SIMONIDE : CARACTÈRE ET TALENT
Caractère moral : intelligence bien équilibrée; philosophie; vue nette des choses; reproche d'avarice. — Œuvre considcrahle. — Chants religieux: péans, hymnes; parthénies; dithyrambes; hyponhèmes ; odes triomphales ; poèmes laudatii's ; thrènes : (comparaison avec ceux de Pindarc; élégies; épij^rammes; épitaphes apocryphes; le Long^ à\&coun, — Caractère littéraire : élégance, simplicité; sentiment de la nature; sub;ilité; sensibihté; tour aisé. — Langue; versification : rythmes préférés ; la strophe. — Réputation chez les Grecs, chez les Latins, — I.a critique moderne.
Simonide n'avait rien d'excessif ni d'étroit dans sa nature. Ce fut un aimable composé de droiture et d'à-propos, d'honné-
t suiDASj au mot S\mmiit,
teté foncière et de dehors charmants. Il ne s'enorgueillissait ni ne se pipait; il sentait Théroïsme, il y croyait même, mais ne l'exigeait pas. 11 savait prendre l'homme comme il est, l'existence comme le destin nous la fait, bien persuadé « que toute alouette a sa huppe* », c'est-à-dire que toute chose a son bon comme son mauvais coté.
Ce n'est pas sur la base de la religion qu'il avait édifié sa vie : nous l'avons vu plus haut. Pour lui, la mythologie qui était toute la rehgion d'alors, n'a plus guère de sérieux : les dieux ont perdu leur majesté, les héros antiques leur prestige. Dans une ode triomphale, non seulement il comparait son héros à Pollux et à Héraclès, mais il lui donnait même la préférence :
Ni le robuste PoIIiix n'aurait pu de son bras vigoureux soutenir son effort, ni le lils d'Alcmcne, le héros aux membres de fer, n'eût osé lui résister ^.
Sur quoi Lucien, tout en louant l'hyperbole, cherche à justifier le poète du reproche d'impiété 3, Pour un homme d'esprit, c'est une naïveté. Où il n'y a plus de foi, il ne peut y avoir d'impiété. La mythologie, pour Simonide, était déjà ce qu'elle fut pour nos poètes modernes, à savoir une parure de rhétorique, un trésor de jolies légendes à fournir des images, des comparaisons, des digressions. Quand Simonide met Glaucos au-dessus de Pollux et d'Héraclès, il n'est pas plus impie que La Fontaine disant à Louis XIV :
Jupiter prend de vous des leçons de grandeur.
Ce qui rempla(:-ait la religion dans l'âme de Simonide, c'est la philosophie : le fond de sa nature en était tout imprégné. Il paraît d'ailleurs que les habitants de son lie se distinguaient par l'éciuité de leurs lois et la sainteté de leurs mœurs. Plutarque même atteste que pendant plus de sept cents ans on ne vit pas d'adultère parmi eux*. Cette hoimêteté morale se retrouve dans les écrivains ([ue produisit Céos : elle était très sensible dans la
' Frag. 68.
3 LuciAN., pro Imag., 19.
* Plut., De Mtd. virt.^ 277.
personne et la parole de Prodicos, ce sophiste précurseur de Socrate; elle se retrouvait dans les vers de Harchylide, elle était la (|ualité dominante de Simonide et fit de a^ poète un des maîtres les plus autorisés de la sagesse antique. C'est le témoij^nage que lui rend le rhéteur Aristide * : la sophrosyruî de Simonide était universellement reconnue. On sait ce qu'entendaient les Grecs par ce mot : la modération dans les pensées, les jugements et les désirs, l'adaptation tranquille, sereine, de l'àme A toutes les situations, la paix avec les autres comme avec soimême, voilà ce que signifiait cette expression qui n'a pas d'équivalent exact dans notre langue.
