XVI
la poesie lyrique cosmopolite; simonide ; bagghylide; timogréon
Caractère nouveau de la poésie lyri(^ue. — Simonide : époque ; patrie; famille. — Voyages : séjour à Athènes ; la cour d'Hipparque ; les vers du poète sur le meurtre du tyran. — Séjour en Tnes^alie : les Scopades; poèmes en leur honneur ; l'intervention de Castor et Pollux; (catastrophe probdbU; de la famille. — Les Aleuades : le thrène sur h mort de l'un d'eux. — Départ de Thessalie : motifs divers. — Retoor à Athènes j les guerres mediques . — VÉpigramme ; son rôle histori<iue ; épigramme sur le piédestal de Pan. — Lutte avec Eschyle pour l'élégie sur les morts de Marathon. — Poèmes divers sur le combat naval d'Artémision , sur les Thermopyles, les morts de Platées. — Habileté du pojte : l'épi laphe pour les Corinthiens. — Voyages du poète : relations avec Pausanias, Thémistocle. — Départ pour la Sicile ; situation florissante de cette île ; Hiéron. — Succès de Simo-
• nide à Li cour du tyran : son talent de conversation. — Relations avec d'autres familles, — Tact et sincérité du poète. — Rapports avec Pin*dare ; différences de nature, de génie. — Mort de Simonide.
simonide: biographie
Nous entrons avec Simonide dans une période tout à fait nouvelle. La poésie lyrique grecque, mise enfin par un labeur continu en possession de tous ses moyens, successivement enrichie par les trouvailles de talents nombreux, ingénieux, arrive à la beauté pleine, à Féclat éblouissant de sa féconde maturité. Tous les genres étaient à peu près créés et représentés par des artistes
remarquables, qui avaient porté chacuQ d'eux à sa perfection : Archiloque, Alcman, Stésichore, Alcét», Sappho, Anacréon, Ibycos étaient des poètes œmplets en eux-mêmes. Ils avaient parcouru dans son entier la carrière fiue s'était ouverte leur génie, mais d'ordinaire ils s'y renfermaient. Cliacun d'eux avait son genre aimé, en dehors duquel il pouvait faire quelques excursions, mais auquel il revenait instinctivement. Le talent n'avait point encore cette variété, cette souplesse d'aptitudes, capable d'embrasser tout le domaine de l'art et de s'y montrer partout en maître. Ce fut le privilège de Simonide, le premier poète artiste, à proprement parler, (qu'ait eu la Grèce.
Avant lui, le poète se contentait de suivre son inspiration personnelle ; le vers qui résonnait sur ses lèvres n'était guère que l'écho de la voix qui spontanément s'était mise à chanter dans son cœur. Il composait parce qu'il était gai ou triste, parce qu'il aimait, et que sa tête était pleine d'images, d'idées gracieuses, ailées, qui demandaient à prendre leur vol. Entre sa fantaisie et lui ne s'interposait aucune volonté étrangère. Avec Simonide, il n'en est plus ainsi : la poésie devient un art. Grâce à la sûreté de ses procédés, à la souplesse d'une main rompue à toutes les difficultés du métier, grâce aussi et surtout à Tampleur d'un esprit capable de tout comprendre, à la mobilité d'une âme apte à tout sentir, ce poète peutnon seulement se commander à lui-même, mais accepter d'autrui tous les sujets, tous les thèmes. Sa lyre a toutes les cordes, sa voix tous les tons. Toutes les pensées sont familières à son esprit, les plus élevées comme les plus simples, les problèmes les plus délicats de la philosophie, comme les vérités les plus élémentaires de la vie quotidienne. Aucune des émotions de l'âme ne lui est étrangère, et pour rendre chacune d elles, même dans ses nuances les plus fugitives, il a sur sa palette toutes les couleurs que depuis deux à trois siècles tant de mains industrieuses n'ont cessé de broyer. Aussi se trouve-t-il partout â son aise et comme chez lui. 11 s'accommode des milieux les plus divers, des systèmes politiques les plus opposés. La tyrannie, la démocratie, l'aristocratie, tout lui va : il peut chanter successivement l'une et l'autre sans se contredire, parce qu'il a compris tous ces régimes et que son intelligence supérieure en a concilié les antinomies. Il s'assi-
mile de même à toutes les races : il est tour à tour Fhôte d'Athènes et de Sparte, le commensal des princes de la Thessalie et des tyrans de la Sicile. Car il réunit dans sa riche nature tous les éléments de la vie hellénique, et son talent s'élevant au-dessus des barrières où se parquaient l'ionisme et le dorisme, prend décidément un caractère cosmopolite.
Voilà l'évolution que Simonide fait faire à la poésie l3Tique grecque, et qui restera son dernier progrès. Pindare pourra venir, qui la marquera de son empreinte originale : il appliquera sur quelques parties un coloris plus vif, une pensée plus forte, mais, comme étendue, il n'ajoutera rien au domaine du mélos, tel que le constituait l'artiste qui, grâce à sa longévité, fut à la fois son devancier et son rival.
Les renseignements sur Simonide sont assez nombreux. Malgré la disparition de l'ouvrage que lui avait consacré Chaméléon *, sa personne est suffisamment connue, et, bien qu'il reste quelques obscurités sur la suite chronologique de sa biographie, on peut se faire de son caractère une idée claire, une image vivante. On connaît exactement la date de sa naissance : c'est lui-même qui nous l'a donnée d'une manière indirecte, mais sûre dans Tépigramme suivante :
Adimante était archonte à Athènes, lorsque la tribu Antiochis remporta le beau trépied. Le fils de Xénophile, Aristide, était alors chorège du chœur bien instruit de cinquante chanteurs et celui qui l'avait formé, Simonide, en recueillit toute la gloire, Simonide, le fils de Léoprépès, âgé de quatre-vingts ans *.
Comme Adimante était archonte en 477, cela donne pour la naissance de Simonide l'année 536-537, problablement celle où mourut Stésichore. 11 était de Julis, dans l'île de Céos, une petite île à peu de distance du promontoire de l'Attique et qui porte encore aujourd'hui le nom reconnaissable de Tzia. On prête au poète cette pensée que pour vivre heureux, il faut surtout avoir une patrie glorieuse ^. 11 avait fait l'expérience de ce qu'a d'attrayant le séjour d'une cité grande et brillante. Mais au sein des plaisirs délicats que lui otfraient ces résidences et
* Atiibn., X, 4S6.
^ Frag. lé 7.
^Ammibn Marcel., jnv, 6. 7.
dont il savait si bien jouir, il n'oubliait pas la modeste ville qui lui avait donné le jour*. Du reste l'air de cette petite patrie ne fut pas sans influence sur le caractère mémo du poète, sur la tournure de ses idées, et nous verrons plus tard quelques traits qui font reconnaître en lui Tenfant de Céos.
On ne sait rien du rang qu'occupait sa famille ni de la fortune qu-elle possédait ; mais une petite anecdote qu'Élien rapporte, semble prouver que la cordialité, la bienveillance aimable y étaient en honneur. « Un jour, dit-il, que Léoprépès de Céos, père de Simonide, était assis dans le gymnase, deux jeunes gens qui s'aimaient tendrement, vinrent lui demander quel était le moyen de rendre leur amitié durable. « C'est, leur répondit Léoprépès, de vous passer mutuellement vos moments d'humeur et de ne point vous aigrir l'un contre l'autre en contrariant vos goûts 2. » Une pareille maxime eût mérité à son auteur une place parmi les Sept Sages, si le cercle n'en eût pas été fermé. Horace la traduisait quand il écrivait ce vers charmant :
Vellem in amicitia sic erraremus ^.
