UNION DE LA MUSIQUE ET DE LA DANSE AU CHANT NATIONAL
L'écrivain anglais Brown '^ assure que l'intluence de la poésie, de la musique et de la danse n'est jamais plus forte que lorsque ces trois arts sont réunis; et qu'ils n'agissent si puissamment sur
' Tout ceci n'ost qu'une ironie et une descripiion imitalive qui se plait à peindre jusqu'au dernier soui)ir de Sisera mourant, tableau tout-à-faitdans resprit du temps. Plusieurs relations de voya(;es en Orient nous apprennent qu'on sait y donner au lait une qualité enivrante C'est sans doute de ce lait qu'avait bu Sisora, qui, caclié dans le gynécée de la tente, trouva la mort pendant le sommeil de l'ivresse.
' Le contra.sie de ce tableau avec celui qui précède, en rend l'ironie plus saillante.
^ Les femmes du liarem de Sisera ue voulaient pas qu'il eût des jeunes lillcs pour sa part du butin ; elles ne lui souliailaieni que des vAtements de couleur et des parures pour orner l'entrée trionipliale de leur maître et amant.
* Cette sentence est pour ainsi dire le scellé du cliant,et prouve que ce chant est aussi bien conduit qu'il est national, local et conforme à l'esprit du temps.
* Drown's Dissertation on the risc, union, poiver, (he progressions, séparation and corruptions of poetry and tniiuc, Loiidon, 17G3.
CHAMS Dt ViaOIRE DES ISUAÉLITES. 445
les peuples sauvages, que parce que chez ces peuples ils sont toujours inséparables.
Si, en avançant cette opinion, il l'avait appuyée sur des faits, au lieu de rappliquer cà des objets qui n'existent plus, et de Tétendre jusque sur la législation ; s'il n'avait pas voulu expliquer par cette opinion chaque particularité de chaque genre de poésie , il n'y aurait rien à lui objecter.
L'union de ces arts, chez tous les peuples peu avancés en civilisation, est un fait avéré; chez les Grecs eux-mêmes, le drame naquit du chœur, c'est-à-dire de la poésie unie au chant et à la danse. Il est également avéré qu'.à leur point de départ, ces.divers arts n'en font qu'un. La poésie naturelle ne vil qu'à l'aide du son , comme la musique naturelle n'est rien sans la poésie.* La musique, en général, ne fournit qu'une série de sensations obscures et vagues qui ont besoin d'être déterminées par des paroles , sous peine de fatiguer, d'endormir ou d'attrister toutes autres que des oreilles complètement artistiques. L'exemple des enfants prouve que la poésie et la musique réunies conduisent naturellement à la danse. -Les sensations vives, vivement exprimées par des paroles et par des sons , dem.andent l'accompagnement du geste ; c'est donc à juste titre que MiUon a dit :
« Musique et parole, bienheureux couple de syrènes! Filles célestes, sœurs jumelles de la joie la plus pure! lorsque vous apparaissez la main dans la main, votre démarche, vos sons et votre divine parole, sont trois fois vivifiants ! »
Puisque, dans la nature humaine, les divers sens dont chacun de nous est doué agissent sur une seule et même ame, pourquoi leur action, en dehors de nous, serait-elle séparée? Pourquoi l'œil intérieur, qui voit des visions célestes, ne serait-il pas soutenu par l'oreille intérieure qui entend des sons célestes? et pourquoi tous deux ne pourraient-ils pas, dans leur plus vivante manifestation, se servir du geste pour rendre les images , et de la danse pour régler le rhylhme des sons? Dans la poésie comme dans la musique , le rhythme n'est que de la danse ; les images de la poésie ne sont autre chose que les gestes de la nature universelle et vivifiante qui se reflètent dans l'ame et sur le visage de l'homme.
4i6 CUAPllRE VII.
