‹ Histoire de la poésie lyrique grecqueChapitre 11 sur 34 · A THÉS., XIV · texte numérisé non relu

A THÉS., XIV

LA POESIE LYRIQUE COSMOPOLITE : SIMOMDE liô

ques et quel dut être le succès de larliste qui le jm^mier pn»duisit un hyporchème vraiment dijrne de l't» ni»ni.

La p<»ésie Ivrique fit avec Simonide une acquisiti«»n nouvelle, qui fut pour le moins au^^si importante que celle do l'IniHwhènie. Les jeux, publics prenaient dans la <m*ce une extension de jour en jour plus considérable. Le vi® siècle avait vu renouvt^ 1er et réorganiser sur des bases plus larges, plus brillantes, trois des grands jeux nationaux, les jeux pvthiques en 580, les jeux isthmiques en r>83. les jeux néméens en o73. Mais outre ces fêles où se précipitait toute la Grèce, un grand nombre de villes avaient ouvert des concours, moins célèbres sans doute, mais cependant fréquentés avec passion par les athlètes du voisinage. La gloire qui s'attachait à ces victoires ne tarda pas à rayonner d'un éclat sans rival, et bientôt voulut s'assurer Timmortalité par des monuments plus durables que sa fragile couronne de laurier. Précisément vers la même époque, la plastique commençait à prendre son essor, et l'un des premiers usages qu'elle fit des progrès qu'elle venait d'accomplir, fut de reproduire l'image d'un vainqueur d'Olympie, le pugiliste Praxidamas d'Égine : c'était en 5U. La statue était simplement de cyprès. Vingt à trente ans plus tard, Agéladas, l'illustre maître d'Argos, coulait probablement la première statue en airain qu'ait obtenue un atldète. La iM)ésie de son côté arrivait à une perfection qui semblait offrir des garanties d'immortalité tout aussi grandes au moins que la statuaire. Du reste, depuis longtemps déjà, elle se trouvait mêlée à ces jeux et leur prêtait son joyeux concours. Nous avons rappelé Thymne qu'avait comi)osé Archilocjue et que répétaient les amis du vainqueur, lorsque, au soir de la victoire, sous les rayons argentés de la lune, ils le promenaient à travers les bosquets de l'Altis *. L'importance que prenaient les victoires, les fêtes que provoquait le retour du triomphateur dans sa ville natale, les banquets, les processions au temple pour rendre grdce aux dieux, devaient naturellement suggérer l'idée de profiter, pour rehausser toute celle pompe, des splendides formes chorifiues que venait d'inventer Stésichore. Simonide passe assez généralement pour l'auteur de cette heu-

« Tome h p. 55.

reuse application. Il est probable pourtant qu'il y eut a\ant lui quelques tentatives et que des chantres indigènes prêtèrent quelquefois leur voix au triomphe d'un compatriote. Dans une de ses néméennes, Pindare nous dit que la race des Bassides à Égine était depuis longtemps célébrée par des poètes *. Mais ces chants nés du cru n'avaient pas franchi les bords de l'île; c'était de la poésie locale, comme il dut s'en faire dans bien d'autres pays encore, et l'ode triomphale, en réalité, restait à créer.

11 est très difficile de dire ce que fit Simonide et le caractère qu'il imprima à son épinicion. Bien qu'il ait composé un grand nombre de pièces en ce genre, comme il en reste à peine quelques vers disséminés en dix à douze fragments, on ne peut faire que des conjectures sur l'ensemble. Les poèmes de Pindare ne peuvent même guère nous renseigner sur le procédé de Simonide. Chacun de ces deux artistes suivait sa voie, et, malgré l'identité des sujets traités, les deux Muses ne pouvaient se rencontrer. 11 est probable que Simonide introduisit dans son œuvre, comme le fit Pindare, des épisodes mythologiques: il n'était guère possible qu'il en fût aiitrement, comme nous le verrons, quand nous reviendrons avec le poète thébain sur ce sujet. Mais on ne saurait dire comment il s'y prenait pour amener ces épisodes, comment il les rattachait à sa matière et quelle étendue il leur donnait.

C'est une chose bien connue que Pindare, quel que soit le genre de lutte où son client a triomphé, se contente de vanter en termes généraux son adresse, sa force musculaire, mais n'entre jamais dans aucun de ces détails que semblait appeler le caractère pittoresque et divers de tous ces jeux. Évidemment il y a dans cette abstention un parti pris : on pourrait en tirer la conclusion probable que Simonide avait exploité ce motif et qu'il ne restait plus rien à faire de ce coté. Le talent de notre poète se prêtait parfaitement du reste à de pareilles descriptions : nous venons de le voir à propos de Fhyporchème. Simonide excellait dans le détail, il savait le saisir, le présenter dans toute sa vivacité, et Textérieur, les mouvements variés des athlètes, les

^JVthn. VI, 30.

péripéties de la lutte, les émotions des spectateurs, toute cette partie pittoresque ne pouvait souhaiter un pinceau plus délié, une pMette plus riche en couleurs. Simonide, entrant le premier dans la voie, avait dû naturellement rencontrer ce motif et s'en emparer. Ce qui autoriserait encore à croire qu'il aimait ces personnalités, c'est le jeu de mots qu'il se permet sur le nom d'un athlète malheureux: « Bélier (Kpio;) s'est fait johment peigner, quand il entra dans l'ombreux et illustre téménos de Zeus * ». On ne trouverait pas de ces allusions dans Pindare. Bien que dans les odes de ce dernier il y ait des traits visibles de familiarité, je croirais volontiers pourtant que le ton général de Simonide était plus gai. Dans 1rs Chevaliers d'Aristophane, le chœur fait entendre ces mots : « Alors seulement je chanterai : Buvez, buvez à la bonne fortune 2 ». Cette invitation bachique, d'après le scoliaste, serait empruntée à un épinicion de Simonide ; le passage était sans doute devenu proverbial à Athènes et c'était à son caractère jovial qu'il avait dû cet honneur.

Les odes triomphales de Simonide avaient été classées, non pas comme nous voyons celles de Pindare, suivant les jeux où l'athlète avait remporté sa couronne, mais suivant le genre de la lutte. Il y avait donc les trois divisions suivantes : les odes pour les courses en char à quatre chevaux, les odes pour le pentathle, enfin les odes pour les courses à pied. Il paraît pourtant que Callimaque avait également appliqué cette division aux épinicies de Pindare; mais on ne saurait dire si elle reposait sur quelque indication venue des poètes eux-mêmes. La chose est peu probable.