Simonide ne se faisait aucune illusion sur la condition transitoire de notre vie. On lui demandait un jour comhien d(^ temps il avait vécu: « Peu de temps, réi)onditil, bien que les annexes soient nombreuses 2. » Cette rapidité de la vie humaine, ce point à peine perceptible entre les deux infinis qui le pressent de chaque côté, cette fragilité terrifiante, si familiùre depuis à l'imagination chrétienne, toutes ces pensées avaient déjà hanté l'esprit méditatif du i)oète et, i)our les rendn», il avait rencontré de puissantes expressions : « Les milliers, les myriades d'années ne sont qu'un point indéfini, ou plutôt une partie infinitésimale d'un point 3. » Cela vaut le raccourci d'atome de Pascal.
Du reste, l'expression de Simonide avait fait sensation dans l'antiquité, et Sénèque la traduisait, quand il disait: a Notre vie est un point, et moins encore qu'un point*. » Ce n'était pas une boutade, notre poète donnait là le fond de sa pensée, le résumé de ses longues méditations sur les choses d'ici-lms. Jamais il ne s'en est départi. Un tyran (lui se mêlait de versification, Cléobule de Linde, dans une épitaphe, avait promis à la statue placée sur un tombeau une durée égale à cet univers : « Tant que les arbres verdiront, que le soleil se lèvera et brillera, que les fleuves couleront, que la mer roulera ses flots, j<^ resterai là, faisait dire le poète à la statue, je resterai sur ce
' Aristid., IÎ, 511.
*Stob., i'é»rm. 96, 41.
*Frag. 196.
* Punclum est quod vivimtis, et adhuc punclo minus. Senec, Epi9t. 49.
tombeau, annonçant aux passants que Midas est enterre ici* ». Simonido passe devant le monument, et tout aussitôt il s'écrie :
Quel serait l'homme assez présomptueux pour louer Phabitant de Linde, Ciéobule, opposant la solidité d'une stèle aux fleuves éternels, aux fleurs du printemps, à la flamme d'or du soleil et de la lune brillante, aux abîmes de la mer? Car toute chose est inférieure aux dieux, et il suflit de mains mortelles pour renverser une pierre. C'est là la pensée d'un être insensé ^.
Mais sïl ne croit point à l'immortalité de la matière, Simonido croit du moins à celle de la vertu, et nous l'avons entendu plus haut proclamer avec éloquence devant le tombeau des Spartiates aux Thermopyles, que ni la rouille ni le fer, tout maître qu'il est des choses, ne parviendront jamais à faire disparaître la gloire d'un pareil héroïsme.
La vertu, voilà donc la seule chose que Simonide regardait comme réelle; tout le reste, à ses yeux, n'était qu'une ombre, une illusion d'un moment. ÎWais cette verlu, que la conquête en est difficile! Sans rabaisser notre espèce, sans là ravaler avec un dédain féroce, comme se complaît à le faire un Pascal, il n'a pourtant pas sur elle, sur sa bonté native, les illusions d'un Rousseau. 11 sait que la vertu ne fleurit pas spontanément dans notre àme, comme au printemps les lys dans la vallée: « Il y a, dit-il, une antique parole, que la vertu habite sur des rocs inabordables , qu'un chœur sacré de dieux maintenant l'entoure, et qu'elle ne se présente visible à Fœil des mortels, qu'autant qu'il a coulé du corps une sueur qui ronge le cœur et qu'on a atteint le sommet de la virilité 3. » Tout imbu des préjugés nobiliaires et dorions, Pindare s'imagine volontiers que l'homme trouve avec la vie le germe de la vertu dans le ventre aristocratique de sa mère. Ionien de naissance et démocrate par iH^flexion, Simonide ne fait de la vertu un privilège pour personne : c'est le fruit d'un labeur acharné que les dieux doivent encore bénir, pour qu'il ne reste pas stérile : « Sans les dieux, personne, ni État ni particulier, ne met la main sur la vertu. Dieu est l'être universellement sage, mais pour l'homme
ï DiOO. Laert., T, 80.
