HÉRODOTE, IV
2 Paus., V, 7, 8.
3 Hym. in Del., 304.
* Paos., X, 5, 7, 8.
» PArs., V. 7, 8.
daires le Cretois Chrysothémis, qui aurait remporté le premier prix à Delphes pour un chant en l'honneur d*Apollon * ; puis Philammon de Delphes, qui remporta également un prix dans les concours du même sanctuaire et qui sans doute célébra la naissance d'Apollon et d'Artémis «.
Enlin on citait un quatrième nom de chantre, à savoir celui de Pamphos. Olen avait exercé son activité surtout à Délos, Cnrysothémis et Philammon à Delphes ; Pamphos fut de préférence au service de Déméter, à Eleusis, où de bonne heure on voit apparaître la musique et la danse. On attribuait à ce Pamphos un certain nombre d'hymnes qui se conservaient dans TAttique, comme un hymne à Déméter d'Eleusis, d'autres à Posidon, à Artémis, aux Chantes, à Éros. C'était l'ancienne famille attique des Lycomides, à laquelle appartenait Thémistocle, qui avait la possession de ces hymnes conservés encore au temps de Pausanias 3.
A côté de ces vieux chants dont on nommait les auteurs, il y en avait d'autres qu'on rapportait à l'École d'Oiphée, ou qu'on attribuait quelquefois à Orphée lui-même. Mais les revisions d'Onomacrite, à la fin du vi® siècle, avaient jeté du discrédit sur ces productions : ses interpolations avaient rendu suspect môme ce qui pouvait être authentique. Ces chants devaient avoir une certaine valeur, car un des critiques les plus sérieux de l'antiquité, Glaucos de Rhégium, parle de l'influence qu'ils ont exercée sur les anciens poètes lyriques.
Parallèlement à cette poésie religieuse, il en circula de bonne heure une autre d'un caractère profane et consacrée tout entière aux événements glorieux ou modestes de la vie civile. Les premiers chants de ce genre furent sans doute des chants héroïques. Ils durent naître au temps des migrations, des voyages que firent à travers la Grèce toutes ces races guerrières, qui promenaient du nord au sud et de l'est à l'ouest leur humeur batailleuse. Ces chants se sont en partie réunis, fondus et transfigurés dans les poèmes homériques ; c'est là qu'on peut encore retrouver la trace de ces éloges de héros {yXéct '«vSpwv) dont il est si souvent
» Paus., X, 7, 2.
2 rbid.
^Pavs,, vu, 2i, 9; IX, 27, 2 et 35, 3; Vni,35, 8, etc.
question dans l'ancienne épopée et dans la critique de nos jours. A chaque vers, pour ainsi dire, de Vlliade et de ïOdyssée, c'est un souvenir auquel le poète se réfère, c'est un trait d'héroïsme, une aventure qu'il rappelle en passant et dont le détail se trouvait consigné dans un chant populaire ; souvent même c'est une épithète qui revient habituellement à côté d'un nom illustre et qui ne peut trouver son explication dans le poème homérique : ainsi l'épithète de rapide à la œursey qui est le trait caractéristique d'Achille. Rien dans Vlliade ne la justifie; elle vient, par tradition, d'anciens chants sur l'enfance du héros, sur ses coui*ses dans les montagnes, sur ses chasses avec le centaure Chiron. Mais ce n'est pas seulement aux personnages du cycle troyen que les poèmes d'Homère font ainsi de continuelles allusions ; on en rencontre d'autres encore qui se rapportent à d'autres cycles, comme le cycle thébain : Homère connaît la légende d'CEdipe. 11 connaît également la chasse du sangher de Calydon, les exploits de Méléagre et sa mort, les combats des Lapithes et des Centaures, toutes légendes thessaliennes. Il parle aussi du navire Argo, f sujet d'intérêt universel » ('Apyw TcaaifxAouaa). Et cependant ce n'est que par hasard qu'il touche à ces légendes étrangères à son sujet, d'où l'on peut raisonnablement conclure qu'il y en avait une quantité d'autres tout aussi vivantes, tout aussi populaires.
