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JooBERT (Léo) :
junghahn :
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Mby (Van der) :
Mezger :
MoMMSEN (Tycho)
MucKE :
Mûller (Otf.) :
Irl.
Nesper :
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Id.
Pauly :
Plehn :
Rauchenstbin :
Ring:
Rose :
ScHMioT (Léopold) :
ScHMiOT (Moriz) :
Id.
SCHNBIDEWIN :
Id.
là.
OUVRAGES CONSULTÉS
Sen timen t religieux en Grèce d'Homère à Eschyle ,1 880. De elocutione Pindari sive de lis quae in usu graeci
sermonis, praesertim in delectu vocabulorum et in
oratione figura ta apud Pindarum no tabilia sunt.s.d. Histoire de la Grèce, trad. Sadous, 1864-1867. Diegricchischen Lyriker mit metrischer Uebersetzung
und prûfendcn und erklarenden Anmerkungen^
Scolia, hoc estcarmina convivalia Graecorum metris
suis restituta et animadversionibus illustrata, prae-
missa disquisitione de hoc génère carminis, 1798. Essais de critique et d'histoire (article sur Alcèe et
Sappho), 1863.
De Siuionidis Cei epigrammatis quaestiones, 1869. Stesichori Himerensis fragmenta, 1828.
Alcaeos und Sappho, 1862.
Academische Vortrâge, lU. Ueber Sappho, 1859. Populâre Aufsâtze aus dem Alterthum, 2* èdit., 1875. Archilochi fragmenta, 1819.
Alcaei Mytilenaei reliquiae, 1827.
Studia Thcognidea, 1869.
Pindars Sicgeslieder erklart, 1880.
Pindaros : Zur Geschichte des Dichters und der l*ar-
teikampfe seiner Zeit, 1845.
De dialectis Stesichori, Ibyci, Simonidis, Bacchylidis
aliorumque poetarum choricorum cum pinclarica
comparatis, 1879.
Histoire de la littérature grecque jusqu'à Alexandre
le Grand, trad. HQlebrand, 1865.
Die Dorier, 1824. Umris der Elégie und iambischen Poésie der (irie-
chen, 1877.
Sappbonis Mytilenaeae fragmenta, 1827.
Bacchylidis Cei fragmenta, 1822.
Real-Encyclopâdie : les divers articles sur les poètes
élégiaques, ïambiques et choriques.
Lesbiacorum liber, 1826.
Zur Einleitung in Pindars Siegeslieder, 1843.
Zur Tropik Pindars, 1873.
Anacreontis Teii symposiaca, 1868.
Pindars Leben und Dichtung, 1863.
Ueber den Bau der Pindarischen Strophen, 1882.
Pindars olympische Siegesgesaenge, griechisch und
deutsch, 1869.
De gj'llogis Theognideis, 1878.
Ibyci Rhegini carminum reliquiae, 1833.
Simonidis Cei carminum reliquiae, 1835.
OUVRAGES CONSULTÉS
SiTTL :
SiTZLER :
SoiMEE :
Stark :
Thiersch :
Ulbici :
Vauvilliers :
ViLLESIAIN !
VlTET :
Webeu :
Welcker :
Id.
Westphal :
Geschichte der griechischen Litcratur bis airf Alexander den Grossen. 3 vol., 1884-1887.
Solon als Dichter, 1880.
Le caractère et le génie de Pindare, 1847.
Quaestiones Anacreonticae, 1846.
Pindarus Werke. Urschrift-Uebersetzung in den pindarischen Versraaassen und Erlâutcrungen, 1820.
Geschichte der hcUenischcn Dichtkunst, 1835.
Essai sur Pindare, 1772.
Essais sur le génie de Pindare et sur la poésie lyrique dans ses rapports avec Pélévation morale et religieuse des peuples, 1859.
Pindare et l'art grec, dans ses Études sur Thistoire de l'art grec, t. I.
Die elegischen Dichter der Hellenen, ûbersetz und erlautert, 1826.
Kleine Schriften (articles sur différents poètes, dans les volumes i, ii et iv).
Simonidis Amorgini lambi qui supersunt, 1835.
Alcmanis fragmenta, 1817.
Hipponactis et Ananii fragmenta, 1817.
Theognidis reliquiae, 1826.
Metrik, 2« éd., 1867.
DE LA
Usage populaire du chant dans la vie privée, religieuse, politique des Grecs. — Caractère didactique de la poésie élégiaque et lyrique. — Culture de cette poésie par toutes les races. — Difficultés d'ime histoire de la poésie lyrique grecque : rareté des fragments; disparition de la musique et de la danse ; naïveté primitive ; idée fausse de Tart ancien. — Condition plus favorable de la critique contemporaine : découvertes archéologiques ; points de vue nouveaux ; progrès historique.
La poésie lyrique ne se développa réellement en Grèce qu après le grand éclat, la floraison brillante de Tépopée; elle était pourtant beaucoup plus ancienne. Pendant longtemps elle ne fit que végéter ; puis les destins changèrent. 11 se produisit dans les goûts, dans les mœurs, dans la politique même, de ces vicissitudes auxquelles sont vouées toutes les choses d'ici-bas. L'épopée descendit peu à peu du sommet glorieux où le génie de quelquesuns de ses poètes l'avait fait monter; la force créatrice qui avait produit Y Iliade^ VOdyssée, se mit à baisser dans les compositions des générations suivantes, jusqu'à ce que enfin la flamme s'éteignit, sans laisser Teepérance qu'elle pût un jour se rallumer. C'est alors qu'à son tour l'astre de la poésie lyrique monta dans le firmament littéraire de la Grèce, et pendant deux siècles Tillumina de ses feux. On sait comme les vers d'Homère, d'Hésiode et de tant d'autres ont été chantés, récités d'un bout à l'autre de ce monde hellénique qui s'étendait des vwes dw Y«vv\r^\iL^\ti
au littoral de la Gaule. La poésie lyrique devint tout aussi populaire; elle pénétra de même toutes les couches de la société grecque, et son action fut aussi puissante pour charnier ou pour instruire, que l'était celle même de l'épopée. C'est qu'on ell'et, comme l'épopée, elle avait ses racines dans les régions les plus intimes de la conscience nationale, et que par la diversité de ses sujets, la richesse de ses mètres et la souplesse de sa voix, elle était plus apte peut-être encore à la reproduire dans l'infinie variété de ses manifestations.
