CHAi'MRE vu
il continue sa route , un mors terrible a été mis sur sa bouche.
Dans tout ceci , il n'y a rien d'incompatible avec la nature d'un Schaman. Qu'on lise les récits des voyageurs qui ont visite les pays où se trouvent encore de pareils hommes, et l'on sera étonné de l'état violent où l'imagination les jette parfois. Alors leur ame semble sortir du corps , qui reste sans mouvement et sans apparence de vie; elle entreprend des voyages et revient apporter au corps avec lequel elle se réunit de nouveau , des renseignements eur les divers endroits qu'elle a visités. De là , des prédictions que les peuples vénèrent, et qui ont vivement étonné plus d'un savant voyageur '. Tous, au reste, s'accordent à admirer la surexcitation de ceshommes, qui lesjctle dans des états si inexplicables, qu'en les comparant à la vision de Balaam , cette dernière nous paraît un jeu d'enfant. Pourquoi la divinité, puisqu'elle voulait s'emparer de ce rusé prédisant, qui, certes, ne s'était pas mis en route pour maudire, n'aurait-elle pas choisi le moyen le plus familier à cet homme , et qui devait l'influencer plus vite et plus fortement que tout autre ?
Un phénomène terrible l'arrête dans son voyage ; il est parfaitement éveillé , lorsqu'il voit , entend, et fait tout ce que rapporte la narration. Des esprits étroits et bornés peuvent seuls attacher quelque importance à savoir si l'ànesse a réellement parlé, de quelle manière elle s'est exprimée, si Dieu lui a donné l'intelligence humaine et les organes du langage , ou si elle n'était qu'un aveugle instrument de sa volonté, etc. Qu'il nous suffise de savoir que l'ànesse a parlé au Schaman dans une vision , c'est-à-dire qu'il a entendu une voix et vu un être surnaturel , que nous ne pouvons ni entendre ni voir , si nous ne voulons pas aussi devenir des Schamans.
La parole d'un homme doué d'une imagination aussi puissante, doit nécessairement être, sublime, et elle l'est en effet. Tout ce qu'il dit est le véritable "p^D ; c'est-à-dire que sa parole est à la fois digne, concise, vivante et pleine d'images. Moïse n'a pas un seul passage, et les prophètes, ses successeurs, n'en ont que fort rarement, qui puissent être comparés aux paroles de lialaam. On pourrait les placer à côté du livre de Job , et l'his-
' Pallns ('.■iiiIIm , C.iivri 1. ifiliMii . I.iTiii , CIO.
CHANTS I)K VICTOIIU; DKS I'KAF.I.UKS. -429
toire qui nous y conduit, avec ses rêves et ses visions, avec ses menaces terribles et toujours croissantes, avec ses montagnes diverses et leurs sept autels, est si simple, si symétrique par ses lépétilions, qu'on croit s'élever vers le dénouement par des degrés enchantés.
BÉNÉDICTION DE BALAAM SI R LES TENTES Rfil'NIES d'iSRAEI..
« Balac m'a fait venir d'Aram ; le roi de Moab m'a fait sortir du fond des montagnes de l'est ; il m'a dit : Arrive, maudis Jacob ; arrive , lance des anathèmes sur Israël ! Gomment puis-je maudire ce que Jéhovah ne maudit point? Comment pourrai-je lancer Tanathème contre celui pour qui Jéhovah n'en a point?