2 Frag. 57, 3Frag. 58.
il n'y a rien sans souiïrances * ». Toutes ces penscos si tristement clairvoyantes sur la condition des hommes, sur la fuite éphémère do leurs jours, sur l'inanité de leurs es|>érancos, Siraonide les résume avec une mélancolique éloquence dans ce fragment d'éhigie :
Rien ne demeure stable chez les hommes. C'est une dos chosos les plus belles que le poète de Chios (Homère) a dites : « Telle ost la f,'énéralion des feuilles, telles sont les générations des hommes. » Peu d'hommes l'entendent, cette parole, et l'établissent dans leur cœur, car l'espérance est à chacun. Elle vit dans la poitrine des jeunes gens ; tant qu'un mortel a la fleur charmante do l'adolescence, il a le cœur léger et roule d'immenses desseins ; il ne songe ni qu'il vieillira, ni qu'il mourra, et tant qu'il est sain, il n'a point l'idée de la maladie. Insensés, ceux {\\\\ ont l'esprit ainsi tourné et qui ne savent pas que le temps de la jeunesse, de la vie, est court pour les mortels. Pour toi, pénétré de cotte vérité, songeant au terme de la vie, ne crains pas de faire jouir ton Ame de tes biens •.
Simonidc pourtant, on le voit à ces derniers mots, n'était point un désespéré; sa philosophie n'avait rien d'amer ni de morose. C'est lui qui avait donné ce conseil de ne rien prendre au tragique 3. Dans sa longue carrière en ellet, il avait dû voir bien des situations terribles s'arranger comme d'elles-mf'mes et contre toute espérance. Ces natures saines, d'ailleurs, ont une heureuse élasticité ; au noir souffle du nord, c/>mme la Jeune Captive, elles plient d'abord, mais bientùt relèvent la tête ;
S'il est des jours amers, il en est de si doux!
Et puis, Simonide savait ce que vaut un bon estomac : « La belle sagesse elle-même, dit-il, perdrait son charme, s'il ne s'y joignait la santé vénérable *. » L'épithète est aussi expressive (lue singulière; elle ferait pâlir, si c'était possible, la maigre (igun^ d'un ascète. Mais notre poète aimait la joie; il trouvait qu'après tout c'est ce que la Providence a fait de mieux : « Sans la joi(s s'écrie-t-il, quelle existence humaine, quelle royauté serait à
» Frag. 61.
2 Frag. 85. Quelques critiques modernes voudraient donner ce fragment h Simonide d'Amorgos; mais l'idée inspiratrice en est pourtant bien conforme à la philosophie du poète de Céos.
3 Frag. 198.
*Frag. 70 î El jii^ Ttç fjrit 9>|Jivày Svlciav,
désirer! Sans elle, rimmortalité même des dieux n'aurait rien d'enviable ^ » C'est ainsi que dans cette àme bien équilibrée résonnait toute la gamme des sentiments humains, et que les notes les plus diverses pouvaient se foire entendre et trouvaient leur écho.
L'instrument n'était pourtant pas parfait ; il y avait une corde qui chantait faux, s'il faut en croire les bruits qui couraient dans l'antiquité : Simonide passait pour avare. Aristophane l'insinue en faisant, le malin, d'une pierre deux coups: Sophocle, laisait-il dire à un de ses personnages, Sophocle serait devenu un Simonide, c'est-à-dire un avare, un homme capable, tout décrépit ([u'il fût, de courir les mers sur une claie pour de l'argent 2. Le scoliaste qui commente ce passage se contente de dire que Simonide passait pour avoir été le premier qui rabaissa la musc, en vendant ses vers à beaux derniers comptants. 11 courait d'ailleurs d'anciennes histoires plus ou moins authentiques sur cette vénalité du poùte. Nous avcms vu plus haut l'application qui lui avait été faite de quelques vers de Pindare. On le mettait même en scène : on lui faisait dire, par exemple, qu'il avait chez lui deux colïres, l'un pour la reconnaissance, l'autre pour les honoraires; qu'il laissait le premier toujours vide et ne cherchait à remplir que le second 3. On contait aussi qu'il faisait vendre une partie des provisions que lui envoyait Hiéron et que, pour se justifier, il répondait (luïl voulait mettre ainsi dans tout son jour la générosité du prince et sa propre sobriété*. Une autre fois, il avouait tout simplement la chose et disait que, après tout, les vieillards, sevrés par l'âge de tous les autres plaisirs, n'avait plus que la volupté de thésauriser s. Enfin il paraît ([ua Xénophane l'appelait x'{xÇ'.5, comme qui dirait grigou, fesse-mathieu g.