La poésie lyrique ou, pour parler plus exactement, le chant fut l'expression naturelle du Grec, dans toutes les circonsUmces, même les plus familières, les plus vulgaires de son existence. Si haut qu'on remonte dans son histoire, on voit qu'il n'est pas un acte, pas un détail de cette existence, qui n'ait été accompagné par le chant. C'éttut comme la parole magique, le charme dans le double sens du mot, qui l'aidait, en les poétisant, à supporter les rudes labeurs. Homère nous montre Circé, Calypso chantant, pendant qu'elles font courir la navette sur leur métier. 11 n'éUût pas besoin d'être déesse, il suflisait d'être Grecque et de s'asseoir, la navette en main, devant son métier à tisser, pour qu'aussitôt la chanson traditionnelle vint sur les lèvres. Et de même pour toutes les occupations du ménage, pour tous les travaux de la culture, qu'il s'agît de moudre le grain ou de pétrir la pâte, de tirer l'eau du puits, de labourer, de faucher, de moissonner, de vendanger, do paître ou de tondre les brebis. Chacune de ces occupations avait son chant spécial; les grammairiens en citent une cinquantaine d'espèces*.
1 Ce goAt pour le chant s'est perpétué dans la race grecque jusqu'à nos jours. Fauriel raconte qu'en voyage, dans les hôtelleries turques, les khans, à Constantinople, à Odessa, lorsque des Grecs de diverses provinces s'y arrêtent pour quelque temps ou môme pour une seule nuit, il n'y a point d'autre passetemps que le chant. « Les vieillards, dit-il, donnent l'exemple; les hommes moins âgés, les jeunes gens continuent, et presque toujours une grande partie de la nuit s'esi écoulée avant que les uns soient las de chanter, les uulres d'écouler. Là chacun s'émeut aux douces réminiscences de la famille, du lieu natal, de la patrie ; et les émotions de chacrun s'exaltent de l'émotion de tous. Là, dans la terre étrangère.le montagnard éiolien,rhabilRntde Larisse etlhomme de Scio ne sont plus que des Grecs: toutes les répugnances qui tiennent à la diTersité des habitudes et des lieux sont suspendues comme par enchantement. Le montagnard s'attendrit sans honte aux doux accents des poésies de l'Archiiiel. et le moi insulaire s'enthousiasme un moment pour la bravoure et la fieriê àeÊ béroi ûes montûgues. » Faubikl. Chanli populaire$ delà Grèc9, Discours fiiré//io, cxv.
INÎRODIJCTION â
Si de la vie et du foyer domestique nous passons au temple, nous retrouvons le chant tout aussi fréquemment employé. Soit pendant le sacrifice, tandis que la victime tombait sous le couteau du prêtre, soit pour la prière, dont la formule avait son rythme et par conséquent son air particulier, soit pour les processions dont les évolutions ne se pouvaient faire avec ordre sans qu'un accompagnement musical n y présidât, partout le chant avait sa place. C'étaient des nomes en l'honneur d'Apollon, des prosodies pour régler le pas, cadencer la marche des jeunes vierges, des éphèbes, aux jours de fête, quand ils se rendaient solennellement au temple. L'athlète de même, après sa victoire, allait rendre grâce aux dieux, suivi d*un cortège d'amis, dont les gais reû^ns accompagnaient ses pas, le soir, à travers les bosquets de l'Altis éclairés par la lune en son plein *.
La vie publique elle-même, la politique usait du chant. La poésie, en effet, était alors Tunique organe de publicité, le seul moyen que l'on eût de communiquer avec la foule, de l'instruire ou de la passionner ; elle était à la fois la tribune et la chaire, le journal et le pamphlet. On ne peut jouer aujourd'hui un rôle politique, si l'on n'a pas l'éloquence ou tout au moins la parole à sa disposition. Dans cette Grèce commençante, c'était la poésie qui venait au secours de l'homme d'État et qui aidait le législateur à accomplir son œuvre. On connaît les beaux vers d'Horace sur le rôle civilisateur du poète interprète des dieux ^ ; il y a de l'exagération sans doute, mais tout grossi qu'il est, pourtant on perçoit dans ces vers l'écho de la réalité. On disait que Lycurguc s'était fait aider par le musicien crétois Thalétas 3. Cette tradition que Plutarque nous conte si joliment, n'est une légende qu'à moitié. Le rôle de ce chantre, celui de Tcrpandre, celui de Tyrtée à Sparte, comme celui de Selon à Athènes, tout cela, c'est de l'histoire, ainsi que nous le verrons. La politique se faisait alors en vers : c'est avec le vers que l'on calmait les masses irritées, que l'on faisait voter les lois, décréter la guerre.
Cette arme si puissante de la poésie et du chant pouvait à l'occasion se transformer en un instrument de plaisir. C'était un
iPi?iDARK, Olymp, X, 73* Ars poet, II, 3, 391.
