‹ Histoire de la poesie des Hébreux;Chapitre 70 sur 120 · PAROLES DU ROI LÉMUEL · texte numérisé non relu

PAROLES DU ROI LÉMUEL

Discours divin que lui enseiyna sa mère.

(( 0 toi , mon fils ! fils de mon cœur ! fils de mes vœux les plus chers! ne confie jamais ton pouvoir aux femmes, ne te laisse jamais guider par ces corruptrices des rois!

«Ne t'adonne pas non plus au vin, ôLémuel; il ne convient pas aux rois; pour les rois les boissons fortes ne conviennent point! Il ne faut rien d'enivrant pour ceux qui disposent du pouvoir;

' Psaume 127.

• Proverbes (le Salomon , cliap 3i.

578 ciiAi'iTRi; V.

en buvant ils oublient la loi et négligent les droits du pauvre. Donnez du vin à celui (]ui n'a plus d'espoir, donnez une douce boisson à celui qu'une arnère allliction accable; qu'il boive et oublie sa doiUeur, qu'il boive et ne pense plus à sa misère! »

« Ouvre la bouche en faveur du muet, et prends devant la justice la défense de l'orphelin; ouvre la bouche et juge équitablement, et fais droit au pauvre opprimé. »

« Qu'elle est difficile à trouver, la femme vertueuse et forte ; il n'est point de perle assez précieuse pour valoir ce qu'elle vaut. Sur elle, le cœur de l'homme peut se reposer ; par elle il est assez riche en butin ; par elle il ne lui arrivera jamais que des choses heureuses et douces; jamais, tant qu'elle vivra, il ne lui arrivera aucun mal par elle.

a Laborieuse et diligente, elle se procure delà laine et du lin qu'elle tisse d'une main active et joyeuse. Semblable au navire du commerçant qui lui apporte des marchandises, elle fait venir de tous côtés des vivres dans sa maison.

« Elle se lève; il fait nuit encore, et déjà elle donne du pain à sa maison, du travail à ses servantes. Elle voit un champ fertile, elle l'achète, et plante une vigne avec le fruit du travail de ses mains. Ceignant ses reins d'une ardeur nouvelle, elle fortilie ses bras pour un travail nouveau. Déjà elle a joui des doux fruits de sa diligence, et sa lampe nocturne ne s'éteint plus jamais.

(c Elle saisit le fuseau, la quenouille est dans sa main, et cette main est toujours ouverte pour le pauvre, toujours tendue vers l'ainigé.

« Personne dans sa maison ne craint la rude saison de l'hiver, car tous ont un double vêtement.

« Elle tisse pour elle des lapis magnifiques, et s'habille, aux jours de fêle, de bysse et de pourpre; car déjà le nom de son

SUITE uns IxNSTiriJTIOKS DE MOÏSE. 579

mari osl prononcé en public, et il a place au conseil où siègent les anciens.

« Elle tisse des voiles et les vend ; elle fournit des ceintures au trafic des marchands. L'honneur et la dignité sont ses vêlements, et elle sourit au-devant de chaque jour nouveau.

« Sa bouche ne s'ouvre que pour de sages discours, sa langue n'a que de doux commandements. Elle voit tout ce qui se fait dans sa maison, et la paresse ne mange point de pain chez elle.

« Ses tils se lèvent pour proclamer son mérite ; son mari se lève, il proclame son mérite, et dit : « Plus d'une fille du pays a fait de grandes et belles aclions, mais tu es au-dessus d'elles, audessus de toutes. Les grâces sont trompeuses, la beauté est passagère ; la femme guidée par la crainte de Dieu est seule digne de gloire! Glorifiez-la donc, donnez-lui le prix de sa diligence, louez publiquement les œuvres qu'elle a faites. »

Tel était, chez les Hébreux, l'hommage que Ton rendait à une femme laborieuse et sachant rester dans le cercle domestique et champêtre où la renfermait la constitution du pays, qui, elle aussi, était toute domestique et toute champêtre.

IIL Moïse rattacha toutes les familles isolées à leurs tribus, et donna à chacune de ces tribus le droit de créer des règlements et de rendre la justice; il lui accorda même le privilège de faire la guerre pour son propre compte. Les discussions et les procès n'étaient portés devantla justice suprême qu'autant que les deux parties le voulaient elles-mêmes. Le père était le prince de sa maison , l'ancien de sa famille, et chaque tribu choisissait son prince parmi ces pères. Par là , les chefs se trouvaient unis au peuple , non-seulement par la loi qui réglait la propriété et les droits acquis, mais encore par des liens naturels, tels que la parenté du sang et la vénération due à l'expérience et au mérite. Chaque juge connaissait son pays et ses diverses relations; et les vieillards pouvaient s'estimer heureux d'avoir vieilli au milieu de leurs familles ; leurs cheveux blancs étaient la parure de leur âge, la couronne de leur tribu.