Il ne faudrait pas s'exagérer la portée de toutes ces historiettes.
1 Frag. 71.
2AR1ST0PH., Pfl.r, 681.
^VLvr., De Curios., p. s2o ; Stob., 6'erm., X, 39. Théocrite fait visiblement allusion à ces parol(!S, Idyll. XVI, 3. Cependant le scoliastft d'Aristophane, Pax, 697, tout on reconnaissant que 1 hislorietle avait cours, ajoute qu'il n'y en avait aucune preuve iiistorique.
< Atiien., XIV, 6S6.
^Plvt., AnSeni, 780.
<^Sco/, Arist,, loc. cit. ; voir aussi CYvam6\viOT\, 6\.fe v^ KÛi^wfe.XlV, 6S6.
Rien n'en prouve lauthen licite ; nous avons déjà vu plus d'une luis avec quelle facilité les légendes se formaient chez les Grecs autour d'un nom célèbre ; comme, une fois le branle donné, la vibration se propageait et quelles proportions elle atteignait bientôt dans ces mouvantes et fluides imaginations. Ce qui frappa surtout les anciens, ce fut le fait, nouveau pour eux, d'exiger un salaire pour les produits du génie : il leur semblait que c'était trafiquer des choses saintes et comme prostituer la muse. Et cependant Simonide ne faisait qu'appliquer à la poésie ce qui se pratiquait déjà couramment dans la peinture, la statuaire et l'architecture. Tous ces artistes se faisaient payer et n'en étaient probablement que plus considérés. On ne cite que Polygnote qui ait donné gratuitement le travail de son pinceau. Il est possible que Simonide eut quekjue pente à l'avarice et qu'il ne fut pas insensible au plaisir de voir étinceler dans le creux de sa main les belles pièces d'or que lui valaient ses vers. Il est probable aussi qu'en homme avisé, ce (ju'il voyait surtout dans la richesse, c'est Tindépendance qu'elle assure. Les comiques l'ont raillé : ces poètes qui ne travaillaient que dans un dessein politique ne pouvaient comprendre le point de vue diflérent où se plaçait Simonide. Simonide n'appartenait, à vrai dire, à aucun pays ; il ne vivait pas, comme les comicjues d'Athènes, au milieu des passions et des luttes de l'Agora; il ne versifiait pas non plus, comme les anciens élégiaques, pour la défense de la patrie ou l'instruction des citoyens. Il avait chanté avec un noble enthousiasme les gloires récentes de la Grèce ; mais en somme il n'avait ni les motifs politiques et religieux des Doriens, ni même la passion des ÉoUens. Simonide était un artiste, c'est-àdire un homme en possession d'un merveilleux instrument (ju'il pouvait appliquer à tout sujet et qu'il mit, moyennant salaire, au service de la vanité publique. La conception était nouvelle, elle déroutait la tradition et l'on eut de la peine à s'y faire. Les Sophistes en surent quelque chose. On ne pouvait leur pardonner de vendre la sagesse et ils ont failli rester sous le coup des accusations saugrenues que leur valut cette prétendue vénalité. Simonide en fut quitte à meilleur marché : il fut à peine effleuré par le ridicule.