Ces trois arts enlin sont tellement enlacés , qu'il est impossible de diviser leurs notions, même métaphysiquement, sans que Tune ne vienne aussitôt glaner dans le champ de Tautrc. Il faut donc qu'il y ait entre eux un point de contact qui , dès qu'il est atteint dans les conditions de la perfection, exerce une puissance irrésistible. Cette puissance agit sur toutes nos forces matérielles et se glisse dans l'ame par tous les organes à la fois ; souvent même elle Tassaillil violemment , car elle touche au sensorium commune où dorment les images, les sons, les sensations et les mouvements, et devient ainsi une harmonie au-dessus de la nature terrestre.
Il résulte de là que ces trois puissants arts atteignent rare- Tiienl le point de contact si délicat qui les réunit. Toutes les images de la poésie n'enfantent pas le geste ; tous les sons de la musique n'éveillent pas la danse des sentiments. Si l'un s'avance trop, l'autre reste en arrière , et le triangle harmonique , dont le charme ne consiste que dans une concordance apparente de ses cordes, devient une monstruosité ; il vaut donc infiniment mieux, en ce cas, que chaque art marche seul sur sa route à lui.
Ce fut sans doute dans un cas analogue que chacun d'eux devint un art spécial. Ainsi réduit à remplacer par son mérite à lui, Taltrait que cette séparation lui avait fait perdre, il se développa de son mieux , et se mit à agir par son proj)re mouvement; tandis que, réuni aux deux autres arts, dont l'essence n'était pas entièrement conforme à la sienne, son action n'avait jamais été que plus ou moins relative. 11 est donc certain que, par cette séparation , chacun de ces arts a gagné comme art objectif, mais il a perdu comme art subjectif organe de la nature.
La réunion de ces arts dans un équilibre parfait, n'est possible que lorsque pas un d'eux n'est arrivé au degré de perfection qui constitue un art véritable, c'est-à-dire aux époques où la poésie ne s'est pas encore élevée des châteaux dans les champs de l'idéal, inaccessibles à la musique et à la danse; où la musique n'est pas encore assez raffinée pour qu'un langage d'oiseau puisse seul appliquer des mots à ses sons; où la danse n'est pas encore l'art d'enchainor des détours de labyrinthe
mais un idiome de gestes qui, contenus par la musique, expriment les passions et peignent les actions, sans élude et sans elTort.
Quand la séparation a eu lieu , quand, pendant plusieurs siècles, chaque art s'est perfectionné sur sa route spéciale , et que nos organes se sont perfectionnés avec lui, la réunion devient diflicile et ne peut jamais s'effectuer que lentement et par degrés. On mettrait vainement sous nos yeux les danses artistiques des peuples dont les sens ont conservé toute la force primitive, le dithyrambe des Grecs même ne nous toucherait plus ; notre oreille ne sait plus lier tant de choses à la fois pour en faire une sensation spontanée ; elle cherche à suivre chacune d'elles sur sa route, et manque ainsi le moment de l'association subite des idées, des émotions sensuelles et des sentiments secrets, association qui fait à elle seule toute la magie.
L'époque où ces trois arts étaient étroitement unis se rapportera donc aux peuples dont les sensations sont encore peu nombreuses, mais fortes, et où toutes les jouissances sont pubhques ; chez les peuples qui enferment la poésie dans le cercle étroit de leur race , de leur pays , des hauts faits de leurs pères, des désirs et des actes de leur vie bornée, et qui, depuis leur enfance, se sont accoutumés à unir à la narration de ces événements, des gestes vrais, et les sons les plus agréables à leurs oreilles; chez les peuples eniin où la musique n'était qu'un chant de chœur, et dont les gestes, loin d'être soumis à des règles scientifiques, n'étaient déterminés que par la bienséance des passions, et certaines conventions nécessaires pour les rendre intelligibles. Chez de pareils peuples seuls, il y avait un point de réunion pour les trois routes , une place où les trois sœurs magiques pouvaient exécuter leur triple chœur; et, dès que ces peuples se sont avances sur le chemin de la civilisation, le séduisant fantôme s'est évanoui.