Simonide s'exerça aussi dans un genre qui touche de très près à Vépinicion, sans pourtant s'y confondre, je veux parler de Yencomion. Ces deux sortes de poèmes, bien que l'un et l'autre de nature laudative, différaient sur plus d'un point. Vépinicion avait un caractère plus solennel : il se chantait en public, dans la procession au temple, souvent même autour de l'autel. Il était donc en quelque façon l'organe des sentiments politiques et religieux de la cité tout entière. Vencomion, beaucoup plus simple, n'ex-

' Frag. 13.

primait que la joie de la famille. Il avait quelque chose de privé, de convivial mémo, comme l'indique son nom. Il se faisait entendre ordinairement au festin, au xw^xo;, que le vainqueur olTrait à ses amis. Mais il n'avait pas besoin de cette circonstance heureuse d'une victoire pour se produire. Le poète pouvait l'oArir à quelque grand personnage, comme la flatteuse récompense d'une brillante et noble carrière, à peu près comme Boileau offrait ses épîtres à Louis XIV. En l'absence de l'histoire qui n'existait pas encore, c'était la poésie qui avait la charge d'immortaliser les vertus dos hommes supérieurs et de prolonger par delà cette vie éphémère l'éclat dont resplendissaient quelques existences privilégiées. Les Grecs ne connaissaient guère alors d'autre immortalité ; mais celle-là du moins, ils la voulaient avec passion et ils sentaient que le poète en était seul le dispensateur. « Il convient, dit Pindare précisément dans un encomion au roi de Macédoine Alexandre, il convient que les belles actions soient célébrées par des hommes habiles en de beaux chants. Cela seul touche aux honneurs immortels. Quant aux belles œuvres sur lesquelles on garde le silence, elles disparaissent et meurent ^. »

Nous avons déjà parlé plus haut de Vencomion que Simonide avait composé pour l'un des Scopades ; nous avons rapporté le fragment assez considérable qui nous reste de ce poème, grâce aux citations multipliées qu'en a faites Platon dans son Protagoras, Ce fragment si intéressant déjà par son étendue, l'est bien davantage encore par le jour qu'il jette sur la façon dont Simonide traitait ces sortes de sujets. On voit en effet qu'à côté des éloges qui devaient faire le fond du poème, il y avait une large part réervée à l'enseignement moral, à la discussion philosophique. Il circulait à t''avers le monde hellénique un granl nombre de seiîtences, de gnomes, comme les appelaient les Grecs. La poésie, seul véhicule que connût alors la pensée, en recueillit plusieurs et les serra soigneusement dans les Œuvres et Jours d'Hésiode, ce qui leur communique ce caractère si sensible d'économie domestique et de sagesse de ménage. Les jeunes épiques, les cycli(|ups, continuèrent à leur donner l'hospitalité,

' Pisp., frag. 120.

LA POÉSIE LYRIQUE COSMOPOLITE : SlMONIDE 129

et la poésie lyrique elle-m<înîe n'eut rien de plus pressé que de leur ouvrir ses strophes naissantes. Plusieurs de ces sentences venaient des Sept Sages de la Grèce. On aimait à les rappeler, à les passer au creuset d'une discussion minutieuse, comme pour se bien assurer de leur titre. C'e4 précisément ce que fait Sinionide dans ce fragment : il y tourne et retourne en tout sens le mot de Pittacos, qu'il est difficile d'être vraiment un homme de bien, carré des mains, des pieds, de l'esprit. Il distingue, il divise avec la finesse d'un casuiste, pour conclure avec la modération accommodante d'un homme d'expérience.

Cette manière didactique et moralisante que pouvait prendre Vcnœmion et qui lui donnait une ressemblance de plus avec certaines épitres de Boileau, n était pourtant pas la seule que revêtît ce poème : plus d'une fois il se ressentit du lieu même où il était chanté et n'exprima que les pensées gaies et joviales que son nom comportait. C'est par là que l'encom/on se confondit souvent avec le «co/ton. En réalité ces trois poèmes, le sco/ton,rcncomion et Vépinicion même n'étaient que les trois variétés d'un seul et même genre que l'on pourrait appeler la poésie de société. Les mêmes idées, les mêmes sentiments, les mêmes éloges, les mêmes conseils pouvaient à très peu de chose près se retrouver dans chacun d'eux. On s'attendrait donc à rencontrer dans la liste des genres traités par Simonide le scolion, d'autant plus qu'aucun poète n'eut dans son existence autant d'occasions de cultiver cette poésie conviviale. Il ne paraît pourtant pas qu'il s'y soit exerce, car c'est à Pindare, comme nous le verrons, que l'on rapporte l'honneur d'avoir adapté la forme chorique à ce genre et d'en avoir fait, par les aimables développements qu'il lui donna, l'ornement favori des festins aristocratiques. Simonide, si tant est ([u'il ait composé des scolies, ne les aurait composés qu'à la mode des Éoliens, c'est-à-dire sous la forme monodique. On a longtemps cru posséder une strophe de ces scolies dans le fragment suivant :

La santé est le premier des biens pour le mortel, le second est la beauté, le troisième la richesse honnêtement acquise, le quatrième le plaisir avec des amis *.

^Bbrok, li/r.graeci. III, Scolia, 8; comp. tiag. UO X.

Mais on a fini par s'apercevoir que ces vers étaient loin d'êti'e autlien tiques. Pialoa qui les cile à plusieurs reprises et en approuve la pensée, tantôt laisse de coté le nom de l'auteur, tantôt même dit qu'on ne sait à qui les rapporter, et que les uns les regardant comme de Simonide, les autres comme d'Épicharme. Il serait bien possible que ces vers ne fussent d'aucun des deux, mais qaon les eût attribués soit à l'un soit à l'autre, parce que ces deux poètes les avaient eux-mêmes rappelés dans leurs propres compositions, procédé qui n'avait rien d'extraordinaire dans l'antiquité.

Simonide s'était surtout illustré dans un genre dont il fut le créateur, et dont il resta avec Pindare le plus glorieux représentant. Pendant longtemps la déploration des morts n'avait été qu'un hurlement lugubre, à la façon des Barbares ; puis, avec ce goût d'art que les Grecs portaient partout, même dans la douleur, la plainte prit une forme plus humaine, les regrets s'exprimèrent par des paroles où étaient rappelées les vertus du mort, ses prouesses, l'affection que les siens avaient pour lui, le vide immense que son trépas laissait dans sa famille, dans sa cité.. Les lamentations que les parentes d'Hector et surtout sa veuve, Andromaque, font entendre dans V Iliade autour du cadavre du héros sont un exemple de la dignité que le désespoir savait déjà mettre dans son expression *. Mais l'imagination des Grecs, quelque touchantes que fussent ces considérations, ne pouvait longtemps se renfermer dans leur cercle domestique. Pour ces esprits curieux, pour ces âmes de penseurs, peu à peu la mort prit un aspect nouveau ; sans cesser d'être une catastrophe, elle devint un problème. On se demanda ce qu'il y avait au delà de ce bûcher où allaient disparaître les restes d'un être chéri, si tout se terminait à cette ligne infranchissable. Puis l'horizon s'élargissait encore : de l'individu on passait à l'espèce, on réfléchissait à cette loi fatale qui sans trêve ni merci abat les générations humaines, comme l'aquilon chaque hiver arrache les feuilles à la forêt. Toutes ces pensées religieuses et philosophiques qui remuaient confusément dans Tàme délicate des Grecs et que la poésie avait déjà essayé d'exprimer soit par

i lliad., XXIV, 725i

la flûte de Mimnerme, soit même par la l}Te d'Anacréon, Simonide les reprit, et les étendant, les avivant encore de toute son expérience, il en lit comme une sorte d'oraison funèbre poétique, où les* enseignements les plus hauts se mêlaient aux sentiments les plus touchants. C'est ainsi qu'il créa le thrène, et rien ne convenait mieux à la douleur que la forme chorique qu'il lui donna. Par le mouvement alternatif de la strophe et de l'antistrophe, la plainte passait d'un groupe à l'autre et se répondait comme un écho funèbre ; puis après un moment de repos dans l'épode, la douleur reprenait avec un élan nouveau.

