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mais encore une source abondante d'inspirations hardiment agressives. On sait ce qu'étaient ces processions, espèce de car* naval où les plaisanteries, les brocards, les insultes partaient de tous côtés, où, sous le couvert de la religion, tout pouvait se dire et s'entendre, où la seule crainte était de rester en arrière et de ne pouvoir répondre à une injure par une injure plus forte encore. Langue et rythme, Archiloque s'inspira du tout, le nettoya, l'épura, et fit ainsi d'un divertissement populaire l'un des genres poétiques les plus parfaits.
Ce n'est qu'au iv« siècle avant notre ère, c'est-à-dire près de trois cents ans après la mort d'Archiloque, que la critique commença à s'occuper de la vie et des œuvres de ce poète. Son premier biographe fut probablement le tyran Critias. Ce Critias appartenait à la génération que formèrent les sophistes Protagoras, Gorgias, Prodicos;il fut leur élève, comme celui de Socrate, et porta, en attendant la politique, son esprit curieux sur tous les sujets; il fut prosateur, poète, musicien, et, bien entendu, toujours sophiste. C'est h ces titres divers qu'il s'occupa d'Archiloque. Élien nous a conservé de son ouvrage un curieux passage : « Critias, écrit-il, reproche à Archiloque d'avoir mal parlé de lui-même. S'il n'avait pas fait courir par la Grèce, dit-il, de pareils bruits sur sa personne, nous ne saurions ni qu'il était fils d'une esclave, Énipo ; ni qu'il quitta par pauvreté Paros pour aller à Thasos, ni qu'il se fit lî beaucoup d'ennemis; ni quïl disait du mal de tout le monde; ennemis ou amis; ni qu'il était un adultère, un débauché, un insulteur, et, ce qui est le comble de la honte, qu'il avait jeté son bouclier. Archiloque a a donc pas été pour lui-même un témoin flatteur, puisqu'il a laissé sur sa personne un pareil témoignage *. »
Ces quelques lignes de Critias sont une preuve que de son temps déjà tous les renseignements historiques sur la personne d'Archiloque, sur ses aventures, sur sa vie errante, se bornaient aux confidences que le poète en avait faites lui-même au public. Elles sont une preuve également du caractère tout personnel de ses œuvres : Archiloque n'avait guère mis dans ses vers que lui-même, sans trop se soucier de l'idée qu'il pouvait don-
» Bist, Var., X, j3.
ner de ses mœurs. Critias le taxe d'imprévoyance; Archiloque était bien au-dessus de ces petits calculs. Pourvu .qu'il satisfit sa passion, qu'il dégorgeât sa bile, il s'inquiétait peu du reste, et, comme certains de ses successeurs, Byron par exemple, il avait une haute et superbe indiflérence pour le quen dira-t-on.
L'époque où 'vécut Archiloque est à peu de chose près donnée d'une façon concordante. La Chronique de Paros qui ne pouvait l'oublier, a malheureusement une lacune à l'endroit où elle parlait de lui. Mais Hérodote le fait contemporain de Gygès, que nomme le poète, dit-il *. Cicéron le place à peu près vers le môme temps, puisqu'il le donne comme contemporain de Romulus 2. Or Romulus serait mort en 714, et Gygès aurait régné, suivant les uns, de 698 à 663 ; suivant d'autres, de 689 à 653. Archiloque serait mort, assez jeune encore, entre 40 et 50 ans, c'est-àdire de l'an 670 à 660.
Quant à la patrie de notre poète, il n'y a pas le moindre doute, il était de Paros ; souvent même on le trouve tout simplement désigné sous le nom de Parien. Paros est la plus considérable des Cyclades avec Naxos ; elle apparaît de loin, grâce à la montagne qui recèle en son sein le précieux marbre et dont' le profil s'élève noble et fier. Cette île est fertile, elle a des sources, ce qui est rare en ces climats, et une bonne rade qui ne fut pas sans influence sur la destinée de ses habitants. Le culte de Démêler, avons -nous dit, y joua de bonne heure son rôle civilisateur, et dès le vii^ siècle, au temps môme d' Archiloque, on voit Paros prendre une part active au mouvement commercial et industriel des îles: c'est à Paros qu'on trouva le moyen de scier le marbre et d'en faire des lames pour la couverture des temples, qui jusqu'alors n'avait été qu'en briques ; c'est dans cette île également (|ue l'on paraît avoir songé pf)ur la première fois à distinguer par une forme particulière l'o long de l'o bref ; cette modilication aurait môme eu lieu du temps d'Archiloque. 11 y avait donc là une race active, intelligente, douée d'initiative et d'invention, et l'on comprend qu'il en soit sorti un poète qui fut lui-même un si puissant initiateur.
La famille d'Archiloque avait été riche et considérée; nous
> Bist., I, 32, ^Tusrtti., h 1, 3.
ARCHILOQUE hb
avons déjà dit un mot de ses rapports avec le sanctuaire et du rôle honorable qu'elle avait joué dans l'introduction du culte de Déméter. Mais elle n'avait pas tardé à déchoir : des troubles politiques, si fréquents dans ces petits États, lui avaient lait perdre sa fortune, et le père d'Archiloque, Télésiclès, en avait été réduit
à épouser une esclave, Enipo, qui fut la mère de notre i)oète. Je dois dire pourtant qu'un critique allemand n'a voulu voir dans toute cette histoire qu'un symbole*. Pour lui, Énipo ne serait point un personnage réel, mais tout simplement une personnification : tous les poètes se disent fils d'une muse ; à leur exemple, Archiloque se serait dit, lui aussi, fils d'une muse, mais d'une muse particulière, Énipo, qui, suivant l'origine du mot (£v:;r:aj, liizxoyy injurier, frapper), signifierait une personne forte engueule, la muse de l'engueulement. Mais je ne rappelle que pour mémoire cette opinion, qui n'a pas fait fortune. En tout cas, Archiloque était réellement pauvre, et non pas seulement par métaphore et par symbole. 11 mena une vie errante, besoigneuse, dont le souvenir faisait même encore sur l'àme de Pindare une impression pénible : « Malgré la distance, dit ce poète, je vois, toujours dans la misère, ce médisant Archiloque qui ne vivait que de haines et.de calomnies 2. » Serviteur d'Ares et des Muses, comme il le dit lui-même, ainsi que beaucoup de nos troubadours, il promena dans maintes régions de la Grèce son épée et sa verve, toujours bataillant, toujours insultant, toujours tenant léte avec une indomptable énergie à ses ennemis, comme à la fortune.
Il quitta, jeune encore, son île natale, laissant « ses ligues grossières et sa vie de matelot ». Un fragment où il vante les pays que traverse le Siris a fait croire à quelques-uns 3, (ju' Archiloque était au nombre de ces fugitifs de Colophon qui, pour éviter la honte d'être asservis à Gygès, allèrent s'établir sur les bords de ce fleuve, dans la Grande-Grèce. C'eût été la première excursion de notre poète, mais elle n'est pas certaine, tandis qu'il est parfaitement sûr qu'il lit partie de la colonie que Paros envoya dans l'île de Thasos. Cette île était fertile, et les
» Welcksr, Kleine Schrift. I, p. 6 tt 79 ; Sittl, Gesch, griech. LUI., I. p. 270.
2 Pyth., n, V. 54.
3 DuNCRER, Gesch. AH., y. p. 407.
nouveaux colons auraient fort bien pu y vivre à Taise. Malheureusement sur le rivage d'en face, il y avait des mines d'or, celles de S apté-Hyk^-, ([ui les tentèrent. Us voulurent s'emparer de cette Californie, mais ils trouvèrent là des peuplades belliqueuses qui n'étaient pas d'humeur à hC laisser faire. On se battit, et les Pariens ne furent pas toujours vainqueurs. Un jour même, pour se sauver plus vite, Archiloque jeta son bouclier; c'est lui-même qui raconte la chose et qui, faute de mieux, en plaisante :
Un Thrace se pare de mon bouclier, tout propre encore à l'intérieur, que j'abandonnai près d'un buisson, pas précisément de plein gré. Pour moi, j'ai échappé à la mort. Quant à ce bouclier, qu'il aille à la malheure! J'en rachèterai un qui le vaudra bien.
Il paraît pourtant qu'autour de lui l'on ne prenait pas la chose si aisément; on devait en causer, et c'est probablement pour répondre à ces coups de langue et montrer le cas qu'il en faisait, qu'il dit un jour à l'un de ses amis: « Si l'on s'inquiétait du blâme des sots, on n'aurait pas un instant de joie en sa vie. • Ce bouclier jeté et la désinvolture avec laquelle il en parlait, auraient eu, s'il faut en croire Plutarque^ des conséc|uences fd'heuses pour le poète, même en dehors du cercle restreint de ses compatriotes : il lui en aurait cuit jusqu'à Sparte, d'où il fut ignominieusement chassé pour ces vers. Suivant d'autres, ce sont ses œuvres seulement qui auraient été bannies de cette ville pour les calomnies (fu'elles renfermaient contre Lycambé et ses filles 2. Tout cela ressemble beaucoup à l'un de ces contes, que les anciens aimaient tant à conter sur leurs hommes célèbres. On ne sait rien d'ailleui's de ce voyage d' Archiloque à Sparte ; mais si réellement il s'y rendit, c'était de sa part une naïveté. Ses poésies qu'animait d'un bout à l'autre le plus vif esprit de liberté, de licence démocratique, ne pouvaient que chocjuer cette aristocratie roide, austère. Archilo(|ue à Sparte était un contre-sens, et je ne peux croire que le poète fut assez malavisé pour le commettre.