Simonide s'en souvint certainement plus d'une fois à la cour de ses puissants protecteurs. Il est problable qu'à cette facilité d'humeur se joignait encore dans la famille du poète un goût héréditaire pour les choses de l'esprit. Aucun ancien ne l'a relevé, mais on le soupçonne aisément aux vocations littéraires qu'on voit se développer autour de Simonide : sa sœur est la mère du poète Bacchylide, et sa fille, la mère d'un historien généalogique qui reprit suivant l'usage le nom de son grand-père. Enfin Céos avait été primitivement habitée par des Locriens d'Oponte ou des Locriens Ozoles. Les Locriens passaient pour aimer la poésie et la musique. Quand Pindare invite les muses à le suivre chez ceux d'Italie, les Locriens Épizéphyréens, il leur donne 1 assurance que celte nation n'est point inhospitalière, ni ennemiedes belles choses, mais illustre entre toutes par la science et la valeur *. Il se pourrait que Simonide fût issu d'une
« Prag. 2S3.
2 ÉLiBif, Hist. l'cr., nr, S4.
3 HORACB, Sut. 1, 3> 41.
* FiNDv Oljftnp. XI, 16*
de ces anciennes familles ; ce qui donnerait quelque poids à cette conjecture, c'est qu'on rencontre à Oponte un joueur de flûte nommé Bacchylide. L'identité des noms et la ressemblance des professions semblent indiquer une origine commune entre les Bacchylides d'Oponte et ceux de Céos. Quoi qu'il en soit, le talent de Simonide se révéla sans doute de bonne heure. Une anecdote contée par Athénée et que nous avons eu déjà l'occasion de rappeler en est la preuve*. Il y avait dans une ville de Céos, à Cartha, un temple d'Apollon qui possédait un Chorégeion c'est-à-dire une espèce de maîtrise, où l'on formait les choristes destinés à figurer dans les fêtes du dieu. Simonide y remplit les fonctions de directeur. Ce ne put être que dans sa première jeunesse : on se figurerait difficilement le poète, au sortir de la cour d'Hipparque ou de celle des Aleuades, reprenant le bâton de chef d'orchestre dans une aussi petite ville. Il revint sans doute à plusieurs reprises dans sa patrie, mais trop illustre alors, trop rayonnant de gloire, pour y remplir des fonctions aussi modestes.
Il n'avait guère qu'une trentaine d'années, quand il fut invité par Hipparque. Pisistrate laissa le pouvoir tyrannique à ses fils en 527 : Simonide sans doute arriva peu après. 11 avait déjà dû voyager par la Grèce. Il serait possible qu'il eût été en Italie, attiré par l'ancienne parenté avec les populations locriennes, et que par la même occasion il eût visité une première fois la Sicile. C'est alors et là seulement qu'il put rencontrer le poète philosophe Xénophane avec qui la tradition le met en rapport et qui mourut dans ce pays vers 528. Quoi qu'il en soit de ces diverses hypothèses, il est certain qu'il vint à Athènes dès les premiers temps de la tyrannie d'Hipparque. S'il faut en croire Platon, ce n'était ni par gloriole, ni simplement comme parure que ce prince s'empressait d'appeler à sa cour les hommes les plus distingués de la Grèce 2. D'intelligence élevée, d'esprit libéral, quoique tyran, il aspirait à civiliser son peuple, à polir ses goûts, à rectifier ses mœurs. Il voulait lui inculquer à la fois les préceptes de la sagesse et le culte du beau : de là ces fêtes où la religion et la poésie se donnaient fraternellement la main,
' Voir tome I, page a9S.
. ^Plat,, Bipparch,, 228.
ces concours nombreux de musique, ces encouragements de toute sorte prodigués au talent, parce qu'il comptait sur son influence éducatrice. Hipparque voulait en étendre les effets bienfaisants même aux habitants de la campagne. Sur toutes les routes de TAttique, il fit placer en guise de poteaux indicateurs des hermès, qui sur une épaule portaient les renseignements d'usage et sur l'autre une sentence morale en un distique. Il régnait donc à cette cour la plus grande activité littéraire : on éditait les poètes anciens, comme Homère, Hésiode probablement; les oracles qui couraient dans la Grèce sous le nom d'Orphée, de Musée, étaient également recueillis. Athènes se préparait dès lors au rôle glorieux qu'elle devait jouer dans les lettres et les arts à la génération suivante, et c'étaient les plus grands poètes de l'époque qui vendent eux-mêmes l'instruire par leurs leçons et leurs exemples. Aucune autre cité du monde hellénique n'aurait pu présenter une réunion pareille d'hommes supérieurs. Onomacrite y déployait ses facultés de poète et de critique; Lasos y introduisait le dithyrambe dans les concours, aux fêtes de Dionysos ; Anacréon en charmait la société polie par ses chanôons, et Pindare adolescent venait s'y mettre à l'école de Lasos et de deux musiciens distingués, Agathocle et Apollodore. Voilà la société d'élite que Simonide rencontrait à Athènes et dans laquelle son talent poétique et son esprit le mettaient à même de tenir son rang. On se jalousait bien quelque peu dans ce monde d'artistes. Nous avons dit un mot déjà des rapports aigresdoux de Simonide et de Lasos. C'estalors qu'aurait commencé entre lui et Pindare cette rivalité que nous retrouverons à la cour de Syracuse. Pindare, bien qu'à peine sorti de l'enfance, aurait osé entrer en luttecontre Simonide et l'aurait vaincu. Mais parmi les juges du concours se trouvait Agathocle; et le poète malheureux aurait attribué son échec à la partialité du maître pour l'élève. Les relations avec Anacréon furent au contraire tout à fait cordiales, ainsi que nous l'avons vu : c'était un si charmant compagnon que cet Anacréon ! Et tel fut le souvenir que garda de lui Simonide, que longtemps après, quand il apprit sa mort, il voulut consacrer sa mémoire dans deux épitaphes tout empreintes de la grâce poétique du sujet^.L'a\iV\iÇiii\]\<5àXfe^^^^
' Voir plug haut, patfe 17,
deux pièces n'est pas certaine, mais puisqu'on les donnait à Simonide, c'est une preuve qu'entre les deux poètes on supposait une amitié sans nuage.
Entre tous ces hommes de talent et d'esprit, Hipparque, paraît-il, aurait préféré Simonide. Il voulait toujours l'avoir auprès de lui, et pour gagner son affection, sa confiance, il le comblait de cadeaux. On sait comment périt le tyran ; on sait aussi comment Simonide célébra les meurtriers dans une inscription dont le commencement nous reste encore :
Un grand jour s'est levé pour Athènes, quand Harmodios et Aristogiton tuèrent Hipparque *.
C'est un peu plus que de la surprise que l'on éprouve, quand on songe aux longues et étroites relations d'amitié du poète et du tyran. Quelque républicain qu'on soit, il semble que ces beaux vers soient bien près d'être un acte d'ingratitude. Oui, sans doute, s'ils avaient été composés devant le cadavre tiède encore, mais ils ont été faits bien longtemps après. Le poète avait alors quatre-vingts ans; c'était en l'année même où il remporta sa cinquante-sixième victoire dans les concours publics *. Que d'événements s'étaient passés depuis le jour où le glaive d Harmodios et d'Aristogiton avait abattu le tyran ! Quelles épreuves, quel héroïsme, quelle gloire ! Cette Grèce qui n'était rien alors qu'une poignée de petites aristocraties, de démocraties isolées, elle avait osé tenir tête à la puissance la plus colossale ; toutes les hordes de l'Orient étaient venues successivement se briser sur la lance et l'épée des Hellènes. Des champs de Mai'athon et de Platées, des Ilots de Salamine et de Mycale, de partout enfin s'élevait un chant de triomphe et d'allégresse ; jamais le ciel del'Hellade n'avait rayonné d'une pareille splendeur. Athènes surtout, Athènes qui avait été l'àme et le bras de la résistance, recueillait de la victoire les fruits les plus glorieux et les plus riches. Son commerce , son génie , sa puissance , tout prenait chez elle un essor inespéré , grandiose. Aussi le poète qui con-
'Frag. 64.