Il parait que Simonide avait déployé dans les poèmes de ce genre un merveilleux talent de pathétique, ce qui le faisait assez généralement préférer à Pindare, malgré le caractère grandiose dont son rival avait empreint ses compositions *. Chacun des deux poètes avait en efl'et sa manière, et il nous reste heureusement des thrènes de l'un et de l'autre quelques fragments assez importants pour que nous puissions en juger nous-mêmes. Pindare consolait par l'espérance d'une autre vie, par la peinture enchanteresse de la félicité dont jouissaient les âmes des justes. Ne pouvant ôter à la mort son aiguillon, il le cachait du moins sous les fleurs et semblait faire honte aux survivants des larmes qu'ils répandaient sur des êtres mille fois plus heureux que de leur vivant. C'est ainsi qu'il disait :

Us sont éclairés sous terre par la puissance du soleil pendant que la nuit est chez nous. Ils séjournent dans des prairies que colore la rose pourprée; les abords de leur résidence sont couverts de fruits d'or et d'arbres ombreux qui portentde l'encens. Les unss'aniusent avec des chevaux ou à la balle, les autres avec des jetons, d'autres enfin avec des lyres. Chez eux rayonne une florissante abondance de toute chose. Dans cette aimable contrée règne une atmosphère embaumée, car des parfums variés brûlent continuellement à un feu clair sur les autels des dieux >.

Voilà les idées que développe Pindare et que Virgile reprendra pour ses Champs-Elysées. Moins religieux, moins mystique, ^ais plus humain, Simonide restait sur cette terre et méditait avec un charme attendrissant sur la condition malheureuse de

iJfcSYs d'IIauo., De VW. scr. censuri, 2, 6*

l'homme, sur la fragilité de sa vie ; il faisait pleurer et soulageait ainsi les cœurs en leur tirant les larmes qui les étouffaient :

Ni ceux qui furent autrefois, disail-il, ni ces demi-dipux puissants ne sont arrivés à la vieillesse par une vie sans fatigue, sans dépérissement, sans danger*.

Tout va dans cette Charybde horrible, grandes vertus et richesses '.

Petite est la puissance de rhomnio, infinis ses soucis. Dans une «ourtc existence, labeur sur labeur, et la mort inévitable qui pend sur tous : car bons ou mauvais ont en cela un lot égal ^.

On comprend en lisant ces vers les éloges que donnaient les anciens à la sensibilité de Simonide, au talent sans pareil qu'il possédait de s'émouvoir lui-même et de remuer chez les autres les fibres les plus douloureuses de leurs cœurs. Simonide avait le don des larmes, ce don si rare et qui suifit presque à lui seul pour faire un grand artiste. Il passait pour l'avoir possédé supérieurement, on était même assez disposé à ne lui reconnaître aucun rival *. Il était le poète de la douleur, la voix que les malheureux aimaient entendre, et lorsque Catulle malade, mourant même, se plaint d'être abandonné de son ami, ce quïl voudrait de lui, c'est quelque bonne parole, quelque chose de plus touchant encore, si possible, que les larmes de Simonide ^.

Il nous reste un fragment de la grâce la plus attendrissante, où le poète nous montre Danaé avec son fils Persée enfermés dans un coffre et livrés à la merci des vagues en fureur :

Lorsqu'elle était dans le cofTre arlistement travaillé et que le vent soufrant et la mer agitée la portaient, la crainte se glissa alors sur ses joues qui n'étaient point restées sèches. Jetant ses bras autour de Persée, elle disait : mon enfant, quelle douleur j'éprouve ! Et toi, tu .sommeilles. Avec le sans-souci de l'enfance, tu dors dans ce triste coffre cloué d'airain, environné d'une nuit sans astres et de sombres ténèbres. Tu ne t'inquiètes pas du flot qui envoie sa vague épaisse sur ta chevelure, ni du vent qui mugit, couché dans tes langes de pourpre, tes paupières bien jointes l'une à l'autre. Ah ! si le péril était péril pour toi, tu prêterais à mes paroles ta petite oreille ! Mais je t'en prie, dors, enfant; dorme aussi la mer, dorme l'immense infortune! Puisse quelque retour de boii-

1 Frag. 36.

2 Frag. 38.

3 Frag. 39.

* Qdintilibn, X, 1, 64.

^Catul. XXXYlll, 8.

heur nous Tenir de toi, ô Zeus ! ô père ! et si ma prière a quelque choie de trop hardi, si elle dépasse la justice, pardonne-le-moi *.

Ce fragment, de Taveu de tous les critiques, faisait partie d'un thrène, mais à quel titre? Il pouvait certainement figurer comme épisode : le poète a pu l'introduire dans une de ses compositions, comme un exemple de cette fatalité qui s'attaquait même aux héros, même aux enfants des Dieux. Un pareil emploi du mythe n*a rien d'extraordinaire ; lo thrène s'y prêtait aussi bien que Tépinicion. Il ne serait i)as impossible pourtant ([u'avec la tendance qu'avaient alors les poètes à élargir le domaine des genres, Simonide eût cherché à transporter le thrène de la vie réelle et présente dans le passé, et qu'il eût chanté l'infortune de Danaé dans un poème particulier. Quoi qu'il en soit, le morceau est ravissant. La grâce onduleuse du rythme, le ton pathétique de l'ensemble, la naïveté des images, la tendresse d(»s sentiments où se montrent sous les traits les plus aimables la mère, l'amante, la femme, tout se rencontre en ces quelques vers pour y charmer à la fois les yeux, l'imagination et l'àme.

Les mêmes qualités qui firent de Simonide un poète de thrènes incomparable assuraient son succès dans le genre assez voisin de l'élégie. Nous l'avons vu, aux prises avec Eschyh^ triompher de ce redoutable rival, quand Athènes mit au concours l'éloge funèbre des morts de Marathon. Simonide, pour réussir en ces sortes de sujets, avait précisément re(;u de la nature les deux dons particuliers qu'ils réclament, une vjie nette des choses humaines et une sensibilité communicative. Philosophe et poète, il pouvait, parlant à la fois à Tintelligence et au cœur, se rendre maître de tous les deux par la vérité pénétrante de ses réflexions et l'art touchant qu'il mettait à les présenter. Simonide passait encore chez les anciens pour le maître de l'^pigramme. Nous avons vu le rôle important qu'il joua dans Ja Grèce lors des guerres médiques et le patriotisme avec lec^uel H célébra dans des distiques immortels les hauts faits de cette ^Poque. Mais il fit aussi de l'épigramme un usage plus famiher : * l'exemple de quelques-uns de ses devanciers, il la mit au ser- ^ite des particuliers. C'était un moyen de battre monnaie, et

rOM£ II» %

Simonide n'était point insensible à cette considération. II travailla donc pour le public, et composa des épitaphes pour les tombeaux, des inscriptions pour les offrandes. Ses clients étaient même quelquefois des gens d'assez modeste condition, à en juger par cette épitaplie :

Homme, ce n'est pas le tombeau de Crésos que tu vois, mais celui d'un homme qui vivait du travail de ses mains. La tombe est petite, mais suffisante pour moi *.