En attendant, tout allait de mal en pis dans la nouvelle colo-
» Plut., De inslU. Lacon. XXXIV.
2 Vaibr. Max., VI, III, ext.I .
nie, pour Archiloque du moins. Avec son esprit caustique, sa mauvaise langue, il se fit bientôt des ennemis de tous ses voisins; il se moqua de l'un, de l'autre, railla ses égaux, berna môme ses supérieurs. Il a tourné en ridicule un grand général, marchant les jambes écartées, rasé de frais ; c*était peut-être celui qui commandait, le jour qu'il jeta son bouclier. Avec des dispositions pareilles, il ne faut pas s'étonner que le séjour de Thasos lui soit devenu bientôt intolérable : il finit par y voir tout en noir. Tantôt il l'appelle une ville trois fois misérable ; tantôt il s'écrie : « C'est sur les maux des Thasiens que je pleure, et non sur ceux des Magnésiens », vers qui devenait proverbe. Ailleurs il disait de cette île, « qu'elle se dresse comme l'échiné d'un âne, couverte d'une forêt sauvage », car, ajoute-t-il, « ce n'est pas un pays beau, gracieux, aimable, comme celui des bords du Siris »; enfin « toutes les misères de la Grèce s'y étaient donné rendez-vous». Quand on a pris de la sorte un pays en grippe, il ne reste plus qu'fi le quitter, et c'est ce que fit Archiloque à la première occasion. Mais que faire pour échapper à cette pauvreté qui le talonnait sans relâche ? Une industrie nouvelle était née dans la Grèce : tous les pays, tous les coins du littoral favorables â la culture, au commerce, étaient occupés, et les villes ne savaient plus où verser le trop plein de leur population. Pour vivre, alors, on se faisait mercenaire; on mettait son bras, son épée, au service de quelque État. C'est le parti que prit Archilofjuc : « C'est la lance qui me pétrit mon pain, dit-il; la lance qui me donne du vin d'Ismare, et, quand je bois, c'est sur la lance que je suis couché ». Il fit donc ce métier de mercenaire, ce métier de Carien, comme il le disait lui-même avec le juste sentiment des choses qu'il appliquait à sa personne, comme â celle des autres. Il souflrit, il peina; le métier était dur, non seulement par les fatigues qu'il imposait, les dangers qu'il faisait courir, mais encore et surtout par les misères morales dont Archil()([ue était le spectateur et fut souvent la victime. 11 y avait des moments pénibles, des jours d'anxiété, comme, par exemple, quand il disait à son voisin Glaucos :
Vois, la mer a ses flots troublés jusque dans ses profondeurs ; autour du sommet des roches rondes (écueils de la mer Egée), se tient une nuée droite, présage de tempête. Le péril ïiousi^reudÀ Vvv\\^vcis\*t^»
Il y eut même des déroutes : au ton dont il demande quelque part si la malheureuse armée doit se réunir là, on sent qu'en ce jour les aiïaires n^étaient pas brillantes. Mais ce qui peut-être exaspérait le plus ses nerfs si facilement irritables, c'est la sotte vanité des faux braves, de ces gens qui ne montrent de courage qu'après l'action], tout bouillants d'ardeur contre l'ennemi par terre. « 11 y a là sept morts que nous avons rattrapés à la course; nous sommes dix mille qui les avons tués. » On voit d'ici le dédain avec lequel Archiloque haussa les épaules en écrivant ces deux vers. Ailleurs, raillant l'importance que prennent si souvent les nullités, il dira :
Maintenant, c^est Léophile qui commande, Léophile qui domine ; tout est à Léophile, tout obéit à Léophile.
Archiloque était destiné à ne voir de la vie militaire que les serr vitudes et non pas les grandeurs, car il restait toujours pauvre. Ce n'était pas qu'il désirât l'opulence : « Je me soucie peu du riche Gygès, dira-t-il. Je n'ai jamais eu d'envie, je ne souhaite pas la fortune, je ne veux pas d'une royauté puissante. Tout cela est loin de mes yeux. » Mais il aurait voulu avoir au moins son pain assuré. Il n'en fut rien : toute sa vie Archiloque se coucha le soir sans savoir de quoi ni comment il dînerait le lendemain. « Je tends la main, disait-il, et je demande l'aumône. » On le lui reprocha : partout il se trouve de ces bonnes âmes, toujours prêtes à faire aux malheureux un crime de leur malheur. On sent dans certains vers Archiloque qui relève la tête et se cabre, protestant que pauvreté n'est pas vice : « Oui, dit-il, j'ai échoué, mais pareille chose est arrivée â bien d'autres aussi. »
Ainsi, vie errante et précaire, la misère, la faim, l'outrage môme toujours en pers^KJCtive, voilà quel fut le sort d' Archiloque. Mais le coup le plus terrible à cette organisation si sensible fut le manque de parole de Lycambé. Il y a bien de la légende sans doute dans toute cette histoire. Le nombre des filles de Lycambé n'est point donné d'une manière fixe : elles sont tantôt trois, tantôt deux ; souvent môme il n'y a que la seule Néobulé. La catastrophe, aujourd'hui proverbiale, du père et de ses filles n'est point du tout certaine. Horace est le premier qui la rappelle et jjarle de ces mots injurieux qui poussèrent le malheureux
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Lycambé au lacet fatal *. Vient ensuite Ovide, qui dans son Ibis menace un envieux de ces traits poétiques que Lycambé teignit de son sang 2, puis l'histoire fut répétée à satiété. Mais, ce détail eùt-il été rajouté après coup, le fond est tout de même vrai. Il est certain que Lycambé avait promis la main de sa fille à Archiloque, et qu'il reprit sa parole. La colère du poète fut épouvantable. « Je ne sais qu'une chose, a-t-il dit quelque part, mais elle est bonne, c'est que celui qui me fait du mal, il lui en sera terriblement rendu. » Lycambé en fit l'expérience : Archiloque le poursuivit, lui et ses filles, des vers les plus cruels, les plus immondes. Il lui reprocha à la face de toute la Grèce « d'avoir oublié le grand serment, et le sel qu'ils avaient mangé ensemble, et la table à laquelle ils s'étaient assis tous deux »; il le mit en scène et le montra corrompant lui-même l'esprit honnête de sa fille :
Pour de l'argent, lui fait-il dire, on peut tout espérer, tout jurer, tout croire. Zeus, le père des Olympiens, en plein jour, fait la nuit, cachant la lumière du soleil brillant, et la douleur et la crainte s'abattent alors sur les hommes. Cela nous montre qu'on peut tout croire et tout espérer. Que personne d'entre vous ne s'étonne jamais, pas même s'il voyait les bétes fauves changer avec les dauphins leur séjour maritime et trouver les flots sonores de la mer plus agréables que la terre ferme, et les dauphins se plaire- sur les montagnes.
Et telle était l'infamie des paroles qu'il prêtait à ce père dénaturé que sa fille elle-même ne pouvait s'empêcher de lui répondre :
Lycambé^mon père, qu'as-tu dit là? Qui donc t'a dérangé l'esprit que jadis tu avais juste? Mais maintenant tu vas devenir la risée de tes concitoyens.
Avec la même fureur, Archiloque s'acharna sur sa fiancée infidèle. Il l'avait passionnément aimée; on le sent à quelques vers où il nous la montre, la chevelure et la poitrine parfumées de myrte : « Un vieillard, s'écrie-t-il, en fût devenu amoureux! » Ailleurs dira-t-il encore : « Ayant une branche de myrte et une belle fleur de rosier, elle se réjouissait et sa chevelure ombrageait ses épaules et son dos. » — « Ah ! si je pouvais donc toucher la main de Néobulé! » Tous ces vers étincellent de coloris, de
> Epist., i, XIX, as : res et agentia verba Lycamben. 2 Ovide, Ibis, 54.
passion ; aussi comprend-on le revirement terrible qui se fit dans cette àine ardente, (juand il lui fut déclaré que « le festin de noces » n'aurait pas lieu. II accable la malheureuse de tous les outrages; il lui rappelle malignement sa beauté passée : «Tu n'es plus aussi florissante, ta peau si douce se dessèche » ; il lui impute les plus scandaleux déportements, il la traîne dans l'ordure, il la prostitue à tout venant et dégorge sur elle avec délices la bile, la bave même la plus infecte. L'effet de ces satires fut d'autant plus sensible aux victimes et d'autant plus puissant sur l'esprit des contemporains, que c'était la première fois que l'outrage prenait cette forme artistement meurtrière. On admira le talent du poète ; il ne paraît pas qu'on ait plaint le sort des malheureuses filles de Lycambé*.