3 Les vers furent composés pour être inscrits sur la base des statues d'Harmo* djos et d'Aristugiton, que firent Critias et Nésiolès, en 477, et qui étaient destiuées à remplacer celles que XeTx.èâ avait emportées. La uate est donni^e par Ja Chronique de Paroi, à savoir O.ymp. LWN , K.
templait avec admiration cette vie nouvelle, et dont Tesprit réfléchi savait rattacher les phénomènes aux causes, ne put-il s'empêcher de graver ces vers patriotiques sur le bronze que les Athéniens élevèrent aux deux libérateurs. C'était leur glaive qui d'un coup providentiel avait ouvert dans l'histoire d'Athènes, dans l'histoire de la Grèce, cette ère merveilleuse d'indépendance et de prospérité.
On ne sait pas à quelle époque Simonide partit d'Athènes ; en tout cas, ce ne fut pas immédiatement après la mort d'Hipparque, ni même après l'expulsion d'Hippias qui se maintint encore quatre ans et ne se retira qu'en 510, devant les efforts réunis des bannis athéniens et des soldats Spartiates. Simonide devait se trouver encore à Athènes en 506. C'est en cette année que les Athéniens, vainqueurs enfin des Béotiens et des Chalcidiens leurs alliés, maîtres de l'Eubée, placèrent à l'entrée de l'Acropole ce quadrige en bronze qu'Hérodote rappelle et qui était destiné à perpétuer le souvenir de cette victoire*. Or l'inscription en quatre vers élégiaques que nous a conservée l'historien, était de Simonide : il est peu probable qu'il l'ait composée ailleurs que sur les lieux mêmes 2.
D'Athènes, Simonide se rendit en Thessalie. Il y avait en ce pays deux familles considérables, les Scopades à Crannon, et les Aleuades, non loin de là, à Larisa, sur le Pénée. Les Scopades, d'origine inconnue, étaient assez puissants déjà au siècle précédent, pour que Solon recherchât leur alliance et voulut les faire concourir à la guerre sainte de Crisa. Parmi les prétendants de la fille de Clisthène, le tyran de Sicyone, en 567, on voit figurer le Scopade Diactoride. C'est à cette famille que Simonide s'en allait demander l'hospitalité. Anacréon l'avait précédé peut-être et les deux poètes ont pu se retrouver à la table plantureuse de ces riches protecteurs. Il n'est resté aucune trace du st^our d' Anacréon à la cour de Crannon. Celui de Simonide au contraire est attesté par un fragment assez considérable et par une anecdote qui doit avoir quelque chose de vrai, malgré son air de miracle. Le fragment ne nous est pas arrivé sous sa forme propre ; c'est Platon qui nous Ta conservé dans son ProtagoraSy
» HÂROD., T, 77.
»Frag. ^81.
mais en brisant le rythme et la suite même du poème. Des critiques aussi patients que pénétrants ont essayé de l'etrouver dans la prose du philosophe les membres épars du poète et de reconstituer au moins une partie de son œuvre. Voici la traduction de ce curieux morceau d'après la restitution de Bergk :
Il est difficile d'être vraiment homme de bien, carré des mains, des pieds, (le l'esprit, à l'abri de tout reproche. Un homme qui n'est ni mauvais ni absolument inutile, mais capable de rendre quelque service à l'État, pour moi est un homme sain, et je me garderai de le blâmer : il y a tant de sots du reste ! Tout est beau qui n'a rien en soi de honteux. Je ne trouve pas même bien juste cette parole de Pittacos, quoique venant d'un sage, à savoir qu'il est difficile d'être honnête. Dieu seul a ce privilège ; mais l'homme ne peut pa« ne pas être mauvais, quand le malheur le circonvient. En effet tout homme heureux est bon ; il est mauvais, s'il devient malheureux. Les meilleurs sont ceux que les dieux aiment. C'est pourquoi, renonçant à chercher ce qui ne peut.être, je ne veux point consacrer mon lot de jours à la poursuite d'une chose introuvable, à savoir un homme tout à fait sans reproche parmi nous tous, qui cueillons les fruits de la teiTe immense. Si je le trouve, je viendrai vous le dire. Je loue et j'admire tous ceux qui ne commettent pas le mal de propos délibéré. Pour ce qui est de la fatalité, les dieux mêmes ne peuvent lui résister *.
Bien que le poème d'où ce morceau a été tiré ait été rangé par les grammairiens parmi les chants de triomphe, il n'a aucun des caractères du genre et n'était nullement destiné à célébrer une victoire remportée par le héros à des jeux publics. Il est probable que Simonide aura composé plusieurs poèmes de ce dernier genre en l'honneur de Scopas, et l'on aura laissé en leur compagnie celui qui nous occupe et qui certainement avait un autre objet. Ces Scopades, comme tous les grands seigneurs, avaient sans doute la morgue de leur fortune et de leur puissance. Ils auront pu commettre quelques excès, froisser leurs voisins, leurs vassaux par des façons hautaines ou des abus d'autorité. Les vers ne le disent pas, naturellement; mais le soin avec lequel îe poète s'attache à réduire à leurs justes proportions les idées exagérées qu'on pourrait se faire de la vertu, la conclusion à laquelle il arrive que les dieux seuls sont parfaits, et que pour les hommes il suffit de ne pas commettre le
'Frag. 5.
mal de propos délibéré, tout cela laisserait aisément supposer que Simonide cherchait à ramener aux Scopades la faveur populaire, en montrant qu'après tout, ces princes n'étaient pas méchants au fond et que leurs défauts venaient plutôt de la fatalité que d'une nature irrévocablement perverse. L'œuvre appartenait donc au genre parénétique : c'étaient des conseils que le poète voulait faire entendre, et non pas un hymne triomphal. Il se rencontre de semblables poèmes parmi les odes de Pindare.
Dans son idylle des Charités, Théocrite, afin de provoquer par une heureuse émulation la générosité d'IIiéron, vante la magnificence des Scopades, ces princes dans les étabies desquels s'entassaient d'immenses troupeaux de brebis, de bœufs, et qui de toute cette opulence, de toutes les victoires que leurs coursiers avaient remportées aux jeux sacrés, ne conservèrent, une fois arrivés sur les bords de l'Achéron, que les beaux vers écrits en leur honneur par Simonide. Ces beaux vers n'avaient pourtant point été payés aussi généreusement que paraît le croire le poète sicilien. Il y aurait môme eu plutôt une lésinerie grossière, et ces gens si riches se seraient conduits en maquignons plutôt qu'en princes. C'est du moins ce que dit la tradition. On connaît l'histoire. La Fontaine l'a contée à son tour, après Phèdre et bien d'autres. Il parait donc qu'un des Scopades dont Simonide s'était engagé à célébrer une victoire, trouva que le poète lui avait fait dans l'œmTe une part trop mesquine; l'éloge de Castor et do Pollux en occupant les deux tiers, il ne voulut payer qu'une partie proportionnelle du prix convenu et pour le reste renvoya l'auteur aux deux héros. Ceux-ci ne devaient point tarder à s'acquitter. Simonide assistait au festin de gala que donna le vainqueur ; tout à coup on accourt le provenir
Qu*à la porte Deux hommes dcmaDdaient à le voir promptement.
C'étaient Castor et Pollux qui pour le remercier de ses louanges venaient l'avertir de se retirer au plus vite, parce que la maison allait s'effondrer. Et tout aussitôt s'accomplissait la prédiction : tous les convives périrent écrasés, et, comm^ \es çAv^^Nt^'^^VtQJvyvés sous les décombres étaient mécouna\ssa\Ae^, ^\\svGvi\^^ 'sfô
rappelant la place que chacun occupait, aurait pu remettre les noms sur ces tristes débris. En homme ingénieux qu'il était, il serait parti de là pour inventer une méthode mnémotechnique où, suivant l'expression de Cicéron, les lieux "jouaient le rôle de tablettes et les objets celui de lettres *.
