SIR HERDER. XI
avaient quelque chose de doux, d'avenant, et sa pliysionomie répondait à ses manières. Il avait le visage rond, et son beau front élevé était plein d'expression. Son nez était un peu écrasé et ses lèvres relevées, mais Tensemblc de sa bouche annonçait une aimable individualité. Sous ses noirs sourcils brillaient deux yeux d'un noir de charbon , et qui ne manquaient jamais l'cU'et qu'ils voulaient produire , quoique l'un d'eux fût presque toujours rouge et enflammé
«... Les questions bienveillantes qu'il aimait à m'adresser l'avaient initié à tout ce qui me concernait. J'étais naturellement communicatif , et, pour lui surtout, il m'eût été impossible d'avoir un secret, car l'influence qu'il exerçait sur moi devenait de plus en plus irrésistible. Bientôt cependant je devais sentir l'effet de ses facultés répulsives qui m'Impressionnèrent bien désagréablement
« Dans nos entretiens intimes , je lui rendais compte des fantaisies et des travaux qui avaient occupé ma première jeunesse ^, ce qui m'amena à lui parler d'une collection de sceaux que j'avais classés d'après l'almanach d'État. Par là je m'étais familiarisé avec les généalogies des grands potentats, des princes et de la noblesse en général. La facilité avec laquelle ma mémoire avait retenu tous ces signes héraldiques, m'avait été plus d'une fois fort utile , et j'en parlai avec une grande satisfaction de moi-même. Herder ne partagea pas mon opinion à ce sujet; il ne se borna pas à blâmer l'intérêt que j'y prenais , il le tourna en ridicule, ce qui me dégoûta presque d'un savoir dont je croyais pouvoir tirer vanité. Mais ce n'était là que la première déception qu'il me préparait
«... Herder venait de se séparer du prince pour s'arrêter à Strasbourg et se faire guérir, par le célèbre chirurgien Lobstein , de son mal d'yeux , qui est une des incommodités les plus pénibles que je connaisse, et dont on ne peut se débarrasser que par une opération fort douloureuse , dont le succès est toujours incertain. Combien je m'applaudis alors des efforts que j'avais faits naguère pour surmonter cette sensibilité outrée qui, en nous mettant hors d'état de voir souffrir les autres, nous empêche de les soulager. Me sentant assez fort pour assister à l'opération et aux douloureux pansements qui la suivi-
1 Goethe av;iit alors vin^t-iin ans.
XII NOTlCli
rent, j'eus le bonliciir de rendre plus d'un important service à 'un homme si haut placé dans mon estime. Son courage et sa palience me pénétrèrent d'admiration, car, dans ces cruels moments, il semblait soulTrir beaucoup moins que nous; mais, le reste du temps , il nous tourmentait cruellement par les brusques changements de son humeur; je dis nous, parce que je trouvais toujours près de lui un chirurgien russe nommé Peglow *, qui était venu à Strasbourg pour se perfectionner dans la chirurgie sous la direction de Lobstein. Au reste, nous nous partagions en amis les soins qu'exigeait l'état de notre cher malade. . .
«... Quand Ilerdcr le voulait, il nous cliarmuit par ses manières séduisantes et sa conversation spirituelle, mais il lui était tout aussi facile de nous blesser et de nous affliger. Ce pouvoir qui attire et repousse tour-à-tour est commun à tous les hommes, quoiqu'à des degrés différents. La plupart cachent les facultés répulsives; il n'en est point qui sachent les dominer entièrement. Quant à Herder, j'ai toujours attribué l'ironie amère et l'esprit contrariant qui le prenait si souvent, à son état maladif, état dont, en général, on n'approfondit pas assez les résultats moraux. On ne porterait pas tant de faux jugements sur certains caractères, si on n'admettait pas que tous les hommes sont en parfaite santé , et que , par conséquent , ils doivent penser et agir comme tels
«... Pendant tout le temps que dura le traitement de Herder, je le visitais chaque matin et chaque soir, parfois même je jiassais des journées entières près de lui. Peu à peu je m'habituai à SCS perpétuelles gronderies, car j'appris en même temps à apprécier ses nobles qualités dans toute leur étendue ; et l'ascendant que ce bienveillant bourru exerçait sur moi était aussi illimité qu'important. Il avait cinq ans de plus que moi, diflérence très-sensible à l'âge oîi nous étions alors; et, comme je l'acceptais pour ce qu'il était en elfet, ainsi qu'il l'avait déjà prouvé par ses écrits, je me trouvais tellement au-dessous de lui, qu'il me dominait sans restriction
«... Jusque-là, les personnes supérieures avec lesquelles je m'étais trouvé en contact, avaient cberché à me former avec une douceur et une indulgence qui m'avaient gâté peutêtre, tandis qu'il m'a toujours été impossible, quoique j'aie pu
' C'est ce même cliirurgien qui avail été le premier prolcctcur Je Ilerdcr, <;t ([111 l'avait envoyé à Kœni(;sberjj pour y étudier la chirurgie.