^ Plut., lycurg., 4,
peuple aimable que les Grecs : dans la vie humaine, ils ont su faire la part au divertissement et, tout en accomplissant de grandes choses, ils ont apprécié la joie. I>e poète adoucissait alors sa voix et modulait sur sa lyre des chants gracieux, des accents tendres et passionnés, dont la cour des tyrans aimait à retentir. Il rehaussait l'écJat dont s'environnaient ces despotes amis des arts; il parait leurs festins, célébrait leurs amours, leurs victoires. Aussi était-il accueilli dans tous ces i)alais avec les plus grands honneurs. Les fils de Pisistrate envoyaient une galère de l'État chercher Anacréon à la cour de Polycrate ; Simonide, Lasos, Ibycos vécurent caressés, choyés par les princes les plus puissants.
Enfin, ce qui achevait de rendre populaire la poésie lyrique et la faisait régner non seulement sur toutes les classes, mais encore sur tous l(^s âges, c'est le rôle éducateur qu'elle remplit tout aussitôt qu'elle parut. Ces noms de lyre ou d'élégie nous trompent sur la nature des productions qu'ils servent à désigner. Dans cette poésie élégiaque ou lyrique même, il y avait un élément didactique considérable. C'est là que les Grecs mettaient tout le trésor d'idées morales qu'amassaient lentement l'expérience et la réflexion. Ce qu'ils savaient de la vie humaine, de ses vicissitudes, de sa fragilité ; ce qu'ils entrevoyaient déjà de la justice, de la piété, des rapports de l'homme avec ses semblables, avec les dieux, tout cela était consigné et précieusement gardé dans les distiques de l'élégie et dans les strophes de l'ode. Dès le bas âge, l'enfant en ornait sa mémoire ; c'était à la fois son catéchisme et son manuel de morale politique. A cette école, il apprenait ses devoirs d'honnête homme et de bon citoyen. Les Grecs restèrent longtemps fidèles à cet usage, puisqu'on le retrouve encore au temps de Platon : « Sur les bancs de l'école, nous dit ce philosophe, on donne à lire aux enfants les œuvres des bons poètes, et on les leur fait apprendre par cœur, ces poèmes, où il y a des conseils, des éloges d'hommes vertueux de l'antiquité, afin que l'enfant prenne modèle, rivalise et tache lui-même d'être tel * .»
Bien que l'épopée ait été accueillie dans tout le monde hellénique et cultivée même par quelques Doriens, elle resta pourtant en définitive le monopole ou tout au moins le brillant apanage
Platoi, Pro'ag, ms.
de rionie. Homère, Tlonien par excellence, demeura sans rival : Hésiode, le Béotien, l'Éolien, le suivit, mais ne Tégala pas. La gloire de la poésie lyrique fut plus également répartie entre toutes les races dont se composait la nation. Ioniens, Éoliens, Doriens, toutes les familles de la Grèce collaborèrent à la production l^Tique. Chacune apporta sa poignée d'épis à la gerbe, sa fleur au bouquet. Les Doriens, quand ils avaient fait de l'épopée, n'avaient pu se soustmire à l'influence ionienne ; ils conservaient le mètre, le dialecte, la diction, tout le moule enfin creusé par le génie puissant de la race inventrice. Il n'en fut pas de même pour la poésie lyrique : chacun des pays y mit sa marque particulière, son lyrisme indigène, où se refléta d'une manière fidèle son caractère, son tempérament. De là ces genres divers que présente la lyrique grecque, l'élégie et l'ïambe chez les Ioniens, la chanson chez les Éoliens, la poésie chorique chez les Doriens. Ce fut ainsi, pendant deux siècles au moins, un merveilleux épanouissement de force créatrice d'un bout à l'autre de la Grèce. On connaît ce passage du Songe de Scipion, où le héros raconte comment, ravi dans les espaces célestes, il était tout étonné des bruits harmonieux et variés qui, de toutes parts, arrivaient à ses oreilles. Quand on parcourt l'histoire littéraire de la Grèce de la fin du viii« siècle au v®, on ressent quelque chose de cet étonnement et de ce plaisir. Ainsi que le jeune Romain, on s'avance au milieu de l'harmonie, et la Grèce semble un vaste chœur de musique, où chaque contrée, comme chacune des sphères du Cosmos, a sa voix et fait sa partie.
C'est l'histoire de cette poésie que nous entreprenons de faire, sans nous dissimuler aucune des difficultés que présente une œuvre pareille. Quelle qu'en soit la' cause, le temps, la fatalité, ou le fanatisme brutal des prêtres de Byzance S sauf les poèmes
> Au rapport d'Alcyonius, le cardinal Jean de Médicis, le futur pape Léon X disait un jour à son cousin Jule;: de Médicis qui, lui aussi, fut pape sous le nom de Clément VI : « Dans mon edîance, je sus de Démétrios Chalcondyle, ce Grec si savant, que pour complaire aux prêtres dont le crédit était tout-puissaot auprès des empereurs de Byzance, une foule de poé>ies grecques furent brûlées, particulièrement celles qui concernaient les amours, les jeux indécents et les méfaits des amants, et qu'ainsi furent perdues les <;omédies de Mènandre, de Diphile, d'Apollodore, de Philémon, d'Alexis, et les poésies de Sappho, d'Érinne, d'Anacréon, de Mimnerme, de Bion, d'AIcman et d'Alcée. A ces poésies furent substituées les poésies de Grégoire de Nazianze. qui, si elles élèvent nos pensées à des idées plus favorables à la religim, ue iMiv\% ^W5.^v-
de Pindare, il ne nous est presque rien resté de complet de cette production si variée. On raconte que Béranger se promenant un jour au bois de Boulogne avec un ami, s'arrêta brusquement et lui dit, tout ému : « Mon cher ami, mon ambition serait qu'il restât cent vers de moi *.» De la plupart de ces grands ou aimables poètes, de ces Bérangers de l'antiquité grecque, il ne reste pas môme les cent vers que souhaitait le chansonnier français pour maintenir sa mémoire; et encoi'e ce peu qui subsiste, est-il isolé, mal établi, cité au hasard par quelque grammairien, non pour son mérite esthétique, mais uniquement pour quelque locution rare, quelque particularité de langage.