« De la pointe du rocher je contemple ce peuple; du haut de la cime des monts mon regard plane sur lui. Kegarde-le ! c'est un peuple qui demeurera toujours fcul, qui ne recevra jamais les autres peuples parmi les siens. Qui pourrait compter la poussière de Jacob? qui pourrait prononcer le nombre du quait d'Israël ? Oh ! si ma destinée pouvait être semblable à la destinée de ces braves * ! Oh ! si ma foi pouvait être semblable à la leur ! »
Effrayé de l'entendre bénir les enfants d'Israël , au lieu de les maudire, le roi conduit Balaam à une autre place, comme s'il craignait que celle où il se trouvait ne fùl un de ces lieux funestes qui ne peuvent donner que des inspirations mauvaises, et qui rendent inutiles tous les sacrifices offerts aux dieux. De la nouvelle place qu'il choisit , c'esl-à-dire de la cime du Mont- Pisga, on découvre jusqu'à la dernière tente d'Israël ; là, on construit sept autels, on y célèbre sept sacrifices; Balac et tous les princes de Moab en sont témoins. Balaam retourne dans la solitude pour prendre les ordres de Dieu ; il revient et dit :
« Lève-toi, ô Balac! et écoute ; apprends ce que je vais le dire, moi, fils de Zippor: Dieu n'est pas un homme pour dire des mensonges; il n'est pas un fils des hommes pour manquer à sa parole.
«Peut-il donner des ordres qui ne seraient pas exécutés?
' D^TC?^ P''*''^'' ^""^ '^ "O"" '^'■'^■ineur d'Israël , à peu près dans le même sens que if)*6oç. Dans les temps les plus anciens, Jsthinin est souvent employé commo un des noms d'Israël, et même d.ins le Cantique des cantiques, cr sont les Ka/.oi K a)a6oi, D^"Hy^, qui aimLMit Silomim Voyez Ciiniiquc, ;liap. i, \ ers. /}•
450 CHAI'ITRE vir.
l-out-il parler snns que son dire ne se réalise ? Regarde ! j'ai reçu des bénédictions; oui, il a béni! je ne puis l'iirc qu'il en soit autrement !
« Je ne puis voir aucun malheur au dessus de Jacob, pas une calamité ne plane sur Israël! Jéliovab son Dieu est avec lui, il porte en lui de l'oyaux chants de liioniphe. Dieu l'a conduit hors de FÉgypte ; sa course impétueuse est comme celle du taureau sauvage. L'art des prédictions ne sert à rien contre Jacob, les pressentiments de l'avenir ne font rien contre Israël. Tout lui est révélé en temps et lieu, et alors on lui dit ce que Dieu a résolu de faire'. Regarde-le bien, ce peuple! il se lève comme un lion ! Semblable à un jeune lion , il s'agite et ne se couche point qu'il n'ait dévoré sa proie.»
Balac descend jusqu'cà la prière, il supplie Balaam de ne pas bénir du moins, puisqu'il ne peut se résoudre à maudire ; et il le conduit à une troisième place sur la cime du Péor, d'oîi l'on découvre le désert. Quand les autels sont dressés, quand les sacrilices ont été offerts, le prédisant ne va pas chercher des augures îiuloin; il lève les yeux, voit Israël campé dans l'ordre de ses tribus, et l'inspiration s'empare de lui; il élève la voix et dit :
« Ainsi parle Balaam, fils de Béor! ainsi parle l'homme dont l'œil est ouvert! il parle ainsi celui qui a entendu les arrêts divins, celui qui a vu la face du Tout-Puissant , celui qui se prosterne et regarde les yeux ouverts !
« Que tes tentes sont belles, ô Jacob ! tes demeures, ô Israël, s'étendent comme l'eau des torrents, comme les jardins le long des neuves, comme les aloès plantés par Dieu lui-même, comme les cèdres sur le bord de l'eau. L'eau jaillit de ses sources, de grands (leuves seront ses hls ; son roi sera plus grand qu'Agag, et son empire sera célèbre entre tous. Dieu l'a conduit hors de l'Egypte; sa course est impétueuse comme celle du taureau sauvage. Il dévore les peuples, ses oppresseurs; il dévore leurs us percés de llèclies, puis il se couche et s'étend comme un lion, comme un jeune lion rassasié. Qui oserait l'irriter et le pousser
' Ce passage indique liès-distinc(ement la différence entre les prédisants et les jiropliètcs.