Je ne veux pas établir de comparaison entre la destinée de la vieillesse dans des États plus civilisés, et qui marchent rapide-

oSO CHAPITRE V.

menl en avant; je me bornerai à faire observer que toute la poésie hébraïque est empreinte de la gloire dont jouissaient les anciens et h'S chefs des familles et des tribus. Ce n'était pas sur un despotisme doré, ni sur ces dignités d'esclaves qui n'existent que dans les cités royales, que Moïse avait fondé l'honneur des chefs; et il entrait encore moins dans ses vues de disposer son peuple A chercher le bonheur dans la gloire militaire ou dans une voluptueuse et splendide oisiveté. L'amour du travail, joint à une infatigable et prudente activité, devait être le nerf de l'État, et il voulut faire du repos et de la gloire des familles, la récompense de la sagesse et de l'amour du travail. Aussi est-ce sous ce point de vue que les psaumes et les livres des prophètes peignent le bonheur national , car ils le font consister dans un état de choses où chacun jouit du fruit de son activité, et demeure en paix sous son figuier ou son olivier.

Ce même esprit se retrouve dans leà plus belles sentences des Hébreux, qui ne sont que des enseignements recueillis de la bouche des vieillards expérimentés , ou des chefs de famille sages et bienveillants. Les plus subtiles spéculations philosophiques de cette nation portent encore l'empreinte de ce caractère primitif; témoin le livre de l'Ecclésiaste de Salomon, et plusieurs poèmes didactiques des Israélites moins anciens. C'est ce qui nous explique pourquoi les saintes Écritures ont tant de charmes pour les enfants, et pour les personnes simples, honnêtes et laborieuses ; elles y trouvent le langage de leur propre cœur, la consolation et le guide de leur vie, car tout y découle de la pratique et revient à la pratique.

Tyr, Sidon, Carllinge, les États belliqueux d(^s Cyclopes et des Cannibales, n'ont jamais eu des chants et des pensées nobles et sublimes sur la divinité , pareils à ceux que possédait ce pauvre peuple de laboureurs et de pasteurs réduits à cultiver péniblement un pays aride et hérissé de montagnes. Débora habitait sous des tentes et sous des palmiers; D.ivid était p;is1eur; et les chants de tous les prophètes sont, par les paroles comme par les images , le reflet de la vie champêtre. On peut aimer les poèmes resplendissants d'une civilisation surexcitée; mais les

antiques poésies paternelles et filiales, avec leur noble naïveté et leur affectueuse candeur, resteront toujours pour l'espèce humaine un besoin réel, autant pour nous consoler dans les temps de calamités, que pour guider et soutenir nos premiers pas dans la vie de luttes et d'action.

IV. On comprendra maintenant pourquoi Samuel ne procéda que malgré lui au choix d'un roi, et pourquoi tous les prophètes s'élevèrent avec un zèle infatigable, et parfois même téméraire, contre la dépravation du peuple, et surtout contre celle de la capitale. Le luxe et la sensualité étaient aussi opposés aux lois de Moïse, que la royauté. La situation du pays était favorable à fécoulement de l'industrie nationale , mais Israël n'avait pas été destiné par son législateur à devenir une monarchie guerrière ou un peuple de marchands qui se dispersent par toute la terre pour les intérêts de leur commerce. L'humain, le prévoyant Moïse préférait, pour les siens, la santé à la profusion des biens matériels, et un bonheur modeste et paisible à l'énervante et lyrannique gloire des conquérants.

Quiconque ne demande dans les chants nationaux d'un peuple que des couleurs bizarres et des images ensanglantées, doit les chercher ailleurs que chez les Hébreux.

Après ses premières et indispensables conquêtes, Ischirun ne devait plus être qu'un peuple de montagnards laborieux, intègres et paisibles. S'il n'a pu le devenir immédiatement après son entrée dans la terre de Canaan (car il n'a pu soumettre celte terre qu'après une longue guei're) , son organisation politique et sociale n'en prouve pas moins que c'était là le but vers lequel tendait son législateur. Aussi, tous les véritables patriotes hébreux ont-ils toujours cherché à rapprocher leur nation de ce but; et s'ils n'ont pu y réussir, ils se sont efforcés du moins de le lui montrer sans ce^^e comme le terme de ses efforts et do ses maux.