Quy a-t-il au fond de cette histoire et qu'en reste-t-il, une fois le merveilleux écarté? Simonide avait une mémoire prodigieuse dont il était aussi fier peut-être que de son talent poétique. Il la conserva jusque dans Tàge le plus avancé : « Je prétends, dit-il lui-même en un distique, que personne n'a une mémoire comme Simonide, le fils de Léoprépès, âgé de quatre-vingts ans 2. » Quant à la méthode qu'il aurait inventée, la tradition en est ancienne, puisqu'on la trouve consignée dans la Chronique de Paros, dont la rédaction se place au m® siècle de notre ère. D'un autre côté, il est certJiin qu'au temps de Simonide une grande catastrophe éprouva la famille des Scopades et qu'elle disparut à peu près tout entière, soit, comme le veut la légende, dans l'effondrement d'une salle à manger, soit peut-être dans une brusque et terrible insurrection. C'était même une tradition que Simonide avait fait sur le malheur des Scopades, sur leur anéantissement, un de ces thrènes où il savait si bien peindre la fragilité des choses humaines, et dont il resterait les trois vers suivants :
Étant homme, ne dis pas ce qui sera demain, ni, voyant un mortel heureux, combien de temps il le sera. Rapide est le changement : ce n'est pas même le vol d'une mouche ^.
Il serait possible que malgré le caractère assez profane de la poésie de Simonide, l'imagination populaire eût fini par confondre tous ces souvenirs et par en tirer une de ces histoires où elle se plaisait à montrer dans les poètes les favoris des Dieux. Ce n'est pas la seule fois du reste que Simonide aurait ressenti
ï Cic, Deorat., H, 86. Puisque nous parlons d'une invention de Simonide, rappelons qu'on lui attribuail assez communément celle de quatre lettres de l'alphabet, T., w, •^, ?. Il y a là tout au moins une exagération. L'alphabet grec était depuis longtemps au complet avec ses viogi-quatre lettres, en lonie; ce qu'aura pu faire Simonide, et la chose n'est pas même certaine, c'est d'introduire les nouvelles lettres dans l'Attique, où jusqu'à l'archoniat d'Iîuclide (403) on oe se servit officiellement, que du l'ancien alphabet à dix-huit lettres. Voir Bbrok, Griech. literat. Getch., 1, p. 195 et Curtics, Hist. grecque, IV, p. 62.
2 Frag. 146.
*Frag. 3S
^À POÉSIB LYRIQUE COSMOPOLITE : SLMOMDE 93
les effets de cette protection miraculeuse. On contait que, rencontrant un jour sur le rivage le cadavre d'un naufragé, par compassion il lui fit donner la sépulture et que Tombre reconnaissante l'avait averti en songe de ne pas se mettre en mer le jour suivant. Simonide laissa donc partir le vaisseau qui, à peine hors du port, sous ses yeux mêmes, fut englouti par un coup de vent. Sur quoi, pour n'être point en reste de politesse, il fit en rhonneur du défunt Tépitaphe suivante :
Cet homme est le sauveur de Simonide de Céos ; tout mort qu'il était, il obligea le vivant ^
Quoi qu'il en soit de tous ces témoignages de faveur céleste, pour en revenir aux Scopades, il est probable que lors du séjour (le Simonide à leur cour, il leur arriva quelque effroyable catastrophe et que c'est alors que le poète se rendit à la cour voisine des Aleuades. Ces Aleuades, sans être plus riches ni pour le moment plus puissants que les Scopades, étaient pourtant d'origine plus illustre. Ils prétendaient, comme les rois de Sparte, descendre d'Héraclès, et Pindare, en ce temps-là même, consacrait cette glorieuse généalogie au début de sa X« pythique. Cette ode qu'ils commandaient au jeune poète pour un de leurs amis vainqueur à ces jeux, les chevaux qu ils faisaient courir euxmêmes, l'hospitalité qu'ils s'empressaient d'accorder à Simonide, semblent accuser dans ces princes une race plus gi'néreuse et lambition, souvent ressentie par ces potentats du nord, d'attirer sur leur cour les regards admirateurs du reste de la Grèce. 11 est probable que Simonide composa plus d'un, poème en leur honneur : on ne cite pourtant qu'un thrène sur la mort d'un membre de cette famille, Antiochos de Larisa. 11 ne nous en reste rien ; mais le talent que le poète y déploya, avait frappé toute l'antiquité, et Ton voit jusiju'au in« siècle de notre ère des rhéteurs en parler encore avec admh'ation 2.
Cependant malgré les soins dont on l'entourait dans ces demeures princières, Simonide ne laissa i)as de s'y sentir à la lin un peu dépaysé. Quelque poétiques que fussent ces régions septentrionales, l'enfant du midi regrettait peut-être les lièdes
' Frag. Ii9.
^ Frag. M.
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rayons et le riant azur du ciel qui l'avait vu naître. Puis ces Thessaliens, il les trouvait rudes, grossiers ; ce n'était plus la finesse ni l'esprit prime-sautier d'Athènes, où le charme des vers, la délicatesse d'un trait, la grâce d'un mot, tout était saisi tout de suite et applaudi. Tous ces mérites restaient sans prise sur la cervelle épaisse de ces hommes du nord : la flèche divine y brisait sa pointe d'or. 11 s'est conservé un mot de Simonide qui permet de soupçonner bien des mécomptes pour sa vanité d'artiste. On lui demandait pourquoi les Thessaliens ne se laissaient point séduire par lui, comme les autres Grecs : « Ah ! réponditil, ils sont trop sots, trop ignorants. » Enfin il ne serait pas impossible que des raisons d'un autre ordre fussent venues s'ajouter à tous ces ennuis et eussent achevé de rendre le séjour de Larisa aussi peu agréable au patriote qu'au poète. Ces Aleuades avaient autrefois régné sur le pays. Ils avaient eu sous leur sceptre toute la Thessalie, et leur domination s'était même étendue sur la vallée du Sperchios jusqu'à l'GEta. Mais au viii^ siècle il en avait été de cette royauté comme de tant d'autres : elle avait disparu et fait place à un gouvernement aristocratique. Depuis ce temps, quelque puissants qu'ils fussent restés encore, les Aleuades n'étaient plus qu'une famille de grands seigneurs, comme il y en avait beaucoup en Thessalie. Non seulement donc les glorieux souvenirs du passé devaient hanter ces cœurs orgueilleux, mais le présent même n'était pas sans menaces. Le peuple commençait à remuer dans ces contrées ; un souffle libéral et démocratique les agitait comme le reste de la Grèce : tout faisait prévoir que l'influence laissée aux familles aristocratiques ne tarderait pas à disparaître à son tour. Les Aleuades, en politiques avisés, cherchaient à prendre les devants, et pour reconstituer cette souveraineté qu'avaient exercée leurs ancêtres, ils devaient dès lors songer à se créer des auxiliaires parmi les Perses. C'est chez les Aleuades en eflîet que Xerxès, quelques années plus tai*d, rencontrera ses premiers alliés dans le monde hellénique. Les tendances de cette politique anti-nationale ne pouvaient échapper à Simonide et ne furent probablement pas étrangères à sa résolution de quitter la Thessalie.
Nous retrouvons le poète à Athènes au moment où commencentles guerres médiques. Les uns V^ lowlt^yenir un peu après
Marathon, les autres môme avant. 11 avait alors soixante-sept à soixainte-huit ans, mais son talent vivace sembla retrouver de nouvelles forces et grandir avec les circonstances. Tandis que Pindare oscillait entre ses instincts d'aristocrate et ses devoirs d'Hellène, Simonide, sans hésiter, suivit le mouvement généreux qui emportait Athènes ; il sentit aussitôt où était l'honneur, où l'avenir, où la gloire de la Grèce, et trop vieux pour prendre la lance et Tépée, il consacra du moins son talent à la glorification des triomphes ou des morts héroïques de cette lutte sacrée.
