UN CHANT DE PASTEUR
« Jéhovah me conduit au pâturage, j'ai de tout en abondance! Il me fait paître dans de vertes prairies; il me conduit vers de paisibles ruisseaux, c'est là qu'il rafraîchit ma vie.
« Le Dieu fidèle et bon me mène sur de doux sentiers; et lors même qu'il me ferait passer par la vallée sombre, la plus sombre de toutes, je n'y redouterais aucun malheur, car enfin tu es là, près de moi! Ta houlette, ton bâton si fort, voilà ma consolation et mon point de repos.
« Déjà je vois devant mes yeux le repas d'honneur qu'on me prépare en face de mes ennemis. Tu oins ma tête de joie, tu remphs ma coupe jusqu'à ce qu'elle déborde.
« Oui, le bien-être et la prospérité me suivront partout pendant le reste de ma vie ; et bientôt je retournerai à la maison de Dieu pour une vie plus longue. »
La fin de ce chant prouve qu'il a été fait pendant une fuite. Son début est celui d'une idylle paisible, mais ce sentiment s'évanouit aussitôt, et l'image de la brebis fait place à celle d'un repas d'honneur, d'un festin royal, célébré sous les yeux des ennemis du poète. Le pressentiment du bonheur s'élève jusqu'à la conviction de César, qui ne voyait plus dans la fortune que la compagne inséparable de sa vie. Le passage subit d'une
' Psaume 23.
image à une autre est loul-à-iait dans le goût oriental, et l'ensemble n'en est pas moins l'expression d'un seul et même sentiment.
Les psaumes 1S, 29, 61, 67, 87, 101, 450 et plusieurs autres, sont du même genre. Si l'espace me le permettait, je les citerais tous, car leur beauté simple et naïve a pour moi un attrait puissant.
2" Dès que le tableau lyrique s'élargit par l'étendue de son sujet ou par la plénitude de ses sensations , il demande des antithèses, des variétés de style, et une diversité de membres qui, dans les psaumes que je viens de citer, ne se manil'eslent que par de légères déviations de l'image. Dans ce second genre de psaumes, différents personnages adressent, d'une manière toute orientale, des questions et des réponses, ou des apostrophes et des interpellations à des sujets absents ou morts, ce qui produit toujours un très-grand effet. Et quand ce tableau ainsi élargi s'unit à une sorte de représentation d'action dramatique, l'ode a atteint son plus haut période, c'est-à-dire qu'elle a une exposition, un nœud et un dénouement qui, en se rattachant à l'exposition, forme une belle couronne lyrique.
Voilà ce qui constitue, pour parler le langage des critiques, le beau désordre, Yambitus de l'ode, le vol qui erre, mais qui ne s'égare jamais, et, ce qui vaut mieux encore, un tableau animé par une action qui se déroule à nos yeux. Dans une pareille ode, on ne peut ni déplacer une strophe, ni retrancher un mot. Le commencement et la tin n'existent que par rapport au milieu, et ce milieu se grave pour toujours dans la mémoire.
Des odes aussi parfaites sont rares dans toutes les langues, parce qu'il y a peu de sujets susceptibles d'être traités ainsi ; mais partout où elles se trouvent, elles méritent d'être signalées, et surtout d'être rendues telles qu'elles sont. Les i)saumes 8, 20, 21, 48, oO, 78, 1)0 à !»0, 108, i\\ à 115, 120 à 129, appartiennent aux chants à plusieurs membres ; et j'ose compter parmi les poèmes qui non-seulement renferment des variétés et des antithèses, mais une action continue et dramatique, les psaumes 2, 24, V6 à -47, 80, 110, ili oi 127. Plusieurs commcnlaleurs y
ont compris les psaumes "Id et 08, parce que dans Tun la voix de Dieu , et dans l'autre le transport de l'arche , leur paraissait la continuation locale d'une image. Je ne partage pas leur avis, car, selon moi, la continuation d'un chant doit partir de la source vivante des sensations qu'il a éveillées ; les moyens extérieurs et géographiques ne sauraient les remplacer.
Où trouverai-je l'espace nécessaire pour y suspendre au moins quelques unes de cette multitude de couronnes lyriques? Et puisqu'il faut choisir, auxquelles donnerai-je la préférence?