Moïse a donné v^ grande preuve de sagesse et de prévoyance en instituant bs fonctions de prophète , qui autorisaient chaque nobli; Israélite à rappeler ainsi aux siens la loi nationale et les devoirs qu'elle imposait. Les rois et les anciens étaient libres d'acrepicr ou de rejeter ses avis ; mais les prophètes avaient

TiS"! CHAPITRE V.

le droit de continuer à les donner, car ils parlaient au nom de Jéhovah , c'est-à-dire au nom du Dieu et des constitutions du pays. La sainteté de cette fonction leur faisait un devoir de s'élever comme une digue céleste contre la tyrannie et les vices, et de parler sans partialité et sans considérations personnelles, en génies du peuple, en défenseurs des libertés et des vertus publiques. Les livres de tous les prophètes arrivés jusqu'à nous, prouvent clairement que, dans les affaires politiques même, ils basaient leur jugement sur les lois de Moïse, et qu'ils ne s'écaruiient jamais de la constitution du pays. Il est donc évident qu'ils ne parlaient pas en rêveurs exaltés, mais en dignes Israélites , en bons citoyens. En envisageant leurs prophéties de ce point de vue, on les verra sous un jour nouveau; et si les mots : esprit de Jéhovah, pouvaient encore paraître susceptibles d'une fausse interprétation, il n'y aurait aucun inconvénient à les remplacer par cette expression si à la mode aujourd'hui , esprit public.

V. On se demandera, sans doute, comment Moïse a pu réunir douze républiques indépendantes, et qui pourtant ne devaient former qu'un seul peuple? Ce prodige est devenu possible, d'abord par la situation géographique du pays, puis par le lien le plus doux et le plus sensé qui puisse unir des créatures sensées, c'est-à-dire par la loi fondamentale d'un gouvernement théocratique. Si ce mot a choqué quelques uns de mes lecteurs, je les supplie de suspendre leur jugement, du moins jusqu'à ce qu'ils aient lu quelques pages de plus.

Moïse réunit les douze tribus par la communauté du pays, car ce pays était ci'lui de leurs pères, celui de Jéhovah; le pays qui, dès l'origine, h ur avait été exclusivement promis et donné pour toujours. Il appartenait à .léhovah, l'usufruit seul était à eux; ce qui rendait le pays inséparable de la loi , et la loi inséparable du pays de Jéhovah. Il avaiv dit que, si son peuple oubliait sa loi, il le cliasserait du pays, romme il en avait fait chasser par lui les Cananéens. En dehors de la Judée, la loi qui faisait des Israélites le peuple de Dieu , n'était -point reconnue ; il devait donc nécessairement cesser d'être ce pei-.r)ie dès qu'il ne pourrait plus habiter la terre promise et donnée par Jéhovah. Voilà les moyens par lesquels Moïse les attacha de cœur à

SlITE DES l>STITtTIONS DE MOÏSK. 585

leur pays, et le leur rendit indispensable, puisque partout ailleurs Israël cesserait d'être Israël. Après l'avoir conquis par des efforts réunis, ils devaient se le partager en frères et l'habiter en paix ensemble, tous comme un, et un comme tous. Le Liban, le Jourdain , la mer et le désert , étaient les gardiens naturels de ce pays , et les tribus devaient s'y placer de manière à pouvoir, en cas de besoin , se proléger mutuellement.

Ce dernier but, que le père des douze tribus leur avait posé , n'a jamais été atteint ; mais Moïse, du moins, a réussi à rendre le peuple et son pays inséparables l'un de l'autre. De là cet esprit si étroitement local des prophètes; de. là ces languissants soupirs après le pays des pères, qui font l'ame de tous les chants sur la captivité, et d'une partie des psaumes.

Plus de deux mille ans se sont écoulés en vaines espérances, et Israël gémit encore après ce pays ; car là seulement peut régner Jéhovah, là seulement la loi peut être observée, là seulement peuvent se réveiller les pères qui dorment dans leuis tombes.

Le principal but des législateurs a toujours été d'attacher les hommes à leur patrie par des liens indissolubles ; Moïse est le seul qui l'ait complètement atteint, et ce succès merveilleux ne peut être attribué qu'à l'esprit local de sa loi, et à la nationalité du Dieu du pays. Le grand prophète planta la vigne sauvage sur les montagnes de Jéhovah, et jeta son peuple dans les bras de la providence la plus exclusivement locale.