Archiloque savoura donc tout à son aise le plaisir divin de la vengeance, mais ses aflaires n'en prenaient pas pour autant une tournure meilleure. Il alla enfin guerroyer en Eubée, lors de cette querelle entre Chalcis et Érétrie qui mit en feu toute la mer Kgée. C'est en prévision des dangers qu'il devait y courir, qu'il disait sans doute : « Il n'y aura pas beaucoup d'arcs tendus, beaucoup de frondes, quand Ares mêlera les armées dans la plaine. Ce sera affaire aux glaives, auteurs de larmes, car maîtres en tel combat sont les glorieux possesseurs de FEubée. » Et de fait, c'est dans cette guerre qu'il tomba, tué, dit-on, par un Naxien. Ainsi finit-il en vrai serviteur d'Ares.
Homme et poète, Archiloque fut un des êtres les plus richement doués de passions et de talent, qu'ait produits la Grèce. Il réunit tous les contrastes, et dans son étonnante nature se croisent, se mêlent tous les rayons, toutes les ombres. Irritable, avons-nous dit, comme ne fut jamais homme ni poète même, ce n'était pas de la colère qu'il avait en lui, mais « des étincelles de feu i\ Il courait par la Grèce un de ses vers : a Tu as
» Ce n'est que bien longtemps aprèF, que l'on s'avisa de s'apitoyer sur elles et de protester contre la honte dont les avait couvertes leur ennemi : « Non, leur fait dire un poète du second siècle avant J.-C, non, par le respect qu'on doit aux morts, nous, les filles do Lycambé, qui avons encouru un odieux renom, nous n'avons pas souillé l'honneur virginal ni déshonoré nos parents et Paros, la plus illustre des îles sacrées. Mais c'tst Archiloque qui a vomi contre notre famille les outrages horribles et la honte odieuse. Par les dieux de l'Olympe et des enfers, nous n'avons vu Archiloque ni sur les places publiques, ni dans le gTanà léménos d'Héra. Si nous avions été des femmes lubriques et folles, il n'eût pas voulu avoir de nous des enîanls\ég^\Àme%T).\i\o%cft^\o^, Anth., VU, 351*
pris Hne cigale par Taile », que Lucien nous commente de cette façon spirituelle : « Archiloque se compare à la ci^'ale, insecte bavard, même sans nécessité, mais qui crie encore plus tort, quand on le prend par l'aile. C'était dire: Imbécile, à quoi bon exciter un homme qui est si prompt à Finsulte, et lui fournir une occasion*? ■ Il se reconnaissait lui-même peu facile à vivre : il parle quelque part de « montagnes abruptes, telles (ju'il était dans sa jeunesse ». Il aurait pu pousser la confession jusqu'au bout, et avouer que ces aspérités de caractère, il les eut toute sa vie. Avec cela, mauvaise langue, s'il en fut, toiijours raillant et médisant. Aucun ridicule n'échappait à son œil; à Thasos comme partout du reste, il s'était fait nombre d'ennemis; s'il quitta de si bonne heure son île natale et n'y lit plus que de rares apparitions, c'est qu'il s'en était rendu le séjour impossible par sa causticité. Il avait le trait, le mot qui clouait à jamais le ridicule sur une face. Nous avons vu comment il se moquait de son général; il excellait à faire en deux ou trois vers de ces petits portraits inoubliables. Tantôt c'est Glaucos qu'il montre, « Glaucos qui se fait si artistem^înt une corne avec ses cheveux » ; tantôt il dira d'un ton bon enfant, qui ne paraît pas y toucher : « Figuier de roche qui nourrit bien des corneilles, telle était la bonne Pasiphile, accueillant les étrangers. » Voilà un ou deux échantillons de ce qu'un comique d'Athènes, Cratinos, dans sa pièce intitulée les Archiloques, appelait ingénieusement « de la saumure de Thasos ».
Cependant Archiloque n'était pas un méchant homme, il avait même l'àme affectueuse. Son beau-frère périt dans un naufrage : il en eut un chagrin qui touchait au désespoir, « n'ayant cœur ni aux ïambes ni aux plaisirs ». Mais dans cette àme ardente, mobile, les impressions étaient aussi fugitives qu'intenses. Du reste emporté, ballotté en tous sens par le flux et le reflux de sa vie agitée, il n'avait pas le loisir de se désoler longtemps: vite il rebondissait comme une balle élastique :
Périclès, dit-il à un de ses rares amis, Périelùs, personne, ni citoyen ni État, ne voudrait, blâmant les gémissements des iunérailles^ se livrer à la joie, tant sont regrettables ceux que les flots de la mer courroucée ont
> Ldcian. Paeudolog. I.
engloutis, tant nous avons le cœur gonflé de douleur. Mais dans les maux les plus terribles, ô mon ami, les dieux, nous ont donné comme renjède la patience d'une âme forte. D'ailleui*s chacun a sa peine. Aujouri'hui c'est sur nous qu'elle tombe, c'est nous qui pleurons la blessure sanglante. Mais elle passera à d'autres à leur tour. Eh bien ! ayez la force de repousser loin de vous le plus tôt possible les lamentations des femmes.
Une autre fols même il dira : « Je ne guérirai rien en pleurant et je n'aggraverai rien en recherchant la joie et le plaisir. » Ce sont là des consolations vulgaires, à l'usage des matrones d'Éphèse; Archiloque savait au besoin se réconforter par des pensers d'un genre plus élevé. Il avait réfléchi, et trouvé, bien des siècles avant Montaigne, que le monde est une branloire perpétuelle, et qu'aux vicissitudes de la fortune, le mieux est encore d'opposer une àrae calme, sereine, toujours égale :
Coeur, dira-t-il, s'adressant à lui-même par réminiscence homérique, cœur assailli de maux innombrables, tiens boUj résiste avec rage, opposant une poitrine intrépide, te plaçant en embuscade, près de Tennemi, sûi*ement. Dans la victoire, ne t'enorgueillis pas ; dans la défaite, ne te lamente pas, accroupi dans ta maison. Quand cela va bien, réjouic-toi ; quand cela va mal, ne gémis pas trop. Sache quelle est la loi qui légitle sOi't des hommes.
C'était mémo plus que de la philosophie qui soutenait Archiloque : il y avait en lui du sentiment religieux. Ce coureur d'aventures, qui en avait tant vu, cet homme qui s'était trouvé dans les situations les plus critiques et s'en était tiré comme par miracle, il sentait qu'avec tout son courage, toute son intelligence, 1 homme à certains moments est bien peu de chose ; « Zeus, s'écrie-t-il, à toi appartient le ciel; tu vois les actes des mortels, bons ou mauvais, et chez les bêtes mêmes tu surveilles la violence et la j ustice. * — « Remets tout aux mains des dieux, dira-t-il ailleurs ; souvent du sein du malheur, ils redressent l'homme gisant sur la terre noire. Souvent aussi ils renversent et couchent sur le sol ceux qui marchaient dans le succès. » Aussi a-t-il le triomphe modeste : lui qui aime tant à se moquer des vivants, il trouve « qu'il n'est pas beau de railler des hommes qui meurent ».
Il ne se fait d'ailleurs aucune illusion sur la valeur morale de l'humanité : il sait parfaitement que les circonstances sont pour une bonne part dans nos vertus comme dans nos vices, et que « Je cœur de l'homme est en rapport avec le jour que Zeus
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amène». Gomme il estime son prochain à sa juste valeur, il se soucie peu de son opinion : sans parler des sols qu'il méprise, il sait fort bien que rien n*est instable et varié comme les jugements des hommes, « que Tun se réjouit d'une chose et l'autre d'une autre » ; enfin qu'à vouloir contenter tout le monde, on perdrait bêtement sa peine. Il n'avait même pas les illusions dont se bercent ordinairement les poètes. Il se souciait peu de l'avenir, de la gloire qui pouvait un jour rayonner sur son nom ; il n'y songeait pas. « Une fois mort, disait-il j on n'est plus respectable ni méprisable pour ses concitoyens. Le vivant seul est considéré ; pour le mort, tout va mal. » Cette vue si nette des choses humaines et de leur néant ne parait pourtant point avoir jamais engendré le découragement dans l'âme d'Archiloque. Toujours en train, toujours alerte, à chaque échec il reprend de plus belle à la vie : « Le travail, l'application, dira t il, voilà ce qui produit tout pour les hommes », même l'oubli de leurs peines, même l'apaisement de tous ces soucis qui nous rongent le cœur, quand nous nous attardons à y songer.
