‹ Histoire de la poésie lyrique grecque (volume 2)Chapitre 14 sur 18 · L'ART A SPARTE · texte numérisé non relu

L'ART A SPARTE

des pLaiflirs de la table, des voluptés de Tamour. Voilà tout ce que les Ioniens demandaient à la musique, A la poésie. Sans doute. Ils sentaient bien qu'il y avait là quelque chose de plus, que l'esprit, en entendant ces vers harmonieux, s'épurait, s'élevait ; mais ils n'avaient point sonp:é à appliquer méthodiquement ces forces vives à la pédagogie. Ce sont les Lacédémoniens qui, les premiers, ont fait de Tart un instrument d'éducation dans toute la force du terme.

On suit très facilement l'application, le développement do colto idée dans l'histoire poUti(iue et militaire de Sparte. On voit cette ville travailler sans relâche à étendre son domaine, à l'arrondir par la conquête des riches provinces fiui IVntoun^nt. Une gu(»rn» acharnée de vingt ans met entre ses mains la Messénie ; [>eu après, rlle attaque Argos et la bat à Thyrée ; puis oWo se retourne contre» les Arcadiens et leur prend Sciris, Caryae. Elle arrive ainsi par des efforts successifs, par des progrès lents, mais sûrs, à s'em[)arer de toute la partie centrale du Péloponnèse et à fonder la plus redoutable puissance militaire do la Grèce. Pour obtenir do jmireils résultats, une armée étf)it nécessaire, et de fait c'est alors que furent organisées Tinfanterie et la cavalerie lacédémoniennos. Mais c'était peu d'armer des hommes, il fallait les discipliner et. comme dit Tyrtée, leur apprendre les œuvres d'Ares. L'art musical y servit avec autant de succès que d'intelligence. C'est nu son de la flûte que les jeunes soldats étaient exercés; c'est In flûte qui cadençait leurs pas, dirigeait leurs bras pour l'attnque ou la défense. La pyrrhique que Thalétas ap[)orta de In Crète à Lncé- (lémone n'était en réalité que l'exercice militaire élevé à la hauteur d'un art, et si elle fut accueillie avec tant de faveur, c'est qu elle répondait admirablement à l'idée que les Spartiates se faisaient de la guerre en ces premiers temps. Ainsi que l'a justement remarqué le savant moderne qui l(*s a le mieux connus, 0. MûUer, la guerre était alors pour eux moins un mode sau • vage de destruction qu'une représentation plasticiue destinée à montrer par des mouvements harmonieux In plus belle pnrtie du peuple comme un corps puissant en pleine conscience de sa force*. « Rien n'est plus beau ni plus sûr, disait encore un

» Die Dorier, \\\, M,iO.

général lacédémonion Jors de la guerre du Péloponnèse, que de marcher nombreux dans un seul et môme ordre *. » Aussi dès son bas Age l'enfant était-il soumis à celte éducation musicale : il apprenait à marcher au pas, à évoluer, à garder son rang dans les exenûces d'ensemble, les processions, les danses. En mémo temps que le corps s'assouplissait et se rythmait, pour ainsi dire, sous Faction répétée de la musique, l'àme elle-même se modelait et recevait du mémo art une empreinte aussi particulière. Le jeune Spartiate devait savoir jouer de la cithare, et chanter, soit seul, soit en chœur. Ces chants approuvés par la censure des éphores avaient une harmonie virile, propre à faire pénétrer jus(iu'au plus intime du cœur tous les sentiments qui disaient le fond même de la vie Spartiate, gravité, discipline, courage, rivalité dans raccomi)lissement du devoir, mépris du danger, de la mort. Les prosodies, les péans^ les hyporchèmes^ les marches militaires, tous ces chants de fête, de guerre ou de victoire qu'apprenaient les enfants, leur répétaient ces maximes et les gravaient en caractères indélébiles sur le bronze de leurs jeunes âmes.

Voilà le puissant concours que prêtaient à l'État lacédémonien la musique et la poésie. Toute la constitution reposait pour ainsi dire sur ces deux arts, puisque c'étaient eux qui avaient la mission de la faire aimer, d'en pénétrer les esprits et de lui façonner des défenseurs. On comprend avec quelle passion ils étaient cultivés, et aussi quels soins jaloux le pouvoir apportait à les surveiller. Ce qu'on nous rapporte des éphores coupant aux lyres les cordes qui dépassaient le nombre ofïiciel, s'explique très facilement. Aujourd'hui, ce serait un acte de brutalité sans excuse ; dans cotte ancienne société lacédémonienne, c'était l'effet tout naturel d'une prévoyance politi(iuo qui n'entendait pas abandonner au caprice individuel un pareil instrument de gouvernement. Platon eût fait de même, puis(iue à ses yeux le changement d'un mode dans la musique pouvait entraîner une révolution dans l'État 2.

Les Spartiates avaient naturellement le goût de la musique et du chant en chœur. Les anciens avaient déjà remarqiié que, seuls

» Thuct., U, chap. ii, 9.

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