L'œuvre qu'il laissait dtoit considérable. Ce çofeVc w'vi^\\. çfcsi^»^
de produire pendant sa longue carrière, et le grand événement national des guerres modiques qui coupa son existence en deux, par l'ardeur nouvelle dont il enflamma son génie, compensa largement ce que Tàge lui pouvait enlever. Simonide ne mourut qu'après avoir parcouru le cycle entier de son talent : il vida tout son carquois. En présence d'une longévité si puissante, on ne peut s'empêcher de remarquer combien ces poètes de la première heure ont été plus favorablement traités par la fortune qu'un si grand nombre d'entre leurs successeurs, un Catulle, un Properce, tombés à la fleur de lage sur leur gerbe à peine commencée, un Virgile qui n'a pas le temps de lier la sienne, un Chénier à qui tant de vers chantaient encore dans cette tête qu'il frappait en vain au pied de Téchafaud. Et cependant, après tout, c'est encore le sort de ces poètes enlevés prématurément qui est le plus enviable. Ces vers que le destin leur permit à peine d'achever, ({ue leurs yeux mourants purent à peine relire, restent, et continueront de recevoir des esprits d'élite le culte que l'on rend aux reli({ues les plus saintes, aux choses divines, tandis que, de l'œuvre immense de Simonide, le sort n'a laissé venir à nous que de faibles débris, devant lesquels malgré tous les efforts de la piété la plus ingénieuse, c'est le regret qui Feraporte sur l'admiration.
Les poésies de Simonide étaient aussi variées que nombreuses; elles embrassaient à peu près tous les genres. Non seulement le poète s'était exercé dans presque tous ceux que connaissait l'ancienne lyrique, mais au trésor que lui léguaient ses devanciers, il avait ajouté les trouvailles heureuses de son propi'e génie. Les grammairiens nous ont transmis d'une manière assez claire la liste de ses œuvres ou plutôt des genres entre lesquels on les partageait. Simonide avait composé des chants religieux ; il est probable même que c'est par ces compositions qu'il débuta dans la carrière poétique. On citait de lui un péan en l'honneur d'Apollon Pythien, vénéré d'une manière particulière dans son île natale. Le souvenir de ce péan s'est conservé précisément pour l'explication singulière que Simonide y donnait d'une épihètedudieu*. C'était probablement aussi un péan que le poème
^ Frag, se A. S/moDide prétendait que V&p\lti^\A Rénatot (qai lance au loin) /a/sait allusion anz cent flèches que \e d\eTk \aiic;«i çûTiXt^X^ %«t\«sDXVtvfefttk..
où il avait représenté les Muses chantant, dansant, puis redoublant d*ardeur, quand Apollon vient se mettre à leur tele cl prendre la direction du chœur*.
Simonide fit aussi des hymnes. On en citait un de lui à Posidon, où se trouvait racontée la légende des Argonautes si facile à rattacher au dieu des mers 2. On lui attribuait également un hymne au Vent, mais on ne dit ni commt»nt ni pourquoi il l'avait composé 3. Est-ce pendant une tempête qui l'aurait assailli, ou bien est-ce avant de se mettre en mer? Est-ce pour un ami ou même pour une ville qui se proposait de faire quelque expédition maritime, d'envoyer une colonie? On sait aussi que les Éléens avaient profité d'un voyage que fit notre poète aux jeux olympiques pour lui commander un hymne en l'honneur de Zeus. Es s'adressaient à Simonide sans doute comme à l'auteur le plus renommé d'alors. Notre poète aurait composé encore une pièce d'un titre assez singulier, les Prières, oh il était question des trois filles d'Anios qui, par le don magique ([u'elles tenaient de Bacchos, entretenaient de vin, d'huile et de blé l'armée des Grecs sous les murs de Troie *. Enfin Plutarque attribue à Simonide des par thénies s, mais il n'en est question nulle part ailleurs. En résumé Ton sait peu de chose sur toutes ces poésies religieuses de notre auteur ; ce n'est pas dans ce domaine que Simonide avait conquis sa réputation. Peut-être malgré tout son talent, n'avait-il pas la gravité, l'élévatiuii que demande ce genre. En tout cas, ses tentatives de ce côté paraissent être tombées de bonne heure dans l'oubli, et sa gloire sur ce point subit quelque éclipse.
