne pense pas comme vous pensez, je n'agis pas comme vous agissez; mes pensées et mes actions s'élèvent au-dessus de vos pensées et de vos actions, autant que le ciel s'élève au-dessus de la terre !
' Isaïe , cliap. 55, vers. 8 à il.
rïCi (iiArmu. 11.
« La pluie et la neige qui descendent du ciel n'y relournenl qu'après avoii- humecté la terre, qu'après avoir développé les plantes et leur feuillage, qu'après avoir fait germer le grain afin de donner du pain à celui qui l'a semé. Il en est de même de ma parole ; dès qu'elle est sortie de ma bouche elle ne me revient pas en vain ; elle a fait ce que j'ai voulu qu'elle fit, elle a rempli la mission que je lui avais donnée! C'est ainsi que vous aussi vous parlez de moi avec une joyeuse assurance. »
Ces mots, parole de Dieu, signifient fort souvent chez les Hébreux, guide, conseil , direction, action.
Malheureusement Moïse reçut une double parole, celle de délivrer son peuple, et celle d'humiher d'abord la fière Egypte par toutes sortes de calamités. Cette double parole ou vocation se manifeste dans tous les écrits des prophètes; leurs oracles se divisent en tourments et en consolations , en châtiments et en délivrance ; et les actions de Moïse s'y retrouvent presque mot à mot. Les prophètes qui lui ont succédé frappent et châtient les rebelles, tantôt par l'une et tantôt par l'autre des plaies de l'Egypte; ils sauvent, consolent et vengent les peuples restés fidèles, par l'espoir d'une terre promise , d'un âge d'or qui approche , images empruntées au voyage dans le désert sous la conduite de Dieu. C'est à cette particularité qu'il faut attribuer le faux jour sous lequel beaucoup de personnes ont envisagé les poètes hébreux, qu'ils accusent de nourrir une haine implacable contre tous les hommes, et un fanatisme farouche qui leur fait sans cesse lancer l'analhème. Je conviens que leurs expressions énergiques ont pu être mal comprises et mal imitées par quelques hommes orgueilleux de leur nation; mais il est fliux de dire que chaque prophète, chaque poète hébreu pouvait, selon ses penchants, ses caprices ou ses vengeances privées, répandre les bénédictions et les malédictions.
La tâche de Moïse lui avait, pour ainsi dire, été imposée malgré lui ; il en fut de même de la plupart des sages, et il ftiUut contraindre Ézéchiel, Jérémie et plusieurs autres à faire et dire ce qu'ils ont fait et dit. Comment pourrait-on prendre plaisir à annoncer des calamités? et n'est-il pas toujours plus agréable, plus doux, de prédire le bonheur ? Aussi les prophètes souffraient-
YOCATIOX ET l'ONCTlONS DES i'ROrilÈTl-S. 505
ils eux-mêmes des maux qu'ils étaient ibreés d'annoncer; et comme ces maux étaient déjà pour eux des faits accomplis, ils en étaient plus affligés que les peuples qu'ils devaient frapper. Sous ce rapport, Jérémie, surtout, est digne de noire pitié. L'amc la plus tendre, la plus aimante, devait être témoin des temps les plus durs, et en prévoir de plus cruels encore.
« * Mes entrailles! oh! mes entrailles, comme elles me torturent! Mon cœur, comme il tressaille, comme il palpite d'angoisses ! El pourtant je ne puis me laire.
« Car mon arae entend le son des trompettes, elle entend des cris guerriers. Malheur! malheur! s'écrient-ils tous autour de moi ; on ravage le pays, on ravage ma tente; comme il a été rapidement enlevé, le toit qui m'abritait !
a Jusqu'cà quand verrai-je ce drapeau? jusqu'à quand les enlendrai-je ces trompettes? J'ai beau voir, j'ai beau entendre, mon peuple est fou, il ne voit, il n'entend pas, lui. Il ressemble à des enfants sans jugement, il n'a point de raison; il a de la science pour le mal , il n'en a point pour le bien !
« Je contemple le pays : il est ravagé, il est désert! Je contemple le ciel : il n'a point de lumière ! Je regarde les montagnes : elles tremblent, et déjà toutes les collines chancèlent!
« Je regarde encore, et je ne vois plus personne! les oiseaux mêmes se sont enfuis, il n'y en a plus sous la voûte du ciel !