Cette providence locale que célèbrent tous les chants, et qui fait la base de la poésie hébraïque , a donné lieu à tant de fâcheuses dissertations et à tant de faux commentaires, que je me vois forcé d'entrer dans quelques détails à ce sujet.

La première idée nette et positive que Moïse donna à son peuple sur la providence du pays, est renfermée dans ce passage :

<i' C'est un pays qui ne ressemble point à l'Égyple que son lleuve désaltère ; c'est un pays plein de montagnes et de vallées nourries par le ciel lui-même. Ton Dieu le visite sans cesse, depuis le commencement jusqu'à la fin de l'année ; les yeux de Jéhovah sont attachés sur ce pays. »

' Moise, liv. V, cliap. 2, vers, n .1 17.

584 CIIAPITRK V.

Il faudmit n'avoii' aucune notion sur la situation géographique de rÉgyptc et sur celle de la Judée, pour ne pas être frappé de la justesse de cette courte description. La lerlilité de la Judée dépend entièrement des pluies du printemps ou de l'automne, des vents du nord ou du midi. Placée, pour ainsi dire, sous le regard immédiat du ciel, et sur le sein de la providence, elle est féconde ou stérile, selon que les saisons lui sont plus ou moins favorables.

II est donc bien naturel que Moïse ait pris le ciel et la terre pour témoins de l'alliance de Dieu avec les habitants d'un pareil pays, et qu'il ait chargé le ciel et la terre de venger la plus légère infraction à !a loi du Dieu national. Alors les cieux devaient se convertir en glace, et la terre en airain; les pluies du printemps et celles de l'automne ne devaient plus fertiliser la terre, et le vent de l'ouest devait tout détruire sur son passage. Voilà les calamités réservées au pays d'Israël, s'il oubliait la loi du Dieu qui le regardait du haut du ciel, et qui lui avait donné l'usufruit de la terre de Canaan, sa propriété à Lui.

Maintenant, on comprendra sans doute plus facilement le pouvoir illimité de la voix qui annonçait ces choses. Partout celte voix, partie duGarilzim et de TÉbal, renfermait en elle les particularités du pays, et toutes les pensées du peuple miraculeusement sauvé de l'esclavage et transplanté en ce pays.

Chaque changement de saison, chaque champ de blé, chaque prairie, chaque rivage, lui rappelaient la loi; au reste, le service divin, avec ses fêtes et ses devoirs sacerdotaux, la lui rappelait plus fortement encore , et c'est sur elle que les psaumes et les livres des prophètes appuyaient leur poétique et saint édifice. Cette loi ne demandait pas des croyances aveugles et superstitieuses, mais une foi entièie en la garde spéciale de la providence, que nous devrions tous avoir, et que Moïse avait concentrée sur le pays et sur le Dieu des patriarches.

VI. J'arrive maintenant au gouvernement théocrati(|ue, qui a été tant de fois blâmé ou tourné en ridicule. Quant à mol, j'avoue que je souhaiterais pour nous tous un semblable gouvernement approprié au degré de notre civihsation ; car lui stul réalis(; ce (pie tons les hommes désirent, ce que tous les sagcîs

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ont clierclié à leur procurer, ce que Moïse seul a eu le courage d'exécuter; c'est-à-dire une organisation sociale qui ftiit comprendre au peuple que c'est la loi et non le législateur qui doit régner; que la nation doit librement accepter cette loi et l'observer sans contrainte; que nous n'avons pas été créés pour être enchaînés et garrottés comme des esclaves , mais pour être guidés et conseillés par une puissance invisible , sage et bienfaisante.

Tel était le principe gouvernemental de Moïse, et je doute qu'il puisse en exister un plus noble et plus élevé; malheureusement le grand prophète le prit pour base de son institution trois ou quatre mille ans trop tôt. Mais qui sait? dans six mille ans d'ici peut-être, l'exécution d'un pareil principe gouvernemental s<rail encore prématurée.

Tout gouvernement est une nécessité; mais tout gouvernement trop matériel, trop visible, devient un joug et souvent même une honte pour le peuple qui le subit. Plus les liens qui unissent une société sont délicats et légers, plus le principe gouvernemental peut agir et agit en effet sur les sentiments, mais d'une manière invisible et cachée, parce qu'il est le mobile de toutes les actions; plus le bon plaisir, qui, dans le gouvernement d'un seul comme dans celui de plusieurs hommes, déplaît et blesse toujours, est banni pour faire place à la loi nationale qui, assise sur un trône visible, ne règne que pour protéger la liberté de tous, plus la constitution est noble, utile, et'' en harmonie avec la dignité humaine.

