PASSAGES DE DIEU DANS LE DÉSERT
L'l)is(oire de Moïse considérée comme un sujet d'épopée. — Influence de cct(e liistoire sur la poésie liébrjïque. — Explicalion des idiotismes qui parlent de la délivrance au milieu des grandes eaux, des déserts fleuris, etc.— Sur le p>aume 1 14. — Chant de victoire de ,Moise sur les bords de la mer IVougc. — Apparition de Dieu sur le .Mont-Sinai. — Personuilicaiions de la tiamme que l'on voyait sur cette montagne; ces personnifications étaient tantôt des anges, et tantôt des armées et des chars de guerre. — Dieu Zébaotli — Origine de ce nom ; ce qu'il signifia plus tard. — Passages victorieux de Dieu. — Explication du psaume 68. — (Ju'était-ce que la colonne de feu et de fumée , ainsi que le Moiil-Sinai taulot couvert de nuages et tantôt ciincelant de lumière ? — Le passage à travers la mer Rouge était-il une fable ? — Quelle application les Hébreux ont-ils fait de ce passage? — Chant d'Habacuc sur le ton de la lamentation.
Supplément : Paraphrase du chant d'Habacuc. — Sur le merveilleux des voyages et de la législation de Moïse.
Il est très-étonnant que, parmi tant de poèmes héroïques que nos poètes ont empruntés à la poésie ties Hébreux, il ne se trouve pas une seule épopée sur Moïse. La délivrance de tout un peuple tombé dans l'esclavage, et l'éducation morale de ce peuple, éducation dont le but était la pureté du culte divin et la liberté de l'État , me paraissent un thème plus noble que des aventures arrivées au milieu des voyages et des batailles.
Le plus ancien législateur connu a mis en action des idées et des principes qui, sous plus d'un rapport, seraient encore aujourd'hui trop élevés, trop avancés pour nous. L'histoire de sa vie est pleine de changements brusques et merveilleux. Né et élevé en Egypte, il s'en exile lui-même par le plus haut degré de patriotisme. La vocation qui lui est révélée dans le désert , la hjtte du Dieu de ses pères avec Pharaon et les sages de l'Egypte, la fuite à travers les tlots de la mer, les colonnes de feu et de nuages, l'établissement d'une législation nouvelle, les miracles arrivés en Arabie, et cet espoir, ce regard qui domine tout, et qui , toujours et par-dessus tout , désire , espère , voit la terre de Canaan ; certes ce sont là des matières aussi riches que vais*
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riées. La nature et Tari, la religion et les mœurs fournissent ces matières avec tant d'abondance et de variété, qu'elles sont, pour ainsi dire, elles-mêmes une épopée aussi riche que merveilleuse , c'est-à-dire un récit liéroïque des mœurs de Tanliquité. Ce léger aperçu des ressources que pourrait olTrir un pareil sujet, s'adresse cependant beaucoup moins aux véritables Allemands qu'aux Allemands d'origine hébraïque. Pour eux , ce sujet serait national, et leur première et franche initiation aux poésies de leurs ancêtres, doit nécessairement leur donner une naïveté antique que les savants d'aucune autre nation ne pourront jamais atteindre.
Au reste, puisque nous possédons les livres de Moïse , nous n'avons qu'à supprimer les généalogies et les épisodes , rapprocher les faits les plus authentiques, qui sont en même temps les plus riches en poésie, et nous aurons l'épopée la plus vraie, la plus pure des actions et des lois de Moïse.
Je crois avoir suffisamment explique la vocation de ce grand prophète, pour passer à l'examen de la plus importante de ses œuvres : la fuite de l'Egypte, le passage de la mer Rouge, et les voyages dans l'Arabie. C'est là, sans aucun doute, la période héroïque de la poésie des Hébreux. Lorsque les psaumes embrassent toute la liturgie des actions que Dieu accomplit avec son peuple, ils commencent toujours, après avoir chanté l'œuvre générale de la création , par les bienfaits nationaux dont Israël fut l'objet, et parmi lesquels la délivrance de l'Egypte, le séjour dans l'Arabie, et la conquête de Canaan, occupent le premier rang.