Ou par cette épigramme encore, dans la queUe le poète fait parler un soldat :

Resteainsi, long bois de frêne, appuyé contre la haute colonne, offrande à Zeus père des oracles. Car ton fer est vieux, et toi-même tu es usé à force d'avoii* été brandi dans la mêlée ardente *.

Simonide, qui ne voulait pas célébrer des demi-baudets, a composé pourtant en l'honneur d'une chienne de chasse une épitaphe que l'antiquité du reste était unanime à admirer ;

Toute morte que tu es, je crois que les bêtes féroces redoutent encore tes os qui blanchissent dans ce tombeau, ardente Lycas. Ils ont vu ta valeur, et le grand Pélion et l'Ossa visible au loin et les hauteurs solitaires du Cithéron ^,

Les épigrammes de Simonide, quel qu'en soit le sujet, sont en général assez courtes ; il y en a qui n'ont qu'un \ers et ne sont qu'une simple énumération du nom, de la patrie du personnage et de la circonstance qui lui fait faire son ofih*ande. En parcourant la collection de celles qui nous restent, on ne tarde pas à s'apercevoir que Simonide s'était fait, soit d'instinct soit par réflexion, comme une sorte de poétique du genre, à laquelle il resta régulièrement fidèle. On sait de quel luxe d'épi thètes des académiciens boursouflés voulaient charger les inscriptions des tableaux qui représentaient les victoires de Louis XIV* Si^ monide n'eut garde de tomber dans cette emphase ridicule; il sentit que plus un événement est grand, plus il se suffit à luimême, et que le seul devoir du poète est alors de le pi*ésentei'

' Frag. 12'* A.

'Frag. U4.

> Frag. 1 30.

dans sa majestueuse simplicité. Les plus belles épigram mes patriotiques de Simonide n'ont que deux vers : œlle qu'il composa pour les Spartiates tombés aux Thermopylos n'en a pas davantage, et pourtant on peut dire que si jamais la parole se montra l'égale de ce qu'elle exprimait, ce fut en ce distique. Dans les autres épigrammes au contraire, où le poète avait à traiter des sujets plus simples, empruntés à la vie quotidienne, loin de résumer sa pensée, il la détaille. On dirait qu'il redoute que le lecteur ne passe sans s'apercevoir de l'intérêt que recèle cette matière modeste; il la déploie, il Tétale, il en fait ressortir les cotés gracieux ou touchants. En résumé, de quelque ordre que fussent ces petites compositions, ce qui les distinguait aux yeux des anciens, c'était la simplicité élégante de l'expression. Nous sommes naturellement beaucoup moins sensibles à cette qualité, mais la pensée qu'elle servait à parer reste assez belle encore, assez forte par elle-même, pour s'imposer et se faire admirer. La réputation que Simonide s'était acquise par ces petites pièces où il traduisait d'une façon si vive l'orgueil national de chaque cité, eut dans les siècles suivants des conséquences que le poète était loin de prévoir et qui sans doute eussent paru peu flatteuses à son amour-propre d'auteur. Les Grecs ne se sont jamais piqués de respecter la vérité historique, ils ne se gênaient pas pour la fléchir au gré de leur vanité, ou même pour lui substituer tout simplement la fiction. Il y a de ce trait de caractère une preuve très curieuse dans Hérodote. Sur le champ de Platées il se trouvait des tombeaux pour des morts de cités qui n'avaient pas figuré à la bataille ; mais, dit l'historien, ces cités rougissant de leur absence, les avaient fait élever dans l'intention d'en imposer à la postérité *. De pareils monuments tout à fait mensongers furent à plus forte raison érigés dans l'enceinte des villes mêmes; ils eurent, tout comme les monuments véritables, leurs inscriptions en vers, et plus tard, quand Içs historiens, les archéologues, ceux qu'on appelait les aTyjXoxoTwot, ou déchilîreurs de stèles,, se mirent à parcourir la Grèce pour recueillir ces documents écrits sur le marbre et sur le bronze, ils accueillirent avec une confiance naïve la tradition qui s'était

' Hkrodotb, IX, 85.

établie dans l'endroit et qui rapportait d'ordinaire œs vers à Simonide lui-m^me. C'était le meilleur faiseur qu'eût possédé la Grèce, et naturellement toutes les villes, jusqu'aux plus simples bourgades, tenaient à honneur de pouvoir présenter aux visiteurs une pièce de sa main. C'est ainsi qu'il nous est venu sous le nom de ce poète un certain nombre d'inscriptions, soit pour dos cités, soit pour des particuliers, que les critiques modernes ne peuvent se décider à regarder comme authentiques. Quelquesuns même sont allés assez loin dans leurs athétèses et rejettent la plus grande partie des quatre-vingt-cinq pièces de ce genre que contient le recueil de Simonide; l'éditeur Bergk n'en retrancherait pourtant qu'une douzaine*. En tout cas, le lecteur ne doit point oublier ces méfiances de la critique, s'il veut se faire une idée juste du talent de Simonide. Parmi ces épigrammes, il en est de très belles, surtout celles qui se rapportent à des événements d'intérêt public; nous en avons cité quelquesunes : on ne peut rien imaginer de plus parfait en ce genre. Mais un grand nombre ne regardent que des particuliers et n'ont pour objet que d'orner la tombe ou l'offrande de simples citoyens : plusieurs d'entre elles n'offrent rien de bien remarquable, et l'on trouve à chaque page de YÂnthologi€y sous des noms inconnus, des pièces de genre analogue qui peuvent leur être comparées sans désavantage. Il ne faudrait donc pas juger par elles du talent de Simonide, car il est probable qu'elles ne sont pas de lui.

Enfin Simonide, s'il faut en croire quelques motsd'Aristote^, aurait composé une œuvre intitulée le Long Discours ([xaxpôî Xoyo;). Un commentateur ancien, Alexandre d' A phrodisias, s'aidant des quelques explications qu'ajoute le philosophe, suppose qu'il faut entendre sous ce nom une composition où le poète aurait fait paraître des esclaves en faute qui, pour se disculper auprès de leur maître, se répandaient en longues explications et finissaient par s'embrouiller complètement 3. Quelques critiques modernes ont voulu voir là une espèce de mime en prose.

» Voir toute la discussion à ce sujet dans Bergk, Xyr. graeci, Hï. p. 426-ÂÂ8.

^ ARisT.f Âfetaph. XII, u.

^AiEXAifD. Aphrod., tom. w, p.%n.

Le plus sûr est d'attendre que le hasard nous apporte des renseignements plus explicites.

Tel fut l'œuvre considérable et si divers do Simonido. Il nous est impossible d'en apprécier aujourd'hui toute la valeur poétique; nous pouvons retrouver pourtant la trace au moins des mérites que la critique ancienne était unanime à y reconnaître. Quel que fût le sujet que traitât Simonide, il y i)ortait un ensemble de qualités qui était comme sa marque de fabrique. L'élégance naturelle de la forme, la perfection des détails, la liaison facile des pensées, le choix heureux des termes toujours pris dans leur sens le plus exact, voilà ce que les anciens admiraient dans notre poète. Il appelait lui-même la parole une image de la réalité*, et de fait, son style paraît en avoir été la plus fidèle reproduction. Il s'élève sans effort, s'attendrit sans faiblesse, et s'il faut suivre une idée jusqu'en ses ramifications les plus ténues, il s'alTme et discute sans aridité, prenant ainsi tous les tons, se pliant à toutes les exigences de l'esprit le plus curieux, de la fantaisie la plus mobile.