Les Grecs conndssaient depuis longtemps déjà le genre de l'épigramme, c'est-à-dire de l'inscription en vers. Rédigée primitivement en hexamètres, alors que prédominait l'épopée, l'épigramme avait trouvé sa forme propre, à savoir le distique, dès le temps d'Archiloque. Les poètes postérieurs avaient fait de ces petites pièces : on en possède encore portant le nom de Sappho, d'Érinna, d'Anacréon. Le rôle de l'épigramme était alors assez modeste; elle se contentait de redire et de conserver dans un vers ou deux le nom de celui qui faisait une offrande à quelque divinité. Tantôt c'était quelque général qui consacrait le butin conquis sur l'ennemi ; tantôt un vainqueur à des jeux qui dédiait sa couronne, ou bien encore une pauvre ouvrière qui suspendait au mur d'une chapelle les instruments de sa profession. Bientôt il ne se fit aucune offrande qui n'eût son inscription en vers; on finit même par en mettre partout, sur les murs des temples, sur l'épaule des hermès, sur la roche d'où tombait la source murmurante. On en mit naturellement sur les tombeaux. Aux renseignements historiques que se contentaient de donner les premières inscriptions, se joignit peu à [)eu la pensée morale, suivant la tendance du génie hellénique, ami de la sentence, de la gnome. Il éiait réservé à Simonide d'élever le genre et d'en faire l'organe de ce noble orgueil patriotique, qui pour la première fois remuait le cœur de la Grèce. Aucun écrivain contemporain n'a retracé l'histoire de ces événements : Hérodote est le premier qui, près de quarante ans après, en recueilht la tradition flottante et la fixa sur l'airain de ses pages immortelles. Mais, en attendant, Simonide avait gravé les noms célèbres, les dates lumineuses, sur le marbre, sur le broazfô da^ monuments. Saisissant avec une merveUIexx&e m\iâài%^TL^<:R.
qui dans la masse des détails contingents était vraiment original et méritait de vivre éternellement, il le resserrait et, le renfermant, le condensant dans le foyer de son distique, il le faisait rayonner et flamboyer pour toujours.
C'est ainsi que, dès les premiers jours de la lutte, il s'en constitua rhistoriographe et le chantre. Au lendemain même de Marathon, le merveilleux commençait, et la légende se mettait dès lors à enrouler ses gracieuses arabesques autour de l'histoire. Le courrier qui porta si rapidement à Sparte la demande de secours, quand les Perses débarquèrent, racontait qu'en pas' sant sur le Parlhénion, le dieu Pan lui avait apparu, qu'il l'avait appelé par son nom et l'avait chargé de demander aux Athéniens pourquoi ils ne lui avaient encore rendu aucun honneur, et pourtant il leur avait déjà fait beaucoup de bien, et il devait leur en faire encore davantage : de fait, c'était lui qui avait jeté dans l'àme des Perses la terreur, la panique. La demande était trop juste pour qu'on n'y fît pas droit. Les Athéniens consacrèrent au dieu sur le revers nord-ouest de l'Acropole une grotte où tous les ans devait se faire un sacrifice et une course aux flambeaux. Miltiade à son tour lui éleva une statue dans cette même grotte, dit-on, et sur le piédestal fut placé le distique suivant de Simonide ;
Miltiade m^a élevé, moi Pan, le dieu aux pieds de bouc, rArcadien, rennemi des Mèdes, Tami des Athéniens *.
Ce fut lui encore qui fit l'épitaphe des soldats tombés à Marathon. Les os de ces braves, par une dérogation exceptionnelle aux prescriptions de Selon, avaient été enterrés au lieu même qui fut le témoin de leur vaillance ; sur leur tombeau, le poète écrivit ces deux vers :
Champions des Hellènes, les Athéniens à Marathon renversèrent la puissance des Médes ornés d'or ',
Enfin, non contente de cette marque d'honneur, Athènes mit au concours une élégie où le trépas de ces guerriers devait être déploré. En ce temps-là, elle possédait parmi ses propres en-
» Frag. 133.
2 Frag, 90.
fants un homme d'un grand génie, qui, serviteur d'Ares aussi bien que des Muses, avait fait noblement son devoir au jour de la bataille. Comme soldat, comme poète, nul ne semblait plus ipte qu'Eschyle à remporter la palme, et pourtant ce fut l'élégie de Simonide qui l'obtint. Le talent grandiose du futur auteur le VOresUe n'avait pas ces ressources de sensibilité, ces trésors l'attendrissement, de larmes, que recelait l'âme moins élevée peut-être, mais plus pathétique de son rival *. Il reste peu de ±ose de la composition de Simonide, quelques vers du début probablement, que voici :
Si donc il convient, fille de Zeus, d^honorer celui qui fut le plus brave, c'est moi, peuple d'Athènes, moi seul qui ai accompli (l'œuvre) \
Il est donc impossible de juger à notre tour la sentence du jury qui préféra l'élégie de l'étranger à celle du compatriote. Mais si l'on songe à toutes les qualités d'art et de souplesse du poète de Céos, au merveilleux talent qu'il eut de se plier à tous les sujets, de s'identifier à toutes les situations, de s'ouvrir doucement à travers les cœurs une voie mystérieuse et de porter jusqu'aux replis les plus secrets les paroles caressantes, les mots attendrissants, on cessera de s'étonner qu'un poète comme Eschyle ait pu être vaincu.
1^ seconde période des guerres médiques, si riche en événements glorieux, fût naturellement la plus féconde en beaux vers pour la muse de Simonide. Il en célébra toutes les luttes, il en consacra tous les triomphes. La première rencontre entre les deux flottes eut lieu, comme on le sait, au promontoire d'Artémision, à l'entrée même de cet Euripe qui formait comme les Thermopyles maritimes de la Grèce. Pendant trois jours on avait escarmouche, le troisième jour surtout. Sans être victorieux, les Grecs s'en étaient tirés à leur honneur et ils prenaient confiance en leur force. Aussi Pindare devait-il dire plus lard avec raison que les lils des Athéniens y avaient jeté les assises brillantes de la liberté : Simonide célébra ce fait d'armes dans un grand poème, et Ton sait que les détails qu'il donnait furent repris par Hérodote. Une tempête épouvantable
^ L'auteur anonyme de la Biographie d'Eschyle le reconnaît lui-même* Tome U. ^
avait assailli pendant la nuit et complètement englouti les deux cents vaisseaux perses qui essayaient de contourner TOe de Sciathe pour aller bloquer l'entrée sud de TEuripe et fermer toute retraite à la flotte grecque. Simonide racontait cette tempête et, en poète familiarisé par un long séjour avec les traditions d'Athènes, il Tattribuait à Borée, à l'amitié que ce dieu portait à la cité, ce qui lui donnait l'occasion de rappeler l'enlèvement d'Orithye. Il paraît même qu'il s'étendait avec complaisance sur cette légende qui flattait lavanité des Athéniens. Mais comme précisément aux jours où se livraient ces combats d'Artémision, avait lieu la lutte aux Thermopyles, il est probable que l'auteur parlait de cette résistance héroïque, qu'il comparait le courage déployé parles Grecs sur terre et sur mer, et que c'est bien à ce poème plutôt qu'à une composition particulière sur le combat des Thermopyles, qu'il faut rapporter ce beau fragment :
Des guerriers morts aux Thermopyles glorieuse est la fortune et beau le destin. Leur tombe est un autel ; au lieu de gémissements ils ont le souvenir, et pour plaintes, Téloge. Un tel monument, ni la rouille ni le temps qui dompte tout ne Tobscurciront.
Puis le poète, continuant, revient au monument des Athéniens qu'il se propose surtout d'honorer :
Cette sépulture de braves garde en son sein la gloire de la Grèce, témoin encore Léonidas, le roi de Sparte, qui a laissé un grand renom de vertu et une gloire éternelle*.