Les psaumes 104 jusqu'à 107 forment un récit de ce genre, qui n'a été divisé ou interrompu que pour satisfaire les exigences du chant. Dans les psaumes 155 et 136, qui, selon moi , sont beaucoup plus anciens que les premiers, cette prédilection pour l'histoire de Moïse est beaucoup plus visible encore. Tous deux appartiennent à l'époque d'Asaph et de David, ainsi que le prouvent les psaumes 08 et 78, dont le contenu est le même que celui des deux précédents. Quant aux prophètes, il sudll de les lire avec attention pour se convaincre que les images qu'ils affectionnent le plus, et (lu'ils se plaisent à développer longuement,
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portent le cachet de l'époque de Moïse, si riche en merveilles.
« * Lorsque Israël était encore un enfant, je Taimais, et je l'ai fait sortir d'Egypte comme s'il eût été mon fils. J'ai guidé Éphraïm, je l'ai pris par le bras et je l'ai mené à la lisière. Je les ai soutenus sur leurs jambes d'enfant, je leur ai ôté le joug de la servitude !
« Du temps de l'Egypte j'étais déjà ton Dieu, jamais tu n'as connu d'autre Dieu que moi, jamais tu n'as eu d'autre sauveur! Je t'ai fait paitre dans le désert. Et ils se sont rassasiés dans leurs pâturages; ils se sont rassasiés, leurs cœurs se sont gonflés, et ils m'ont oublié. »
Toutes ces images, ainsi que l'épithète favorite des Hébreux : le premier né, appartiennent à la poésie et à l'histoire de Moïse. Isaïe ne cesse de répéter avec amour, depuis le quarante-deuxième chapitre jusqu'à la fin de son livre, qu'Israël est l'enfant chéri de Dieu , l'élu de Dieu parmi tous les peuples de la terre. Les beautés les plus délicates de ces passages nous échappent dès que notre pensée se détourne de l'antique et merveilleuse histoire de ce peuple. Moi-même j'ai été longtemps étonné de trouver dans les psaumes et dans les prophètes, tant de gouffres et tant de mers d'où Jéhovah sauve son peuple, et tant de fleuves qu'il lui recommande de passer à gué ; car la terre de Canaan ne touche pas immédiatement à la mer et ne possède pas de grands fleuves. J'ai fini par reconnaître que toutes ces images découlaient de la manière merveilleuse dont Dieu avait fait passer à son peuple la mer Rouge et le Jourdain. Cette origine devait nécessairement faire de ces images des idiotismes particuliers à la langue des Hébreux.
David peint tous les dangers qu'il a courus ou qu'il a prévus, par cette phrase : Il m'a sauvé, il m'a retiré des grandes eaux; et pour compléter ces tableaux , il ajoute la peinture de l'orage et de la main secourable de Dieu qui paraît au-dessus des plus épaisses nuées. Selon moi, les commentateurs ont très-tort de chercher dans ces traits caractéristiques, des allusions à des événements particuliers de la vie de David ; car ces traits ne sont que le produit des idées nationales généralement reçues, et
' Osée , chap. ii.
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l'onJces sur l'iiisloire d'une victoire merveilleuse. Toules ces locutions viennent de celles dont Moïse s'est servi pour dire que Dieu sacriliera toutes les nations ù son Israël cliéri, comme il Ta fait à l'égard de l'Egypte; sacrifice que les prophètes appliquent fort ingénieusement à une foule d'autres cas. Il en est de même du désert que Dieu change en plaines fertiles. Ces images servent, pour ainsi dire, de vêtement à la prédiction de la délivrance de toutes les captivités, et à celle du plus beau des âges d'or qu'ils entrevoyaient dans l'avenir. Je pourrais citer à l'appui de cette opinion, la plus grande et même la plus belle partie du livre d'Isaïe et de plusieurs autres prophètes.
Les images de la délivrance de l'Egypte, du passage de la mer Rouge, des fêtes du Tabernacle et de la terre de Canaan, ont été appropriées jusqu'aux espérances au-delà de cette vie; elles sont surtout arrivées à un haut degré de perfection dans l'Apocalypse, ce subtil résumé des écrits de tous les prophètes.
Dès que je vois un jeune homme qui désire lire et étudier les psaumes et les prophètes dans le véritable sens génésiaque, je ne lui donne ni règle, ni méthode, mais je lui répète sans cesse : Lis Moïse, étudie l'histoire de Moïse. Là, un seul mot devient souvent le point principal des magnitiques développements poétiques de tout un chapitre. Enlui, Moïse est pour la poésie hébraïque ce qu'Homère est pour la poésie grecque.
Nous examinerons plus tard les plaies de l'Egypte , car avant d'entrer dans ces détails, je veux placer ici quelques chants de triomphe sur la merveilleuse délivrance d'Israël.