Du reste, tout poète de cour qu'il était, on voit qu'il connaissait la nature et qu'il s'intéressait à ses phénomènes. Comme il avait beaucoup voyagé et qu'il avait des yeux, il en avait profité. La façon vive dont il peint le chien et le cerf dans le fragment d'h}Tporchème cité plus haut, le naturel parfoit avec lequel il fait mugir la tempête autour du coffre de Danaé, le prouveraient suffisamment. On en trouverait quelques autres exemples encore, ainsi dans ce petit fragment :

Comme lorsque Zeus dans la saison d'hiver assagit quatorze jours; les mortels appellent cette époque oubliée des vents la sainte nourricière de Talcyon au plumage varié '.

Ailleurs il nous parle du rossignol babillard, au cou jaunevert', de la noire hirondelle, messagère sonore du printemps parfumé*. Ailleurs encore il trouvera pour peindre le calme attentif de la nature autour d'Orphée des traits d'une observation Hussi juste que précise :

'Prag. 190B.

'Frag,i2.

'Prag. 73.

*frag.7l.

Il ne s'élevait alors pas le moindre souffle de vent qui remuât le feuillage ; rien n'empêchait la voix harmonieuse de se répandre et de charmer l'oreille des mortels *.

Ces petits tableaux, œs traits frais et naturels dont nous retrouvons la trace, suffisent amplement pour racheter un peu de subtilité, dont le talent de Simonide n'était pas exempt. On le lui a reproché même de son vivant. Il y avait encore en lui une certaine ponte à l'antithèse que la culture du distique a pu développer. Le pentamètre aime ces contrastes, ces recherches. Dans quelques-unes de ses épigrammes, dans celle qu'il fit pour Miltiade par exemple, Simonide d'ailleurs en a tiré de très beaux effets. Mais la grande poésie lyrique veut plus de simplicité dans son exposition. En ces moments-là sans doute le poète se retrouvait avec toutes ses merveilleuses qualités de sensibilité, de pathétique naïf. 11 savait peindre à grands traits, et Longin, tout en louant le tableau que Sophocle avait fait d'Achille apparaissant au-dessus de son tombeau, lorsque les Grecs se disposaient à lever l'ancre, ajoute cependant que pour cette apparition il doute que jamais personne en ait fait une peinture plus vive que Simonide 2. Enfin ce poète a le ton aisé, spirituellement ironique de l'homme du monde. Nous l'avons rapproché de Voltaire ; quand il nous dit, par exemple, qu'il se gardera bien de blâmer un homme qui a quelque valeur et qu'il ajoute : « Il y a tant de sots du reste 3! » ne croirait-on pas entendre l'auteur de Candide?

La langue de Simonide n'a rien de bien particulier ; c'est comme la langue des grands lyriques, de Stésichore, de Pindare, quelque chose d'artificiel et de savamment composé. Sur le fond quïl emprunte à l'épopée, il a d'une main légère passé quelques tons dorions et éoliens, qui sont comme des rehauts heureux de lyrisme. Mais tous ces éléments divers se fondent avec harmonie et forment un ensemble facile, aimable, ce que la critique ancienne appelait une diction fleurie et dont Simonide, avec Sappho et Anacréon, passait pour le modèle accom-

«Frag. 41.

2Z)«5uW., iv, 7.

» Frag. 5. Y. 4.

pli*. Tout uni pourtant qu'en soit le ton général, cette langue est assez imagée, et Simon ide sait trouver le mot pittoresque; c'est ainsi qu'il nous montre la surface de la mer « légèrement égratignée par la brise » 2.

Pour la versification, Simonide a puisé, naturellement, dans tout le trésor de pieds et de mètres divers que possédait alors la Grèce. Mais il est deux genres qu'il semble, ainsi que Pindare, avoir employés de préférence : ce sont les dactylo-épitrites, c'està-dire les vers où des membres dactyliques sont mêlés avec des membres trochaïques, et les vers logaëdiques, où des pieds dactyliques s'unissent à des pieds ïambiques ou trochaïques. Le premier genre était de provenance dorienne, et les modèles s'en rencontraient dans les anciens lyriques du Péloponnèse. Le second genre, au contraire, était d'origine éolienne et se rattachait aux mètres d'Alcée, de Sappho, dont ce n'étaient que les formes développées. C'est celui qui se rencontre le plus souvent dans les fragments de Simonide, et l'on s'explique cette prédilection par le caractère plus vif, plus gracieusement élégant de ce mètre et la vari^îté de combinaisons qu'il offrait à un poète inventif.

Quant à la façon dont Simonide construisait sa strophe, nous

sommes assez peu renseignés. Il est certain qu'il employait la

triade, c'est-à-dire la strophe, l'antistrophe et l'épode ; mais la

coupe de ces trois membres essentiels de la poésie chorique était

loin d'être marquée d'une manière aussi nette chez lui que chez

les autres lyriques. Denys d'Halicarnasse fait même, à propos

du fragment de Danaé cité plus haut, cette curieuse remarque

qu'on n'y peut reconnaître ni strophe ni antistrophe ni épode,

et que la phrase n'a que le rythme simple et nu de la prose 3.

Et de fait on n'a pu établir encore d'une manière définitive le

schéma strophique de ce fragment. La dimension des pièces

devait être aussi variable chez Simonide que chez Pindare, dont

quelques odes n'ont qu'une simple triade, tandis que d'autres

atteignent la longueur d'un chant d'Homère. Enfin le nombre

de vers ou séries de pieds dont Simonide composait sa strophe,

' Desys d'Halic, De Verbor. comp., 23.

^fiag. n: ET; âXa (nl^otati itvoià.

^Oe Verbor. comp„XX\U

i40 HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE

est assez problématique et varie suivant les éditeurs. Les strophes de Venœmion adressé à Scopas en auraient huit : ce serait le nombre cher à Simonide.

La gloire de Simonide fut aussi durable qu'éclatante. Pendant longtemps il fut d'usage d'apprendre ses vers dans les écoles et de les chanter dans les sociétés. Le tour aisé de sa poésie, les sentiments patriotiques et moraux qui l'animaient, expliquent cette faveur et la maintinrent jusqu'à l'époque d'Aristophane. C'étaient ses vers que les vieillards, ceux qu'on appelait les maratlionomaques, aimaient encore à entendre chanter aux festins *. Dans les Oiseaux 2, un poète vient offrir ses services à la nouvelle cité, c'est-à-dire qu'il vient demander l'aumône : « J'ai composé, dit-il pour se recommander, des vers en l'honneur de Néphélococcygie, nombre de beaux dithyrambes et de parthénies, et des poèmes à la manière de Simonide. » Notre poète était également estimé des connaisseurs ; Euripide lui emprunta quelques-unes de ses maximes 3. Aux yeux de Platon, Simonide était « un homme divin, qu'il n'est pas aisé de contredire » ; il le mettait sur la même ligne que les Sept Sages *. Pour les sophistes, c'était surtout un penseur délié, retors, habile à retourner une idée dans tous les sens, et la manière dont Platon le fait citer, commenter par Protagoras, montre assez que ce poète leur était familier. Enfin, même en des temps malheureux, les beaux vers dont il avait jadis célébré la gloire de la Grèce, revenaient à la mémoire des Athéniens, et Fauteur de l'épitaphe des morts de Chéronée reprenait mot pour mot cette pensée du vieux poète : « qu'à Dieu seul appartient le succès en toute chose s. » Chez les Latins, malgré la différence des genres, Horace étudia Simonide : toutes ces idées de devoir national, de dévouement à la patrie, de mort glorieusenûent affrontée pour sa défense, qu'il a souvent exprimées avec force et chaleur, c'est à l'école du poète de Céos qu'il s'en était inspiré, et plus d'une fois, avec l'idée, il emprunta l'expression même ^,

» Voir Nuées 1358.

