SIR HERDER. XV
« Sa manière de lire avait quelque chose de particulier et de si individuel, qu'il est impossible de s'en faire une juste idée, à moins de ravoir entendu prêcher. Son débit était grave et simple , et il évitait avec tant de soin tout ce qui poiivait ressembler à la déclamation, qu'il n'avait pas même cette variété d'inflexions qui empêche de confondre les personnages parlants, et qui sépare le récit de l'action. Cependant il n'était pas monotone; mais quand il lisait rien n'était présent, tout devenait historique, comme si les ombres des êtres poétiques dont il parlait glissaient doucement devant sa pensée au lieu de l'émouvoir et de s'idenlitler avec elle. Je dois ajouter que ce singulier débit avait un charme puissant dans sa bouche; il sentait vivement les beautés de ce qu'il lisait, et les faisait valoir dans leur ensemble'; tandis qu'une manière de lire trop animée attache aux détails et nuit à l'effet que doit produire cet ensemble. . . .
« '. . . Si Ton voulait savoir ce que nous pensions alors de la httérature anglaise, et surtout de Shakespeare, que Herder nous lit connaître, il faudrait lire son bel ouvrage Sur l'art en Allemagne, qu'il a publié depuis
«... Cependant Herder détruisit une à une toutes mes anciennes affections et le plaisir qu'elles m'avaient causé. Ma prédilection pour les Métamorphoses d'Ovide, par exemple, fut pour lui un sujet de blâme sévère. J'avais beau défendre mon ftivori en m'appuyant sur l'opinion de plusieurs hommes de mérite, et sur l'expérience de mes propres sensations qui m'avaient prouvé que rien n'est plus agréable pour une jeune imagination que d'errer dans les délicieuses et fantastiques contrées des dieux, et d'être témoin des mouvements tumultueux où les jettent leurs passions, il soutenait que toute cette poésie était dépourvue de vérité , qu'on n'y trouvait ni le cachet de la Grèce, ni celui de l'Italie; qu'elle n'appartenait ni au monde primitif, ni au monde civilisé; qu'elle n'était qu'une imitation maniérée de tout ce qui avait déjà été fait, dit et vu; enhn il fit si bien, qu'il me dégoûta des Métamorphoses d'Ovide ; car il n'est point de penchant qui puisse résister au blàrae perpétuel d'un homme de mérite. . .
« Il déchira également sans pitié le rideau qui m'avait caché jusque-lcà la pauvreté de la littérature allemande, renversa sans ménagement les préjugés qui me flattaient le plus, et ne laissa qu'un petit nombre de soleils sur le firmament national, car il jue fit voir clairement que tous ceux que j'avais regardés comme