Ce n'est pas à dire pourtant que Àrchiloque n'ait jamais cherché ailleurs ses consolations. Le vin, les femmes ont tenu leur place dans cette vie de soldat. Pendant les loisirs du bivouac, il aimait « entonner pour le dieu Bacchos la belle mélodie du dithyrambe, quand il avait dans la tête le coup de foudre du vin ». Dans les moments difficiles, quand il fallait veiller sur le pont du navire battu par une grosse mer, c'était encore à Bacchos qu'il recourait : « Allons, disait-il au sommelier, allons, la coupe en main, parcours les bancs du rapide vaisseau ; ôte le couvercle des tonneaux creux. Prends le vin rouge jusqu'à la lie, car nous ne pourrons jamais monter cette garde sans nous enivrer. » Puis, à peine revenu d'une expédition, à peine descendu à terre, avec la fougue que nous voyons à nos matelots, il se préci[)itait dans le plaisir, l'orgie; et ses économies lentement amassées, sou par sou, s'engouffraient en une nuit dans le ventre d'une femme vénale, comme il le dit lui-même en sa langue de soldat*.
Voilà ce qu'était Archiloque dans la curieuse variété de sa nature. Tour à tour affectueux ou terrible, philosophe ou débau-
* Frag. -141 : «l? "nôpr,; vuv«ix%; eWtpov.
ché, sans envie, sans préjugés, sans peur également, sinon sans reproche, il réfléchissait en sa personne toutes les ardeurs d'une race incandescente. Il en réunit de même toutes les apti-^ tudes, tous les talents. On le classe couramment parmi les satiriques, son nom môme n'éveille guère d'autre idée ; ce serait pourtant une injustice de le restreindre à ce genre ► Archiloque s'exerça dans un grand nombre d'autres, qu'il créa du rçste et du premier coup traita en maître. 11 composa des élégies, des épigrammes, c'est-à-dire dans le sens étymologique du mot, des inscriptions votives, des épitaphes. Il nous reste une de ces dernières, d'une authenticité douteuse, dit-on ; c'est dommage, car elle est fort belle :
Ces hommes élevés, Mégatimos, Aristophoon, les colonnes de Naxos, ô grande terre, lu les liens dans tes profondeurs.
Plus de deux mille ans avant Bossuet, Archiloque saisit et sut rendre ce terrible contraste entre les grandeurs humaines et le néant qui les attend. La première partie si pompeuse, si empanachée, rappelle les très hauts, très pmsants seigneurs de l'oraison funèbre, et la fin, ce petit bout de phrase qui tombe comme un coup de massue et renverse en un clin d'oeil ces colonnes orgueilleuses, comme elle est à la fois éloquente et pittorescjuc ! En deux lignes, Archiloque a trouvé l'art d'enfermer tout un discours de Bossuet, tous les éclats de son tonnerre oratoire.
Sans faire de la fable un genre particulier, Archiloque en avait introduit quelques-unes dans ses poèmes. Il n'était pas le premier qui eût eu cette idée ; Hésiode avait déjà conté la fable du Rossignol tombé sous la serre de l'Épervier. Mais ce n'était chez le poète des Œuvres et Jours qu'un épisode assez court*. Archiloque paraît au contraire avoir traité ses fables avec détail et pittoresque : « Singe, fait-il dire à l'un de ses personnages, quand on a un derrière comme le tien... » ; le fragment s'arrête là malheureusement, mais il suffit pour montrer qu'Archiloque visait à peindre, à caractériser ses acteurs, qu'il les mettait en scène, et, qu'au lieu d'un simple récit, c'était un petit
^ néswDB, Œuvres et Jours, v. 20t .
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drame, animé, vivant. Il dut plus d'une fois recourir à cet ornement. Deux fragments qui paraissent appartenir à la même fable font une allusion visible à son aventure avec Lycanibé. « C'est une fable, dit-il, qui a cours chez les hommes, que le renard et Taigle firent un jour société. » Puis Taigle sans doute fut joué par le renard, car dans l'autre fragment, on l'entend dire à son perfide compère : « Tu vois cette colline élevée, escarpée, où, nourrissant ma haine, en attendant le moment favorable, je me tiens et me prépare à te combattre. » Archi loque intr(Kluisait ainsi dans la fable ce personnage du renard qui devait y devenir si populaire. Ailleurs il le met en rapport, non plus avec l'aigle, mais avec le singe, « qui s'en allait seul, à travers la campagne déserte, quand à lui se présente un renard rusé, à l'esprit retors ». C'est dans la suite de l'histoire, sans doute, que devait se trouver l'observation si malignement personnelle sur le physique du singe.
Si l'on en croit un passage d'Athénée, on possédait encore de son temps des poésies amoureuses d'ArchiloqueL II ne nous en reste absolument rien, et le renseignement est trop peu exphcite pour qu'on puisse dire quelle en était la forme, lyrique ou narrative. Nous savons d'ailleurs que Archiloque s'essaya avec le plus grand succès dans le genre lyrique et qu'il composa quelques hymnes religieux qui restèrent longtemps après lui populaires dans la Grèce. On est tout d'abord un peu surpris de cette vocation de chantre sacré dans un homme aussi profane; mais sans parler des mystères insondables du talent, il ne faut pas oublier qu'Archiloque était de famille sacerdotale. Ce fut là sans doute qu*il trouva ses inspirations pour l'hymne intitulé lobacchoi, où il chantait Dionysos et Déméter, dont le culte était à la fois pour lui national et domestique. De cet hymne, il ne reste qu'un seul vers; nous avons, un peu plus de celui (lu'il composa en l'honneur d'Héraclès, nous en possédons le refrain :
Ténella !
Salut, dieu victorieux, Hémelès !
Toi et lolas, vous êtes deux vrais guerriers.
Ténella !
Salut, dieu victorieux, Héraclès I
Athen,, XIV, 039, /?.
Ce refrain est assez singulier ; il était resté populaire, et pn le chantait longtemps encore après le poète à la procession joyeuse, à la comissatio que les vainqueurs olympique^ faisaient avec leurs amis, le soir de leur victoire. « Les vers harmonieux d'Archiloque,nous-dit Pindare, et le triomphal refrain trois fois chanté dans Olympie ont suffi pour conduire dans la vallée du Cronion la marche joyeuse d'Épharmoste et de ses amis *. » Et à cç propos, le scoliaste de Pindare nous donne un renseignement qui n'est point à dédaigner. II parait qu'Archiloque s'était rendu au concours olympique dans l'intention d'y disputer le prix avec son hymne; mais, comme il n'avait pas de citharède pour l'accompagner (il était probablement trop pauvre pour faire cette dépense), il aurait remplacé la ritournelle de la musique par le refrain ténella, répété tous lès trois vers.
En l'absence d'un poème entier et même de fragments de quelque étendue, il nous est impossible de dire avec quelle habileté Archiloque disposait sa matière, et s'il savait composer un tout harmonieux. Mais il nous reste, précisément à propos de cet hymne à Héraclès, une observation de Dion Chrysostome extrêmement intéressante, et qui tendrait à prouver que sur ce point de la composition Archiloque prêtait le flanc à la critique. « Les uns prétendent, nous, dit cet écrivain, qu' Archiloque n'est pas sérieux, quand il nous montre Déjanire, au moment même où le centaure veut l'outrager, racontant longuement à Héraclès la cour que lui faisait Achéloos et tout ce qui s'est alors passé, si bien que Nessos a tout le loisir d'exécuter son projet 2». A en juger par ces paroles, Archiloque se serait donc laissé quelquefois aller à des longueurs ou tout au moins à des horsd'œuvre. D'un autre côté, Longin, voulant développer et prouver cette pensée, que de grandes qualités mêlées de quelques défauts sont bien supérieures à une médiocrité sans reproche, apporte l'exemple d' Archiloque : <r Ératosthène, dit-il, dans son Érigone, poème en tout irréprochable, est-il donc plus grand poète qù' Archiloque qui réunit souvent des choses qui ne vont pas ensemble, et cela par l'impétuosité d'un souffle divin qu'il
» Olymp,, IX, début.
2 Djoji Chrtsost., Or., «0, 1.
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est difficile de régler et d'ordonner *? « Ces deux témoignages sont assez formels ; on peut les admettre sans que la gloire d'Archiloque en souffre. Ce flot débordant de pensées et d'images avait bien son charme et plaisait même à des juges d'élite, comme le grammairien Aristophane, pour lequel, au rapport de Cicéron, le plus long des poèmes d'Archiloque était aussi le meilleur 2,
Mais, si les voix étaient partagées sur le talent avec lequel Archiloque savait choisir et disposer sa matière, elles étaient unanimes sur la perfection qu'il mettait dans le détail. Sur ce chapitre, Longin ne lui marchande pas l'éloge; il le place tout uniment à côté d'Homère et de Démosthène, pour l'art de ramasser et de faire tenir toute une despription, tout un tiibleau, dans un mot énergique. Sa tempête, à laquelle Longin fait allusion, sans doute celle où avait péri son beau-frère, à ce point de vue, valait celle d'Homère et le fameux récit de la prise d'Élatée qui se lit dans le discoui's pour la Couronne 3.