* Vers 91 7 et suiv.

5 Rapprocher les veri 2aG cl 782 de VOreale du frjtg. 76.

* Platon, De la Républ, I, 331, 333.

*Frag. 82; Démostu.» de Coron. 289, épigram. V. 16. ^Comp. par exemple Od. m, 2, 14, et le frag. 65.

Il semble que la critique moderne n'avait qu'à s'incliner devant cette unanimité d'admiration. Il n'en fut pourtant pas ainsi. On a reproché à Simonide d(* n'avoir ni le ton guerrier d'Alcée, ni la chaleur d'âme de Sappho, ni la haut(*ur morale de Pindare. Mais en réalité ce sont là des points de vue tout à fait faux. Il est des facultés qui s'excluent récipro(iuement, et l'on pourra toujours faire le proct'S à un artiste, en dénonçant des qualités qu'il n'a pas ou qu'un autre possède à un dc^gré supc'ïrieur. Simonide n'est pas Pindare, pas plus que Raphaël n'est Michel-Ange, ou que Racine n'est Corneille, et ce n'est pasftiire de la critique que d'accabler tout simplement l'un de ces grands hommes en lui jetant son rival à la tête. Aucun poole n'est arrivé à régner sur le domaine entier de la poésie 1} rkiue grecque, pas plus Pindare que Simonide. On peut préférer l'un à l'autre, c'est affaire de goût personnel; mais il n'en est pas moins vrai que, si l'un fut l'organe ïo plus parfait du monde dorien, de ses mœurs rigides, de son aristocratie hautaine, l'autre reproduisit avec une égale perfection le monde ionien dans sa vivacité d'inteUigence, dans sa grâce aimable et variée, dans sa fleur d'élégance atti([ue.

ITl

bacchylîde; ttmocrkon.

Bacchylide: patrie; famille. — Séjour on Sicilo; <lans le Péloponnèso. •p- Epoque. — Œuvre varié. — Défaut d'originalité; talent corn^rl, élégant. — Timocréon : patrie. — Rapports avec; Simonide, Thémistocle. — Accusé de médisme. — Originalité poétique.

A Simonide se rattache son nev(;u Bacchylide, cette modeste planète qui tourne dans l'orbite de son oncle. Il était de Céos et fils d'une sœur du grand poète. Le nom de son père varie : on trouve Médon, Meidylos, Milon, Meilon. Son grand-père dont il portait le nom était athlète. On ne sait rien de sa vie jusqu'au

momenfoù son oncle le produisit à la cour d'Hiéron, et de cette époque même on ne connaît que sa rivalité avec Pindare. Bacchylide était naturellement du parti de son oncle, et plus d'une fois sans doute il reçut des coups qu'on n'eût peut-être pas osé porter à celui-ci, mais qu'on avait plaisi à lui faire sentir ainsi par réflexion. A la mort d'Hiéron, il (luilta la Sicile et revint dans sa patrie. Avec ses habitudes de cour et de vie mondaine, il s'ennuya bientôt d'une résidence aussi simple, aussi monotone et partit pour le Péloponnèse. Il a parlé quelqua part de Corinthe « la porte de l'île brillante de Pélops* », des habitants de Mantinée « qui portent sur leurs boucliers artistement faits en airain le trident de Posidon 2 ». Est-ce une raison suffisante pour conclure au séjour du poète dans ces deux villes? Bacchylide put aller aussi en Béotie, car il fit un hyporchème pour une fête nationale de ce pays, celle d'Athéné Itonia 3. Voilà tout ce que l'on peut dire ou conjecturer sur la vie de ce poète. On ne sait pas même exactement la date de sa naissance ni celle de sa mort. La Chronique d'Eusèbe le fait fleurir à la seconde année delaLXXVIII^ Olympiade (465). C'est à peu près la 'quarantaine que les chronologistes entendent par cette expression ; cela mettrait la naissance de Bacchylide vers 505, une cinquantaine d'années après celle de son oncle.

L'œuvre de Bacchylide était aussi varié que celui de Simonide. Sauf les thrènes dont il ne fit pas et pour lesquels cependant semblait de préférence convenir son talent gracieux et sensible, il paraît s'être exercé dans tous les genres de poésie lyrique alors connus. Il fit des hymnes, des péans, de l'un desquels il reste même ce fragment assez important :

La puissante paix enfante aux mortels la richesse et les fleurs du chant à la voix de miel. Sur les autels artistement travaillés brûlent pour les Dieux, dans une blonde flamme, les cuisses des bœufs et des brebis à la longue toison; les jeunes gens n'ont souci que du gymnase, des flûtes et des festins. Sur l'agrafe de fer (des cuirasses) s'étendent les toiles des noires araignées. La rouille dompte les lances à la longue pointe, les glaives au double tranchant. On n'entend plus le bruit des trompettes d'airain, et le doux sommeil qui réconforte notre cœur n'est

» Frag. 7.

LA POÉSIE LYRIQUE œSMOPOLlTE : BACCHYLIDE 143

plus ravi aux paapièi*es. Les ruci sont pleines d'aimables banquets et les hymnes amoureux éclatent *.

Od citait encore de Bacchylide des parthénies, des épinicies, des encomies, des épigrammes^, enfin des chants d'amour et des chants à boire. Dans ces deux derniers genres, il aurait fait preuve de quelque originalité. C'était le moment où venaient d'Ionie ces hétaïres spirituelles et belles, qui, douées de toutes les grâces, ornées de tous les talents, allaient en peu d années faire la conquête de la Grèce européenne. Elles apportaient dans les plis de leurs robes légères une vie nouvelle de plaisirs faciles, où le jeu, la conversation, la musique, la danse, la discussion savante même, tout se réunissait pour charmer des honunes qui n'avaient trouvé jusqu'alors à leur foyer conjugal qu'une austérité monotone, un silence ennuyeux. Les poètes précédents, Anacréon, Ibycos, avaient chanté les plaisirs des princes et des grands seigneurs; Bacchylide chanta ceux de la bourgeoisie riche, qui entrait à son tour dans cette voie d'élégante corruption. Comme la Nouvelle Comédie plus tard, il peignit dans ses vers les festins et les gracieux amusements dont ils étaient suivis, le cottabe, par exemple, qui venait des Lydiens et que ces séduisantes Ioniennes apprenaient à leurs jeunes adorateurs. Un des fragments du poète nous représente précisément une de ces hétaïres « qui lance le vin de sa coupe, en laissant coquettement voir son bras blanc ^ ». Il parait que ces chants de BacchyUde, quelquefois tout au moins, avaient des refrains (lue répétait toute la symposie. Il nous reste ces deux-ci de deux pièces différentes, bien entendu :

Oui, Théocrileest beau, mais tu n'es pas le seul à Taimcr*. Et toi, en simple tunique, tu te sauves chez la femme aimées

On voit par le premier de ces refrains que Bacchylide avait chanté le môme genre d'amour qu'Ibycos. Quant à ses compo-

* Frag. 13. Co péan fut probablement composé vers 460, quand les victoires de Cimon dans les eaux de Cypre et sur l'fiurymédon venaient de mettre Un d'une manier ,î si glorieuse aux guerres médiques.

