LE BONHEUR DES MÉCHANTS
« J'ai dit : Pendant toute la durée de ma vie , je veillerai sur ma langue; je commanderai à ma bouche, afin qu'elle se taise tant qu'un méchant vivra devant moi.
« Je me suis tu, je suis devenu muet, même à la joie ^, et la douleur s'est révoltée en moi. Mon cœur s'est embrasé dans ma poitrine; quand je méditais, le feu s'allumait en moi, et ma langue disait ' : »
« Jéhovah, enseigne-moi à réfléchir sur ma foi, k me répéter sans cesse combien ma vie est courte, et que bientôt il me faudra partir. Regarde, ma vie n'est pas plus longue que la paume de ma main ; devant toi, le temps de mon existence est un rien. Elle n'est qu'une ombre fugitive, l'existence humaine qui nous paraît si stable*.
« 11 n'est que trop vrai, l'homme marche au milieu d'apparences trompeuses et se croit un héros. Il s'agite et se fatigue en vain ; il amasse et ne sait pas pour qui.
«Sur quoi donc ai-je placé mes espérances?
« Toi , Seigneur, tu es mon espérance ; délivre-moi de mes angoisses, et ne me rends pas un objet de dérision pour les insensés. Je me tais, je ne veux plus ouvrir la bouche; tu feras, Seigneur, ce qui est à faire ° !
' Psaume Sg.
» Sentinieiu aussi délicat que vrai ; c'est un mauvais moyen pour détourner ses pensées que de les renfermer en soi. Il faut les exprimer, les communiquer, ou bien elles nous rongent le cœur.
' Le murmure du mécontentement est ici sous-entendu; c'est par une délicatesse exquise que le poète s'abstient de le prononcer , et qu'il se hâte de poursuivre son chant.
* Le Z'ii l'u '^"'^ ^*' concis et beau.
' Tu le feras beaucoup mieux que je ne pourrais te l'indiquer, te le demander.
500 «;hapitre x.
« Relire de moi les lourmenls dont lu m'as cliargé. Je suis étendu sans force, Seigneur, parce que ta main m'a frappé. Quand tu adresses, même au plus fort d'entre nous , une dure parole sur ses méfaits, il disparaît comme si les mites l'avaient rongé. Tout ce qui s'appelle homme n'est rien.
« Écoute ma prière, Jéliovah ! entends mes cris de détresse ; ne garde pas le silence quand je pleure ; je ne suis ici qu'un étranger devant toi, un voyageur comme l'étaient mes pères. Détourne tes regards de moi , afin que je reprenne de la force avant que je m'en aille, avant que je ne sois plus! »
Ce chant, que David composa sans doute pendant une maladie , et qui porte le cachet de son caractère , est plein de sentiments tendres et individuels. Les cœurs susceptibles de ces sentiments aimeront les chants de David; les esprits sérieux et amis des enseignements graves préféreront ceux d'Asaph. Les poésies des enfants de Coré, qui osent examiner la destinée des méchants jusque dans le royaume des morts , plairont surtout aux amateurs des fictions lyriques.
Le psaume 57 de David est du même genre que celui que je viens de citer. Les psaumes 46, 7G, 80, 85, 44, 78, etc., appartiennent à la même classe. Les comparer les uns aux autres, est un travail d'autant plus utile qu'il fournit des éclaircissements sur le caractère du poète et sur sa manière de composer.