CHANTS DK VIClOlRIi DES ISUAÊLITES. 431
à se relever? Béni sera celui qui le Ijénit, ô Israël, niauJil sera celui qui te maudit ! »
Balac s'emporte enfin, il frappe dans ses mains, et ordonne à Balaam de s'en retourner dans son pays; mais avant de se retirer, le prédisant apprend au roi ce que son peuple aura à souffrir de celui d'Israël. Dans ce passage, la prédiction s'élève à sa plus grande hauteur.
« Ainsi parle Balaam, fils de Béor; ainsi parle l'homme dont l'œil est ouvert. Il parle ainsi celui qui a entendu les arrêts divins, celui qui connaît la sagesse du Très-Haut. Il a vu la fac(; du Tout-Puissant ; il s'est prosterné, et son regard était ouvert !
« Je le vois, il n'est pas encore là ; je le contemple, il est encore loin. Une étoile plane sur Jacob \ un bâton de commandement se lève au-dessus d'Israël. 11 abattra tous les coins d<' Moab, il fera tomber en ruines toutes ses hauteurs fortifiées *. Édom est sa propriété, il fera la conquête de l'hostile Séhir. Israël accomplira de vaillantes actions; un vainqueur sortira de Jacob, il détruira le reste de nos demeures !
« Il laisse planer son regard sur Amalcc, élève son discours sentencieux, et dit :
« Amalec ! toi le premier entre les peuples ! le dénouement de la destinée sera la destruction !
« Il laisse planer son regard sur les Kéniens, élève son discours sentencieux, et dit :
« Ta demeure est solide, tu as construit ton nid dans le rocher, comme si le nid du rocher n'existait que pour ravager, jusqu'au moment où, toi aussi, tu seras entraîné par Assur.
« Il reprend son discours sentencieux et dit :
« Hélas! qui pourra y survivre, si Dieu exécute encore ceci ? Des navires venus des côtes de Kittimes humilieront Assur ! ils humilieront Héber ; lui aussi périra î
' David, le vainqueur des Moabiles.
* Le rity~^j3 '-'*' i*^' '"^ parallélisme de 3XiD ^ÎIXD '■ S' l'un signifie les points c-t . les ouvertures des rochers, l'autre ne saurait indiquer, soit qu'on lise î^^ ou îlîy , que les tours qu'on y avait élevées, ou les liotnines i|ni défendaient ces tours. Los ciifints de Setli , comme nom de race, no sauraient trouver place ici. ,
45"2 ciiAiiiKt VII.
0 Et aam se leva et s'en alla pour retourner en son pa^s. Balac aussi se leva et reprit sa roule. »
Quel triomphe pour Israël ! Quelle couronne de victoire toujours plus riche en lauriers ! El tout ceci ne serait qu'une ruse des Moabites ! Mais comment cela serait- il possible, puisqu'elle est contre eux et en faveur des Israélites? S'il y a ruse et mensonge, c'est Moïse qu'il faut en accuser, Moïse ou un de ses successeurs, mais lequel? où est le poète dont les productions puissent être comparées au discours de Balaam ?
On a demandé souvent quelle importance Israël pouvait attacher aux bénédictions ou aux malédictions du prédisant d'un peuple ennemi, et qui servait de faux dieux? Songeons, avant tout, que son discours' n'a pas été prononcé pour nous, mais pour Israël et pour Moab ; que les Hébieux craignaient la guerre ; que Balaam était très-célèbre dans l'art de pi'édire l'avenir; et que, s'il leur avait lancé des anaibèmes, ils eussent été aussi découragés que le fut Moab, lorsqu'il entendit prédire à Israël de si glorieuses destinées. Jéhovah se conforma donc, dans cette circonstance comme dans bien d'autres, à la faiblesse de son peuple, et il fît du projet de ses ennemis, qui devait intimider Israël, un événement qui ranima son courage. Mais comment Israël apprit-il cet événement? Pouvait-il ne pas se répandre rapidement en Moab et en Israël ? n'était-il pas campé devant Moab? Balaam n'habilait-il pas dans les montagnes de TOrieiit, et ne périt-il pas de la main des Israélites? Il est probable que cette histoire fut consignée dans le livre des guerres de Jéhovah, dont plusieurs chants et plusieurs passages poétiques sont cités, presque à la même place où se trouve celte histoire K Nous connaissons donc jusqu'à la source où elle a été puisée, et la manière dont elle a été conservée. Voyons maintenant les autres chants et les autres passages poétiques dbnt je Viens de parler.