^ Il y en a deux encore sous son nom dans VArUhol. Pal., VI, 53, ll3i

* Frag. 14.

* Frag. ï5

* Fragi 26.

sitions bachiques, elles ne devaient probablement pas se distinguer beaucoup des précédentes. Pour cette jeunesse dorée d'Athènes ou de Corinthe, amour et vin, c'était tout un : on ne buvait pas sans faire l'amour et Ton ne faisait pas Tamour sans boire. C'est dans un de ces chants que se trouvait cette gracieuse peinture des illusions qu'apporte l'ivresse :

Une douce nécessité s' élevant des coupes débordantes, échauffe le cœur, comme C} pris ; respérance enflamme les âmes, s'unissant aux dons de Dion} SOS et rejette bien loin les soucis des hommes. Alors Tun renverse les créneaux des villes, et tous s'imaginent être rois ; leurs maisons resplendissent d'or et d'ivoire; des vaisseaux chargés de blé leur ramènent d'Egypte toute une brillante moisson, trésor immense. Ainsi, quand on boit, s'enfle le cœur*.

Il ne faut rien s'exagérer : c'étaient de charmantes et légères beuveries que célébrait le poète. Les Grecs, nous l'avons déjà dit, ne connaissaient pas la crapule ; leurs symposies n'avaient rien de l'orgie romaine. La morale n'y gagnait peut-être pas beaucoup, mais les convenances étaient du moins sauvegardées. Le plaisir avait un air de décence et d'immatérialité qui permettait à la muse de le chanter sans rougir. Quoi de plus charmant, par exemple, que ces vers où Bacchylide s'adressant aux Dioscures et les invitant, leur énumère les joies simples qui les attendent à ce festin?

Il n'y a ni chairs de bœuf, ni or, ni tapis de pourpre, mais des cœurs simples, une muse aimable et du vin délicieux dans des coupes béotiennes*.

Avec ce Uilent simple et varié, ces qualités de correction, d'élégance même qu'il mettait dans tous les genres divers où il s'essayait, Bacchylide n'est pourtant pas un grand poète, il lui manqua la force créatrice. Il sentait lui-même son impuissance : « Ce n'est pas une chose facile, dit-il en un de ses fragments, de trouver par soi-même la porte des paroles mystérieuses ^ ». Et l'eût-il rencontrée par hasard, il ne savait pas la formule pour l'ouvrir, cette porte magique. Il eut à la fois TavanUi^e et le malheur d'être le neveu d'un grand poète, contre le génie duquel

I Frag. 27.

-Frag. 28.

'Frag. 14.

son talent n*eut pas La force de se défendre. Bacchylide qui, laissé à lui-même, eût pu s'allumer et briller de sa lumière propre, ne fut que le clair de lune de Simonide. Il a des pensées touchantes et tristement vraies sur la condition de l'homme, comme celles-ci par exemple :

Bien heureux celui à qui Dieu a donné une destinée de belles chose? et de passer une vie riche au sein d'une opulence enviée! Car aucun des mortels n'est heureux en tout *.

Pour tous les mortels, le meilleur est de ne pas naître, de ne pas voir la lumière du soleil. Aucun d'entre eux n'est heureux toute sa vie*.

A peu d'hommes il est donné d'atteindre, faisant tout à propos, la vieillesse aux tempes chenues, avant de rencontrer le malheur^.

Mais tout cela avait été dit déjà par l'oncle, et le neveu n'en reaouvelait l'expression ni par l'éclat du coloris ni par l'intensité de la pensée. Il serait injuste pourtant de rabaisser par trop Bacchylide. Longin paraît le ranger dans la catégorie de ces auteurs qui ne tombent pas, qui n'ont pas de défauts sensibles, mais aussi ne s'élèvent pas*. Une épigramme de V Anthologie l'appelle « sirène babillarde », une autre parle « des chants aimables ([xii sortaient de sa bouche^ ». Tous ces témoignages concordent entre eux, et les fragments qui nous restent ne les démentent pas. Il s'en dégage l'idée d'un poète facile, élégant, autour aisément sentencieux, mais sans essor comme artiste ni vues nouvelles comme penseur. Entre Simonide et Pi ndare, Bacchylide fut éclipsé. On ne lui connaît qu'un seul commentateur. U n'était pourtant pas complètement oublié. Une sentence de lui que nous a conservée Stobée se retrouve gravée ^ur une I gemme ancienne <î; enfin l'empereur Julien aimait à le hre ^t répétait cette pensée de lui, que la pudeur rehausse une noble ^i^ comme un habile pinceau embellit encore un beau visage 7. En regard de Simonide, mais animé d'un autre esprit que

'Fra-j Fiai:

^osG., De i-ubl., 33, 5.

MntW. PalaL, IX, i84, 571.

j'^^' 22 : La pierre de Lydie révè'e l'or. Pour les hommes, l'ind^re de leur '". de leur sagesse, c'est la

'^«''UH. M4RCELI.., XXV, t.

•"J^u, de leur sagesse, c'est la louti-pui jsanle vérité.

TOJBE If. ^

Bacchylide et doué d'un talent bien autrement vigoureux, se place le poète rhodien Timocréon. 11 était de Jalyse et cultivait avec le même succès la gymnastique et la nmse. Lors de Tinvasion des Perses, il dut quitter son pays, probablement chassé par le parti qui leur était s}mpathique. Il se retira du côté d'Athènes et se mil en relation avec Thémistocle, C'est dans son entourage qu'il nncontra Simonide. Les deux poètes furent loin de s'entendre : ils n'avaient ni le même esprit ni la morne éducation. Timocréon, robuste et gros mangeur, en sa qualité d'athlète, semblait un mal-appris, un rustre à Simonide, et celui-ci, avec ses grâces et son amabiUté mondaine, faisait à Timocréon l'ellet d'un homme artiliciel et maniéré. De là une petite guerre d'épigranmies. Un jour, le supposant mort et enterré, Simonide lit à son rival cette épitaphe :

Ayant bien mangé, bien bn, bien tnédit, me voici gisant ici, moi

Timocréon de Rhode

A quoi Timocréon répliqua, en contrefaisant avec habileté la manière antithétique, les elTets de mots de Simonide :

Le babil de (léos m'est \cnn trouver à mon grand regret; à mon grand regret m'est venu trouver de Céos le babil *.