En réalité, Archiloque se créa sa manière et son style. Non seulement il inventait l'art de varier son exposition, de l'animer par tous les procédés que plus tard recommanderont les rhétoriques, comme les dialogues, la mise en scène des personnages, les fables, l'allégorie, l'imprévu des réflexions; mais il rompait tout net avec la phraséologie traditionnelle.de l'épopée. Laissant de côté ces épithètes sonores, mais monotones, ces formes nobles, mais surannées, toutes ces fins de vers, ces queues de phrases, ces redondances et ces traînasseries, Archiloque se fait au jour le jour sa diction : il écrit comme il vit. Le mot jaillit, chaud, vivant, du moment même, du sentiment actuel. Il est le reflet instantané de l'objet qui frappe ses yeux; de là la préci sio a pittoresque de son épithète, qui se colle à sa pensée et la moule.
11 connaît Homère à qui Longin le compare, il a souvent du vieux poète la tournure simple et digne dans ses réflexions morales, dans l'expression de ces sentences (jue les anciens appelaient des gnomes; mais ce n'est pas là qu'il cherche d'ordinaire
» LONG., Du subi., XXXIII,5.
2 AdAitic.,\M, H.
3 LoNO., Du iuU., xm, 3; X, 7.
ses inspirations. Le monde héroïque ne lui est de rien. L'élégie, malgré le ton bourgeois de son exposition, présente assez fréquemment encore des souvenirs de l'épopée ; on retrouve chez elle les noms glorieux du passé mythique, des allusions à ces grandes aventures qui étaient l'histoire nationale du peuple grec. Archiloque n'a plus rien de tout cela ; c'est un monde nouveau qui commence avec lui. Sentiments et pensées, tout naît, tout se forme chez lui sous l'influence directe de l'observation jxîrsonnelle. 11 ne sait que ce qu'il a lu lui-même dans le livre de l'expérience ; c'est là-dessus que son intelligence travaille, voilà ce qu'il met dans ses vers. Jamais on ne rencontre chez lui un trait, un seul, qui trahisse l'école ou la routine. Le poète a repensé lui-môme ce qui pouvait déjà se trouver dans la cervelle de ses devanciers, de ses contemporains. De là cette impression de fraîcheur, de spontanéité, que font ses vers, même dans les fragments les plus courts, les plus insignifiants. On sent immédiatement qu'on est en présence de quelqu'un, d'une nature, comme disait Goethe. Le monde dans lequel se meut Archiloque n a rien de bien relevé : c'est une société passablement mêlée, et les gens qu'il coudoie, les aventures qu'il traverse, la pauvreté même qui le tient sans relâche sous sa grifle, tout cela pouvait déteindre sur son talent, et, sans lui rien ôter de sa force, lui enlever du moins quelque chose de sa distinction. 11 n'en fut rien. Sa muse a trouvé le secret de manier la boue et d'en couvrir autrui sans en recevoir elle-même d'éclaboussures. Il y a chez lui des expressions triviales, des images obscènes, reflet trop fidèle de sa vie d'aventures et de bivouac ; et sur tout cela pourtant surnage et flotte un air digne et fier qui en impose. Il a beau dire qu'il tend la main : son vers n'a rien de louche, ni de bas, ni de vulgaire; il va droit devant lui, net, franc, regardant bien en face amis et ennemis.
Ce qui mit Archiloque si haut dans l'estime des anciens, ce n'est pas seulement la qualité du métal qu'il coula dans son vers, mais aussi la forme qu'il lui imprima. Non content d'ouvrir des régions jusqu'alors inconnues, il donna, pour ainsi dire, à la fantîiisie, à la muse, des ailes nouvelles. Il fut le créateur de rythmes le plus puissant peut-être qu'on ait jamais vu. A vaut lui, autour de lui, le poète n'avait à son service que
la série grave, majestueuse, mais un peu monotone des hexamètres, ou le système plus vif, mais aussi régulièrement uniforme du distique élégiaque. Hexamètre et pentamètre, c'est d'ailleurs toujours le dactyle qui sert de base au rythme, le dactyle également partagé par la thésis et Varsis de même valeur. Voilà pourquoi les anciens métriciens rangeaient tous les mètres dactyliques dans un seul et môme genre, qu'ils appelaient le genre égal, yavo; Taov. Archiloque opéra daas la versiiiciition une révolution complète, en créant le genre double, ô-.TîXaatov ys'voç, où l'un des deux temps qui composent le pied a une longueur double de l'autre. Quand la syllabe brève précède, c'est l'ïambe ; quand elle suit, c'est le trochée ; Archiloque avait ainsi deux pieds d'un rythme complètement nouveau. Pour en former des vers, il les réunit par couples ou dipodies. Avec trois dipodies ïambiques, qui se rehaient entre elles par l'entre-croisement des mots, il fit le trimètre ïambique. Pour former son vers trochaïque, il prit quatre dipodies de ce genre ; mais, à la dilférence du trimètre ïambique qu'il fitallerd'un bout à l'autre sans repos, il coupa le tétramètre trochaïque par une diérèse ou pause. La diérèse joue dans ce ver** le même rôle que la césure dans les vers dactyliques, avec cette différence pourtant que la césure tombe au milieu du pied, tandis que la diérèse termine à la fois le pied et le mot.
Outre la forme môme de ces vers, Archiloque inventait encore une manière ingénieuse de combiner entre eux des vers de môme rythme, mais de longueur inégale, ou des vers à la fois différents par la longueur et par le rythme. Il créait ainsi ce (ju'on appelle l'f^pode, dont le distique élégiaque avait pu lui suggérer l'idée, mais qui est bien supérieure à ce système purement duclylique par la variété des rythmes qu'elle combine. Tantôt c'est un trimètre et un dimètre ïambique qui se suivent alternativement, tantôt c'est un hexamètre et un petit vers ïambique, trochaïque et même dactylique. Les formes les plus yariées se présentent ainsi, toujours adaptées à la pensée, au sentiment. Par la création de ces petits systèmes, composés de deux vers seulement, Archiloque ouvrait la voie à la strophe lyrique ; il enhardissait la fantaisie, il l'éveillait et lui donnait l'idée d'effets nouveaux, imprévus ; il l'invitait à creuser cette mine iiUGov^ \vvix^\fti\'^^, ^vs.
dormaient tant de richesses musicales, tant de rythmes gracieux ou puissants.
Enfin, non œntent de réunir ou d'opposer dans Tépode des vers d'un caractère diflférent. Archiloque imagina- des combinaisons semblables dans Tintérieur même d'un seul et même vers, créant ainsi une nouvelle espèce de vers, Yasynarlète, c'est-à-dire le vers sans lien. Comme c'est de littérature et non dé prosodie (|ue nous nous occupons, nous ne pouvons pas entrer ici dans les détails assez compliqués de cette forme difficile. Qu'il nous sulTise de dire que c'étaient des vers composés d'hémistiches de nature diverse : ainsi, par exemple, un demi-vers dàctylique était réuni à un demi-vers trochaïque, mais d'une manière assez làehe pourtant, puisque la dernière syllabe de la première partie jouissait du privilège réservé dans les autres vers à la syllabe (inale, c'est-à-dire qu'elle pouvait être à volonté longue ou brève.
Cette simple énumération des créations d' Archiloque dans le domaine de la versification suffit pour donner une idée de rinftuenc(^ considérable qu'il eut sur le développement de la poésie. A cause même du caractère de la langue grecque, cette influence fut plus puissante encore qu'elle ne le serait' avec nos langues modernes. Chez nous, dont la versification ne relève que de la rime et non de la quantité, l'introduction d'un rythme nouveau est un nouveau plaisir que l'inventeur donne à l'oreille, ce qui n'est point à dédaigner; mais la langue poétique n'en est point enrichie, les limites qui bornaient son domaine n'en sont point reculées. Il en était tout autrement chez les Grecs. Comme leur versification reposait sur la quantité, il s'ensuivait de là que cha(iue forme de vers avait ses mots, son lexique particulier, et (ju'inventer une forme nouvelle, c'était faire entrer dans la poésie toute une série de termes nouveaux, toute une recrue d'idées et do sentiments. On voit l'importance particulière que prennent les créations d'Arcliiloque, et comme du même coup elles étendaient, fécondaient le double domaine dé la pensée et de l'art. C'(*st ce que laisse entendre cette jolie épigramme en son honneur que les uns donnent à Léonidas de Tarente, es autres à Théocritc * :
' TuKDCR., Ejtig. XIX, ou Ani'' oLy VU, 6W.
Arrête et considère Ai*chiloque, le poète de jadis, le iai.>eur d'iaiiibt'>, dont la gloire immense a pénétré à TOccident et à l'Orient. Oui, certes, les Muses et Apollon délien Faimaient, parce qu'il était harmonieux et savant à composer des vers et à les chanter sur la lyre.