Puis, eussions-nous le texte intact, que pour juger ce genre, pour ressentir à notre tour toutes les jouissances dont il ravissait les Grecs, il nous manquerait encore les deux autres éléments dont il se composait, à savoir la musique et la danse. Notre civilisation moderne, pourtant si riche, si loin poussée dans tous les sens, ne peut nous olTrir môme un équivalent. Le seul qui se présenterait, l'opéra avec sa musique, son ballet, ses chœurs, n'a pas la poésie sur laquelle reposait, chez les Grecs, tout cet appareil scénique. Le compositeur moderne travaille à part et ne suit que la mélodie qu'il entend murmurer dans sa tête, sans se soucier des paroles qui ne sont pas de lui. Quant au ballet, il n'a pour accompagnement que les instruments de l'orchestre ; jamais la voix ne s'unit à ses mouvements pour les soutenir, les expli- (jucr ou les passionner encore : notre danse n'est qu'une pantomime. Ainsi chacun de ces trois arts se produit aujourd'hui d'une manière indépendante; leur réunion n'est qu'apparente et n'a pas cette harmonieuse et expressive unité que présentait aux Grecs leur poésie chorique. Il y avait là, dans cette poésie, quelque chose d'irréparablement perdu, que nous pouvons soupçoimer, mais non plus ressaisir, et dont ladisparition laisse, mémo dans les œuvres qui nous sont venues complètes, une lacune que rien ne comblera. Nous n'avons qu'une seule des parties de ce trio qui s'appelait une Olympique, une Pythique, une Néméenm, Quelque beaux, quelque riches de sens et de poésie que nous
gnent point la propriété des loculioos attiques et Téiégance da beau style grec. » V. ÂLCYONii Lib, di eœilio, l, p. 69 et Faurig. Bibïi. graeea, I, p. 743*
) Raconté par M. Legouvé, dam le TemptÛM 23 novembre 1880,
semblent ces vers, il ne faut pas oublier qu'ils étaient encore rehaussés par la musique et par la danse, et que cet ensemble avait jailli sous une seule et môme inspiration, d'un seul et même cerveau. Simonide et Pindare passaient à la fois pour les premiers poètes et les premiers compositeurs et chorégraphes de leur temps. Leur œuvre était donc une et vivante; chacune des parties prétait à l'autre un mutuel appui et toutes travaillaient de concert. Voilà ce que nous ne pouvons remettre dans la poésie lyrique des Grecs. Pour juger Victor Hugo, Lamartine, il suffit de les lire; pour juger Pindare, il faudrait qu'un chœur de beaux éphèbes, couronnés de fleurs, revînt sous nos yeux le chanter et le danser.
A ces difficultés, qui viennent de l'état même des choses, il s'en ajoute d'aussi grandes au moins qui viennent de nous-mêmes, d'une erreur de goût et d'un excès de culture. Quand ces poésies parurent pour la première fois, elles avaient un mérite de fraîcheur et d'originalité que leur succès môme devait fatalement leur faire perdre. Les rythmes qu'elles introduisaient dans le domaine de l'art, les pensées qu'elles répandaient par le monde, devenaient peu à peu comme une monnaie courante dont l'usage émoussait le relief. Cet effet qui s'était produit déjà môme chez les anciens et qui faisait successivement disparaître les vieilles générations de poètes devant les nouvelles, agirait certainement avec plus de puissance encore sur l'esprit des lecteurs modernes. Il est probable que les vers d'Archiloque, d'Alcée, de Sappho, nous frapperaient beaucoup moins que leurs premiers auditeurs, blasés que nous sommes par vingt à trente siècles de littérature. Il nous faudrait faire effort pour retrouver ce qu'il y eut de vif, de hardiment créateur, dans ces pages fanées, tout comme devant les fresfjues pâlies d'un Cimabue, d'un Duccio, d'un Giotto, nous avons besoin de nous recueillir un instant pour rendre à nos yeux, éblouis par le coloris des artistes postérieurs, la faculté de sentir tout ce qu'il y a de force géniale, de charme et de gracieuse naïveté dans ces maîtres primitifs. A plus forte raison, nous est-il plus difficile encore de rendre justice à ces vieux poètes dont nous n'avons plus guère que des fragments si mutilés, que l'œil même de leurs auteurs aurait peine à les reconnaître.