Du reste, Simonide fit pour l'héroïsme des guerriers tombés aux Thermopyles sa plus belle épigramme peut-être :
Étranger, annonce aux Lacédémoniens que nous sommes gisants ici pour obéir à ses lois *.
Il donnait à entendre par ce tour original que de tous les combattants pas un seul n'avait survécu pour porter la nouvelle à la patrie. Puis, continuant sa tâche de chantre national, il célébra dans une élégie la victoire de Salaminei 11 fit aussi de nombreuses épitaphes pour les cippes que les diverses cités éle*
'Frag.>.
> VTkgi 92.
vèrent en Thonneur de leurs enfants morts à Platées, comme celle-ci que donne V Anthologie et qui fut probablement gravée sur le cippe des Athéniens :
Si un beau trépas est le meilleur lot de la bravoure, la fortune nous l'a donné plus qu'à tout autre. Car empressés à assurer à la Grèce sa liberté, nous sommes morts, mais entourés d'une gloire impérissable *.
Ou celle-ci encore qui devait orner le cippe des Tégéates sur le même champ de bataille :
Grâce au courage de ces hommes, la fumée de la vaste Tégée en flammes ne s'est point élevée dans les airs. Ils voulurent laisser à leurs enfants une ville florissante de liberté et mourir eux-mêmes au premier rang des combattants *.
. Athènes et Sparte, reconnaissantes, élevèrent à Zeus libérateur dans la ville de Platées un autel sur lequel se lisait cette inscription :
Les Grecs dans la force que donne la victoire aux œuvres d'Ares, pleins de confiance dans le hardi dessein de leur âme, ont élevé au nom commun de la Grèce libre cet autel de Zeus libérateur'.
Plutarque qui nous a conservé ces vers, n'en nomme pas Fauteur, mais ils doivent être de Simonide. Chacune des cités de la Grèce, jalouse de perpétuer sa gloire, recourait aux bons oflTices de sa muse et se hâtait de faire certifier par elle la bravoure qu'avaient montrée ses enfants pendant la guerre de l'indépen • dance. C'est ainsi que les Mégariens avaient élevé sur leur place un tombeau unique pour tous ceux des leurs qui succombèrent sur les divers champs de bataille ; au siècle dernier le Français Fourmont retrouva sur l'emplacement de la ville Tépitaphe suivante de Simonide, composée probablement pour ce monument :
Désirant faire naître pour les Grecs et les Mégariens le jour de la liberté, nous avons reçu le destin de la mort, les uns sur la colline élevée de l'Eubée où se trouve le temple de la chaste Artémis amie de l'arc,
» Frag. 100.
2 Frag. 402.
5 Frag. 140.
d'autres sur la montagne de Mycale, d'autres en avant de Salamine, brisant la force belliqueuse des vaisseaux phéniciens, d'autres dans la plaine de la Béotie, osant porter la main sur des hommes qui combattaient à cheval. Nos concitoyens nous ont consacré comme récompense ce monument au centre de la place populeuse de Mégare *.
Pour ménager ces amours-propres si chatouilleux, pour satisfaire ces vanités si vives, il fallait tout le tact, toute Fhabileté de Simonide. Car il ne suffisait pas d'être équitable et véridique : chacun de ses clients demandait davantage. En comparant quelques-unes de ses épigrammes avec les récits de Thistoire, on peut aisément se convaincre de l'art avec lequel sut manœuvrer le poète au milieu de tant d'écueils. Il paraît qu'il s'était laissé aller un jour à quelques paroles de blâme contre les Corinthiens, s'il faut en croire le mot de Thiémistocle, que c'était une maladresse de sa part de médire d'une cité si puissante K Et de fait, leur conduite pendant toute la guerre avait été des moins loyales. Après s'être prononcés vivement d'abord pour la résistance, après avoir chaudement soutenu les Athéniens avant Marathon, quand ils avaient vu Athènes prendre le dessus et devenir avec Thémistocle la première puissance maritime de la Grèce, leur sympathie s'était changée en une hostilité à peine déguisée. Leur général n'avait cessé de contrecarrer les plans des Athéniens ; c'est lui qui faillit faire décider la retraite, qui dans le conseil proposa de retirer la parole à Thémistocle. Enfin, s'il faut en croire Hérodote, les Corinthiens se seraient mal comportés pendant la bataille même de Salamine, puisqu'ils auraient fui d'abord et n'auraient fait volte-face qu'à la vue des ennemis en déroute 3. Il y avait donc à dire, Simonide ne l'ignorait pas ; mais quand les Corinthiens lui demandèrent une épitaphe pour le tombeau de leurs morts A Platées, il ne voulut ni refuser la commande ni flatter aux dépens de la vérité. Oubliant même ce qu'il avait pu dire comme particulier, pour ne parler qu'en poète, en chantre officiel, par un biais ingénieux, il s'en rapporta au soleil qui avait tout vu et qui dans son impartialité était le plus apte à témoigner sur les choses et sur les hommes ;
* Plut., Themist.f 5.
* Hbrod., vin. 94.
Ceux qui habitent la ville de Glaucos, la cité corinthienne, ont donné à leurs labeurs le plus beau des témoins, le globe d'or du soleil honoré dans rélher, et ce témoin fera croître pour eux leur propre gloire et celle de leurs pères. Car l'or qui brille dans Téther est le meilleur des garants *.
Toutes ces commandes mettaient Simonide en rapport avec les principales cités et les personnages les plus illustres de la Grèce. Il dut voyager beaucoup durant cette période. Les Éléens le chargèrent de composer un hymne en Thonneur de Zeus; ils avaient sans doute profité de sa présence aux jeux olympiques 2. On le voit également en relations avec Pausanias, tout rayonnant des victoires qu'il venait de remporter. C'est lui qui composa Tinscription que mit le vaniteux général sur un trépied à Delphes et que fit effacer Sparte indignée :
Le chef des Grecs, Pausanias, après avoir détruit l'armée des Modes, a consacré ce monument à Phébos ^,
Cependant, tout en flattant son orgueil, il ne laissait pas de lui donner de sages conseils^: t Souviens-toi que tu es homme», lui disait-il. Plus tard, quand le traître se vit renfermé dans le temple d'airain d'Athéné et se débattait contre la faim, il se rappela Simonide: « Hôte de Céos, s'écria-t-il par trois fois, il y avait un grand sens dans tes paroles! aveugle que j'étais, je n'en ai pas tenu compte *. »
Mais c'est avec Thémistocle que Simonide paraît avoir vécu le plus familièrement. Plutarque nous a conservé quelques traits qui en sont la preuve, comme cette réponse que fit un jour l'homme d'État à une demande peu juste du poète : « Tu ne serais pas un bon artiste, si tu chantais contre les règles de la musique, ni moi je ne serais un bon administrateur, si j'agissais contre les lois de la cité. » Une autre fois il lui disait en plaisantant que c'était une naïveté de faire peindre son portrait, quand on était si laid : il parait que Simonide usait largement de la tolérance laissée aux gens d'esprit sur ce chapitre 5. Mais c'étaient là, comme eussent dit nos
» Frag. 84.
3 HiMBR., Orat,, y, 8.
»Frag. 128.
* ÉLiEif, Hist, var. IX, 41.
^ Plut., Themi$t,, 5; PraecepL polit, p. 807, et Beg,Apophthegm„ p. 185.
pères, de petites noises et riottes qui n'empêchaient pas l'amitié. Simonide comprenait tout ce qu'il y avait d'héroïsme et de génie dans Thémistocle, il l'aida de toutes ses forces et travailla vivement par ses vers à répandre, à entretenir dans la Grèce cette grande pensée d'unité nationale qui était le but et lame du patriote athénien. Cependant le poète arrivait à ses quatre-vingts ans ; il venait démonter pour la cinquante-sixième fois sur le char glorieux de la victoire, aux concours dithyrambiques d'Athènes, comme l'atteste l'épigramme qu'il composa lui-même à cette occasion. Il se sentait pourtant encore assez vert, assez solide, pour accepter l'invitation d'Hiéron de Syracuse et porter à la cour de ce prince autre chose que les restes méconnaissables d'un beau génie ravagé par le temps.