Cependant les progrès que faisait la société devaient finir par étendre le cercle des chants, tout d'abord assez restreint. On n'avait naturellement célébré, pour commencer, que les classes et les personnages qui seuls comptaient alors : le manant, le vilain n'avaient pas d'histoire ; leur condition humble, effacée, n'avait rien qui pût attirer l'attention des chanteurs. Mais peu à peu les temps devinrent plus pacifiques, les sociétés s'organisèrent. Il fut possible de vaquer aux travaux de la campagne ; Je paysan, à peu près sûr de récolter, se hasarda à semer ; l'agriculture ainsi prit naissance et, en môme temps que ses travaux, elle eut ses fêtes et partant sa poésie. Les relations sociales étaient désormais assez sûres pour que les jeunes filles osassent se produire au dehors , escorter en longue procession leur compagne au jour de ses noces et chanter l'hy menée à la porte de la chambre nuptiale. En même temps le commerce et l'industrie se déveloç-
paient; on connut bientôt les dilTérents métiers, on apprit à filer ^ la laine, à la tisser, la teindre, à battre le fer, ciseler l'ivoire, travailler l'or. Une vie nouvelle se manifestait, moins hasardeuse, moins brillante que l'ancienne chevalerie, mais qui, elle aussi, .^ malgré les soucis d'un labeur continuel, d'une activité dévorante, eut ses instincts de poésie, ses besoins d'art i)our s'ennoblir, se ' charmer, s'encourager même dans les moments difficiles. Ainsi ^j se forma une série nouvelle de chants, dont le modeste cycles; embrassa la vie civile dans toute sa variété.
Un des plus anciens parmi ces chants populaires, un de ceux -J où rhomme dut mettre le plus tôt les sentiments intimes de son l cœur, les tressaillements superstitieux de tout son être en face \ des mystères de la nature, fut le Linos. Linos était un beau .^ jeune homme, de grande espérance, ravi prématurément par un ;• destin jaloux, et dont on pleurait la perte tous les ans dans une . ] fête lugubre. Le chant qui se faisait entendre à cette occasion ' portait le nom du héros lui-même et s'appelait le Liuos» l Au fond, ce (jue l'on exprimait de cette manière, c'était la douleur que l'homme ressent naturellement en voyant disparaître rj une saison. G'(*st le même symbole que personnifient les légendes bien connues d'Adonis chez les Phéniciens et les Cypriens, de Ji ^lanéros chez les Égyptiens, de Bormos chez les Mariandyniens, de Lityerse cliez les Phrygiens, d'Hylas chez les Bithyniens. *' Partout c'est la même histoire, un jeune homme charmant, bru- ^ talement tué à la fleur de ses jours ; et partout c'est le môme - J sentiment qui se cache sous ce touchant symbole, à savoir le A regret, la vague tristesse dont l'homme se laisse involontairement J pénétrer, quand il voit disparaître une saison à l'horizon do l'année.
Hérodote avait déjà remarqué avec étonnement que ce chant triste se retrouvait chez plusieurs peuples de l'Orient, et c'est ii à lui que nous avons emprunté l'énumération que nous venons | d(î faire ^ . On a tiré de c-ette ressemblance la conclusion que les J Grecs avaient pris ce chant à leurs voisins de l'Orient. Le mot J ({ui le désigne est sémitique, il est vrai^, mais le sentiment que c6 3
» HÉRODOTE, ir, 73. • . '=!
2 Ai h-nv, malheur à nous.
LÉS CHANtS PRIMITIÏ'S
iùt exprime est si naturel au cœur de l'homme, que les Grecs It fort bien pu l'éprouver spontanément, sans être obligés de ijifCDprunter. Malgré le ressort et la gaieté (jui était au fond de nature, ils n en sentaient pas moins vivement que la vie
triste. Plus tard Pindare dira dans sa langue imagée f}ue ^'homme est le rêve d'une ombre * » ; mais, en attendant, pour
idre l'amertume de leurs pensées, ces premiers humains (jui I mirent à réfléchir recoururent au symbole : ils inventèrent une
itoire et contèrent la lugubre aventure d'Adonis, de Linos. Le
iliaste d'Homère nous a conservé par hasard un de ces chants :
'fP Linos honoré de tous les dieux, car à toi le premier les dieux donné de chanter aux hommes le mélos d'une voix retentissante. Mb Apollon te tua par colrre, et les Muses te déplorent*.
couplet n'est probablement pas d'une très haute antiquité. k dut commencer par quelque refrain plus simple, peut-être le par une mélopée, sans paroles, coupée de temps en temps l'exclamation al'Xtve, ai'Xive. Puis, avec le temps, le linos pert sa signification symbolique : Hérodote nous apprend qu'on ^chantait dans les festins et les danses, comme les Égyptiens Manéros, et Homère, à la vendange (ju'il met sur le bouclier kchille, le fait répéter par un jeune enfant qui s'accompagne ^la cithare.