Telle était la constitution théocralique de Moïse ; la loi régnait seule; assise sur la volonté de Dieu, et soutenue par la voix unanime du peuple, elle trônait dans le temple national; et ce temple était la tente du Dieu du pays ; et ce temple appartenait aux douze tribus qui, par cette seule circonstance, ne formaient qu'une seule et même famille, la famille de Dieu!

Moïse ne s'est tant irrité contre le veau d'or de,Dan et de Bethel, que parce que cette idole brisait le lien national. Ce grand prophète n'a pas soumis son peuple à la volonté d'un homme qui gouverne en son propre nom ; c'est à Jébovah seul que les enfants d'Israël devaient soumission, respect et fidélité. Et cependant il no voulait pas qu'ils se présentassent devant lui en es-

7)86 cn.vi'iruF. v. .

claves tremblants, mais en hommes qui pensent et agissent, en enfants que .Trliovali s'est lui-même choisis pour héritiers; et les bienfaits que leur prodiguait ce père ccleslo étaient sans cesse rappelés à leur mémoire par des chants et par des discours sur sa divinité.

Peut-il y avoir une manière plus noble d'administrer les biens d'un pays et de pourvoir à ses besoins, que d'en confier le soin, non à un trône imprévoyant el prodigue, mais à la sainteté de la nation? Qui de nous ne sent pas tout ce qu'il y a d'humiliant dans le pouvoir qui permet à un homme de disposer de la vie d'un autre homme, de le condamner ou de le gracier selon son bon plaisir? Qui de nous ne voit pas avec chagrin que les tribunaux , loin de se composer de juges librement élus et de siéger devant le peuple assemblé sous le regard immédiat de Dieu, ne sont qu'une assemblée de serviteurs soldés par les princos, et qui délibèrent enfermés dans un sombre labyrinthe de formules judiciaires!

Voyons mainlenanl comment, selon Moïse, devaient se traiter les alfaires publiques. La loi du Dieu du pays dictait la punition, et pas un juge n'avait le droit d'accorder des dispenses, car les sièges de ces juges étaient à Dieu et non à des créatures humaines. Les exhortations des prophètes, à ce sujet, ressemblaient à la voix sublime du génie de la justice et des jugements de Dieu. Tout ce qui se faisait, devait se faire pour honorer, pour glorifier Jéhovah. Ce mobile sacré des actions des hommes s'appelait religion; el la constitution qui en était la base, et qui faisait de la loi du Dieu du pays un code éternellement inviolable, était le principe gouvernemental que nous nommons théocratie. L'amour enthousiaste de ce gouvernement respire dans les discours des prophètes; en généial, la plus grande partie de la poésie des Hébreux , que l'on croit entièrement spirituelle, est politique cl nationale.

VU. On m'objectera sans doute que le privilège de vcilbM' au maintien de la loi, et, par conséquent, aux libertés publiques, n'a été accordé qu'à la seule tribu de Lévi ; que ce régimenl de prêtres oisifs et superstilitux , placé au-dessus de toutes les autres tribus, di'svorait la yilus grande partie des revenus de la nation,

pour laquelle ils n'étaient d'aucune utilité dans les temps de calamités, et que ce genre d'abus n'avait pas tardé à anéantir tout ce qu'il y avait de bon dans la pensée du législateur.

Ces objections sont fondées, en partie du moins; mais que prouvent-elles contre Moïse? Dans son projet fondamental, le premier-né de chaque famille, de chaque tribu, devait être consacré au Seigneur •, c'est-à-dire au service de l'autel de Dieu et de la loi nationale. Une pareille institution eût été, à coup sûr, la plus belle couronne pour la nation, le plus grand honneur pour les familles, dont chacune aurait donné, dans la personne de son premier-né, un juge, un prince aux tribus, un serviteur au palais de Jéhovah ; par là, les tiibus eussent été unies pour toujours, et jamais aucun sentiment de jalousie n'aurait pu les diviser.

Lorsque Israël dansa autour du veau d'or. Moïse reconnut enlin que le peuple dont il voulait faire une assemblée consacrée par Jéhovah au service des libertés nationales, était encore trop grossier, trop ignorant, pour se laisser conduire vers ce noble but parla main d'un seul homme, et pendant la durée de la vie de cet homme. Que pouvait faire alors le législateur , si ce n'était de choisir une tribu dépositaire de sa pensée, et chargée de diriger les autres tribus dans le sens que lui indiquait cette pensée? Une pareille institution, plus rapprochée de celle de l'Egypte, présentait moins d'obstacles pour le présent; mais elle préparait à l'avenir des sujets d'envie et de querelle , puisqu'on privilégiant une tribu , elle autorisait toutes les autres à se croire frustrées.