Nous avons eu déjà l'occasion de parler de la Sicile et de rappeler la puissance du mouvement intellectuel dont cette ile étîiit le théâtre'. De bonne heure ouverte au progrès, hospitalière à l'art, à la poésie, elle avait accueilli avec honneur des aèdes, comme Cinéthon de Chios et le Bacchiade Eumèle de Corinthe; Arion était venu lui faire entendre sa cithare inspirée; Stésichore y naquit môme et y passa probablement la plus grande partie de son existence. Enfin, quand Simonide s'y rendait, Pythagore, Xénophane venaient d'apporter dans les régions voisines une philosophie élevée, hardie, dont l'influence heureuse n'avait pu manquer de se faire sentir sur les intelligences siciliennes. Du reste le prince qui invitait notre poète, avait fait de sa cour une sorte de sanctuaire des Muses, un Muséion, par le grand nombre d'hommes de talent en tout genre qu'il s'était plu à réunir autour de lui. Esrhyle, Pindare et, parmi ses compatriotes, Épicharme, l'un des créateurs delà comédie, Corax, l'inventeur de la rhétorique, voilà les hommes dans le commerce desquels Iliéron aimait à vivre et que Simonide devait rencontrer à sa cour.
En effet ce prince n'était pas seulement un soldat valeureux, un politique habile. Maître de Syracuse après la mort et par la volonté de Gélon, son frère, le grand vainqueur de& Carthaginois à Himère, Hiéron ne s'était pas seulement eflbrcé d'agran-
» Voir t. I, p. 280.
dir ses possessions par des guerres heureuses contre les villes voisines, par de brillantes victoires sur les Étrusques ; il trouvait encore le temps de cultiver les lettres et les sciences. Il faisait des vers : « Il cueille, disait Pindare, la fleur de tous les talents et brille même aussi en ces poétiques jeux, par lesquels souvent est égayée sa table hospitalière *. » S'il fallait en croire Élien, il ne se serait mis à Tétude que pour y trouver des distractions contre la maladie dont il était tourmenté 2. Xénophon au contraire nous le présente comme réellement et de tout temps épris de ces goûts délicats ^. J'en croirais plutôt son témoignage. Hiéron était riche et généreux *. Il recevait avec magnificence les hommes célèbres qui répondaient à ses invitations. C'en était assez pour les faire affluer à sa cour de toutes les parties de la Grèce. Il y avait pourtant encore un autre attrait. Tous ceux qui avaient visité cette île en racontaient des merveilles. Le grand nombre de ses cités, la foule immense qui les habitait, les édifices dont elles étaient ornées, et surtout FEtna qui précisément à cette époque, après une longue interruption, recommençait à illuminer les cieux et les flots voisins de ses puissants jets de flamme, tout se réunissait pour séduire une imagination vive, un esprit curieux, et l'on comprend que Sinionide avec la fraîcheur que gardait encore son génie, ait voulu voir ou revoir avant de mourir un pays aussi extraordinaire •'>.
Le succès de Siraonide à la cour d'Hiéron fut aussi complet qu'il l'avait été jadis à la cour des Pisistratides ; il charma le tyran de Syracuse, comme il avait charmé ceux d'Athènes et plus tard les Thémistocle, les Pausanias. C'est qu'en réalité Simonide était un enchanteur. Il avait la facilité, la grâce d'Anacréon, le don d'agréer, comme dit La Fontaine, sans compter qu'à la souplesse d'un courtisan, il joignait la discrétion d'un
* PiNDARK, Olymp. 1, au commencement.
2 Hisl. var., IV, 75.
3 Voirie dialogue de Xénophon, intitulé Hiéron,
* Si l'on en cro'l Élien, Hist. var. IX, 1, ce serait surtout à cause de ce renom de générosité que Simonide se rendit à la cour du tyran.
^ La Sicile parait avoir conservé dans toute l'antiquité ce grand attrait. Lucrèce disait encore (1, 787):
Quae cum magna modis multis miranda videtur Gentibus humanis regio, visendaque fertur.
diplomate. Ce n'était pas trop de toutes œs qualités pour réussir dans les milieux si divers qu'il se plut à traverser durant sa longue existence. Ce causeur incomparable savait se taire. Il reste de lui un vers souvent cité, qui plusieurs fois revint sur les lèvres d'Auguste et qu'Horace remit dans une ode à peu près mot pour mot * : « Le silence a son prix, il ne compromet jamais ?. » Il dut en faire plus d'une fois l'expérience dans ces cours où il était si facile de se perdre par un mot indiscret. Mais enfin le silence à lui seul n'aurait pas suffi : il fallait agir et parler, et c'est alors que le tact naturel de Simonide, que sa finesse et sa présence d'esprit retrouvaient leur emploi. On a remarqué de Voltaire qu'il avait toujours Tair d'un homme de qualité et qu'avec toute sa liberté aventureuse il sut toujours se maintenir dans les limites de la convenance 3. On eût pu faire de Simonide le même éloge, et c'est une des raisons peut-être aussi pour lesquelles Lessing disait de lui qu'il était le Voltaire de l'antiquité *. Il le fut au moins par la variété presqtie infinie de ses talents et par ce charme irrésistible de conversation qui faisait de ces deux hommes les maîtres de l'oreille et du cœur de leurs auditeurs.
On voit à quelques traits qui sont venus jusqu'à nous que pour causer tout agréait à Simonide : cette abeille savait faire du miel de toute chose, comme dit justement La Fontaine de l'art de converser. Il y avait à Syracuse des soupers philosophiques, comme à Potsdam, avec moins d'irréhgion toutefois, si Ion en juge par c^t échantillon. On avait posé au poète la question suivante : Qu'est-ce que Dieu ? Il demanda un jour de réflexion, puis deux, puis trois. A la fin, la seule réponse qu'il apporta, c'est que plus il étudiait le problème, plus il le trouvait difficile 5. Mais la causerie ne roulait pas toujours sur des matières aussi relevées : le paradoxe, la bagatelle y avaient quelquefois leur part, et c'est ainsi que, devisant avec la femme d'Hiéron, Simonide soutenait que les gens riches étaient plus
> Horace, Od. ni, %, 85 : Est et ûdeli tuta silentio
Merces.
3 Frag. 66. Voir encore Pljt., de Sanit.,ip. las, et de 6arrtiZtl.,p. SU» 3 Gos rHB, Conversât, |)ar Ecurmann, U, 75.
* L(MLOjn, Avant-propos.
*C.c., de Nat, Deor,, l, SS.
heureux que les sages. « Et pourquoi donc ? objectait la princesse. — Parce que les sages se morfondent à la porte des riches *. » Le souvenir de ces entretiens où le poète rendait au tyran le service dont parle Pascal, à savoir de le divertir et d'égayer « les félicités languissantes de sa royauté », ce souvenir était resté bien vivant dans la Grèce, et Xénophon s'en inspirait pour composer un dialogue où il montre Hiéron et Simonide causant entre eux à cœur ouvert sur les mérites et les défauts de la tyi*annie, sur les plaisirs et les tristesses du pouvoir absolu.
Ce qui devait charmer encore les hôtes de Simonide, c'est qu'il avait, toujours comme Voltaire, son talent prêt à toute réquisition. A quelque heure du jour ou de la nuit que Ton touchât Voltaire, aussitôt jaillissait l'étincelle: remerciement, compliment ou madrigal, tout coulait comme de source, gracieux, aimable, pimpant de fraîcheur et pétillant d'esprit. Simonide eut ce don, si précieux en société. Avec cela, l'on n'est pas encore un grand poète, mais on peut être un homme charmant. On fait naître, on répand autour de soi cette gaieté légère qui est le charme des réunions délicates. Un jour, à dîner, les serviteurs avaient oublié de mettre du lièvre sur la table de Simonide : Hiéron s'en aperçoit et lui en envoie de la sienne. Simonide aussitôt le remercie par un vers improvisé où se jouait une réminiscence d'Homère 2. Une autre fois, c'était par une chaleur intolérable, l'esclave venait de mettre de la neige dans la coupe de tous les convives, excepté dans celle de Simonide 3. Le poète alors improvise les trois distiques suivants :
Cette neige que mit autour des flancs de l'Olympe le rapide Borée, s'élançant de Thrace, et qui mordit le cœur des hommes sans tunique, puis fut ensevelie vivante, après avoir couvert les plaines de la Piérie, qu'on m'en donne un peu à moi aussi, car il n'est pas séant de présenter chaude la coupe à un ami *.