Le peuple hébreu, comme tous les peuples musicaltiment poétiques , a eu une pareille époque , et , certes, cette époque n'était pas celle de sa plus haute civilisation. Le chant sur les bords de la mer Rouge n'a pas démesure précise dans les syllabes, mais il est riche en sons, en chants de chœur et en imitations
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mimiques. L'adufe était rinstrument des femmes dansantes; et les sombres monosyllabes finales sont probablement une espèce d'écho que formait la voix des hommes. De nos jours encore, nous voyons les entiinls procéder ainsi pour exécuter des chants de chreur; ils s'unissent au son dominant, au d(n'nier mot delà phrase, même dans le cas où ils sont encore trop jeunes pour prononcer distinctement ce mot.
Le temps des Juges est peut-être celui de la complète union de ces trois arts dans toute leur simplicité, union dont le chant de Débora est le seul modèle parfait. Loin d'être partagé en strophes pindariques, il se compose de trois parties bien distinctes :
1" L'introduction, depuis le premier jusqu'au onzième verset; elle est souvent interrompue par des invocations au peuple.
2" Le tableau de la bataille, et Ténumération des tribus, depuis le douzième jusqu'au treizième verset; l'éloge y est toujours mêlé au blâme , et le genre mimique domine.
5" Le tableau dérisoire de la victoire de Sisera, depuis le vingthuitième jusqu'au trentième verset, qui termine sans doute ce chœur par un chant général.
Il est impossible de no pas reconnaître la parenté de ce morceau avec les chants imitatil's par lesquels les peuples sauvages ont toujours célébré les principaux faits de leurs victoires.
Ceci nous explique la grande influence que la poésie exerçait à une époque où elle était encore si loin des véritables conditions de Part. Pour impressionner, il lui suflisait d'être passionnée et imilative, et de chanter des actions vivantes ; voilà pourquoi les bruyants chœurs des prophètes, et la douce harpe de David agissaient sur Saûl avec une force égale. Au reste, qui de nous n'a pas été parfois vivement impressionné par certains passages de musique, par certains airs que nous aimions dans notre enfance? Dans i'allliction ou dans ia maladie, ces impressions sont plus fortes encore , et produisent souvent des ctfets surprenants. Je citerai ici un exemnle que l'on peut regarder comme le pendant de riniluence que la musique simple et touchante de David exerça sur Saùi.
CHANTS DK VICTUJRK UKS ISKAÉLITES. 449
Une jeune personne, atteinte d'une fièvre chaude , avait conservé de celte maladie un dérangement d'esprit qui la rendait insensible à tout ce qui se passait autour d'elle; sa vie s'écoulait, pour ainsi dire, dans un rêve perpétuel. Après avoir épuisé toutes les ressources de son art, le médecin fit chanter à la mère de cette jeune personne, les airs qu'elle avait affectionnés pendant son enfance. La malade prêta l'oreille , et bientôt elle écoula avec attention , avec attendrissement même. La guérison cependant ne s'opéra point ' alors le médecin conçut l'heureuse idée de faire composer et exécuter, par un musicien habile, des variations fort simples sur ces mêmes airs. La malade fondit en larmes, et demanda pourquoi elle avait dormi si longtemps. La musique avait rompu le charme qui fascinait sa raison.
Si les compositeurs voulaient étudier les sons et les airs favoris des individus isolés, et s'en servir pour les diriger, ils pourraient opérer des prodiges. Chez les nations encore simples et naïves, ces sons ont été indiqués dans les chants nationaux qui , en célébrant certains sujets de prédilection et d'orgueil de famille, se gravent dans le cœur et dans le cerVeau de chaque individu; et lorsque, plus tard, et dans des circonstances solennelles, ils entendent de nouveau des sons chers à leur enfance, ils se sentent rajeunis et retrouvent les agréables extases de l'enthousiasme du premier âge.
Tout le monde sait que les grandes réunions, et surtout les chants en chœur de ces réunions, ont un pouvoir magique, nonseulement parce que la consonnance des vagues de l'air attaque plus fortement les facultés sensitives, et que l'ame se laisse entraîner dans ce torrent où elle ne se parait plus à elle-même qu'une goutte , mais parce que l'enthousiasme général des idées amies des nôtres nous saisit avec une force irrésistible; c'est ainsi que surgissent ces douces fureurs dont l'homme du monde raille , et que le froid et sévère philosophe cherche vainement à s'expliquer.