Enfin, il faut bien le dire, le monde modetu^ft'^V^V^t^àsKûX
longtemps l'idée la plus fausse de Fart ancien. « Quelques critiques, a dit Sainte-Beuve, insistent avant tout et préférablement sur l'aspect idéal et pur de l'art grec, sur la beauté dont il dunne le suprême exemple : il est permis de ne pas moins insister sur la simplicité inséparable et la vérité qui en sont le fond et l'accompagnement, sur cette naïveté dans le sentiment et dans l'expression, qui se joint si bien à la grâce et qui ajoute aussi au pathétique et à la grandeur. Pour moi, je ne serai content que lorsqu'on aura osé traduire et rendre au vif en français, autant qu'il se peut, ces naïvetés mêmes, ces négligences aimables, ce désordre apparent, né d'un art caché, par où se révèle la passion, et qui insinue la persuasion dans les cœurs, ces hardiesses naturelles qui n'offensent jamais la beauté, mais qui pourtant ne s'y voilent pas, ne s'y confondent pas toujours ^ »
Voilà quarante-deux ans que Sainte-Beuve s exprimait ainsi, et qu'au nom de la vérité, du naturel antique, il réclamait contre Tétroitesse du goût moderne, du goût français. Depuis, heureusement, les yeux se sont ouverts et, si toutes les difficultés n'ont pas disparu, beaucoup d'entre elles se sont aplanies. On n'a plus à craindre, quand on parle des vieux poètes lyriques de la Grèce, de n'être pas compris, ou de ne pas comprendre soi-même. Grâce à Tétude activement poursuivie des littératures étrangères, des poésies primitives surtout, des chants populaires, des épopées naïves, la critique cx)mmence à s'affranchir du joug qu'une tradition timorée lui avait jusqu'alors imi)osé. Les découvertes qui se sont faites en même temps dans le champ de l'archéologie, sans renverser précisément l'idée qu'on s'était formée de l'art grec, l'ont agrandie tout à coup prodigieusement. On ne comprenait jadis cet art que sous la forme calme, idéalement blanche, qu'on lui voyait dans nos musées, et voilà qu'on retrouvait des fragments peints des couleurs les plus vives, des fûts de colonne, des chapiteaux, des triglyphes avec des cannelures, des frises avec des rosaces, des feuillages, des moulures, où étincelaient l'or, le vert, le bleu, le vermillon, toutes les couleurs de Tarc-en-ciel ; voilà qu'on retrouvait des statues d'une vie, d'un réalisme, qui ouvrait sur l'art grec un
' MAiVTS-BEvyM, PurlraiU cmtemporainSty. p. 413.
jour tout nouveau : les robes étaient peintes; de belles bordures, pourpre ou or, couraient tout autour des draperies; les lèvres avaient leur carmin, les yeux leur globe étoile de sa prunelle, la chevelure ses boucles dorées comme l'épi mur. comme un rayon de soleil. Enfin, pour achever de briser toutes les barrières où la routine enfermait le goût, des nécropoles de Tanagre sortait un beau jour la révélation d'un art inconnu qui dormait là depuis des siècles. Ces figurines de terre cuite, que les musées, les amateurs, se disputent au poids de l'or, nous font toucher du doigt l'art ancien dans sa simi)licité, dans son naturel et son réalisme pittoresque. Les belles statues de nos galeries, les marbres aux nobles attitudes, aux drai)eries harmonieusement tombantes, toutes ces figures d'un dessin si correct, si pur, si classique, comme on disait autrefois, ne nous montraient que le côté noble, idéal, de l'art grec ; encore même ne le comprenait-on pas toujours bien, parce qu'on le séparait de la réaUté sur laquelle il repose. Aujourd'hui, grâce à ces statuettes modelées d'un pouce rapide, mais sur, nous pénétrons aisément dans la vie familière des Grecs. Nous voyons tout ce qu'il y avait de vif, d'imprévu, de i)rime-sautier, dans cet art hellénique, comme il serrait de près la nature et ne craignait pas de la rendre avec son accent, son charme vrai. En rentrant du marché, de Vagora, l'artiste prenait sa terre glaise, et sans se préoccuper des règles, sans beaucoup s'alambiqu^r la cervelle, il reproduisait Ubrement, vivement, ce qu'il venait de voir, une fillette jouant aux osselets, un petit paysan apportant des oiseaux dans une cage, un voisin que le barbier du coin est en train de testonner, comme disait Montaigne. Tout cela est modelé sans prétention, c'^st la nature même prise sur le fait : aussi est-cie charmant. La Vénus de Milo garde son prix ; elle continue à rester sur son piédestal d'honneur ; il n'en est pas moins vrai pourtant que l'empire de l'art a fait des conquêtes et qu'il s'est augmenté de plusieurs provinces.
La critique littéraire a nécessairement profité de ces conquêtes. On est revenu de cette idée trop nue, trop classique, qu'on se faisait de la poésie grecque ; on est plus apte à en sentir la riche et pittoresque variété. A la place de ce badigeon que Bitaubé passait sur Homère, on remet aujouTtVVvui \«l eoxA^wc N\^^^^«v
peu crue, du vieux poète; on ne laisse plus de côté ses épithètes simples, mais sonores; on essaye de les traduire, ou tout au moins, car la chose n'est pas toujours possible, on les comprend, on les sent, et l'on gémit de son impuissance à les faire passer dans notre idiome rebelle. Ce grand progrès qui s'est fait et se poursuit tous les joure dans la critique, était surtout nécessaire pour comprendre les poètes que nous allons étudier. Si quelquesuns d'entre eux, comme Pindare, ne le cèdent pas aux plus élevés, aux plus purs, en art, en idéal, il en est plusieurs dont la naïveté se trouve comme éclairée d'un jour nouveau par ces découvertes de l'archéologie contemporaine. Les figurines de Tanagre sont les gracieux pendants de toutes ces petites pièces delà lyrique ancienne. Elles les expliquent, elles les commentent, elles en sont les illustrations. Elles remettent la couleur, le mouvement, la vie dans plus d'un de ces passages qui jusqu'alors pouvaient sembler ternes, inertes. Sappho dit quelque part d'une rivale : « Elle ne sait pas môme relever sa robe sur ses chevilles. » Qu'on lise ce vers en regard de quelques-unes de ces jolies terres cuites oii l'artiste a fait revivre ses jeunes voisines, la tête coquettement tournée, la robe plus coquettement relevée encore pour dégager le pied, et l'on verra quelle lumière nouvelle jette sur le texte ce commentaire imprévu. Et c'est ainsi fréquemment: même quand l'application n'est pas aussi directe, le goût profite de ces rapprochements. Aussi pouvons-nous mieux comprendre et par suite plus vivement sentir que nos devanciers cette poésie simple, naïve, où brille, suivant l'expression d'André Chénier,
De la jeunesse en fleur la première étamine.