'our les douleurs domestiques, i)our les i)ertes de parents ché-
le Grec eut de bonne heure un chant de deuil particulier,
0%rène, que deux chœurs d'hommes et de femmes exé-
ient autour du cadavre. Comme pour le linos primitif, ce ne
întci'abord sans doute que des cris inarticulés, des hurlements
itife poussés alternativement par chacun des deux groupt^s.
lis» avec le temps, la douleur finit par trouver une expression
digne, plus humaine. On fit l'éloge du mort : on vantii ses
lités, sa bravoure, sa bonté, sa générosité ; la veuve qui rcs-
^-avec des orphelins en bas âge, peignit, comme Andromaque
iivant le cadavre d'Hector 3, l'abandon cruel où la laissait le
irt de son jeune mari, les misères, les outrages que l'avenir
SROK, Poet. lyr.y vol. lU, p. 654.
\Jltade, XXIV, 723.
ii HiStOiRË DE LÀ POÉSIE LYRIQUE GRECQUE
réservait à celte pauvre famille désormais sans protecteur. Plus ., heureux que le linos, le thrène resta et devint un genre litté- ■. raire sur lequel nous aurons à revenir, quand nous en serons à ■ Simonide et à Pindare.
Un chant au moins aussi ancien que le thrène, c'est VHyménéei dont le nom indique suffisamment la destination. On le chantait pendant que Ton conduisait la fiancée de la maison de ses parents à celle de son futur époux. Homère et Hésiode, dans la description que chacun d'eux a faite du bouclier, l'un d'Achille, l'autre d'Héraclès, ont mis un cortège de ce genre. Les vers d'Hésiode surtout nous présentent un tableau gracieux et vif de la fête où l'hyménée se faisait entendre :
Les autres conduisaient sur un char aux belles roues une femme à son époux, et de toutes parts s'élevait l'hyménée. Au loin la lumière des torches allumées tournoyait dans les mains des serviteurs. Déjeunes ;* fUles florissantes de grâce allaient en avant; puis suivaient les chœurs " de garçons qui folâtraient. Les uns, aux sons aigus des syringes, faisaient . ^.; sortir leurs voix de leurs tendres bouches, et tout autour d'eux éclatait l'écho. Les autres, au son des phorminx, menaient un chœur gracieux. D'ici de là, des jeunes gens se promenaient au son de la flûte, les uns folâtrant par la danse et le chant, les autres riant. Ils allaient conduits par un flûtiste. Et des festins et des chœurs remplissaient toute la ville *.
Dans les temps où le poète met cette scène charmante et si gracieusement mouvementée, l'hyménée ne devait guère être plus que quelques cris poussés pour invoquer le dieu du mariage. Puis, de même que pour le thrène, comme le sujet prêtait à l'imagination par la fraîcheur des sentiments, la grâce des pensées, le coloris des images qu'il recelait naturellement en luimême, il fit dans la littérature de la Grèce une fortune des plus brillantes : sous la main poétique de Sappho, il devenait l'épithalame, c'est-à-dire un chœur savamment ordonné, où deux groupes, l'un de vierges, l'autre d'adolescents, faisaient tour à tour entendre à la porte de la chambre nuptiale les chants les plus aimables et les plus tendres.