« Je regarde encore : le Mont-Carmel est un désert ! et toutes ses villes se sont anéanties devant le regard de Jéhovah , devant le regard enflammé de sa colère! Car il a dit ainsi lui, l'Éternel , » etc.
Un prophète qui prélude ainsi à son message de deuil, ne s'en acquitte pas pour satisfaire ses penchants haineux ou sa malignité innée; et ce n'est pas seulement Jérémie, mais presque tous les prophètes, qui se montrent ainsi pénétrés de sombres terreurs et de tendre compassion. Dès que l'orage est passé, leur ame s'épanouit comme une rose aux rayons du soleil, et leur instinct prophétique, débarrassé de la tourmente , repousse les nuages et prédit le bien sept fois sept fois.
Cette parole d'action , cette révélation de Dieu par la bouche
1 Jùitmit;, chap. 4j vers. 19 à 37.
30i CHAI'ITKK II.
des prophètes , donne à la poésie hébraïque un cachet particulier qui, pour être senti , n'a pas besoin de commentaires. Ces prophètes regardaient leurs prédictions comme autant de certitudes avérées, de vérités vivantes; ils voyaient les événements s'accomplir à mesure qu'ils les annonçaient, ce qui les a fait considérer, non-seulement comme voyant dans l'avenir, mais encore comme pouvant en faire sortir à leur gré le bonheur et le malheur.
Ils frappent le pays avec la baguette de leur parole, et cette même parole délivre le pays. Dieu dépose sur leurs lèvres l'annonce de sa volonté, et les anime de son feu céleste. Voilà pourquoi ils parlent souvent malgré eux et sans songer comment on accueillera leurs paroles ; poussés par une force supérieure , ils lui obéissent sans songer aux punitions ni aux récompenses qui pourraient en être le résultat.
Ces sortes de prédictions ne se trouvent que rarement dans les poésies des autres peuples, et n'y ont jamais ce caractère d'impulsion irrésistiblç. Chez les Hébreux, rien n'a été fait dans le seul but de plaire et d'amuser; leurs poètes n'ont pas inventé la destruction de Babylone ou de Jérusalem , pour en faire le sujet de leurs chants, et le peuple ne voyait jamais dans ces chants une composition dramatique destinée à ses plaisirs. Si la poésie des sages de la Grèce s'était conservée dans sa pureté primitive, si nous possédions quelques fragments intacts de leurs anciens théologues et prophètes, nous y trouverions plus d'une de ces analogies qu'il est impossible de ne pas deviner dans les discours de Calchas, de Cassandre dans Eschyle, et dans les paroles de tous ceux qui prophétisaient en face de la mort ou d'une apparition quelconque.
Les prophètes ^s*1!ternicrs temps des Hébreux puisaient leurs inspirations dans des images énigmatiqucs, et parfois même dans des rêves; aussi leur parole a-t-elle beaucoup moins de force et d'énergie que celle de leurs prédécesseurs. On a pu voir que Dieu a fait précéder la voix directe dans laquelle il parlait à Moïse, par des révélations préparatoires consistant en visions, en images énigmatiqucs et en rêves. La dilférencc qui existe enlrexcs diverses communications , est très-claire-
VOCATION KT FONCTIONS UI-S l'Kol'HÈTES. 303
ment indiquée par la différence qui existe entre la longue suite des prophètes dont nous possédons les écrits. Eu un mot, il est évident que si les poètes hébreux sont, sous le rapport de la variété et du savoir-faire, inférieurs aux poètes des autres peuples, ils ont pour eux la dignité divine, le zèle sacré qu'on ne peut trouver que dans la certitude que ce que l'on dit est utile et vrai; considérés sous ce point de vue, ils resteront une merveille unique du monde intellectuel.
III. Le craintif Moïse a été revêtu du pouvoir de faire des prodiges destinés à frapper de surprise les Égyptiens , à la fois si superstitieux et si fiers de leur science. Ces mêmes prodiges devaient liumilier les prêtres égyptiens qui croyaient avoir trouvé l'art de la magie dans l'élude de la nature. Comme c'était là leur unique but , il serait faux de les regarder comme inséparables des fonctions de prophètes. D'après les lois de Moïse, le plus grand faiseur de prodiges pouvait être mis à l'épreuve et condamné à mort , s'il enseignait quelque chose de contraire à la gloire de Jéhovah.