Outre cet affranchissement général du goût moderne, cette vue plus large que l'archéologie nous ouvre sur les choses de l'art et de la poésie, l'histoire a fait de son côté des progrès dont profite encore la critique littéraire. Non seulement elle a rendu possible l'intelligence de Pindare, cet écueil de la critique au xvii® et au xviii® siècle; non seulement elle Ta replacé dans son miUeu, nous expliquant ce qu'étaient ces jeux dont il célèbre les vainqueurs, Timportance que les cités attachaient à ces victoires, les honneurs dont elles comblaient ceux qui les avaient remportées^ les allusions dont le poète a rehaussé chacune de ses odes,
l68 circonstances publiques ou domestiques dont sa muse a su tirer parti ; mais par les lumières qu'elle fait chaque jour converger sur des points obscurs de Tantiquité, l'histoire nous permet de pénétrer d'un pas plus sûr dans l'étude de ces poètes qui ont réfléchi si vivement leur société. Avant tous ces travaux qui ne datent que de notre siècle, la plupart d'entre eux étaient à peu près incompréhensibles. « Je me rappelle très bien, dit Goethe, que, dans notre jeune temps, plusieurs fois je m'étais tourmenté avecThéognis; je voyais en lui un moraliste sévère au ton de pédagogue, dont je cherchais en vain à comprendre les préceptes, et à la fin je l'avais laissé de côté. Il me faisait l'effet d'un faux Grec, d'un triste hypocondre. En effet, comment une ville, un État pouvaient-ils être si corrompus que la vie de l'homme bon y fût intolérable, celle du méchant parfaitement heureuse? Comment un homme juste qt bienveillant pouvait-il être amené à refuser aux dieux toute influence sage et bienfaisante? Nous avions attribué cette triste manière d'envisager le monde à la bizarrerie d'un caractère entêté, et nous l'avions abandonné malgré nous pour aller rejoindre ses joyeux compatriotes à l'esprit toujours serein. Mais aujourd'hui, instruits par l'histoire contemporaine, et grâce aux travaux d'excellents érudits, nous comprenons quelle a été la vie de Théognis, et nous le jugeons bien mieux *. » Ce que Gœthe dit là du service rendu par l'histoire à l'interprétation des œuvres de Théognis, on verra, quand nous en serons à ce poète, combien la chose est vraie. Et l'on pourrait en dire autant de Tyrtée, de Solon, de plusieurs autres, dont on ne comprend bien le génie et l'action, qu'en étudiant leurs fragments à la lumière de l'histoire.
Enfin nous voudrions introduire un élément qui nous semble un peu trop laissé de côté par ceux qui s'occupent de ce chapitre de la littérature grecque. On s'arrête avec complaisance sur les particularités de la langue, sur les formes variées de la métrique ; on analyse avec une patience infatigable tous les genres de pieds, de vers, de strophes; on entasse à plaisir les hypothèses les plus laborieuses sur les questions les plus insolubles de la musique : il n'est guère qu'une chose qu'on oublie, à savoir l'àme même
• ConvâTsatioM de Ootihe, par Eckbrmanm, (tTOd. Bê\eTOV\, \\, ^. Vb^ «
qui animait tout cela. En somme on fait l'histoire de l'instrument dont se servait le poète et non pas l'histoire du poète et de la poésie. C'est à peu près comme si un critique, pour expliquer Raphaël, se contentait d'exposer le tissu de la toile, la nature des couleurs et la composition des pinceaux que le peintre employait. Et pourtant ce qui fait l'artiste, ce n'est pas seulement la matière qu'il met en œuvre, mais la pensée qui fermente dans sa tête ou la passion qui bat dans son cœur. Voilà ce qu'il faudrait avant tout retrouver et saisir ; c'est là, dans cette connaissance des esprits, qu'est le charme de la critique, suivant le mot de Joubert. On a souvent regretté de ne pas avoir les portraits authentiques des Archiloque, des Tyrtée, des Sappho, des Anacréon ; on voudrait savoir comme étaient faits, quelle tournure avaient ces êtres qui frappèrent leurs contemporains d'une si vive admiration. Ce qu'il serait cent fois encore plus intéressant de connaître, c'est le dedans, c'est le monde de passions et d'idées qui s'agitaient dans ces cœurs et de temps en temps s'échappaient par les lè\Tes en vers étincelants. Si nous avions ces vers, il serait facile de reconstituer la biographie intime de leurs auteurs et de se les représenter dans la curieuse variété de leur riche et vive nature. Malheureusement, venons-nous de dire, il ne nous reste que des lambeaux. Or, s'il suffît de quatre lignes de l'écriture d'un homme pour le faire pendre, il en faut davantage pour le ressusciter. Nous avons pourtant essayé de faire quelque chose de semblable : par une étude attentive de ces fragments, de ces vers, de ces mots, par un emploi quelquefois hasardeux, mais oujours réfléchi de la conjecture et des lois morales de l'analogie, de l'induction, nous avons taché de ressaisir le plus grand nombre possible de traits, de lignes, de couleurs, et d'en former un ensemble qui vive, une physionomie. En un mot, nous avons voulu faire les portraits des auteurs, tout en faisant l'histoire du genre. Avons-nous réussi? Nos lecteurs en jugeront.