Le dithyrambe convenait mieux à son g('nie. Dans ce genre que Lasos venait de transformer et où ses rares qualités de poète et de musicien faisaient de lui un rival redouUible, Simonide pourtant remporta cinquante-six fois la victoire dans les seuls concours d'Athènes. Il avait consacré ce souvenir flatteur par un tableau et par les vers suivants, où s'adressant à lui-même, il se disait :
1 Frag. SOO.
» Frag. 2i.
3 Frag. 25.
* Frag. 24.
Tu as gagné, Simonide, cinquante-six taureaux, autant de trépieds, avant do dédier ce tableau. Autant de fois ayant dressé un chœur gra- (;ieux dliouiuies, tu es monté sur le brillant cliar de la glorieuse victoire *.
II n'est malheureusement rien resté de tant d'œuvres couronnées; il ne nous est même venu sur elles aucun de ces renseignements, qui, sans dédommager de la perte du poème, laissent au moins à l'imagination les consolations de Thypothèse. On sait pourtîmt que Simonide était résolument sorti de la légende bachique : il avait fait un Memnon 2, une Europe 3. 11 ne serait pas impossible que la jolie ode où Horace nous peint Tenlèvement et le désespoir de la jeune vierge, ait été inspirée par l'œuvre de Simonide. Il y a dans les vers latins des traits de simplicité touchante et d'ai niable coquetterie qui rappellent involontairement la manière du poète grec *. Mais ce n'est là (ju'unc conjecture, et encore ne nous aide-t-elle pas beaucoup à nous faire une idée de la façon dont Simonide avait constitué ce genre. Entre Lasos et Pindare, nous ne pouvons dire quelle place originale occupait notre poète et par quels traits particuliers son dithyrambe se distinguait de celui de ses deux rivaux.
Les hyporchèmes de Simonide sont un peu mieux connus. Thalétas avait déjà vu le parti qu'on pouvait tirer de cette forme de poésie et nous avons rappelé les efforts méritoires qu'il fit pour l'introduire à Sparte ^. 11 ne paraît pas que son ébauche ait été perfectionnée par ses successeurs immédiats, car aucun nom ne vient se placer entre lui et Simonide. En réalité, c'est ce dernier qui créa le genre, c'est-à-dire, comme il faut toujours l'entendre, quand il est question de création dans l'art grec, c'est lui qui, réunissant des éléments féconds, mais grossiers encore, les polissant, les puriliant, leur donna avec la forme littéraire une existence nouvelle et fit de ces rudiments sans consistance de vrais êtres poétiques. L'hyporchème figurait dans le culte ^ d'Apollon avec le péan, le prosodie, le nome, et, comme la danse était unie à tous ces chants, il n'est pas aisé de dire i»ar
ï Frag. 14a.
2 Frag. 27.
» Frag. 28.
4 IIOR., 0(1., ni, 27.
^Tome I, p. 94.
quoi rhyporchème s'en distinguait. Pour les uns, le chœur du péan chantait et dansait en même temps, mais sa danse calme et grave n'avait rien de mimique; dans l'hyporchùme, au contraire, le chœur dansait et mimait, mais il ne chantait pas : de temps en temps seulement quelques-uns des membres faisaient entendre un couplet *. D'autres comprennent la chose autrement : le chœur de l'hyporchôme chantait tout entier, mais il se contentait de tourner autour de Pautel où brûlait la victime, tandis qu'un groupe d'autres personnages exécutait, en guise d'accompagnement, des danses d'un caractère naïvement mimique 2. Ce qui est plus certain, c'est que l'iiyporchème se séparait nettement du péan par l'esprit de gaîté dont ses chants et ses mouvements étaient animés. Tout ce qu'il y avait de vif et d'un peu profane dans le culte apollinique, se reléguait dans l'hyporchème. C'était la part faite au plaisir mondain, et cette part était assez large, puisqu'on réunissait dans le même genre de danses Vhyporchème et la cordace 3.