Il ne faudrait pourtant pas prendre au pied de la lettre cette dernière expression ni croire sur la foi de cette épigramnie que les ïambes se chantaient ainsi au son de la lyre, comme les poésies lyTiques proprement dites. Car il n'en était rien, et ici même encore Archiloque avait fait preuve d'esprit original et d'invention. Ce n'est pas que les renseignements sur ce point soient bien explicites. Si Ton en croit certains témoignages, comme celui d'Athénée*, les ïambes se chantaient avec accompagnement d'un instrument particulier, nommé /am6î/cc; quand on voulait changer furtivement la suite naturelle de la mélodie, on s'accompagnait alors d'une autre espèce d instrument, le clepsiambe. Mais c'était un mode d'exécution qui avait dû s'introduire après Archiloque, car il ne paraît pas que le poète récitât lui-même ses ïambes de cette façon. Au rapport de Plutarque2, il avait inventé une manière à lui, qui tenait à la fois du chant et de la déclamation, et fut appelée paracatabgé ; le texte étiiit en partie récité avec accompagnement musical, en partie seulement déclamé. Ce mode de récitation, nous dit Plutarque, passa des ïambes à la tragédie et au dithyrambe. C'est ainsi qu'Archiloque mit sa puissante empreinte sur toutes les parties de Fart, et que poésie, musique, tout prit sous sa main créatrice une forme nouvelle, une impulsion féconde.
Les Grecs avaient conscience du génie de ce poète, on le voit aux légendes qui de bonne heiu-e s'attachèrent à son nom. On disait que l'oracle de Delphes, même avant sa naissance, l'avait annoncé, àson père comme un enfant de glorieuse espérance. Son meurtrier s'étant présenté à ce temple, le dieu 1 en avait chassé, parce qu'il avait tué un serviteur. des muses. Ses compatriotes l'honorèrent dun culte religieux, comme un héros 3. On le mettait à côté d'Homère. Un hermès à double tête, actuellement au Vatican, représL'nte, au dire des archéologues les plus compétents, le
' Athen., M-, p. L36.
^-DeMu\ XXVIII.
» AuiST., Rliel ,U, 3", H.
poète épique et le poète lambique^ Ce qui est certain, c'est que le nom de Tun éveilla plus d'une fois le souvenir de l'autre, et que plusieurs écrivains, Dion Chrysostome 2, Longin 3, Cicéron *. Velléius Paterculus 5, ont rapproché les deux poètes dans une commune admiration. L'empereur Hadrien même va jusqu'à dire, en une petite épigramme, que c'est dans l'intérêt d'Homère que la muse a poussé Archiloque du côté des ïambes ^ : elle voulait épargner au vieux poète un rival redoutable. Enûn certains dévots fêtaient en un même jour ces divinités souveraines du Parnasse antique 7.
Les œuvres d'Archiloque paraissent avoir été populaires, au moias pendant les beaux temps de la littérature grecque. Plutarque nous a conté la spirituelle application que fit d'un de ses vers Périclès à la sœur de Cimon, Elpinice, et comme il s'en servit pour remettre à sa place cette coquette sur le retour, qui continuait à se farder. A plus forte raison, Archiloque était lu, étudié par les hommes du métier. On retrouve son influence dans les élégiaques, comme Théognis, mais surtout dans les ïambographes, comme Simonide d'Amorgos. Les vers d'Hipponax contre les statuaires Bupale et Athénis étaient tout imprégnés de souvenirs d'Archiloque. Dans Sappho, dans Pindare même, se retrouvent des échos de ce poète, et nous avons vu comme son image était présente à la mémoire du grand lyrique thébain. Les poètes tragiques lui prennent non seulement son trimètre ïambique et son tétramètre trochaïqué, mais plusieurs fois môme des expressions, des pensées : on reconnaît des traces sensibles d'Archiloque dans Eschyle, dans Sophocle, dans Euripide. Mais c'est principalement sur la comédie qu'il exerça de l'influence. Il en fut le précurseur pour la forme et pour le fond, et l'on n'est point surpris qu'Horace le mette au fond de sa malle à côté d'Eupolis, lorsqu'il fait sa provision de livres pour la campagne». Son nom a plus d'une fois été donné comme titre
» ViscoNTi, Icon. grec, I, pi. 2, n« 56.
2 Oral., XXXIII, 397.
3 Du huhl., XIII, 3.
< Orat.y I.
'• Hisl, rom., I, V, \ ^Anthol.y VII, 674.
^ Antip. Thessàl., Anthol..^ XI, 20. ^Sa/. JI, ni, 12.
à des pièces par des poètes de l'Ancienne et de la Moyenne comédie, et Diphile même, dans sa Sappho, Je représentait, ainsi que Hipponax, comme faisant la cour à la poétesse.
La réputation d'Archiloque subit pourtant quelques vicissitudes qui sont assez curieuses à constater comme indicée des changements qui s'opéraient dans les mœurs et les goûts. Pendant longtemps il fut considéré comme le modèle d'une raillerie ingénieuse, d'une ironie fine plutôt que méchante. « Platon sait joUment manier l'ïambe », disait Gorgias, après avoir lu le dialogue qui porte son nom. Plus tard, rencontrant l'auteur môme : e Voici donc le beau et nouvel Archiloque qu'a produit Athènes *. » Archiloque et Platon étaient ainsi mis couramment sur le même rang, comme maîtres dans l'art de berner les gens d'une main légère. Puis, peu à peu la réputation d'Archiloque se teinta do noir, et son nom finit par devenirsynonymed'insulteur éhonlé, d'aboyeur. Callimaque trouvait que le venin de ses ïambes tenait de la bave enragée du chien et du venin de la guêpe. Le bon Plutarque, la perle des maris, ne lui pouvait pardonner ses injures contre les femmes 2, ni les chrétiens, comme Origène 3, Eusèbe*, la nudité licencieuse de son exi)ression. Julien mémo, tout en reconnaissant qu'il n'avait pas chanté les plaisirs comme Anacréon, défendait à ses prêtres la lecture de ses œuvres. Ce pape du paganisme mettait Archiloque à l'index ^.
Chez les Latins, à la bonne époque du moins, Archiloque fut un des poètes les plus considérés. Cicéron, pour louer un édit où le consul Bibulus avait mis les allusions les plus malignes t\ l'adresse de son collègue César, ne trouve rien de mieux à diro, si ce n'est que cet édit est accommodé à la manière d'Archiloque ^. Horace mettait sa gloire à transplanter chez les Latins Hambe de Paros, pour la forme du moins, sinon pour toute la causticité du fond, que la loi romaine n'eût pas toléréci 7. Enlln, des trois ïambographes que portait le canon, c'est An'hil()(|U(»
» ATHB?r., X, 503.
• De Curioi., VIII, 64.
3 Contra CeU., Ul, 25.
* Prœp. évanj., p. 229.
' Lettre à un pont fe, il.
« Ad Attic, II, 20 et 21. Voir au-si Orat., I.
' Episl., I, XIX, 25.
6i H1ST0IR2 DZ LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE
(jne préfère Quintilien ; il loue la force de son élocution, la rapidité vibrante de ses pensées, son génie richement constitué où tout est muscles et nerfs; il y avait à prendre là pour un avocat, et, si Archiloque n'est pas le premier des poètes, dit le critique, c'est la faute des sujets traités et non celle du talent *.
Dans le même temps qu'Archiloque, vivait un poète dont son exemple, son influence dut sans doute éveiller le talent : c'est Simonide d'Amorgos. Suidas nous donne sur ce poète une notice peu détaillée, mais assez nette; c'est tout ce que nous savons de lui. Il était originaire de Samos, et fils de Crinès. Quand les Samiens, dont le commerce prenait alors une grande extension, songèrent à s'établir à Amorgos, petite île de la mer Egée au sud-ouest de la leur, Simonide fut mis à la tête de la colonie et partit comme œciste, ce qui laisse supposer qu'il appartenai' à une famille considérée. Il fonda trois villes, Minoa, iEgiale et Arcésine. Il dut achever ses jours dans l'ile d'Amorgos, car il en conserva le nom, et c'est avec cette épitliète qu'il est presque toujours désigné. Il vécut au commencement du vii^ siècle avant notre ère, et les dates varient entre la xxi® Olympiade et la xxix«, c'est-à-dire entre 69G et 664. Suidas le met 490 ans après la guerre de Troie; mais comme il ne nous dit pas à quelle date il place cette guerre, son renseignement ne nous est pas d'un grand secours.
