VOCATION ET FONCTIONS DES PROPHÈTES
SUPPLÉMENT
POURQUOI LES PROPHÈTES ÉTAIENT-ILS UNE SPÉCIALITÉ PARTI- CULIÈRE AU PEUPLE HÉBREU?
La réponse à cette question ressort naturellement de Thistoire de ce peuple. 11 fondait son orgueil sur des ancêtres qui remontaient au commencement du monde, et qui avaient toujours été honorés par des témoignages irrécusables de la laveur de Dieu. Ces riches trésors de famille devaient nécessairement iniluencer la manière de penser et d'agir des patriarches les plus célèbres, tels que Selh , Noé , Sem et plusieurs autres. Chez Abraham, surtout, cette influence est visible ; car c'est pour servir le Dieu de ses pères qu'il quitte son pays et se rend dans la contrée où vit Melchisédec. Plusieurs particularités viennent à l'appui de cette opinion.
1. Le père de famille était le grand-prètre de sa maison, et, par conséquent, le gardien du sanctuaire de la famille et du service divin. Le nom de prophète, c'est-à-dire de confident, de prince de Dieu , n'a certainement rien d'exagéré quand il est appUqué à un homme d'un caractère tel que fut celui d'Abraham. Dans le livre de Job, il est également déjà question d'un prophète ; ce livre est en général plein de pensées religieuses , cachet sacré du monde primitif. En Orient, toute sagesse partait de Dieu, toute piété ramenait à lui.
2. Israël fut transplanté en Egypte, où déjà la religion était devenue une science politique; les prophètes égyptiens étaient une congrégation organisée de prêtres. Élevé par eux. Moïse fut éclairé tout-à-coup sur les véritables sources de l'intimité qui avait existé entre ses pères et Dieu. Lorsque ce Dieu lui apparut et lui ordonna d'exécuter ses desseins, il eût été impossible de désigner cette vocation par un mot plus noble que celui de prophète. Ce titre ne signifiait pas plus chez lui qu'il n'avait signifié autrefois chez Abraham, la faculté de prédire l'avenir; mais il qualifiait un homme qui parle et qui agit par et avec Dieu. Existe-t-il un mot plus digne pour nommer la plus sublime des vocations? La divinité peut-elle nous prouver sa présence parmi nous d'une manière phis i;oble, qu'en s'occupant
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do noire perfectionnement? El Thommc qui, dans les temps les plus reculés, a contribué à ce perleclionnement par sa parole comme par ses actions, qui, sans aucun secours humain, triomphe des obstacles qu'il rencontre à chaque pas, n'est-il pas l'homme de Dieu , le génie protecteur de l'humanité ?
Il sullit d'arrêter un instant sa pensée sur les peuples arriérés ou rétrogrades, pour se convaincre du degré de perversité auquel l'espèce humaine peut descendre , quand on ne l'arrache pas malgré elle à sa noire apathie, quand on ne la contraint pas à marcher en avant sur la route du perfectionnement. Cette triste expérience est la plus belle preuve du mérite des premiers anges tutélaires de notre espèce.
Leur génie a servi de fanal aux peuples avenir, et leur cœur embrassait des nations entières que, par leur force gigantesque, ils ont ennoblies malgré elles. Dieu ne nous envoie que rarement de pareils hommes; les institutions humaines ne sauraient les faire naître, mais les besoins humains les réclament, et la divinité les fait briller comme ces astres éphémères et rares qui, en paraissant sur le ciel nocturne, ternissent l'éclat de toutes les autres étoiles. Pour ces grands hommes, la vie n'est rien quand il s'agit de la sacrifier à l'accomplissement de la parole et de l'œuvre qu'ils portent en eux , comme une vocation que Dieu leur a imposée. — Animœ magnœ prodigi. Qui pourrait douter que Moïse appartient à ces génies prolecleurs de l'humanité?
3. Une partie de l'esprit qui reposait sur lui animait aussi tous ceux qui l'ont secondé , ainsi que les Écritures l'indiquent si naïvement par cette phrase : « Dieu prit de l'esprit de Moïse, et le posa sur eux. » Et le grand homme ne fut point jaloux de ce partage ; il eût voulu, au contraire, que le peuple tout entier eût pu y participer.