En dehors de ces occasions solennelles, il y en avait une infi-
//Éy/ODS, Boudier, 273-285*
LES CHANTS PRlMlTlFS ^
nité d'autres, toutes particulières, toutes personnelles, où cet être poétique et d'imagination légère qu'on appelle le Grec chantait, pour ainsi dire, tout naturellement. 11 aimait à s accompagner ainsi dans son travail pour se donner du ca'ur à l'ouvrage, ou tout simplement pour satisfaire la fantaisie (jui hantait son cerveau. Il y avait un cimni pour les semailles, le chant du fin laboureur, comme dit George Sand ; il y en avait un autre pour la moisson, c'était le Lttyene; un aussi pour quand on liait les gerbes. Le mercenaire partant travailler aux champs avait son refrain particulier. La saison des vendanges avait do même les siens : il y avait la chanson du pressoir. On citait particulièrement celle des femmes d'Élis pour implorer la venue du dieu qui devait remplir les tonneaux vides :
Viens, viens, héros Dionysos, dans le temple pur des Élécns avec les Charités, dans leur temple, Vélançant d'un pied fourchu, vénérable taui-eau, vénérable taureau*.
Les pâtres avaient également leurs chants, qui prenaient un nom particulier, suivant qu'ils étaient bergers, bouviers ou
porchers (::oi[JL£vtxà, flouxoX'.aa[xoi, ouêcoTixa).
Si de la campagne nous passons dans l'intérieur des maisons, nous retrouvons le même usage, le même penchant à vivifier, à alléger piir la mélodie toutes les occupations de la vie quotidienne. Dans ces temps primitifs, chaciue ménage devait moudre au jour le jour le blé qui servait à le nourrir. Celait une besogne des plus pénibles ; elle avait sa chanson (sjitixjXio; (oorf, oafxa {jLuXcoOpov). Celle qu'on chantait à Lesbos s'est conservée, mais ce n'est pas la plus ancienne, comme il est facile de le voir à l'allusion épigrammatique qui s'y trouve :
• Tourne, meule, tourne, car Piffacos hii-mùinc tournait la meule, Pittacos le maître de la grande ^liulùne*.
On chantait aussi quand on cuisait le pain; on chantfût quand on filait la laine. 11 y avait la cliaiison trArléniis pour obtenir une heureuse délivrance, et l'enfant n'était jamais couché dans
1 Plut., Quaeêt, Graec, 36,7.
2 Bergk, op. cii , p. 673.
son berceau, sans que la nourrice ne chantât sa chanson pour l'endormir.
Enfin c'était en chantant que les enfants, les pauvres, allaient à travers le bourg implorer la charité des riches. Dans nos campagnes, les mendiants vont de porte en porte recitant leur Pater noster, La chose ne manque certainement pas de poésie, parce qu'au fond elle est touchante, cette misère qui demande qu'on la soulage au nom d'un père commun. On pourrait même encore y trouver une haute leçon de philosophie ; mais tout cela, philosophie et poésie, revêt la couleur un peu terne de notre vie moderne. Il n'y a pas le rayon, la fleur, et c'est là précisément ce qu'excellait à dégager des choses la nature fine et tout en dehors du Grec. Dans le moindre objet, dans l'acte le plus vulgaire, il savait trouver ou mettre je ne sais quoi de facile, de riant, qui ne nous prendra pas les entrailles, mais qui fera couler dans tout notre être une aimable sensation de sérénité, d'harmonie. Telle est cette Chanson de rhirondelle {X£XiSovi(j[jia) que les enfants de Rhodes allaient redire aux portes des gens riches :
Elle est venue, la voici, elle est venue, l'hirondelle, amenant les beaux jours, la belle saison, blanche sous le ventre, sur le dos noire. Tire un cabas de figues de ta grasse maison, une coupe de vin, une jatte de fromage. L'hirondelle ne déteste pas le pain de froment ni le gâteau au jaune d'oeuf. Partirons-nous sans rien? Aurons-nous quelque chose? Oui, si tu nous donnes. Sinon, nous ne te laisserons pas. Nous prendrons la porte ou le linteau, ou la femme assise dans Tintérieur. Elle est petite, nous l'emporterons facilement. Mais si tu nous donnes quelque chose, grand bien te fasse. Ouvre, ouvre ta porte à l'hirondelle, car nous ne sommes pas des vieillards, mais des enfants'.