Lorsque Moïse, pressé de toutes parts, défit Amalec, il commença à écrire le livre des guerres de Jéhovah, qui fut continué après lui, mais dont il ne nous reste que quelques fragments.
' Moise, liv. iv, cliMp. tt, vers. 14 à 3o
Le premier de ces fragments est celui qui chante la victoire de Moïse sur Amalec *.
« Je veux détruire , je veux entièrement détruire de dessous le ciel , la mémoire d'Amalec ! »
L'autel que construisit Moïse, et qu'il appela: Jéhovah, ma bannière de victoire , a également une explication toute poétique, ainsi que le prouve ce passage :
« Car ma main était élevée vers le trône de Jéhovah ! La guerre de Jéhovah sera contre Amalec ; elle se perpétuera de génération en génération. »
Ce ne fut point la main d' Amalec , mais celle de Moïse , qui , pendant la bataille, s'était élevée vers Jéhovah; une pierre soutenait cette main , ce qui fit naître l'idée de l'autel appelé bannière de victoire. C'était en vainqueur que Moïse avait élevé ses mains vers Jéhovah.
Les autres fragments de ce livre contiennent plusieurs chants*. J'ai déjà donné celui du puits: en voici un qui célèbre la victoire d'Israël sur les Amorrhéens.
CHANT DE VICTOIRE SLR LES AMORRHÉKKS QUI FURENT LES VAINQUEURS DE MOAB.
« Venez à Hesbon , construisez et fortifiez Sihon ! Un feu est sorti de Hesbon, une fiamme est sortie de Sihon ; elle a dévoré les montagnes de Moab et les haWtants des hauteurs d'Arnon.
« Malheur à toi, Moab î et toi, peuple de Kémos, tu es perdu ! Tes fils ont été forcés de fuir ! les filles sont devenues les captives des rois de Sihon et des Amorrhéens!
« Leur joug est brisé! De Hesbon Jusqu'à Débon, nous avons tout détruit ! nous avons tout ravagé jusqu'à Nophah; nous avons tout ravagé jusqu'à Médéba ! »
Les Israélites s'excitent ainsi mutuellement à entrer dans la terre conquise d'Hesbon et de Sihon ; ils se glorifient d'avoir vaincu les vainqueurs de Moab , et vantent les hauts faits de leurs ennemis avec une ironie dont leurs anciens chants de victoire abondent, mais qui n'ont aucun charme pour nous.
' Moïse, liv. II, cliap. 17, vCMS. 1*4. ' Moisi;, liv. IV, clrip. 21, vers. 14.
Aôi CHAPITRE VU.
Le livre de Josuc n'otfre aucun fragment de ce livre des guerres de Jéhovali. Les traits les plus hardis de la narration semblent cependant avoir été empruntés aux chants de victoire ; et, dans le plus hardi de tous, celui qui parle du soleil et de la lune arrêtés dans leurs cours, le livre des anciens chants héroïques est très-positivement cité '. Cette citation seule sufTil, selon moi, pour détruire les fausses interprétations dont ce chant a été si longtemps Tobjel.