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faire, d'obtenir l'approbation complète de Uerder. La lutte constante entre les sentiments d'admiration et d'amitié qu'il m'inspirait et le déplaisir qu'il me causait sans cesse, me jeta avec moi-même dans une contradiction fort désagréable, et que je
n'avais encore jamais éprouvée
«... Sa conversation était si instructive, que, chaque jour, il éclairait mon intelligence par quelque nouveau trait de lumière. La vie que j'avais menée à Francfort et à Leipsik n'avait pas été propre à étendre mes connaissances sur la littérature allemande; et mon penchant pour les sciences occultes avait achevé de me plonger dans une région ténébreuse qui m'avait laissé entièrement étranger à tout ce qui se passait dans le monde littéraire. Herder m'initia toul-à-coup au mouvement qui s'y opérait, et auquel il avait puissamment contribué par ses Fragments sur la nouvelle littérature allemande, par ses Forêts critiques , et par plusieurs autres ouvrages remarquables qu'il avait déjà fait paraître. Si l'on songe à tout ce qu'il a fait depuis en faveur de ce mouvement intellectuel et moral, on comprendra quelles étaient alors les tendances de son génie , et quelle fermentation d'esprit cachait son calme apparent. . .
«... Dès les premiers temps de notre liaison , Herder me confia son intention de concourir au prix que l'Académie de Berlin avait proposé pour le meilleur ouvrage sur l'origine des langues. Son travail était presque lini, et il me communiqua son manuscrit, que je lus facilement, car il avait une trèsbelle écriture.
« Jamais encore ma pensée ne s'était arrêtée sur de semblables sujets; le milieu des choses m'avait occupé trop vivement pour qu'il m'eût été possible de songer à leur commencement ou à leur fin. Au reste, la question, par elle-même, me paraissait oiseuse. Il me semblait que, puisque Dieu a créé les hommes , le don de la parole devait être inné chez eux, aussi bien que la faculté de marcher la tête levée ; et qu'il devait leur être aussi facile de s'apercevoir que , par la langue , les lèvres et le gosier, ils pouvaient exprimer leurs pensées , que de sentir qu'il leur suffisait de leurs deux pieds pour se transporter d'un lieu à un autre. Je me disais : Si l'homme est d'origine divine , la langue Test aussi ; s'il n'est qu'un produit naturel dans la sphère de la nature , la langue est également naturelle. En un mot , il ne m'était pas plus possible de séparer l'homme de la langue, que de
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séparer rame du corps. Silberklang, qui, malgré son réalisme un peu cru, avait de Tidéalisrae dans Timagination , s'était décidé pour l'origine divine, c'est-à-dire qu'il a lait jouer à Dieu le rôle de maître d'école de nos premiers parents. Le traité de Herder lenelait à prouver que l'homme pouvait et devait, par sa seule qualité d'homme , arriver à un langage combiné sans autre secours que celui de ses propres forces.
«J'avais lu son manuscrit avec beaucoup d'intérêt, mais je n'étais pas assez haut placé par le savoir et le penser, pour motiver un jugement; je me bornai donc à lui témoigner mon approbation mêlée de remarques fondées sur mes sensations. L'une ne fut pas mieux reçue que les autres; avec lui j'avais beau louer ou blâmer, j'étais toujours sûr d'être réprimandé. . . .
«... Pendant sa longue et douloureuse cure , son esprit ne perdit rien de sa vivacité naturelle; malheureusement elle se manifestait trop souvent par des railleries amères. C'est ainsi qu'il me demanda en vers fort ironiques, quelques uns des nombreux livres que j'étalais pompeusement chez moi. Il s'était aperçu que je ne les lisais jamais, et personne ne haïssait plus que lui l'ostentation et les fausses apparences. Une autre fois je lui vantai la beauté de quelques tableaux de la galerie de Dresde, et il me railla sans pitié sur mon peu de connaissance en peinture. Il est vrai qu'alors je n'avais encore aucune idée de l'élévation et de la noblesse de l'école italienne, et Dominico Feti était pour moi un grand artiste, parce qu'il représentait avec goùl les paraboles du Nouveau-Testament. J\lais riiébraïque Herder, qui était doué de l'instinct le plus savant et le plus délicat de l'art, ne voyait que de plates parodies dans les tableaux de ce maître, qui ravalait les plus sublimes mystères au niveau des scènes de la vie vulgaire.
« Je pourrais citer une foule de leçons de ce genre, qui toutes me furent très-utiles, quoiqu'elles blessassent au vif ma vanité. H(!ureusemenl je savais apprécier ce qui pouvait m'éclairer sur le danger des opinions et des penchants que j'avais nourris dans ma première jeunesse; aussi ne se passait-il pas un seul jour sans que je profitasse de quelque chose dans la société de Herder
« . . .11 ne me livrait pas seulement l'immense trésor de ses connaissances, il me communiquait encore plusieurs nouvelles productions littéraires, telles que Le vicaire de Wakejield, dont il nous faisait lui-même la lecture.