Les premiers successeurs de ce grand prophète , tels qu'Élie et Elisée, faisaient des prodiges, parce que le peuple d'Israël , faible d'esprit et toujours disposé à l'idolâtrie, avait encore besoin de ces victoires palpables du vrai Dieu sur les prêtres de Baal ; comme du temps de Moïse , il avait besoin de voir ce propbète triompber des savants de l'Egypte,
Lorsque, plus tard, commence la série des véritables prophètes-poètes, les prodiges par lesquels ils annoncent leur vocation changent de caractère. Au lieu d'opérer des miracles en opposition avec les lois de la nature, les prophètes prédisent, en témoignage de la vérité de leur parole, des événements extraordinaires qui se passent au loin, ou qui ne tarderont pas à arriver. C'est ainsi qu'Isaïe fait de la naissance' d'un enfant le gage de la délivrance du royaume de Juda, délivrance qu'il fixe d'après le nombre des années de cet enfant ; le merveilleux n'est que dans la coïncidence de ces deux faits, puisqu'elle dépasse les prévisions humaines.
Quand le prophète dit que l'ombre recule sur le cadran solaire d'Achaz, il indique que les années de la vie d'Hozias suivent la
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même marche , et garantit ainsi , par un fait préecnt, un liiil à venir, c'est-à-dire qu'il opère un prodige. Ce mot n'a jamais eu une autre signification chez les Hébreux. Tous les évèncmenls horribles et contraires aux lois ordinaires de la nature étaient aUribués aux idoles; rintcrprétation de ces événements était sévèrement défendue; en se la permettant, on entrait dans la catégorie des faux prophètes. Les prodiges du vrai Dieu étaient toujours le gage de ses promesses, de ses bienfaits, ou un appel à la confiance en sa parole ; aussi les réscrvait-il spécialement pour les époques d'incrédulité.
Parfois le prophète était lui-même un prodige, soit à cause do la destinée extraordinaire qu'il subissait, soil à cause des faits extraordinaires dont il était le symbole. Isaïe, Jérémie, Osée se trouvent dans ce dernier cas; Ézéchiel et Isaïe sont des exemples du premier. Ézéchiel perdit sa femme, la joie de ses yeux. Isaïe qui , pendant toute la seconde moitié de son livre, ne cesse de personnifier le peuple d'Israël en l'appelant le serviteur, l'enfant de Dieu, semble porter tout le poids des destinées de ce peupl(\ comme un personnage symbolique choisi à cet effet par Dieu lui-même. C'est sur lui que Dieu fait voir les résultats que les souffrances de son peuple dans la captivité doivent avoir sur les autres peuples. Et comme alors le prophète sent qu'il est luimême un prodige, il développe l'avenir, qui est déjà une actualité pour lui , d'une manière si touchante, que les chapitres où se trouvent ces développements sont à mes yeux l'évangile de l'Ancien-Testament.
On a dit souvent que ces chapitres étaient si peu liés entre eux, que l'on Unissait par ne plus savoir de qui ni de quoi il était question. Je parlerai plus tard d'Isaïe d'une manière plus détaillée; qu'on se souvienne alors de sa personnification du royaume d'Israël et de son individualité symbohque , qui représentait, pour ainsi dire, cette personnification. A l'aide de ces données, on reionnaitra (lue, chez lui, tout est admirablement enchaîné, et que l'ensenUjle de ses écrits est un long trait de lumière jeté à travers les ténèbres de l'avenir.
Je crois avoir suflisammcnt démontré que les visions, les inspirations immédiates et les actions symboliques, étaient les
VOCATION ET FONCTIONS DES PHOI'HÈTES. 307
traits caractéristiques des poètes sacrés qui, seuls, pourront nous aider à saisir l'esprit de leurs poésies.
Que signifie le mot prophète? Est-ce un synonyme de vates (poète)? Les prophètes étaient-ils, à leur point de départ, des musiciens, des improvisateurs ambulants, ou des insensés, des derviches nus autour desquels les femmes dansaient en rond ? Remontons à l'origine du mot (J^'^H^) , non par des élymologies qui sont toujours incertaines, mais par les acceptions nettes et claires qu'on lui a données à diverses époques.