Josué attaque les Amorrhéens , le matin de bonne heure , et il combat jusqu'à la nuit, c'est-à-dire pendant toute la durée de la journée , qui semble se prolonger pour lui donner le temps d'achever sa victoire. Le soleil et la lune , car il poursuit l'ennemi pendant la nuit, deviennent les témoins de ses hauts faits ; et , comme frappés de surprise , ces astres s'arrêtent au firmament jusqu'à ce que le héros ail complété sa victoire. La nature entière semble s'être mise à ses ordres ; elle aussi obéit à la voix du général en chef, et Jéhovah lui-même se soumet à cette voix ; car c'est lui qui fait fuir l'ennemi en le frappant d'une terreur divine, c'est-à-dire panique; il fait plus, il le poursuit dans sa fuite par la grêle qu'il fait tomber sur lui comme autant de combattants alliés de Josué. Telles sont les images des événements de cette journée, qui ont servi de base à la narration que l'on en a faite en ces termes :
« Et lorsqu'ils s'enfuirent devant Israël, sur la route de Beth- Horon, Jéhovah jeta du haut du ciel de grosses pierres sur eux , le long du chemin jusqu'à Hazéka. Ils tombèrent! il en tomba plus sous ces grosses pierres de grêle, qu'il n'en était tombé sous le for des Israélites.
« C'était ce jour-là que Josué parla à Jéhovah , le jour où Jéhovah lui livra l'Amorrhéen devant tout Israël, et dit devant tout Israël :
1 Ce livre, Iti»*"*» '"'^ *a"s doute son nom de *l^iy (chant), et s'il était un recueil des chants liéroïques d'Israiil , il devait nécessairement commencer par le chant sur le passage de la mer Roii(;e, et par consi-quent par ce mot : m^î^'Xi T'' > peutêtre, lui a donné son nom. T^'l peut signifier aussi livre des Itérus, parce que ce nom est le nom héroïque des enfants d'Israël , qui étaient des D^T^y» (ofjafloij, ainsi qu'on l'a déjà vu dans la hi'nddiclion de l!alaam. Soit qu'on traduise *^^»s , par livre des liéroi ou par recueil Je chanti hiirOKjHes , son contenu prouve qu'il renfermait des cliants semblables.
CHANTS DF. VKTOIIin: 1)KS ISRAÉLITES. 455
« Arrèle-loi, soleil , sur Gabaon , el toi, lune, demeure dans la vallée! Et le soleil s'arrêta, et la lune demeura dans la vallée d'Ajalon , jusqu'à ce qu'elle fût terminée la victoire, la victoire d'Israël ! Car, n'est-il pas écrit dans le livre des chants héroïques : « Le soleil s'est arrêté au milieu du ciel, il n'est pas allé se reposer, et cependant le jour était déjà terminé ? Il n'y a jamais eu un jour de victoire comme celui-là ; pas un ne l'a précédé, pas un ne le suivra, ce jour pendant lequel Dieu lui-même obéit à la parole du héros ; pendant lequel Jéhovah lui-même combattit avec lui pour Israël. »
Qui pourrait ne pas voir que tout ceci est de la poésie , lors même qu'on n'aurait pas cité le livre des chants héroïques? Au reste, les expressions et les images n'ont rien d'étrange ou de téméraire dans la langue d'Israël. Que de fois n'est-il pas dit dans les livres de ce peuple , même dans le style simple et sévère de l'histoire : « Dieu combattit pour Israël. » Dans le chant de Débora , les étoiles font partie des combattants ; ailleurs , le soleil , la lune et onze étoiles s'inclinent devant un jeune pâtre endormi ; le soleil a sa chambre à coucher, et il sait quand il doit s'y retirer pour se reposer *.