Cette chanson de l'hirondelle n'était pas la seule que l'on chantât en Grèce ; il y en avait d'autres encore, comme l'EîpeaitiSyT), qu'aux Pyanepsies et aux Thargélies les enfants de Samos allaient réciter de porte en porte, ayant à la main une branche d'olivier ou de laurier ornée de fruits et de bandelettes de laine. La Vie d* Homère, par Hérodote, qui n'a rien d'authentique, mais où se reti'ouve l'écho de^ traditions anciennes, nous a conservé
1 Berok, op. cit. p. 671. Cette chanson de rhirondelle se chante encore en ûr.'ce. V. Fauriei. loc, ct7., xxvnu
un chant de ce genre que le grand poète aurait composé à Samos :
Nous nous sommes adressés à la maison de Thommc puissant , qui a grandes ressources et abonde en tout, fortuné toujours. Portes, ouvrezvous de vous-mêmes! Car la richesse va entrer grande, et avec richesse une joie florissante et la paix qui est bonne. Puisse tout ce qu'il y a de vases être plein, et la pAte toujours se répandre dans le pétrin*... La femme de votre fils montera sur un char pour venir chez vous, et des mules au pied fort ramèneront dans cette maison. Puisset-elle tisser la toile, le pied sur un escabeau orné de laiton. Je viens, je viens, annuel comme l'hirondelle, qui se tient dans le vestibule, la patte grêle^...
C'étaient là des chants de printemps ; il y avait aussi ceux d'automne, comme la Chanson de la cornet7/e (Kopwviaaa), dont Athénée nous a conservé un spécimen retravaillé par le poète lambique Phœnix, de Colophon (vers 308 av. J. G.) :
Braves gens, donnez à la corneille une poignée d'orge, à la corneille enfant d'Apollon, ou bien une écuelle de froment, ou un pain, ou une demi-obole, ou ce que chacun voudra. Donnez, ô bonnes gens, ce que chacun de vous a sous la main : la corneille prendra même un grain de sel. Car elle aime tout cela; celui qui donne aujourd'hui un gram de sel, donnera demain un gâteau de miel. Enfant, ouvre la porte. Plutos a entendu, et la jeune lille apporte des figues à la corneille. Dieux ! puisse-t-elle être irréprochable en tout, la jeune fille, et trouver un mari illustre, et mettre à son vieux père un fils entre les bras et à sa mère une fille sur les genoux, jeune rejeton qui deviendra une femme pour les parents de la maison. Pour moi, partout où mes pieds portent mes yeux, je recommence ma chanson, chantant aux portes pour celui qui donne et pour celui qui ne donne pas. Mais c'est assez •^.
Voilà comme on mendiait son pain dans la Grèce. Chez nous, la misère a des haillons repoussants ; là-bas, dans ces pays ^ de poésie et de soleil, elle semble avoir été moins triste, moins noire, parce que sur ses guenilles la muse laissait traîner un pli de sa robe ou tout au moins tomber une fleur de sa couronne.
Enfm, pour terminer cette revue di'jà longue, il nous reste à dire un mot des complaintes d'amour et des chants populaires qu'on faisait entendre dans les festins. 11 circulait dans la Grèce,
» Texte altéré.
2 Le reste est incompréhensible
3 ATHEN., VI.», 3i0
à6 HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE
probablement dès Tantiquité la plus haute, un grand nombre de ces complaintes ou récits d'amour : c'était tantôt l'histoire d'une vierge dédaignée, qui se précipite ou se pend de désespoir, tantôt la touchante aventure d'une jeune fille enlevée par un tyran, puis poignardée dans un accès de jalousie. Stésichore, nous le verrons plus tard, avait retravaillé ces deux légendes et paré de tous les charmes de sa poésie savante les noms de Kalyké et de Rhadina. Mais il y en avait bien d'autres dans ces pays de passion vive, ardente et naïve, où le sang courait si chaud dans les veines. Non seulement les Grecs ont ressenti la passion de l'amour aussi vivement qu'aucun peuple, mais, quoi qu'on en ait dit, ils en ont fait souvent Tobjet de leurs chants. Un hasard inexplicable, comme tous les hasards du reste, a presque entièrement anéanti ce qui dans la littérature grecque avait trait à cette passion. Mais on voit par les titres qui nous restent, soit de tragédies, soit d'autres poèmes, que l'amour jouait un grand rôle dans leur poésie, et l'on est en droit de conclure que, parmi ces compositions populaires dont nous nous occupons, beaucoup lurent consacrées à redire, à peindre toutes les formes, terribles ou gaies, poignantes ou gracieuses, que cette passion pouvait revêtir dans ces naïves sociétés.
