‹ Histoire de la poésie lyrique grecque (volume 2)Chapitre 9 sur 18 · L^IAMBE · texte numérisé non relu

L^IAMBE

devine plutôt qu'on ne l'aperçoit. Il n'en est pas de même avec l'ïambe. Ce rythme d'un genre nouveau, où le pied se compose de deux temps inégaux qui semblent se poursuivre et tomber l'un sur l'autre avec emportement, a quelque chose de passionné, ou plutôt il est la passion même. Il \ibre et siffle comme un dard, et l'on voit trembler de colère la main qui le lance. Cette fois, la personne du poète se mettait tout entière dans son œuvre; ce n'hélait plus des fictions placides, sereines, du passé, ni des inspirations d'une raison mûrie par l'expérience, qu'il composait ses vers. Non, il les pétrissait de sa pi opre substance, de son sang, de sa bile, de ses larmes; il y souillait, bonnes ou mauvaises, toutes les ardeurs de son âme, toutes les malices de son esprit, toutes les concupiscences de sa chair.

Les Doriens accueillirent avec enthousiasme l'épopée, avec faveur l'élégie : des poètes de cette race s'exercèrent môme avec succès dans ces deux genres. Mais l'ïambe ne put s'acclimater en dehors du pays qui l'avait inventé ; il resta ionien. Il lui fallait la liberté de ces régimes démocratiques, où l'homme, affranchi de toute contrainte, se meut à l'aise dans le domaine entier de sa fantaisie personnelle. Plus tard, la tragédie et la comédie d'Athènes reprirent ce rythme, l'une pour son mouvement passionné, l'autre pour sa verve insolente; quelques étrangers se hasardèrent alors à le manier, mais à peu d'exceptions près, l'ïambe resta l'organe réservé de la personnalité ionienne ou du génie attique.

L'origine de ce rythme n'est pas mieux connue que celle du mètre élégiaque : toute origine du reste est mystérieuse. L'ïambe est probablement très ancien, il devait exister depuis longtemps déjà sous une forme grossière. D'Aristote à Cicéron, tous les critiques de l'antiquité sont unanimes à constater que ce vers se rapproche à tel point du langage ordinaire qu'on en fait à chaque l instant, sans s'en douter, dans la conversation *. C'est Archiloque [ qui passe généralement pour avoir donné à ce mètre sa forme littéraire; on connaît le vers d'Horace 2. La chose n'est pourtant pas certaine. Aristote, par exemple, était d'un autre avis 3 : il

» Arist., Rhet., m, 8, 4; Cic, Orat. i89.

2 EpisL II, III, 79 : Archilochum proprio rabies armavit ïambo.

» Pœt., IV.

faisait remonter Torigine de l'ïambe jusqu'au vieil Homère luimême, qui l'aurait employé dans le Margitès. Mais il est à peu près admis partons les critiques aujourd'hui que les ïambes qui se trouvaient dans cette espèce de poème héroï-comique avaient été intercalés par Pigrès, le frère de la fameuse Artémise d'Halicarnasse, qui, du reste, avait fait subir i)areil traitement à V Iliade. Or, à l'époque où Pigrès se livrait à cet exercice, les ïambes d'Archiloque avaient depuis longtemps pris leur vol à travers la Grèce. Il faut donc en revenir au vers d'Horace et tenir le poète de Paros pour l'inventeur ou tout au moins pour l'habile metteur en œuvre d'un rythme qui jusque-là n'avait rien de littéraire.

Il est probable qu'Archiloque en trouva les éléments autour de lui, dans un culte qui était populaire en son île natale. Comme l'hexamètre et le pentamètre, c'est au service de la religion que dut en effet se produire le rythme ïambique. Il retentit sans doute pour la première fois dans les fêtes de Dionysos qui passèrent des Phrygiens aux Thraces et, par l'intermédiaire de ces derniers, se répandh'ent bientôt à travers la Grèce et les îles. C'étaient des chants ïambiques qui accompagnaient les processions naturalistes de ce culte, et, par une transition facile, celles du culte voisin de Déméter. On sait par l'hymne homérique à cette déesse que [son culte était florissant à Paros : cette île et l'odorante Eleusis sont mises par le chantre au même rang, comme régions chères à cette divinité*. Quand Archiloque y naquit, il y avait déjà trois générations que la prêtresse Cléoboea avait introduit les Thesmophories à Paros. Il a donc vu ces fêtes, il y a pris part, il a entendu et poussé lui-même les grossières injures qu'on s'envoyait l'un à l'autre, pour la plus grande gloire de Déméter. Il y a plus : il touchait de très près à ce culte par sa famille qui en avait le sacerdoce. Son grand-père Tcllis avait même aidé Cléobœa à le transporter de Paros à Thasos, et pour cette raison Polyg note l'avait peint dans la Lesché de Delphes 2. Voilà où le jeune poète rencontra les éléments du vers qu'il devait s'approprier pour en armer ses colères. 11 trouva là non seulement un rythme vif, alerte, d'un maniement facile et d'un effet assuré,

» Hym. in Ce fer., 490.

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