La Thrace, la Thessalie; le culte des Muses; les premiers chants dans les sanctuaires: Olen, Chrysothémis, Philammon, Paraphes, l'École d^Orphée. — La poésie profane : les chants héroïques ; les chants populaires : le Linos, le Tfirène, VHyménée ; les chants <le métiere ; la Chanson de Chirondelle, la Chanson de la corneille ; les complaintes d'amour j les chants de festins.
Si Ton veut trouver les origines de la poésie grecque, il faut les aller chercher dans les anciens sanctuaires de la Thrace, de la Thessalie. Quelque vieilles, en effet, qiie soient Thèbes et Argos, ce ne sont pas ces villes qui peuvent revendiquer la gloire d'être le berceau de la civilisation hellénique; Thonneur en appartient à ces régions septentiionales où se fixèrent les premiers Grecs qui passèrent d'Asie en Europe. Ils apportaient avec eux des germes précieux, de nobles instincts de religion, de poésie, d'art, et c'est dans leur patrie nouvelle que toutes ces aptitudes ont pris leur essor *.
Le pays du reste était des plus propices, et la civilisation grecque ne pouvait rencontrer un berceau plus approprié. C'est là que se dresse l'Olympe avec sa masse imposante , sa hauteur gigantesque, ses nombreux sommets couverts de neige une partie de l'année. Entre cette montagne et l'Ossa, se trouve la vallée de Tempe, dont la beauté pittoresque était proverbiale dans l'anti-
Voir particulièrement sur l'influence de. la Thrace et de la Thessalie Ot. MOller : Orchomenos und die Minyer, XÏX; Berok, Giiech, LUteraturqeschichte, vol. T, 310 et suiv., et P. Dbcharme. Les Muset.
l\ HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE
quité. Les murs escarpés qui l'enferment, le puissant fleuve oii des deux côtés se jettent de nombreux ruisseaux limpides, la verdure toujours fraîche des pâturages, l'ombre épaisse des forêts, la solitude de ces régions que troublaient seules les voix d'innombrables oiseaux, tout cet ensemble charmant et grandiose ne pouvait manquer de produire une impression puissante sur des âmes neuves et sensibles. C'est là, dans ce coin de terre béni, que s'élevèrent sans doute les premières modulations d'une voix que l'on cherchait à rendre harmonieuse ; c'est là que le Grec eut les premières révélations de cet idéal de poésie et d'art, qu'il ne devait atteindre que longtemps après.
Dans ces régions apparaît pour la première fois en Europe le culte des déesses du chant. En effet les premiers sanctuaires des Muses se rencontrent dans le fertile pays de la Piérie, sur le revers nord-est de l'Olympe, entre la Macédoine, la Thessalie et la Thrace, sur le mont Hélicon. Plus tard, dans les migrations qui entraînèrent les populations grecques du Nord au Sud, ce culte descendit en Béotie et s'y fixa même avec sa poétique géographie : l'Hélicon devînt, ainsi que les Muses, la propriété et comme l'ornement d'un nouveau pays plus méridional. Mais c'est dans le Nord que la légende s'était formée et que le culte était né.
Les Muses sont, à proprement parler, les déesses des eaux jaillissantes, des sources. C'est sur le bord des nombreux ruisseaux qui descendent de ces montagnes, qu'on les a d'abord vénérées, comme les esprits mômes de ces eaux, avant qu'on eût fait d'elles les filles de Zeus et de Mnémosyne. Le bruit poétique de ces eaux tombantes, répercuté par l'écho, se mêlant au murmure des arbres dans ces lieux solitaires, semblait aisément à ces imaginations naïves, enfantines, des voix mystérieuses, un chant d'esprits cachés. Tous les peuples dans leur enfance ont de ces sensations. Lucrèce l'a remarqué des Latins : « Les indigènes s'imaginent que les satyres aux pieds de chèvre et les nymphes occupent ces lieux. Il y a là des faunes, disent-ils, et ils affirment que ce sont leurs cris nocturnes, leurs jeux, leurs ébats, qui rompent la monotonie du silence; que d'eux viennent ces bruits de cordes mélodieuses, ces plaintes gracieuses qu'épand la flûte sous les doigts chanteurs et que le peuple des laboureurs recon-
naît au loin, quand le dieu Pan, agitant la branche de pin qui ceint sa tête à demi sauvage, promène ses lèvres arrondies sur ses chalumeaux béants et ne cesse de tirer de sa flûte et de verser par les bois ses airs harmonieux *. » Mais le Latin n'avait pas en lui -môme la source du chant; le plaisir qu'il ressentait resta tout extérieur, tout sensuel ; il ne fut pas le point de départ, le germe fécond d'une poésie vivante, comme chez les races mieux douées d'origine grecque.
Ce culte des Muses, déesses des sources, les premiers habitants de la Thessalie ne paraissent pourtant pas l'avoir inventé. Les anciens grammairiens rattachaient le mot muse aux verbes jxaw, fjKxoixat, chercher; l'étymologie semblait assez plausible, à considérer seulement la signification dernière que prit le mot et la transformation complète que subit l'idée. Le poète, en elîet, est un chercheur; au moyen âge, un peu d'orgueil aidant, il s'appela trouveur, trovator^ troubadour. Mais cette explication suppose une intention littéraire, une culture intellectuelle en pleine conscience d'elle-même; aussi n'est-elle guère admissible pour des épocfues primitives où l'on ne pouvait encore avoir qu'un très vague pressentiment des jouissances et surtout des conditions laborieuses de la poésie. On préfère aujourd'hui dériver ce nom de muse d'un mot lydien ((xâu ou (xcouç), qui signifie eauy source ; ce mot am^it passé d'Asie en Europe par un peuple intermédiaire entre les Lydiens et les Thessaliens, à savoir les Thraces.