Simonide s'exerça dans les deux genres qui commençaient alors à fleurir : il composa des poésies élégiaques et des poésies ïambiques. Ce qui est dit des premières n'est pas parfaitement clair. Il fit, dit-on, deux livres de distiques élégiaques; mais, comme tout à ccHé de ce renseignement, il est question d'un poème Sur les antiquités de Samos, plusieurs critiques en ont conclu qu'il ne s'agissait en tout ceci que d'un seul et même poème sur cette île. Si le sujet de ces deux livres élégiaques avait été gnomique, si l'auteur y eût exposé des réflexions philosophiques et morales dans le genre de celles que présente son premier fragment ïambique, il est probable qu'il en fût resté quelques traces. Quant à traiter un sujetd'histoire ou d'archéologie en vers élégiaques, la chose n'a rien d'extraordinaire. Simo-
' /ns/if. oral., X, i, 60.
nide aurait eu un précédent dans l'exemple de Cdlinos, qui mit en vers de ce genre l'histoire deXaxos;plus tard Xénophane traita de même celle de Colophon. Ce n'était pas la première fois du reste que la poésie s'occupait de Samos. Un enfant de cette île, beaucoup plus ancien que Simonîde, Asios,. dit le VieuT, avait déjà composé, mais en vers héroïques, un poème sur sa patrie. Simonide suivit le courant qui portait alors à Télégie, et composa son œuvre dans le mètre nouveau qu'il voyait favorablement accueilli. Rien n'empêche d'ailleurs de croire qu'à son récit il ait mêlé des conseils, des pensées politiques, comme lo fera Tyrtée dans son poème de VEunomie,
Mais c'est comme poète ïambique que Simonide d'Amorgos nous est principalement ou plutôt exclusivement connu, et ici même encore l'a-t-il échappé belle. En effet, pendant longtemps, les deux fragments considérables que Stobée nous a conservés, furent donnés à son homonyme de Céos, le grand hrique. L'erreur venait d'Henri Estienne qui, le premier, dans son édition de Pindare et des huit autres lyriques (1560), imprima les ïambes en question à la suite des fragments de Simonide de Céos, comme s'ils eussent été de cet auteur. H. Estienne a rendu d'immenses services aux lettres anciennes et particulièrement aux lettres grecques, et l'on ne saurait prononcer son nom ([u'avec reconnaissance. Cependant il faut bien avouer que dans 1 impétuosité, la faria francese avec laquelle il publiait volume- sur volume, la critique ne répondait pas toujours à la bonne volonté, ni l'honnêteté non plus, comme nous le verrons au chapitre d'Anacréon. Le grand helléniste se payait quelquefois de raisons assez légères, comme celle qu'il apportait ici-même, pour ^e justifier d'avoir donné les ï'ambes au poète lyrique plutôt qu'au poète ïambique : c'est que, disait-il, l'auteur de ces fragments était désigné sous le nom de Simonide tout court, et (pi'alors c'était le plus célèbre des deux Simonides qu'il fallait entendre. Comme si du moment qu'cm citait des ïambes, il n'allait pas de soi que l'auteur fût le poète ïambographe et . non pas le i>oùle lyrique ! Malgré les protestations de quelques savants contemporains, comme Fulvius Ursinus, Barthius, l'autorité (jui s'attachait au grand nom d'H. Estienne l'emporta, et dans tous les recueils publiés au xvi« siècle, au xvr.^, les ïambes de Simonide
d'Amorgos restèrent sous le nom de Simonide de Céos. Brunck dans ses Analecta ( 1 776) , puis dans ses Gnomiques ( 1 78i) , reproduisit cette erreur, et Boissonade fitdemémedansses deux éditions des Gnomiques (iS^3) et des Lyriques (iS'^o). Ce n'estquen 1833, dans un article du Rheinisches Muséum, puis bientôt après dans une édition particulière, queWelcker fit enfin ouvrir les yeux à la critique, etremit Simonide d'Amorgosen possession de son bien.
On a voulu quelquefois regarder ce poète comme l'inventeur de l'ïambe. Sur le canon des Alexandrins, Simonide occupe le second rang parmi les trois ïambographes : le premier est Archiloque, et le troisième Hipponax. Rien n'autorise à changer cet ordre. Simonide dut commencer assez tard à versifier, et c'est l'exemple voisin d' Archiloque (pii sans doute éveilla son talent. Amorgos n'est pas loin de Paros ; les deux îles, séparées seulement par celle de Naxos, ne sont guère qu'à une quarantaine de kilomètres l'une de l'autre. L'écho des ïambes d'Archiloque pouvait donc parfaitement se faire entendre à Amorgos. Mais, soit diflërence de caractère, soit effet de l'âge, soit plus probablement encore infériorité de talent, Simonide est loin de porter dans sa satire la vivacité personnelle, le trait malin, passionné d'Archiloque. 11 eut à se plaindre d'un certain Orodœcide et voulut se venger de lui, comme son modèle s'était vengé de Lycambé. Mais ses ïambes étaient émoussés, la pointe n'en é'ait point tremi)ée dans cette bile amère, dans cette « bave enragée » qui rendait mortelle la moindre piqûre d'Archilofiuc. Simonide n'arriva point à donner à son ennemi l'immortalité de rinfamie: Orodœcide n'est point connu, tandis que Lycambé est universellement tympanisé. La vraie vocation de Simonide était ailleurs : il créa la satire générale, celle qui, laissant de côté les individus, s'en prend aux vices eux-mêmes et les attaque, pour ainsi dire, sous la forme anonyme.
Des deux grands fragments (|ui nous restent de ce poète, l'un nous présente le premier exemple connu de ces réflexions tristes, sombres, sur la destinée de l'homme qui finiront par devenir un lieu commun, mais (jui, sous la plume de Simonide, ont une frappante sincérité d'amertume :
Enfants, Zeus au tonnerre bruyant a la direction finale de tout ce qui existe et il conduit tout à son gi'é. Quant aux hommes, ils n^ont
pas rintelligence ; mais, éphémères, nous sommes toute notre vie comme des bétes, ne sachant en rien comment Dieu fera finir cliacuu (le nous. L^espérance, la confiance nous soutient tou.) dans nos projets irréalisables. Les uns attendent un jour, les autres une s«''ri(; d'années. Il n'est personne d'entre les mortels qui ne croie que Tanné€ suivante il arrivera à se faire aimer de la richesse et de la fortune. Mais la vieillesse sur laquelle il ne comptait pas, le devance et le prend avant qu'il arrive au but. Les uns, ce sont de tristes maladies qui les détruisent; les autres, c'est Uadès qui les envoie, domptés par Ares, sous la terre noire. Ceux-ci qui ne pouvaient plus mre chez eux, vont mourir sur mer, roulés par la tempête et les flots innombrables d'une onde sombre. Ceux-là se sont mis, triste sort, la corde au cou, et renoncent d'eux-mêmes à la lumière du soleil. Ainsi le malheur est partout : des milliers de catastrophes, do oalamités inévitables, de souffrances, sont le lot des mortels. Si Ton voulait me croire, sans aller jusqu'à aimer l'adversité, quand elle nous tounnenîe, nous garderions notre courage, au lieu de nous déshonorer par la plainte.
En lisant ces vers, on sent que les temps devenaient durs. Ce n'est plus la sérénité des vieux chantres honn?riques. Le coramerce, l'industrie avaient développé dans ces villes du littoral asiatique, dans ces îles de la mer Egée, un mouvement, une activité fébrile, qui n'est pas sans analogie avec le spectacle (|ue présente notre époque. Dans ce monde afïairé se livrait avc^ intensité le combat pour Fexistence.C'étaitla première fois que se rencontraient dans un aussi poignant contraste la fortune et la misère, les succès d'un côté, les revers de l'autre, l'opulence pour quelques heureux, la ruine pour le grand nombre, la faillite, le dt^sespoir et, comme ressource dernière, l'expatriation, quelquefois même la corde. Tout cela n'était pas fait pour égayer l'imagination. Hésiode en avait déjà dit quelque chose dans ses poésies ; l'horizon s'y montre passablement rembruni. Mais le premier qui ait porté ces tristes réflexions dans la poésie liambiciue, est Simonidc. Il en élargissait ainsi le cadre et faisait de ce mètre l*organe, non plus de la colère personnelle, mais de la réflexion morale. Le philosophe, le penseur, se substituait d l'homme, et, bien que Simonide ne vaille pas, comme poète, Archiloque, il n*en est pas moins vrai pourtant qu'avec lui le domaine de la poésie s'accroissait d'une manière sensible. Ce caractère se retrouve tout aussi frappant dans le grand morceau de H8 vers qui paraît former un tout bien complet, et que Je trwv^ictvfe tw^\^\^
son étendue, parce que, outre son mérite^, c'est, avec le fragment précédent, le seul monument un peu considérable que nous possédions de l'ancienne satire ionienne.
Dieu, dans les commencements, a fait. pour chaque femme un caractère particulier. L'une vient de la truie aux longues soies : dans sa maison tout est pêle-mêle, en désordre, sale, traînant à terre. Pour elle, ne se lavant jamais, vêtue d'habits malpropres, elle s'engi-aisse assise dans le fumier.
Dieu en a fait une autre du rusé renard : elle sait tout, le mal, le bien; elle n'ignore rien. Ce qui fait que souvent elle parle mal, quelquefois bien. Elle a un caractère mobile.
Une autre vient de la chienne : agile, vrai portrait de sa mère, elle veut tout entendre, tout voir. Furetant, vaguant de tout côté, elle donne de la voix, même quand elle n'aperçoit personne. On ne peut la faire taire, ni en la menaçant, ni même en lui cassant par colère les dents avec une pierre, ni en lui parlant doucement. Il faut qu'elle bavarde, même assise chez des hôtes. Elle a une langue dont on ne peut venir à bout.
Les Olympiens ont façonné cette autre avec de la terre et l'ont donnée, meuble inutile, à l'homme. Une telle femme n'est ni mauvaise ni bonne. Elle ne sait que manger et n'est pas même capable, dans les jours les plus froids de l'hiver, d'approcher son siège plus près du feu.