Ces danses étaient originaires de la Crète. Thalétas, avons-nous (lit, les porta de sa patrie dans le Péloponnèse *. La chose répondait si bien aux instincts du caractère grec, aux goûts innés de cette race agile et sensible pour le mouvement, la mise en scène, qu'on voit Tusage de ces danses mimiques se répandre rapidement dans les sanctuaires les plus vénérés. Argos les employait à représenter aux yeux des fidèles Thymen de Zeus et d'Héra. A bclphes, elles figuraient à plusieurs fêtes : ainsi dans ÏHéroide que célébraient les thyades en l'honneur de Sémélé ramenée des enfers par son iils, et dans le Seplcrion qui revenait tous les huit ans et où l'on représentait la lutte d'Apollon contre le Python. Elles avaient également passé de bonne heure à Délos, où Lucien les vit servir encore à peindre les erreurs de Latone et de l'île flottante 5. La danse que nous décrit l'hymne homérique et par laquelle un chœur de jeunes femmes imitait le langage, les attitudes des peuples divers à travers lesquels avait passé la déesse fugitive, était sans doute une espèce d'hyporchème. Ce qui «^t
* BOECKH, Démet. Pinl., p. 201, not. 0.
' 0. MuLLKn, Die Dorier, I, p. Jsi.
5 Athbn., XIV, 630.
* Tome 1, p. 93.
» De Saltit., 38.
tout aussi probable, c'est que grâce au voisinage des deux îles, le poète de Céos assista plus d'une fois à ces gracieuses évolutions et que son esprit inventif s'en inspira.
Simonide, du reste, ne cherchait pas à déguiser ces origines premières du genre qu'il produisait. Dans un fragment horriblement mutilé que nous a conservé Plutarque et dont il est impossible de tirer un sens complet, il parle de rythme crétois : « C'est le nom, dit-il, que l'on donnait à ces vers* ». Il s'agit visiblement du crélique qu'en effet Thalétas avait introduit dans la Grèce et dont il avait fait le mètre de l'hyporchème. Un autre fragment contient une allusion presque aussi sensible : « Imite, dit le poète, tournant d'un pied animé, suivant les flexions du rythme, imite un cheval indompté ou un chien d'Amyclœ 2, » . Simonide avait séjourné à Sparte, il y fut l'hôte de Pausanias. 11 ne serait pas impossible qu'il eût gardé de ce voyage le souvenir des bons chiens de chasse que nourrissait la ville voisine d'Amyclœ. Mais rien n'empêche non plus de voir dans ces vers une réminiscence du vieux poète dont l'activité s'était précisément exercée dans cette région. On aimerait à connaître cet hyporchème où, paraît-il, Simonide s'était surpassé luimôme. Malheureusement il ne reste que le fragment que je viens de citer et le suivant qui n'est pas beaucoup plus considérable :
Tel qu'un chien à travers la plaine fleurie de Dotion (en Thessalie) vole, brûlant d'apporter la mort à la biche cornue, tandis que tournant et retournant la tête sur son cou, celle-ci fuit par tout sentier ^,
Ce sont là sans doute de bien faibles documents. Cependant, en les examinant avec attention, on pourrait, je crois, non pas reconstruire un hyporchème dans son ensemble mobile et gracieux, mais retrouver la trace de quelques-unes au moins des qualités dont Simonide avait fait preuve en ces sortes de poèmes. Ce qui devait en assurer le charme, c'était la variété des attitudes, l'élégance des mouvements et la parfaite harmonie du rythme avec les uns et les autres. Le poète avait à s'ingénier
• Frag. Zi, 2 Fraj,'. 20.