Il en est de même de plusieurs passages du livre de Josué et de celui des Juges. Si l'on y voit les murs s'écrouler devant le son sacré des trompettes, il suffit de lire cette description avec l'esprit du temps pour ne plus rien y trouver d'extraordinaire. Les cris de guerre s'unissaient au son des trompettes qui se prolongeaient pendant l'attaque dont elles étaient le signal. Le général avait, durant six jours, défendu aux siens de commencer l'assaut, mais le septième, lorsque l'ennemi, trompé par les vaines promenades des jours précédents , avait laissé le matin
' Il est possible que Josué ait manifeslé le désir que le jour pût se prolonger. Les héros d'Homère n'out-ils pas plus d'une fois exprimé de semblables désirs, et n'est-il pas, pour ainsi dire, inséparable de l'ardeur du combat? Lorsque ce désir de Josué s'est réalisé par un crépuscule plus prolongé qu'à l'ordinaire; lorsque le ciel lui-même est venu au secours d'Israël par une pluie de grosse grêle , n'était-il pa$ naturel qu'alors on fît , dans le chant qui élevait célébrer cette victoire, un tableau magnifique de la journée où on ravait remportée, qu'on l'appelât une journée sans pareille, qu'on montrât le héros donnant des ordres au soleil et à la lune, réduits .1 conlribuerà la victoire, à admirer sa valeur; qu'on allât même jusqu'à représenter Jéhovah se résignant a agir sous les ordres de ce héros ?
ses murs sans défense , il ordonna Tattaque; les cris de guerre se mêlèrent au son des trompettes, et la ville fut conquise.
La vie, l'ame du livre des Juges, consiste en semblables traits héroïques. Tout y respire l'esprit de son époque, et la jeune ardeur d'un peuple montagnard, nouvellement organisé, qui est souvent opprimé parce que l'ordre n'est pas encore bien établi, mais dont on voit briller la valeur et l'amour de la liberté, sinon dans l'ensemble de ce peuple, du moins dans la conduite de ses héros. Selon moi , cette époque pourrait être appelée l'ère poétique d'Israël , et je vais motiver cette opinion.
Les époques d'ordre civil et politique , de prospérité calme et de rigidité dans les mœurs, sont certainement les plus heureuses pour les nations; mais elles ne sont pas les plus fiivorables à la poésie, qui. pour paraître avec éclat, a besoin de chanter, dans une liberté illimitée, des actions audacieuses, des passions violentes, des aventures extraordinaires.
« A cette époque, dit le livre des Juges, il n'y avait point de roi en Israël , et chacun faisait ce qui lui paraissait juste. »
Celte prétendue justice n'était souvent qu'une injustice révoltante; mais celui qui s'en rendait coupable y avait été poussé par un sentiment violent, et que rien ne cherchait à comprimer. Dès, qu'un individu se signalait par une action vaillante, de peu d'importance même , on disait : « L'esprit du Seigneur, c'est-àdire l'esprit national, le guide; le dieu du pays l'a réveillé et lui met les armes à la main ; l'esprit de Jéhovah le pousse, » etc.
On parlait ainsi de rhummc qu'on croyait inspiré, même quand il ne se recommandait ni par la pureté de ses mœurs, ni par la bonté de son cœur.
Rien n'est plus pauvre que les objections qu'on a élevées contre ce livre et contre les aventures qu'il rapporte ; car les auteurs de ces objections semblent avoir pris à tàclie d'oublier le temps où ce livre a été écrit. Les nations antiques se permettaient dans leurs guerres les ruses les plus raffinées ; il en est encore de même aujourd'hui chez les peuples sauvages qui, malgré leur valeur, dont il est impossible de douter, aiment mieux employer la ruse que la force. Celte arme était surtout une nécessité pour un peuple opprimé au-dehors, toujours agité au-dedans, et où l'esprit
national n'existait encore que chez quelques individus isolés; car un seul homme, quels que soient son courage et sa force, pourrait-il raisonnablement se flatter de résister à des hordes entières, surtout quand il n'a pas sur elles l'avantage des inventions qui ont fait de la guerre un art, une science? Au reste, ces inventions sont-elles autre chose que des ruses? el peut-il y avoir une ruse plus stupide, un courage plus lâche que celui qui sort de la bouche d'un canon?