Le mot prophète est employé pour la première fois dans les temps les plus reculés, quand Dieu dit à Abimelech: Rends sa femme à cet homme, car il est prophète ^ Abimelech connaissait donc la valeur de ce mot, supposition d'autant plus naturelle, que le peuple sur lequel il régnait était d'origine égyptienne, et les Égyptiens, tout le monde le sait, appelaient prophètes les grands-prèlres , les initiés aux mystères de la divinité , les interprètes de la nature , tous ceux enfin qui parlaient au nom des dieux. C'est en ce sens que le mot prophète est employé dans le plus ancien poème hébreu. En donnant le nom de prophète à Abraham, Dieu ordonnait au roi de voir en lui un sage, un contident de la divinité dont la personne est inviolable et sacrée, même en pays étranger. Dieu dit à Moïse : « Tu seras son dieu, Aaron sera ton prophète ^. » Par là, il annonce clairement que le prophète parle avec la bouche de Dieu, qu'il est son orateur, l'interprète de ses secrets desseins. Celte première signification dont il est si souvent parlé dans Moïse et dans les autres prophètes, est la base fondamentale des privilèges do Moïse comme prophète '. Il est dit que Dieu éveillera un prophète qui parlera en son nom comme l'a fait Moïse, et qu'il ne fera rien avant d'avoir révélé son secret aux prophètes *.
Il est facile de voir que, pris en ce sens , le mot prophète ne
1 Moïse, liv. I", cliap, 3o, vers. 7.
' Comparez Moïse , liv. 11, cliap. 7, vers, i, avec le cliap. 3, vers. 16.
' Comparez Moïse , liv. iv, cliap. 13, vers. 6, à .Moïse, liv. v, cliap. iS, vers. i5 à 20 ; cliap. 35 , vers. 10.
* Amos, cliap. 3, vers. 7;Kois, liv. i"', cliap. 2ï, vers. 22 et 23. Jérémie , chap. 5, vers. i3 el suivants.
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saurait rien avoir de commun avec celui de musicien ou dt; poète. Abraham et Aaron n'étaient pas poètes, et il n'est parlé en aucun endroit des productions poétiques de Samuel, de Gade, de Nathan, d'Élie, d'Elisée, qui tous, cependant, étaient regardés comme de grands prophètes, quoique leurs oracles i;e fussent que de la prose claire et facile. David et Salomon , au contraire , étaient poètes et ne furent jamais prophètes dans la véritable acception de ce mot. On a singulièrement abusé du passage dans lequel il est dit qu'Elisée fit venir un joueur d'instrument pour qu'il éveillât en lui le don de prophétiser \ Son intention n'était pas d'éveiller ce don , mais de calmer la colère qui le rendait incapable de parler le langage de la raison , et encore moins celui de Dieu. Si, du temps de Samuel et de David, on appelait les prophètes des voyants, c'était pour les distinguer des joueurs d'instruments , et pour indiquer qu'ils voyaient ce que l'avenir cachait au rest« des hommes. Enfin, les prophètes étaient ce que nous nommons des sages.
La bouche de ces prophètes était celle de Dieu, soit qu'ils parlassent du passé, du présent ou de l'avenir. Aussi leur langage était-il presque toujours celui de la divinité, c'est-à-dire qu'il consistait en sentences et en discours imagés, ce qui constitue la haute poésie. Qui oserait parler, au nom de Dieu, d'une manière indigne de ce Dieu ? Ouest l'inspiré qui s'est exprimé d'une manière froide et vulgaire? La Pythie elle-même ne croyait-elle pas devoir répondre en vers , quoique ses vers fussent presque toujours fort mauvais?
L'origine de cette seconde signification du mot prophète découle de la première, mais par induction seulement. Le mot vates peut indiquer les poètes dans toutes les langues, mais on ne les appelait ainsi que parce que, chez tous les peuples, on leur attribuait la faculté de voir et de prédire l'avenir ; et il y à toujours eu, en eifet, parmi les poètes, des hommes nobles, sublimes, et dignes, par conséquent, d'être les interprèles de la divinité.
Il est donc bien naturel que, pour désigner un langage élevé, dont les choses divines soat le sujet, on ait fini par se servir du
1 Rois, liv. Il, cliap. 3, vers. i5.