Après la bataille de Platées, quand l'envahisseur était décidément en déroute, la flotte grecque sous les ordres d'Eurybiadc cl de Thémistocle avait fait voile pour l'archipel, afin de rétablir dans les îles la prépondérance du parti national. Tous ceux qui dans ces parages avaient été bannis par le parti des Perses, furent rappelés dans leur patrie et réinstallés dans leurs biens. Timocréon espérait la même faveur, et pourtant il ne l'obtint pas. Il accusa Thémistocle de cMq déception: il prétendit qu'au m('[)ris des liens d'hospitaHté qui les unissaient l'un à l'autre, le général athénien s'était laissé corrompre par ses ennemis. Qu'y avait-il de vrai dans ces reproches? Le caractère de Thémistocle n'était malheureusement pas au-dessus d'un pareil procédé» Hérodote Fa lormellement accusé d'avoir trafiqué de son influence

^ Behgk, Lyrici (jrœci, Siinonid., ep. nO.

-" Frag, 10. >'oir la correction que "Bei^V; ^io\>yàe dans sa note «l qui n'est peul- Oirc pas n('cessaire.

LA POÉSIE LYHIQUE COSMOPOLITE : TIMOCUÉON 147

ur s'cniichir *. Mais dans rall'aire (|ui nous occupe, ou ne voit s trop qui pouvait l'avoir acheté pour retenir Timocréon en il. Il est probable que c'est la force mémo des choses qui mpêcha de rendre à son ami le service qu'il lui demandait : îût fallu faire une diversion sur l'île de Rhodes, et la flotte que se trouvait déjà suflisamment occupée à ramener dans levoir l'île d'Andros. Puis Tiiémistocle n'était pas le commanit en chef : il était sous les ordres d'Eur} biade. Enfin, quoi lien soit, nous n'avons que le témoignage de Timocréon ïuime, et, tout affirmatifs que soient ses vers, on a le droit ésitcr quand en connaît le personnage. C'est Plutarque qui is a conservé ce fragment; il se contente de raconter la se et de citer les vers sans discuter l'accusation :

tu loues Pausanias, si Xanthippe, si Léotychide, moi, je louerai ;lide, l'honime le i>lus honnête de la sainte Athènes; car Théniisî, Latonc Ta pris çn grippe, ce menteur, ce coquin, ce traître, qui, lit par de l'argent malpropre, n'a pas ramené dans Jaivse sa ie Timocréon, pourtant son hôte. Mais ayan( reçu trois talents gent, il est parti sur son \aiçs(*au de mallieur, ramenant les uns stement, ehassanl, tuant les autres, s'emplissant en cachette d'art. Puis, à l'Isthme, il a traité chichement le peuple, servant des ides qui n'en étaient pUis. On mangeait, mais on souliaitait malheur héniistocle *. •

juand Thémistocle lui-même fut obligé de s'enfuir d'Athènes le chercher un refuge à la cour du roi des Perses, le poète , par dépit, s'était déjà tourné de ce côté, salua son arrivée de vers railleurs :

imocréon ne fut pas le seul à pactiser avec le Mède ; il y en eut Jtres qui faillirent de môme. Je ne suis pas le seul renard à la queue pée : il y en a d'autres encore '.

't tout fier, tout exultant de cette revanche inoi)inée que lui ■^it la fortune, il s'écriait à la fin d'une autre pièce :

Muse, répands à tra>ersla Grèce la gloire de ce chant, comme il est itableetjusteM

'brod., mu, \i\

^âf. a.

Timocréon vivait donc à la cour de Perse. Il y avait porté cette goinfrerie que raillait Simonide, mais qui semble avoir diverti le Grand-Roi. Un jour qu'il s'était empiffré plus encore que de coutume, celui-ci lui demanda ce qu'il pouvait bien faire en cet état : <f Rosser dos Perses, tant qu'on voudra », dit-il, et c'est ce qu'il fit. Le lendemain il se mit à exécuter une pantomime; comme on lui demandait ce qu'il voulait dire par là : g Que j'ai autant de coups qu'hier, répliqua-t-il, à distribuer encore à qui voudra se présenter » *. Voilà les liistoires pantagruéliques qui couraient sur le compte de Timocréon. En somme, c'était un assez triste personnage et, s'il n'avait pas trahi le nom grec, il ne le faisait guère respecter chez ses ennemis. Il avait du talent pourtant. Sans créer la satire, car on n'avait pas attendu jusqu'à lui pour médire de son prochain, il lui donnait une forme nouvelle. Laissant l'ïambe dont l'effet commençait à s'user, il prit le vaste cadre de la poésie chorique, la triade même avec le rythme qu'employaient ordinairement les poètes lyriques, à savoir le dactylo-épi trite. Cette forme n'avait encore servi qu'à l'éloge. Le contraste, la nouveauté, l'air inspiré que prenait ainsi l'insulte, tout devait aviver l'effet de ces poèmes. C'étaient des scolies que composa Timocréon. L'exemple de Pindare avait dû le mettre sur la voie, car ce poète venait précisément de donner la forme chorique à ce genre qui n'était jusque-là qu'une chanson des plus simples. Mais Pindare, en l'agrandissant, lui avait conservé son caractère traditionnel de gaité conviviale ou de philosophie sereine. Timocréon en fit l'organe de la satire : ce fut là son originalité.

11 paraît que dans ces scolies il racontait quelquefois des fables. Archiloque avait fait de môme dans ses ïambes. L'apologue est d'humeur facile, il se prête à la satire comme à la leçon. Timocréon avait conté la f.ible carienne du pécheur devant le poulpe qu'il voit au fond de l'eau. « Si je plonge pour le prendre, disait le malheureux, je serai gelé ; si je le laisse, mes enfants mourront de faim 2. » 11 avait redit également une fable qui avait cours chez les Cypriens, celle des colombes à qui l'on rend la liberté et qui vont bêtement se faire brûler à un autre bûcher. Il vou

' Athés., X, 419.

lait montrer par là, dit le rhéteur qui nous transmet ce détail, que les méchants ont beau faire, et qu'ils finissent toujours par rencontrer le destin qu'ils méritent * . C'était sans doute à l'adresse de Thémistocle.

Timocréon s'exerça dans d'autres genres encore. Il y avait de lui un poème auquel Platon semble faire allusion. Tout ce (ju'on en sait, c'est qu'il y était question d'un Sicilien lin matois 2. On trouve encore cité ce vers, sans qu'on puisse dire à quelle espèce de poème il appartenait :

Quand il faut conseiller, à bas la main, vive rinlelligence^.

Un scoliaste d'Aristophane a relevé une parodie d'un passage de Timocréon *. Voilà tout ce qui reste de ce poète, soit en vers soit en renseignements. Ce n'est pas beaucoup : il est probable que sa fuite chez les Perses, sans faire oublier son nom, le rendit assez peu intéressant. Puis ses vers, avec toutes les qualités de verve satirique qu'on pouvait leur reconnaître, avaient le tort de s'attaquer à un homme qui après tout avait sauvé la Grèce. Sur le moment les adversaires de Thémistocle les chantaient avec plaisir. Mais une ou deux générations après, ([uand les passions politiques furent éteintes, qu'il ne resta plus en vue que les services du grand patriote, les vers qui le déchiraient tombèrent dans l'oubli, et l'on ne se souvint guère que de la force athlétique et de la voracité de Timocréon. 11 ne fut plus cité que parmi les grands mangeurs ^.

» Frag. 5.

*ScHOL. Aristoph., Vesp.iOQ3.

'" C'est à ce litre, qu'il est rappelé par Aihén., loc. cit., et par Élien, Hist. var., 3. 27.

LA POÉSIE LYRIQUE COSMOPOLITE (sUITE) : PINDAUE

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