Ce nom de Thraces ne réveille aujourd'hui que le souvenir de hordes grossières, barbares. C'est que nous rappliquons à des races tout à fait différentes qui, dans les temps historiques, c'est-à-dire bien longtemps après l'époque qui nous occupe, se sont emparées de ces riches pays et en ont pris le nom, en même temps qu'elles en chassaient les habitants. Quant à ceux-ci, les vrais Thraces, c'était une race pieuse, intelligente, qui avait le sentiment du chant et de la poésie. Tous les anciens chantres que célèbre la légende, ces hommes divins qu'on nous dit fils de la Muse, les Orphée, les Musée, les Linos, les Eumolpe, étaient des Thraces. C'est de ce pays peut-être môme que l'art
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du chaîit aurait passé dans l'Asie Mineure, s'il faut en croire la légende qui fait flotter la tête d'Orphée et sa lyre des rivages du Nord à Tîle éolienne de Lesbos. Il est assez probable que répopée, ou mieux, n'exagérons pas, le chant héroïque, 'i qu'on fait naître d'ordinaire en lonie, naquit plutôt dans la , Thrace, comme le chant religieux. En effet, c'était bien un .; Thrace, un véritable aède, que ce Thamyris, qui voyageait dans "'A tout le Péloponnèse, de cour en cour, comme le feront plus tard les chanteurs homériques. Il revenait d'OËchalie en Mes- 'J sénie, de chez Euryte, nous dit Homère, lorsqu'il rencontia '^ les Muses à Dorion et que, les ayant déliées, il fut frappé de -^ cécité i)our son orgueil *. Ces Thraces, assaillis par des voisins j violents, se dispersèrent de bonne heure à travers la Grèce t européenne. On rencontre partout de leurs colonies, dans le è Péloponnèse, dans l'Eubée surtout, dans la Phocide au pied du Parnasse, au sud de la Béotie sur les pentes de l'Hélicon.t Dans tout endroit où il y a un culte ancien, on est à peu près sûr de retrouver quelque nom thrace. C'est ainsi que, grâce | aux migrations de ce peuple, se disséminèrent à travei^s toute la .^ Grèce des germes de poésie et de civilisation qui devaient avec le temps se développer si brillamment.
Il ne faut pourtant pas s'exagérer la valeur poétique de ces premiers chants qui retentirent dans les sanctuaires. C'était moins de la poésie qu'une prière, ou plutôt un appel à la divinité, une énumération, sans doute assez monotone, de tous les noms qu'on lui connaissait. On était persuadé qu'il y avait des noms qui lui plaisaient davantage, et, comme on ne savait pas lesquels, on les récitait tous. On faisait de même pour tous .^ les sanctuaires de cette divinité ; on les citait l'un après l'autre, jj^ xîar on ignorait toujours où se trouvait le dieu, et, pour que la prière lui parvînt, on y mettait toutes les adresses connues. C'étaient donc des cris, aes invocations, sans beaucoup de suite 4ii d'idées, plutôt que de vrais chants. Mais avec le temps, quand les intelUgences se furent ouvertes et élevées, à ces essais informes se joignit un élément épique. L'imagination populaire peu à peu fit à chaque dieu son histoire, et le chant prit ainsi
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plus d'extension, plus de consistanro. On entrait dans la voie qui devait avec le temps conduire à la i)()csie.
L'histoire ou, si i*on veut, la légende a conservé les noms de quelques-uns de ces chantres des premiers âges; leuis (Puvres mêmes, plus ou moins authentiques, étaient reslin^s dans la mémoire des générations suivantes jus(}u*au temps de Pausanias. C'est ainsi qu'on citait^ comme le plus ancien peut-être, le chantre Olen: c'est en ces termes du moins qu'en parlent Hérodote* et Pausaniâs 2. Us le présentent comme originaire d(» la Lycie. Callimaque fait de même venir des bords du Xanthe ce « vieillard », ce « prophète », dont on chantiit encore les nomes de son temps ^, Il parait que son talent avait fait grande impression, car, à côté de la tradition qui attribuait à Phémonoé, prétresse de Delphes, l'invention de l'hexamètre, il y en avait une autre qui gratifiait de cet honneur Olen. C'est ce cju'une prêtresse môme de Delphes, Bœo, avait constaté dans un hvinne dont Pausaniâs nous a conservé quatre vers * : elle raconUût dans cet hymne que c'étaient des Hyperboréens qui étaient venus fonder à Delphes l'oracle d'Apollon, qu'Olen éUiitl'un deuv, (ju'il avait été le premier prophète de ce dieu et le premier qui eût construit un chant en mètres épiques. Il y a dans ces vers de Kqîo Técho d'une tradition ditïérente de celle d'Hérodote et de Pausiinias, puisqu'elle faisait d'Olen, non pas un Lycien, mais un Hyperboréen. Ce vieux^hantre a dû se faire entendre d'abord à Di'*los; allat-il réellement aussi à Delphes? ou ne semit-ce pas Delphes (lui plus tard voulut mttacher ce nom illustre à son siinctuair*'? On ne saurait dire : mais la dernière supposition est parfaitement possible. On trouve cités comme d'Olen un hynme à llilhye, célébrée comme mère de l'Amour d'après les anciens mythes, un autre à rhyperboréenne Achœa; mais le texte de Pausaniâs qui donne ce dernier renseignement pamît assez gravement altéré. En tout cas les deux hymnes existiiient encore au tenqis de cet écrivain ^.
On vantait encore parmi ces premiers cliantres à demi légen-