pour ne jamais laisser dans l*inaction les yeux, les oreilles ot l'esprit de ses auditeurs, mais pour les piquer, les réveiller, les enchanter par une série de tableaux d'un coloris toujours plus vif, d'une animation toujours croissante. L'heureux choix du sujet y contribuait sans doute, et Simonide n'était pas homme à l'oublier. Mais le poète savait féconder sa matière. Il Ta dit lui-même en des vers charmants : sa muse n'en était pas réduite par indigence à se contenter de ce qui se rencontrait sous sa main *, mais elle allait cherchant partout de quoi faire sa gerbe, et nous en avons la preuve précisément dans les vers qui nous occupent. Ces vers en effet nous présentent des images qui, sans être étrangères au sujet, n'en devaient pourtant pas faire nécessairement partie. Ce sont des comparaisons que le poète n'empruntait qu'à lui-même, à son génie fécond, à sa parfaite entente des sujets qu'il traitait. On voit avec quel soin il a diversifié son exposition, comme il l'anime par la précision, la vivacité des détails, qui, chacun pris à part offrent une attitude différente au danseur, et qui, réunis, composent un tableau harmonieux. On prétait au poète cette parole qui n'est peutêtre pas absolument juste, à savoir que la poésie est une « peinture parlante 2 ». Mais jamais cette parole ne dut paraître plus vraie (qu'aux heureux spectateurs de ces beaux hyporchèmes. Ces deux arts, si différents d'ailleurs, ne se sont certainement jamais fondus l'un dans l'autre d'une manière plus intime que dans ces vers où chaque syllabe est une couleur, chaque mot une image que la danse achevait de dessiner.
Malgré le concours que la gesticulation prêtait au chant et bien qu'Aristote nous dise que les danses de l'hyporchème exprimaient par des rythmes figurés les mœurs, les passions, les aventures, c'était pourtant à la poésie que restait le rôle principal, et l'hyporchème ne dégénérait pas en pantomime. Les Grecs avaient un sens littéraire trop éveillé pour se cx)ntenter d'un spectacle qui aurait parlé de préférence aux yeux. Ce plaisir tout matériel était bon pour les Romains; les Grecs ne l'ont jamais goûté, et même encore aujourd'hui les ballades de leurs descendants où revit d'une manière saisissante la tradition an-
» Frag. 46.
* Plut., Un gUr. Athen,, 3, et Conviv., IX, 15, 2.
tique, conllrment cetle prédominance de la parole sur le geste. « Il ne faudrait pas chercher dans les figures, dans les pus, dans les gestes qui constituent les danses attachées aux ballades grecques, une intention bien expresse d imitation ni une analogie formelle avec le sens positif et détaillé des paroles. Mais il y a du moins entre le caractère de celles-ci et celui des mouvements de la danse une analogie vague et générale. Ainsi les pas, les gestes d'une ballade héroïque et guerrière auront quelque chose de brusque, de violent, de précipité, quelque chose qui puisse être un signe de l'audace et de la force. Ceux au contraire d'une ballade d'amour seront réglés sur une mesure plus lente et tiendront plus de la grâce que de la vigueur *. »
Ces ballades que chantent et dansent les paysans grecs d'aujourd'hui sont en réalité des hyporchèmes au petit pied; c'est de ce genre qu'elles descendent par une tradition fort altérée sans doute, mais saisissable encore. L'hyporchème en effet, après avoir pris naissance dans le sanctuaire, comme beaucoup d'autres genres, n'avait pas tardé à en sortir. Destiné d'abord à chanter les dieux, il s'était docilement plié à l'éloge de simples mortels, et Pindare célébra sous cette forme Hiéron de Syracuse. 11 s'en servit même pour des sujets qui nous semblent assez singuliers, et composa un hyporchème sur une éclipse de soleil. On voit comment peu à peu le genre s'éloignait de son origine auguste: il finit par devenir tout a fait populaire. On a le commencement d'un hyporchème intitulé "AvOsjAa, la chanson des fleurs, qui se dansait parmi le peuple :
Où sont les roses, où sont les violettes?
Où sont les beaux brins d'ache?
Où sont-elles, ces roses, ces violettes?
Où sont-ils ces beaux brins d'ache'?
On n'aura pas de peine à croire que les hyporchèmes de Simonide se maintenaient dans une région plus élevée. Mais ces ballades naïves qui rappellent nos rondes enfantines de village montrent combien ce genre de composition plaisait à l'imagination des Grecs, comme il flattait leurs instincts poéti-
Favriel, C/tants popul. delà Grèce, 1>Vbc, pTèl.,CVIL
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