La plupart des événements de cette époque reculée du peuple hébreu, ne sont qu'un thème pour la plus simple des poésies, unie à la plus simple des musiques, c'est-à-dire des tableaux lyriques. Voyez la fille de Jephté, elle marche à la mort au milieu
d'un chœur de jeunes fdles qui déplorent sa perle ; c'est en victime qu'elle approche de l'autel , c'est en fiancée qu'elle entre au royaume des ombres! Elle pleure sur sa jeunesse, elle fait des adieux touchants à tout ce qu'elle a aimé dans cette vie ; peut-être même prophétise-t-elle au pied de l'autel où elle va mourir. Quel tableau attendrissant dans les paroles, dans les sons, dans les gestes ! Plus d'un poète a exploité la belle position de David devant Saûl; mais je n'en connais pas un qui se soit approprié la harpe de ce roi , ou qui ait, du moins, produit une poésie semblable à l'ode de Dryden dans la composition de Handel, lorsque Timolhée joue devant Alexandre.
Samson a fourni au mélodieux Milton un drame très-musical, et nous connaissons tous Les Israélites au désert. Le glaive de Jéhu aurait pu donner lieu à un chant semblable, du moins à celui qu'on entendait en Grèce pendant les Panathénées, car le sujet est le môme. Hermodius et Aristogiton avaient caché leurs glaives, lorsqu'ils frappèrent le tyran Hipparque et rendirent la liberté à Athènes. Leur chant est resté après eux, et leur souvenir vit dans les accents de la gloire.
Il est fâcheux que, lorsque les Allemands traitent les antiques et merveilleuses histoires, ils choisissent toujours la forme de l'épopée; cette forme fait de ces sortes de sujets un conte trop long et sans énergie ; le genre lyrique, que d'autres nations ont employé, convient mieux; car par lui tout résonne avec plus de concision, de force et de sentiment.
Les manières de voir de ces temps sont elles-mêmes pleines de poésie. Il suffit d'avoir lu dans Eschyle l'invocation de l'esprit de Darius, qui apparaît au milieu d'un chant de chœur et prédit les destinées de son malheureux empire, pour ne plus se perdre en spéculations métaphysiques sur les ruses de la pythonisse d'Endor, chez laquelle se rendit Saûl pour interroger les morts. Comme Darius, l'ombre du prophète Samuel sort du royaume des morts pour prédire l'avenir d'Israël et Ja mort prochaine de Saûl et de ses lils. Tous les patriarches qui prophétisaient avant de mourir ne nous rappellent-ils pas Hector, Patroclc, Cassandre, qui, dans Homère ol dansEscliylc , prophétisent au moment où ils quittent la vie '.'
CHAMS DE VICTOIRE DES ISRAÉLIIES. 4ol
Les premiers événements de la jeunesse de David, son amitié pour Jonathan , la généreuse conduite de ce dernier, ne sont-ils pas aussi de riches tableaux de sentiment pour la musique et pour la poésie? En un mot, c'est à l'époque du livre des Juges que la muse hébraïque Heurit de tout l'éclat de sa jeunesse naïve. Les miracles du désert étaient déjà assez loin pour ne plus peser sur la nation , et assez près encore pour la rendre satisfaite et fière d'elle-même. Si, plus tard, ces miracles devinrent une tradition usée, du temps des Juges ils étaient un souvenir qui excitait l'enthousiasme national, car chaque héros était inspiré et guidé par l'esprit de Jéhovah. Cette conviction, et les anciens miracles dont ils goûtaient encore les fruits, donnaient de l'unité et du charme, même aux actions qui n'étaient pas toujours louables par elles-mêmes.
S'il était possible de raconter aux enfants l'histoire de tous les peuples , comme le livre des Juges et ceux de Samuel racontent celle de leur époque , ils l'apprendraient avec la même facilité qu'ils apprennent les contes poétiques.