Ce même esprit de Dieu animait les sages destinés à devenir les juges d'Israël , ainsi que les ouvriers qui travaillaient au sanctuaire , puisque leur art contribuait à l'accomplissement de l'œuvre. C'est encore lui qui dormait à Moïse, dont la législation était restée inexéculéc, la certitude qu'un autre viendrait l'achever et la mettre à exécution. En un mol, tout ce qui contribuait à la prospérité, à l'instruction, à la liberté, à la puissance
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du peuple de Jéhovah , avait été , pour parler le langage de ce peuple, inspiré el secondé par l'esprit de Jéhovah. Peul-ily avoir un plus bol idiotisme national?
A. On abusa du nom de prophète, comme on abuse de tout en ce monde. D'orateurs de la loi, d'avocats de la patrie qu'ils devaient être , et qu'ils étaient d'abord , ils sont devenus des prêtres de Baal, des faux prophètes, au point qu'Élie et Michée étaient, à l'époque où ils vivaient, les seuls témoins du vrai Dieu. Amos déclina même le titre de prophète ; enfin il arriva à celte fonction ce qui arrive à toutes, quand elles dégénèrent en métier.
5. II serait donc injuste de trouver un motif de doute dans les visions et dans les prodiges des prophètes; car les unes et les autres n'étaient pas une condition inséparable de la vocation de prophète ou de sage. J'ai déjà prouvé que les descriptions des apparitions de Dieu augmentaient à mesure que les temps se corrompaient, et que l'esprit humain se pervertissait, au point qu'on ne pouvait le loucher ou le frapper que par de grandes images. On multiplia donc l'usage de la parole de Dieu, à mesure que celte parole perdit de sa force et de son influence.
Enfin, il ne faut jamais prendre les mots prodiges et miracles dans un autre sens que celui que leur donnaient les langues orientales. Ces langues appelaient prodiges , miracles , tout ce qui est extraordinaire, tout ce qui frappe et étonne. On appliquait ces mots à un livre, à une écriture, à un poème, à une expression artistement combinée ; comment alors ne l'aurait-on pas donné à un événement inusité, à un phénomène de la naure? Les sages observaient ces événements, ces phénomènes avec attention, et les mettaient au grand jour lorsqu'ils parlaient au peuple. Puisqu'ils étaient la bouche de la Providence, ils devaient nécessairement être atlenlifs aux signes el aux aver- "lissements qu'elle leur donnait.
6. Au reste, les temps ont tellement changé, qu'il est impossible aujourd'hui de se faire une juste idée de la situation des prophètes. Vouloir pénétrer leur esprit , c'est troubler le sien ; c'est s'égarer dans de vaines illusions ou dans des recherches qui, à force d'être subtiles et profondes, conduisent à des con-
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cliisions extravagantes. La nature dos insiihations variait selon les temps et les caractères. Par quelles dislinclions, par quelles nuances pourrions-nous di'signer les distinctions et les nuances qui existaient entre Tame de Moïse, et celle d'Élie ou d'Isaïe? nous qui ne connaissons pas même les principaux élémenls des diverses inspirations de Pytliagore, de Calclias, d'Homère , etc.
Oui, il est certain que nous ne possédons pas cette connaissance ; car, si nous la possédions, il dépendrait de nous de produire, surtout en ce qui concerne les matières diviDes, des œuvres semblables à celles d'Homère, d'Eschyle, de Pindare. Qu'il est profond et sublime, le respect de la divinité qui animait ces grands hommes ! Aussi s'élèvent-ils parfois jusqu'à la dignité des prophètes.
Attribuer les qualités des prophètes à la force do l'imaginalion ou à la superstition, ce n'est pas expliquer leur nature exceptionnelle, c'est la méconnaître; c'est se mettre dans l'impossibilité de lire leurs écrits dans la disposition d'esprit qui, seule, peut nous les rendre intelligibles, utiles et agréables. Toute cette prétendue imagination n'est au fond qu'une sublime sagesse. Laissons donc à chaque prophète son individualité de style et de pensée, comme nous sommes forcés de lui laisser son époque, et, à cette époque, ses tendances, ses vues; et tâchons d'uliliser les fruits de l'esprit qui les animait au profit de notre époque à nous.
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