D'un autre côté , cependant , il était naturel que Moïse choisit pour tribu d'élite, celle qui lui était la plus proche et la plus dévouée, celle qui, à l'occasion du veau d'or, c'est-à-dire de la révolte contre Jéhovah, était restée lidèle; celle eniin dont son frère était le chef-. Voilà comment Aaron, ce second libérateur d'Israël, devint un prince de Dieu, la représentation d'un roi , il'un juge suprême, pompeusement décorée. Et qu'on n'oublie pas, surtout, qu'il n'en était que la représentation ; car Moïse

' Mdise, liv. Il, cliap. i3, vers. 2 ; rlitp. 19, vers 6 ; cliap. 20, ver». i.\. ' Moise, liv. Il, cliap. 3î, vers. 2f).

5S8 . cu.vrnRE v.

consolidait la liberté du peuple partout , et autant que cela était en son pouvoir.

La lril)u de Lévi n'avait point d'héritages, point de pouvoir exécutif ou législatif, et encore moins une autorité absolue. Les affaires politiques étaient discutées et décidées en face du peuple réuni et par les anciens des tribus ; Lévi n'était donc pas une tribu gouvernante, mais savante. Le service du sanctuaire, l'interprétation de la loi, la pratique du droit, de la médecine et de toutes les sciences de cette époque, lui étaient spécialement confiés, et c'était là beaucoup moins un honneur qu'un fardeau dont elle soulageait le peuple.

Au reste, dans tous les cas possibles, les prêtres n'étaient jamais que des conseillers , des serviteurs. Dans la consultation suprême par l'Urim et le Thummin, ce royal bouclier de la vérité, la persorme du grand-prêtre disparaissait , c'élait Dieu luimême qui parlait; et à moins de supposer ce grand-pré ire privé de tout sentiment d'honneur et de piété , on doit présumer que lorsqu'il entrait dans le sanctuaire au nom de l'éiernellc vérité, une sainte terreur s'emparait de lui , repoussait le mensonge et l'imposture, et le forçait à ne dire que ce qui était juste et vrai.

Il n'en est pas moins certain que l'appui du sacerdoce, sur lequel Moïse avait été forcé de fonder son institution, fut si prompt à tromper ses espérances, qu'il s'en aperçut lui-même avant sa mort, ainsi que le fait présumer la partie de sa dernière bénédiction qui concerne la tribu de Lévi'.

Pendant la conquête, et surtout pendant la distribution du pays, le pectoral resta oisif; ce symbole de la justice et de la vérité, ne demanda plus l'exécution de la loi de Moïse, et lit naître et grandir ainsi tous les maux qui, sousÉlie, dégénérèrent entln en anarchie complète. Alors le peuple demanda un roi , et avec les rois , la partie la plus importante de la véritable constitution de Moïse s'écroula. Le gouvernement des prêtres, qui succéda à la captivité d'Israël , est tout aussi éloigné de cette constitution que le gouvernement des rois; on pourrait ùii'e même

' Moïse, liv. V, diap. 53, vers. 8

SllTE DES INSTIÏLTIO.NS UE MOÏSE. *Ô89

que celte constitution n'a jamais été exécutée dans toute l'étendue de son véritable esprit; c'est ce qui a donné lieu aux récriminations et aux lamentations éternelles des prophètes.

VIII. On a dit souvent que Moïse espérait, pour Israël, la venue d'un proplièle qui saurait se faire obéir comme il l'avait été lui-même, et qui aclièverait ainsi son œuvre. On a demandé pourquoi ce prophète n'est point venu, ou pourquoi, s'il est venu, il a renversé la loi de Moïse, au lieu de l'établir dans sa vigueur et dans ses intentions originaires. De pareilles objections ne servent qu'à prouver qu'on méconnaît entièrement ce grand homme, et que la calomnie a dénaturé ses plus nobles principes.

Son ceuvre resta inachevée, car la perversité de son peuple , et les conséquences inévitables de sa propre faiblesse, l'avaient privé du bonheur de consolider ses institutions, en présidant à leur établissement dans la terre de Canaan.