452 CHAl'llRE MU.
TRAITS DIVERS UE LA JEUNESSE POÉTIQUE D'iSRAEL.
La fable de Jotliam. — Sur l'esprit des fables orientales en général. — Enigmes de Samson. — Enigmes d'Agur. — Amour des enfants et des peuples neufs pour ce genre de poésie. — Jeux de mots de Samson. — Sur les jeux de mots des Ib-lireux en général, et sur les causes de leur fréquent emploi cliez ce peuple. — De leur but et de leur valeur pour l'oreille et pour la mémoire. — Pencliant des Hébreux h rendre les idées nouvelles par des expressions anciennes et consacrées. — L'époque des Jugeséiait-elle une époque lieiu'euse ? — Cliant d'Anne : Annonce d'une autre époque. — Mérites de Samuel. — ICcoles des propliètcs. — Quelles étaient ces écoles? — Effets de leurs chants sur Saiil. — Amitié de Havid et rie Jonathan. Supfilcmenl : Chant de deuil de David sur Jonathan.
La belle table de Jolliam appartient à répoque poétique de la liberté d'Israël; ainsi que les fables d'Ésope etdeMénénius Agrippa, elle a été composée sur un fait vivant, et récilée au peuple pour lui servir de leçon. C'est là, sans contredit, la meilleure source et le meilleur but de la fable. Dans celle de Jotham , les arbres agissent et parlent, car alors le peuple d'Israël vivait sous des arbres, de la vie de pasteur et de laboureur. Le plus jeune des fils d'un digne père, et dont tous les frères ont été assassinés, monte sur le baut d'un montagne, élève la voix., s'adresse au peuple qui a fait son roi de l'oppresseur de sa race, et dit :
(c* Vous tous, liommes vénérables, seigneurs en Sicbem , écoutez-moi, et Dieu aussi vous écoutera.
« Un jour les arbres se mirent en route pour oindre un roi sur eux. Ils arrivèrent près de l'olivier : « Sois notre roi. » Et voilà ce que leur répondit l'olivier : « Abandonnerai-je le suc onctueux qui me fait lionorer par les dieux lit parles bommes, pour aller planer au-dessus des autres arbres?»
« Alors les arbres s'en allèrent dire au figuier : « Viens et sois notre roi. « El voilà ce que leur répondit le figuier : « Abandon-
' Jugcsj ciiap. 9, vers. 7.
TRAITS DIVERS DE LA JEUNESSE POÉTIQUE D'iSRAEL. 453
nerai-je ma douceur et mes beaux fruits de chaque année, pour aller planer au-dessus des autres arbres?»
« Alors les arbres s'en allèrent dire au cep de vigne : « Viens et sois notre roi.» Et voilà ce que leur répondit le cep de vigne : « Abandonnerai-je mon moût s] doux qui réjouit les dieux et les hommes, pour aller planer au-dessus des autres arbres? »
« Alors les arbres s'en allèrent dire au buisson d'épines : « Viens et sois notre roi. » Et voilà ce que répondit le buisson d'épines : « S'il est vrai que voulez m'oindre afin que je sois votre roi , venez et confiez-vous à mon ombre. Si vous ne le faites pas, que le fou sorte de mes épines et qu'il dévore les cèdres du Liban ! »
On sent que cette fable vit et s'agite au milieu de l'époque sauvage d'une liberté autonome. Animée par l'esprit et le sentiment de cette liberté , elle peint le bonheur et la gloire tranquille des arbres à fruits, dont pas un ne demande la dignité royale; et elle fait ressortir les qualités divines par lesquelles le buisson d'épines devient roi, et dont il se sent doué dès qu'on lui otlre la royauté. On pourrait ajouter que cette fable dévoile l'essence secrète de la royauté ; car le buisson d'épines sec et dur , sans huile et sans fruits, se réjouit de pouvoir planer ainsi au-dessus des arbres riches en ombrages et en fruits. Cette fable raconte jusqu'aux premières faveurs octroyées par le buisson royal, c'est-à-dire la capitulation qu'il accorde aux cèdres du Liban, condamnés à se courber sous son ombre, ou à être dévorés par ses fiammes. Que cette fable est belle ! Et à combien d'époques différentes les tristes vérités qu'elle contient ne pourraient-elles pas s'appliquer?