Une autre vient de la mer: son esprit a double face. Un jour elle est riante, gaie; l'étranger qui la verrait, dirait, plein d'admiration : « Il n'y a pas dans toute respè*;e humaine de femme meilleure que celleci ni plus belle. » Le lendemain, elle est insupportable : on ne peut ni la voir ni l'approcher : elle est d'une fureur sans bornes, on dirait une chienne défendant ses petits. Elle est déplaisante, intraitable, pour sros amis comme pour ses ennemis. C'est comme la mer qui souvent est calme, inoffensive, vraie joie pour les marins dans la saison d'été, et qui souvent aussi se met en fureur, entre-choquant ses flots retentissants. Voilà à quoi ressemble le caractère de notre femme : c'est la mer pour la mobilité.
Une autre est née de l'âne cendré, entêté. Elle ne fait que par contrainte et à force de paroles ce qui pourrait plaire (à son mari). En tout temps elle mange dans un coin, la nuit, le jour; elle mange au coin de son feu, et pour l'œuvre d'Aphrodite, elle accepte le premier compagnon qui se présente.
Une autre est née de la belette, malheureuse, déplorable engeance. En elle, il n'y a rien de beau, de désirable, de gracieux, d'aimable. Passionnée pour les plaisirs du lit, elle n'excite que le dégoût chez son mari. EUe est voleuse, fait beaucoup de mal à ses voisins, et dévore souvent les victimes des autels, avant qu'elles soient consumées.
Une autixî, c'est une lière cavale à la belle crinière qui l'a engen-
«liée. Elle évite tout travail, toute peine servile ; elle ne toucherait pas à la meule, ne prendrait pas le crible, ne jetterait pas une ordure iiors (le la chambre, ne voudrait pas s'asseoir pivsdu four, par crainte de la fumée. Elle ne se fait aimer de son mari que par des agaceries. Elle se baigne tous les jours deux fois, quelquefois trois, elle se. parfume; elle a toujours une chevelure bien peignée, aux boucles épaisses, tout ombragée de fleurs. C'est un beau • spectacle qu'une t4»lle femme pour les étrangers; mais pour son mari, cest un fléau, à moins qu'il ne soit un roi, un porte-sceptre, un personnage à prendre plaisir à une pareille toilette.
Une autre vient du singe : c'est sans contredit le plus grand fléau que Zeus ait envoyé aux hommes. Un visage affreux : cette femme, quand elle va par la ville, est la risée de tout le monde. Lç cou court, pouvant à peine remuer la tête, elle n'a pas de fesses, elle n'est qu'un paquet d'os. Ah ! le malheureux mari qui tient dans ses bras un pareil épouvantail ! Elle sait toutes les ruses et tous les tours, comme un singe, et se soucie fort peu du ridicule. Elle ne voudrait aire plaisir à qui que ce fût; mais elle ne songe, elle ne vise toute la journée qu'à faire à chacun le plus de mal possible.
Une autre vient de l'abeille celui qui la prend est heureux. Elle est la seule que le blâme n'atteigne pas ; la vie est charmée, embellie par elle. Elle vieillit, aimante, aimée, près de son mari, mettant au monde une belle et glorieuse progéniture. Elle se distingue entre toutes les femmes; une grâce divine l'environne. Elle n'aime pas à s'asseoir dans ces réunions de femmes, où l'on tient des propos licencieux. Ce sont là les femmes les meilleures et les plus sages que Zeus accorde aux hommes.
Voilà comment Zeus a fait toutes les femmes qiii demeurent [>armi les hommes ; c'est le plus grahd mal qu'il ait créé. Môme quand elh^s paraissent être utiles, eHes sont encore un fléau pour ceux qui les possèdent. Car il ne peut passer un jour tout entier dans la paix, celui qui vit avec une femme. Il a de la peine à éloigner de sa demeure la faim, compagne odieuse, divinité détestée. Quand l'honnue croit être ti-anquille chez lui par la fortune que lui donnent les dieux ou la faveur dont l'entourent les hommes, sa femme, trouvant à rcMlire, s'arino pour la guerre. Là où il y a une femme, on ne peut accueillir cordialement l'hôte qui se présente. Celle qui paraît la plus sage est celle qui fait les plus grandes sottises ; car, tandis que son mari baye aux corneilles, les voisins se frottent les mains, en voyant comme lui aussi est trompé. Chacun, en efiTet, loue s-a propre femme et blâme celle du voisin. Nous oublions que nous avons tous le même sort. C'est le plus grand fléau que Zeus ait créé, c'est une entrave dont on ne peut retirer son pied. La mort seule nous en délivre, la mort que nous trouvons quelquefois dans une guerre pour une femme.
Simonide n'était pas le premier qui exprimât une opinion aussi peu flatteuse sur le sexe f(»minin. Sans parler de Salomon qui(( apr^s avoir bien examiné, bien considéré, avait trouvé cj^uc
la femme est plus amère que la mort, qu'elle est captieuse comme un filet de chasseur, et que son cœur et ses mains sont autant de lacs et de liens », on peut rappeler qu'Hésiode avait déjà dit dans se^ Œuvres et Jours^ que se fier à la femme, c'était se fier au voleur. L'auteur de la Th^onie n'est pas plus galant : pour lui, la femme est un fléau cruel, aussi redoutable pour la ruche humaine que les frelons pour celle des abeilles, et, possédât-on même une femme pleine de chasteté et de sagesse, le mal lutterait toujours avec le bien 2. n y avait donc en Grèce un courant d'opinion hostile aux femmes, au mariage, qui se retrouve d'ailleurs à toutes les époques et dans toutes les littératures. La Bruyère était l'écho des réflexions satiriques d'Hésiode, de Simonidc, comme des railleries de Plante, des coups de boutoir de Caton, quand il disait : « Il y a peu de femmes si parfaites, qu'elles empêchent un mari de se repentir, du moins une fois le jour, d'avoir une fenmie, ou de trouver heureux celui qui n'en a point. » Simonide parlait-il du mariage comme La Bruyère, en homme qui n'en a vu les tempêtes que de loin, du rivage, dirait Lucrèce? A-t-il pris, au contraire, ces cx)uleurs sombres sur la palette de l'expérience personnelle? C'est ce qu'on ne pourrait dire; nous connaissons trop peu la vie de cet ancien poète pour pouvoir faire la part de l'observation générale et celle du ressentiment particulier. Quant à la fornje qu'il a donnée à ses réflexions malignes, c'est à lui très probablement qu'il faut en faire honneur. Ce n'était pas la première fois que l'on mettait l'homme et la bête en parallèle et qu'on chei'chait à peindre l'un par l'autre, puisque le genre de la fable était déjà trouvé ; m ais personne, que l'on sache du moins, n'avait encore eu l'idée ingénieuse de déduire les qualités ou les défauts de l'homme de son origine animale, et d'expliquer son caractère par celui de la bête qu'il aurait pour ancêtre. Simonide Ta fait avec humour. On peut trouver sa manière un peu monotone et le cadre dans lequel il place sa satire un peu uniforme; sa couleur est dure, heurtée ; son pinceau ne connaît pas les demi-teintes, si nécessaires en pareil sujet ; cependant chacun de ses petits tableaux, pris à imrt, a vi-aiment de la verve; l'observation y est juste, le
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trait net. Enfin le tout respire une sorte de l)<)nhomie qui n'est pas sans charme, pour être un peu grondeuse. Un rritifiue aniirlais qui eut en son temps beaucoup d'autorité, Addison, constatait même que Simonide s'était montré tout aussi pénétrant et A la fois plus juste que Juvénal et Boileau, puisqu'il avait su reconnaître les bons côtés du sexe qu'il attaquait.
I^ satire de Simonide ne se renfermait pas exclusivement dans ces peintures d'ordre général, elle se prenait aux détails (le la vie ordinaire. Il reste de lui quelques vers isolés, conservés par les grammairiens, qui nous font soupçonner une inspiration plus familière, un talent plus vif peut-être, une ex|)osition plus variée. Il y avait des récits, des comparaisons, comin(^ celle-ci, par exemple: « Ainsi court, avec un cheval, un jeune poulain sevré. » Il devait mettre ses personnages en scène : « l'n homme, fait-il dire à l'un d'eux, n'aurait pas eu autant de jHîur, sur une montagne boisée, en face d'un lion ou d'une panthère qu'il eût rencontrée, seul, dans un sentier étroit. » — Ou bien encore : ft Je m'étais ointe de myrrhe, d'aromates, d'essence de cabaret, car un acheteur se présentait. » Il n'est pas nécessaire de dire quelle est la personne à vendre qui parlait ainsi de sa toilette. Malheureusement ce ne sont là que des fragments, si menus qu'on ne peut s'en servir pour recomposer l'ensemble d'un seul de ces poèmes. Il faut nous en tenir à l'idée que nous donnent de Simonide les deux grands morceaux ; ils justifient suffisamment le rang que la critique ancienne assignait à ce poète parmi les ïambographes. Il n'ouvrit pas de voie vraiment nouvelle, il n'eut pas l'esprit créateur du poète de Paros ; mais enfin l'emploi qu'il lit de l'ïambe a son originalité, et c'est quelque chose que de pouvoir être nommé à côté d'Archiloque.