Peu de mois après le départ de l'Egypte , le projet de l'État qu'il voulait former était arièté dans sa tète , et il envoya des messagers en Canaan, afin d'avoir des renseignements exacts sur ce pays, vers lequel il s'avança rapidement. Mais son peuple pusillanime se révolta, et il fut forcé de camper, pendant trentehuit ans, dans le triste désert de la petite péninsule, situé au fond du golfe de la mer Rouge.

Pendant ce la[is de temps, qu'il aurait pu employer, ainsi qu'il l'avait espéré, à élablir et à consolider sa loi, il se trouva réduit à l'enregistrement stérile des différentes stations de ce peuple voyageur. Ce fut alors qu'il chanta l'hymne mélancolique rapporté dans le psaume 90. Après avoir déploré, dans ce chant, la fragililé des générations qui se flétrissent et disparaissent, et celle de sa propre vie qui s'évanouit comme un vain parlage, il se relève lout-à-coup de ce sombre découragement , en s'appuyant sur l'immuabililé éternelle de son Dieu, de son unique espoir.

J'ai déjà dorme la première moitié de ci; c'iant, et je ci'ois que l'autre ne sera pas déplacée ici.

« ' Qui peut connaître les causes de ton couiriMix et te crain-

' l\iiiiiii- r)o, vers. I 1 CI siiiv.

590 cii.vi'rriii: v.

dre assez , toi dont la colère est si terrible? Enseigne-nous-Ie , Seigneur, afin qu'en comptant nos jours, nous puissions remplir nos cœurs de sagesse. Reviens à nous, Jéhovali ! Que ton courroux est long! Rassure-nous, ne sommes-nous donc plus ton peuple? Ne tarde pas à nous rendre tes anciennes faveurs, et nous pousserons des cris d'allégresse, et nous pourrons nous réjouir encore pendant les jours de notre vie. Réjouis-nous, ô Seigneur, pendant les jours de notre vie que tu as attristés pendant si longtemps, qui, pendant tant d'années, n'ont vu que des malheurs! Fais-nous voir. Seigneur, ce que tu réserves à tes serviteurs. Montre à tes serviteurs, montre à leurs enfants, toute l'étendue de ta bonté ! Qu'il soit de nouveau avec nous, le doux regard de Jéhovali, notre Dieu! Daigne consolider, Seigneur, le travail de nos mains ; l'œuvre de nos mains, consolide-la, consolide-la, ô Seigneur ! »

Vain espoir! l'humble suppliant ne doit pas voir la consolida- ,, lion de son œuvre sur la terre de Canaan ! Et lorsque le vieillard M de cent vingt ans, lui qui connaissait si bien les vices de son peiiple, et qui n'a pu trouver personne pour le remplacer près de ce peuple, voit enlin la mort prèle à le saisir, que lui rcste-t-il à faire, si ce n'est de demander à Dieu la grâce d'inspirer un autre homme, comme il avait été inspiré lui-même? Comment aurait-il pu craindre qu'un tel homme renverserait sa constitution, qui était toute nationale, et, par conséquent, un point d'appui dont aucun prophète ne pouvait s'écarter ni dans ses discours ni dans ses actions?

Malheureusement , dans les premiers temps, qui étaient les plus décisifs, il ne se trouva personne digne de recueillir en entier le sublime héritage de Moïse : Josué n'était qu'un héros, et Éléasar n'était qu'un prêtre; le pouvoir se divisa, et dans leur ignorance grossière, les tribus s'éloignèrent toujours davantage de la pensée fondamentale du grand législateur. Je dirai plus tard si, par la suite et après la captivité, il s'est présenté un prophète comme Moïse. Pour l'instant, il suffît de savoir qu'il avait cette espérance , et tout homme de cœur, tout homme qui sent ce que l'œuvre inachevée de toute une existence laisse de \vgrets f't lit' doul(Mn', luirdoniH'ra volonlifis au Irgislutcur expi-

rant, l'espoir palriolique qui fut sa dernière consolation, Tunique récompense de sa vie si laborieuse et si agitée.

IX. On a surtout reproché à Moïse d'avoir dit que sa constitution était l'œuvre de Dieu ; que les tables de la loi étaient écrites de la main de Jéhovab; et l'on soutient que, par là, il avait inspiré à son peuple cet orgueil religieux qui le poussait à haïr, à mépriser tous les autres peuples.