Quant aux chants qu'il fut d'usage de faire entendre dans les festins et qui sont connus sous le nom de Scolies, il n'est pas bien sûr qu'ils aient d'abord existé sous une forme populaire. En effet il n'y a guère que les riches qui ont pu avoir pour leur table cet ornement du chant et de la musique. On chantait aux syssities de Sparte, à certains festins d'honneur chez les Athéniens. Mais on ne saurait affirmer que cet usage soit descendu jusqu'aux classes populaires. Pourtant ce qui porterait à le croire, c'est que les Phrygiens avaient l'habitude de faire jouer de la flûte pendant leurs festins, et que Terpandre, qui passe pour avoir introduit le scolie dans la littérature, leur fit beaucoup d'emprunts. La facilité avec laquelle se répandit cet usage, l'accueil empressé qui fut partout fait aux scolies devenus un genre littéraire, laisse croire quïls répondaient trop bien au caractère grec, pour n'avoir pas existé chez ce peuple dès l'antiquité la plus haute et sous sa forme la plus simple.
Quant au mètre de tous ces chants, on n'a pu encore le déter-
miner. Pour les chants héroïques, c'était certainement l'hexamètre qui resta même jusqu'à Terpandre le rythme consacré des hymnes. Pour les chants d'un caractère moins relové, ce fut probablement l'ïambe et le trochée primitif des fêtes de Dionysos et de Déméter. Chez les Dorions, on rencontre l'anapeste ; c'est dans cette mesure qu'est la Chanson de l'hirondelle citée plus haut.
On s'est demandé souvent jusqu'à quel point tous ces chants populaires avaient eu de l'influence sur la \raie poésie lyrique, qui ne parut qu'au vii* siècle. Les documents nous manquent pour répondre; mais, sans exagérer cette influence, on ne saurait non plus la nier. Ce n'est certainement pas refl"et du hasard si les deux formes les plus répandues des clmnts populaires, le thrènc et l'hyménée, sont devenues deux dos genres les plus distingués de la lyrique savante. Cependant l'impulsion vraie, féconde, ne partit pas de ces essais : il y eut d'autres causes déterminantes, des emprunts à des races voisines, paivntes, qui tout d'un coup firent faire à la Grèce ionienne un pas décisif et la mirent sur le glorieux chemin d'une poésie lyricfuo vraiment digne de ce nom.
LA FLUTE EN ASIE — N\ISSANCE DE l'elÉGIE
CALLINOS
La flûte en Asie : les Phrygiens. — Olympos ; perfectionnement qu'il apporte ; son école ; ses œuvres ; rythmes nouveaux. — Transformation de la société grecque; naissance du sentiment individuel; points de vue nouveaux ; bien-être. — VÉlégie; incertitudes de la critique. — Callinos: patrie; époque discutée; talent.
Bien que nous n'ayons pas à faire l'histoire de la musique, il faut pourtant nous arrêter un instant sur celle de la flûte. La flûte, étrangère à l'épopée, n'eut aucune influence sur le développement de ce genre; mais il n'en fut pas de même pour l'élégie qui dut son origine ou tout au moins une impulsion décisive à la pratique de cet instrument.
L'usage de la flûte fut d'abord et surtout répandu dans l'Asie; c'est là qu'elle trouva sa forme artistique et qu'elle passa de la simplicité d'un jouet grossier à la dignité d'un instrument de musique. Les Phrygiens la cultivaient avec un succès tout particulier. D'anciennes traditions plaçaient ce peuple tout d'abord en Europe, dans le voisinage des Thraces, près du fleuve Érigon; ils avaient, disait-on, passé de là dans l'Asie Mineure et en avaient occupé les côtes. La critique moderne les fait également voyager, mais en sens inverse: ils seraient d'après elle partis des hauts plateaux de l'Arménie, pour gagner le nord-ouest de l'Asie Mineure et de là pénétrer dans laThrace. Ma/s quelle que soii Ja direcUou qwe Vowdowwe à ces migrations