L'Orient abonde en semblables apologues politiques et moraux. Ce que les historiens des nations européennes cachent sous les sombres vêtements de l'aphorisme, ceux de l'Orient le décorent des riches et brillantes draperies de la poésie. Le tyran qui les a privés du droit de parler librement et franchement, a été forcé de leur laisser la fable , le proverbe, le conte ; et , sous ces gracieux déguisements, la vérité se gravait dans l'ame du peuple, et arrivait parfois jusqu'à l'oreille des souverains. C'est
ainsi que Nathan raconte au roi selon le cœur de Dieu , la petite parabole de l'unique brebis du pauvre ' ; c'est ainsi qu'Isaïe chante au peuple, son ami bien-aimé, une Table sur un autre ami bien-aimé, et qui consiste à peindre le premier comme une vigne stérile et inutile , que le second , qui est le maître de cette vigne, menace d'un destruction prochaine*.
Les prophètes traçaient des symboles sur les murailles ; parfois ils étaient eux-mêmes des symboles , des fables vivantes. Et quand, poussé par la curiosité, le peuple demandait : Quel est celui-là? que signifient les signes absurdes qu'il trace? les prophètes lui donnaient des explications affables et bienveillantes qui, parfois, leur fournissaient des jeux de mots.
« 3 Que vois-tu, Jérémie? — Le bâton d'un amandier (1p^).
« Tu vois juste, car je veux veiller sur ma parole (ipti/), afin que je puisse la tenir. »
La poésie hébraïque est riche en semblables allusions aux noms propres, aux monuments et aux faits historiques.
Puisque les énigmes et les jeux de mots de Samson appartiennent à cette époque poétique des Hébreux , il me semble à propos de donner ici de plus amples explications sur ces deux traits caractéristiques de la poésie orientale.
Lorsque Samson célébra sa noce, il ne trouva pas de meilleur moyen pour amuser ses hôtes, que cette énigme qu'il leur dit en vers :
Samson *. — « Je veux vous proposer une énigme , et vous , devincz-la. »
Réponse. — « Eh bien! dis ton énigme, nous écoutons.»
Samson. — « De celui qui dévore est venue la nourriture ; du fort et du cruel est venue la douceur. »
Réponse. — « Rien n'est plus doux que le miel , rien n'est plus fort que le lion.»
Samson. — « Si vous n'eussiez pas labouré avec ma génisse , vous n'eussiez pas deviné mon énigme.»
' Samuel, liv. a, cliap. i», vers. i.
* Isaïe, cliap. 5, vers, i .
3 J(^r('mie, cliap. i, vers, i i et ii.
* Jiij;<'s, rlia|). i^, vns. i • u iS.
TRAITS DIVKKS DE LA JKLNESSE POÉTIQLE D'iSRAEL. 45o
Dans le texte, cliacun de ces passages est un parallélisme cl sans doute une rime. Les questions sont posées d'une manière solennelle , et les convives y répondent sur le même ton. Ils ont sept jours pour réfléchir sur le mot de l'énigme, et le prix qu'il s'agit de gagner ou de perdre est très-considérable ; tout cela prouve l'importance qu'on attachait alors à ces sortes de jeux d'esprit.
Dans les livres postérieurs, on retrouve encore ce penchant , celte vénération pour les énigmes. La reine de Saba vint tout exprès pour en proposer une àSalomon, et éprouver ainsi sa sagesse ; et l'avant-dernier chapitre des proverbes de ce roi ne contient presque que des énigmes ; leur cachet seulement a quelque chose de plus élevé.
PAROLES d'AGUR , FILS DE JAKÉ *.
« Cet homme prononça de nobles paroles en Ithiel ; en Ithiel et en Ucal, il parla ainsi :
« Moi, le plus insensé d'entre les hommes, je n'ai rien de ce que les hommes appellent sagesse ; je n'ai rien appris de la science des hommes; comment pourrai-je savoir la science des saints?