Lors même que Moïse n'aurait pas reçu sa loi de la main de Dieu d'une manière aussi matérielle et aussi immédiate, il aurait encore bien fait de le dire ; car c'était l'unique moyen d'accomplir la mission dont ce Dieu l'avait chargé. Qu'on relise avec attention l'histoire des quarante dernières années de sa vie, et l'on verra ce qu'il a été forcé de souffrir et de supporter, en dépit des bienfaits, des prodiges même que le ciel lui avait permis d'opérer pour prouver la sainteté de sa vocation. Que serait-il advenu si, pour persuader et pour dompter ces six cent mille rebelles, il n'avait eu à sa disposition que le pâle flambeau de la raison d'État, et les exigences de la raison politique et sociale ?

Il faut que la loi soit sacrée, et, pour un peuple grossier comme l'était alors celui d'Israël , elle ne pouvait l'être qu'en s'appuyant sur l'autorité divine. Il est fâcheux, même à l'époque où nous vivons, que la loi n'ait point ce caractère inviolable et sacié : c'est pour notre malheur que le parti qui la reçoit n'y voit qu'une convention qu'il est permis de cherchera éluder, tandis que le parti qui la donne est toujours prêt à la violer dès qu'elle le gène ou le contrarie. Il ne devait pas en être ainsi de la constitution de Moïse : le grand législateur voulait qu'elle fût vénérée et crainte comme la loi immuable que Dieu imposa à la nature , et c'est sous ce point de vue que les psaumes et les prophéties la chantent.

Lors même que Moïse n'aurait placé sa loi sous l'égide de l'éclat divin que par nécessité , par prudence, par humilité, cette loi n'en serait pas moins un éternel monument élevé au bonheur des peuples; et ce monument lui ferait d'autant plus d'honneur que, pour le rendre plus solide, il n'y a pas gravé son nom à lui , mais celui du Dieu lutélairc de son peuple.

592 CHAFIIRE V.

Voilà ce que je dirais, si Moïse n'avait pas iinmédiatcmcnl reçu sa loi de la main de Dieu. Mais pourquoi ne l'en aurail-il pas reçue? Les intentions de la providence sur l'espèce humaine peuvent-elles être autre chose que le maintien de Tordre et de la paix, que la propagation des lumières et de la vérité? Et a-t-il jamais existé une institution qui ait plus largement répandu ses bienfaits de la divinité que celle de Moïse ?

Pouvons-nous concevoir une manifestation de Dieu, dans l'ame humaine, plus noble et plus digne de lui que celle qui communique à un seul homme la volonté, le pouvoii- et la force nécessaires pour développer et perfectionner les qualités morales et intellectuelles de tout un peuple? Les antiques législateurs, ces premiers bienfaiteurs de l'espèce humaine , n'onl-ils pas tous été regardés et vénérés comme des êtres à part et en rapport avec la divinité? et en est-il un seul parmi eux qui ait égalé Moïse ?

Qui oserait marquer le point où , dans Tame d'un tel homme , finit la force humaine et commeuLe l'inspiration divine? Qui oserait désigner, sur les tables de la loi, la lettre que traça le doigt de Dieu ou celui de Moïse, de ce Moïse qui, après avoir été nourri dé toutes les sciences de l'antique Egypte, fut animé, inspiré par le Dieu de ses pères ?

Notre époque ne nous fournit aucun point de comparaison pour juger un pareil homme; nous vivons au milieu de distractions de tout genre, entourés d'œuvres d'art, et soutenus cl secondés par toutes sortes de ressources artilicielles. Nos plus iiUimes pensées ne nous appartiennent point : elles sont le résultat de ce que les autres ont pensé, dit ou vu, et qu'ils nous inculquent avec tant de persévérance, que nous finissons par croire que nous l'avons pensé, dit ou vu nous-mêmes. Comment pourrions-nous concevoir une idée juste et précise du silence pi'ofond, du calme imposant , de la solitude sacrée du désert ? Gomment pourrions-nous calculer, apprécier le degré d'influence que, là. Dieu peut et doit exercer sur une ame forte et pure? et pourquoi chercherions-nous à le calculer, à l'apprécier ?

Que tous ceux qiu , (IcImmiI au [tiril de la montagne , ont l'eni

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et accepté la loi , aient cherché à s'expliquer le bord de chaque nuée merveilleuse qui flottait si magnifiquement sur ce ciel de la gloire céleste , cela se comprend; mais nous, avons-nous le même droit? Le contenu et les résuit ils de la loi de Moïse nous prouvent qu'elle est divine ; et elle est divine aussi , la poésie née de cette loi ! L'œuvre et ses etfets témoignent en laveur du maître.

SUPPLÉMENl.

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