Laissez passer Jéhu, quand, éveillé par Jéhovah, et l'épée à la main, il va trouver le tyran étranger. Le mot qu'il a à lui dire de la part de Dieu, est un mol plus national que nos victoires à nous, scellées du sang de lant de milliers de victimes. Tout dépendait alors de la valeur et de la force individuelle. Je conviens que Jahel, femme de Héber, cette sauvage habitante des camps, qui , d'accord avec tout Israël , cloua dans sa lente le général de l'ennemi, ne mériterait pas les décorations destinées à récompenser les hauts faits militaires de nos temps ; mais l'éloge national renfermé dans le chant de Débora, lui appartenait de droit. Avant de vouloir appliquer aux Hébreux la morale et les lois de la guerre moderne , il faudrait transformer les hordes sauvages qu'ils avaient à combattre , en troupes réguhères et disciplinées; il f.widrait, surtout, donnera celte époque reculée l'esprit et les mœurs de notre époque à nous.
Qnalem minisirum fiilmiuis alitem , Oui rex Oeorum regnum in aves vagas T'ermisit , expcrlus lidelem Jupiter in Ganymede flavo ;
0!im inventas el patrius vigor iSido laborum piopulit insciuni :
Vernique jam uimijis remolis Insolites docueie nisus.
Venti paventein ; mox in ovilia Demisit lioslem vividus impelus :
Nunc in reluctantes dracones Egit amor dapis atque pugua;.
C'est ainsi que je me retrace à moi-même les hauts faits de Débora, de Gédéon, de Jeplité, de Sainson ; el je n'ai pas besoin
458 r.HAi'iiRK vil.
de chercher dans la morale des circonstances auxiliaires pour me les expliquer. Le ton de la narration place toutes ces histoires dans un jour merveilleusement poétique. Plusieurs d'entie elles , et notamment celle de Sumson fait captif par ses ennemis sur les genoux de Délila , ont dans leur marche toute la symétrie et même le rhy thme de la poésie ; les expressions sont d'une énergie remarquable, et le langage des héros est plein de l'esprit de Jéhovah, c'est-à-dire enthousiaste et audacieux. L'apparition d'un ange ou d'un prophète sans nom, qui venait annoncer la naissance d'un de ces^héros; les preuves singulières qui attestaient leur renommée et leur courage; l'arrogance présomptueuse qui caractérisait toutes leurs actions, et surtout celles de Samson ; les énigmes, les jeux de mots, donnent à ces récits plus de poésie qu'on n'en saurait trouver dans les poèmes héroïques avec leurs mythes merveilleux. Chacun de ces héros est peint si tidèlement et avec tant de détails, que les deux ou trois chapitres qui lui sont consacrés , sulTisent pour le faire vivre et agir devant nous. Quelques traits empruntés à l'histoire de Sau.son, prouveront cette vérité.
Une gaieté joviale et une présomptueuse élourderie sont, pour ainsi dire, les compagnes inséparables de sa vie. Le vin et toutes les boissons fortes lui étaient interdites ; il s'en dédommagea par l'amour, qui le fit plusieurs fois tomber dans les filets de ses ennemis, et finit par lui coûter sa force, sa liberté et ses yeux. Chercher une femme parmi ses ennemis afin de se frayer une roule pour arriver plus facilement à eux , était une idée extravagante, mais tout-à-fait dans le caractère d'un jeune étourdi qui , sur de sa force, la prodigue au hasard , et partage son cœur enln? la guerre et l'amour. Semblable à beaucoup de héros, il était homme avec les hommes, et femme avec les femmes.
Après avoir répondu étourdiment à ceux qui, par sa propre faute, avaient deviné son énigme, il tue trente Philistins, afin de payer aux trente convives de sa noce l'amende de cette énigme. Puis il quitte sa femme; bientôt après il revient, lui apporte un chevreau pour présent, cl veut entrer dans sa chambre comme s'il ne 1 avait jamais quittée. En apprenant
qu'elle est devenue la femme d'un autre, il répond tranquillement que, puisqu'il a un juste motif d'attaquer les Philistins, il ne s'abstiendra plus de leur faire du mal.