« Où est-il, celui qui est monté au ciel et en est descendu ? Qui a renfermé les vents dans sa main? qui a noué les eaux dans une tunique? qui a posé à la terre toutes ses limites? Quel est le nom de cet homme? quel est le nom de son fils? Dis-le-moi , si tu le sais ! »
J'ai déjà cherché , dans un ouvrage précédent *, à interpréter ces énigmes; mais je crois qu'alors j'étais loin de comprendre leur véritable sens, qui est plus simple qu'on ne le croit, et qu'on ne trouve pas, parce qu'on le cherche trop profondément.
Le sage Agur veut donner à ses disciples une utile et noble leçon , et il débute avec beaucoup de modestie , afin qu'on ne s'attende pas à trouver chez lui une trop grande science. Lui qui se dit inférieur en raison à tous les hommes de sa race et
' Proverbes de Salomon, cliap. 3o.
^ Lcitrcs sur l'élude delà théologie, par Hcrder ; volume i'^', page 184.
(.Vo/e du Traducteur.)
(le son temps ; lui qui dtclare n'avoir jamais appris la science des hommes, comment pourrait-il connaître celle des intimes ' de Dieu? La sagesse des hommes est placée ici pour faire contraste avec une science plus élevée ; les intimes de Dieu étaient donc des hommes éclairés par une lumière supérieure, et guidés par les conseils de ce Dieu , ainsi que l'explique la nature des questions d'Agur. Le véritable sage doit être monté au ciel et avoir su en descendre; il faut qu'il connaisse les abîmes de la création , et qu'il ait une intelligence parfaite de tout Punivers: sans cela, il ne mérite pas le nom de sage, dans le sens que les Orientaux attachaient à ce mot. Mais quel est le nom de l'homme qui réunit toutes ces qualités? demande Agur ; où existe-t-il? comment s'appelle le disciple qu'il a formé? Dis-lemoi, si tu le sais? C'est-à-dire qu'il ne peut y avoir en ce monde un pareil homme.
Le début est, sans contredit, un écho du passage du livre de Job, qui dit, presque dans les mêmes termes, que Dieu seul est le véritable sage, parce que lui seul connaît la création dans toute son étendue, parce que lui seul a pesé les vents et calculé les hmites de la terre. Ce môme passage ajoute que la sagesse qui convient à l'homme est d'une nature dilférente ; et la définition de cette sagesse ressemble à celle qu'en donne Agur dans la suite de son discours.
«Ce que Dieu nous a commandé, c'est la sagesse pure comme de l'or ; sa parole est un boucher solide pour celui qui place sa confiance en lui. N'ajoute rien à la parole de Dieu, afin que lorsqu'il l'examinera sévèrement, tu ne sois pas trouvé en défaut et reconnu menteur ! »
C'est encore là une imitation de Job, qui fait de la crainte de Dieu la seule sagesse qui convienne à Thomme. 11 n'y a donc point d'énigme dans cette introduction d'Agur; mais ce qui suit
en prend le caractère.
ï D^Î^Tp s\{',^\(ie saints, êtres célestes, \\\i\ni iiuimeineiu avec Dieu. Ce nom, qu'on donne parfois à Dieu lui-mérne, désigne toujours une idée de cousécration, de saint isolement.
TRAITS DIVERS DE LA JEUNESSE POÉTIQUE D'iSRAEL. 457 DEUX VOEUX POUR LA VIE HUMAINE.
« Je ne te demande que deux sortes de choses, ne me les refuse pas tant que je vivrai : Repousse loin de moi Tidolàlrie et riiypocrisie; ne me donne ni pauvreté ni richesse, mais accordemoi, pour butin de ma vie entière, une modeste part de pain. Trop rassasié , je pourrais devenir menteur et dire : « Qu'est-ce que Jéhovah? » Trop pauvre, je pourrais m'égarer dans le vol, et mésuser du nom de Dieu par de faux serments. »
Que ce thème: Deux sortes de choses, est adroitement varié! et comme chacune de ces variations est juste et modeste !