L'histoire des trois cents chacals et des tisons allumés sous leurs queues, est tout-à-fait dans son caractère ; et le ridicule dont on a cherché à la couvrir ne vaut pas la peine d'être refuté. Les chacals étaient très-communs dans ce pays, et, par conséquent, faciles à prendre. Au reste, un joyeux aventurier tel que Samson, ne devait pas manquer de compagnons prêts à le seconder dans de telles entreprises, dont ils n'avaient jamais que le plaisir , car Samson prenait pour lui seul toute la responsabilité.
Les mêmes considérations s'appliquent à l'aventure de la porte de Gaza , qu'il transporta sur une montagne pour se moquer des habitants de cette ville , et surtout à celle de la mâchoire d'àne, qui lui fournit un jeu de mots dont il était amateur passionné.
Le lieu où il prit cette mâchoire s'appelait Lehi, c'est-à-dire mâchoire ; c'était sans doute un passage étroit, une caverne, qui devait ce singulier nom à sa forme. Les concitoyens de Samson s'étaient chargés de la tâche honteuse de le lier et de le livrer ainsi aux Philistins ; il leur avait lui-même permis celte lâcheté, à la seule condition qu'ils ne se jetteraient pas sur lui s'il venait à s'échapper. Arrivé au passage de Lehi, qui lui parut sans doute propre à son projet, il rompit tout-à-coup ses liens, saisit une mâchoire d'âne qui se trouvait dans ce passage, s'en fit une arme, acheva sa déhvrance en tuant les Philistins, et prononça son mémorable jeu de mots auquel il en fit aussitôt succéder un autre, sur la source que Dieu montra au vainqueur altéré parle combat. De nos jours encore, cette source s'appelle source de l'invocation; pour s'être conservée si longtemps, il fallait qu'elle partît d'un objet plus stable que la mâchoire que Samson tenait à la main , et cet objet ne pouvait être que le rocher de Lehi.
Quant à la belle et triste histoire du piège que lui tendit Délilâ, elle s'explique par la nature de son caractère. Naturellement impressionnable et facile à s'enflammer des feux de l'amour, les séductions d'une femme lui arrachèrent son secret. Il savait pourtant (juc sa force extraordinaire ne lui était accordée
440 rHAI'lTKK VII.
qu'à condition qu'il garderait lidèlement le secret du vœu qui le consacrait au Dieu national ; aussi , à peine eut-il violé ce vœu, qu'il sentit sa force, c'est-à-dire l'assistance de son Dieu, se retirer de lui.
Le courage et la gaîié lui revinrent cependant avec sa chevelure; et, lorsque les Philistins lui ordonnèrent de les divertir, sans doute dans quelque temple d'idole légèrement bâti , il se promit d'essayer ses forces renaissantes contre les colonnes de ce temple, afin de mourir joyeusement et étourdiment comme il avait vécu. Il mourut en effet en ennemi irréconciliable des Philistins, heureux de son dernier jeu de mots et de sa mort, puisqu'elle entraînait celle de ses ennemis.
Une histoire si caractérisée, si complète par elle-même, pourrait-elle n'cire qu'une fiction? Les faits qu'on a cherché à tourner en ridicule ou à justifier par des commentaires forcés, sont précisément ce qu'il y a de plus beau dans celte histoire; il vu est de même de toutes celles que contient le livre des Juges.
Le plus beau chant héroïque des Hébreux , celui de Débora, se trouve dans le même livre et appartient à la même époque. Le psaume G8 tend à l'imiter, mais il en reste très-loin. Chez Débora, tout est présent, vivant, agissant; tandis que chez David , ce vieux dire héroïque devient le chant cérémonieux d'un cortège d'Étal, qui ne pouvait jamais être autre chose qu'un cortège d'État.
0 toi , héroïne immortelle qu'abritait l'ombre des palmiers, permets-moi de me mêler à la danse triomphale de ton peuple, cl de répéter, de ma voix faible et timide, l'écho de ton chant sublime. ^