* Arist., Bhet.fU, 16.
Uthbn., XIV, 656.
'Cet onbU, comme le précédent, ne serait-il pas une de ces petites taquineries par lesquelles les domestiques se vengent des hutcs qui ne leur aj^réent pas ? Simonide, nous le verrons plus bas, était avare : il est probable qu'il ne graissait pas souvent les rouages du service.
♦ATHBH., llI,iJ5.
C'est à la cour d'Hiéron que Simonide paraît avoir séjourné de préférence; il voyagea pourtant et se mit en relations avec d'autres familles princières de l'île et même de la Grande-Grèce. On le voit composer des odes triomphales pour Astylos, tyran de Crotone, pour Anaxilas, tyran de Rhégium, et c'est même au sujet de cette dernière commande qu'arriva une petite histoire bien connue. Anaxilas avait remporté à Olympie le prix avec des mules ot il voulait faire chanter par le poète l'attelage vainqueur. Mais Simonide trouvant trop petite la somme offerte, répondit qu'il ne pouvait avilir sa muse à célébrer des demibaudets. Anaxilas comprit le scrupule et doubla ses offres : sur quoi Simonide composa un bel épinicion qui commençait ainsi : « Salut, filles de coursiers rapides comme la tempête 2, » Il s'était mis également en relations avec Xénbcrate d'Agrigente dont il célébra une victoire aux jeux pythiques, et même il s'insinua si Men dans les bonnes grâces du frère de ce Xénocrate, le tyran Théron, qu'il put servir d'intermédiaire entre lui et Hiéron, et ramener la paix entre les deux princes au moment où leurs armées allaient se charger. C'est la première fois probablement que la muse remplissait ce rôle de médiateur et de diplomate, qui a tenté plus d'un poète chez les modernes. Nous "parlions de Voltaire : on sait quel vif désir il avait de pénétrer dans les mystères de la politique qui s'éehangeait entre Versailles et Potsdam.
Dans ce commerce d'amitié, de poésie, que Simonide entretenait avec tous les personnages importants de la Sicile et du sud de l'Italie, la vérité dut souffrir quelquefois. Platon dit que dans les éloges nombreux qu'il a faits des tyrans et autres personnages indignes, le poète obéit à la nécessité plutôt qu'aux libres inspirations de sa muse*. Platon ne le dirait pas, qu'on s'en douterait bien un peu. Il est un point cependant sur lequel il convient d'attirer l'attention : on ne cite de Simonide aucune de ces paroles amères, aucun de ces mots dénigrants, que plus d'un flatteur. Voltaire par exemple, exhala par derrière, comme pour se venger des louanges qu'il donnait par devant. Simonide paraît avoir été plus sincère avec lui-même, plus digne. Il n'aimait
' Arist., fihet., III, 2. -^
'Plat., Protag.,p. 346.
LA POÉSIE LYRiQDÉ COSMOPOLITE : SIMONIDÉ iOl
pas à critiquer, dit Platon. 11 est bien possible aussi qu'il n'essuya jamais de ces avanies qui tant de fois dans les cours modernes ont brutalement rappelé à l'homme de talent commensal des princes les droits imprescriptibles de l'insolence aristocratique. Dans cette ancienne société grecque, on savait respecter le talent; on l'honorait comme une grâce divine, et l'élu de la muse marchait l'égal de ceux de la fortune.
Cette existence si glorieuse et si douce ne fut troublée, dit-on, que par la rivalité avec Pindare. Simonide retrouvait en ellct ce poète à Syracuse, à Agrigente. Sans doute il pouvait y avoir, il y eut entre les deux quelque jalousie. On sait le mot du vieil Hésiode : « Le potier porte envie au potier », et Simonide n'était pas homme à dire comme Bourdaloue devant les succès du jeune Massillon : lUum oportet crescerCf me autem minui. Les anciens ne connaissaient pas ces raffinements d'humilité évangélique. Mais pourtant il semble que l'on a donné à ces différends des proportions exagérées et surtout une couleur qui ne leur convenait pas. Les scoliastes à qui l'on s'en réfère, n'avaient plus guère que de vagues échos de la chose. On a cru voir dans plusieurs passages de Pindare des allusions malignes à l'adresse de Simonide, comme dans ce début de la XI« isthmique, précisément composée pour Xénocrate d' Agrigente, que chanta aussi le poète de Géos :
Les anciens mortels, ô Thrasybule, qui, prenant la noble lyre, montaient sur le char des Muscs aux bandelettes d'or, s'empressaient d'adresser des hymnes harmonieux au bel adolescent veau à cette saison aimable où Ton rêve d'Aphrodite au trône brillant. Car la Muse n'était alors ni cupide ni mercenaii'e et les doux accents, imprégnés du miel de Terpsichore, ne vendaient pas leur charme au prix d'un impudent salaire. Mais aujourd'hui la déesse veut qu'on observe le mot d'un Argien, mot qui ne s'éloigne pas de la vérité: l'argent, l'argent, c'est Thomme, disait-il, ayant à la fois perdu ses biens et ses amis. Pour toi, tu es homme de sens : je chante la victoire hippique bien connue que dans l'Isthme Posidon a donnée à Xénocrate, lorsqu'il lui envoya pour ceindre sa chevelure la couronne d'ache dorienne, récompensant le brillant maître de coursiers, lumière d'Agrigente.
Suivant une opinion assez généralement répandue, Pindare dans ces vers aurait critiqué l'habitude qu'avait Simonide de se faire payer ses éloges. Mais ce qu'on sait de Pindare lui-même ne s'accorde guère avec ce prétendu rôle de censeur» Je verrais donc
m HISÎOIHE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE
plutôt dans ces vers comme une sorte de confession personnelle. Le poète thébain, en effet, semble avouer que les temps sont bien changés, que l'argent a pris une valeur telle que Tartiste a dû, lui aussi, se préoccuper d'en gagner et exiger pour son travail un salaire. C'est une vérité générale qu'exprime Pindare; elle est d'un caractère assez triste, mais rien n'indique que dans la pensée du poète elle dût retomber sur la tête de Simonide. Ce qui me confirmerait dans ceite interprétation, c'est ce qu'ajoute aussitôt Pindare sur la célébrité qu'avait déjà la victoire de Xénocrate. Or cette victoire avait été chantée par Simonide même; un rival bassement jaloux n'aurait pas rappelé ce souvenir. Ailleurs, dans sa IV® néméenne, Pindare s'exprime ainsi : « Quoique nous ayons beaucoup de choses à dire, résistons à la tentation, afin de l'emporter sur nos rivaux j>. Sur quoi le scoliaste fait remarquer que ces mots visent Simonide et les digressions auxquelles il se laissait aller. Il ne parait pourtant pas que dans ces digressions Simonide ait jamais perdu de vue son sujet. Comme il le dit lui-même, il aimait le bruit varié, harmonieux de chants aimables; sa muse n'en était pas réduite par indigence à toucher au présent seulement, mais elle allait cherchant partout à faire sa gerbe*. La critique ancienne n'a pas dit autre chose; mais de là à un blâme, il y a loin. Pindare songeait donc probablement à d'autres poètes que Simonide. J'en dirai encore autant de ce passage de la II® olympique :
Le sage est celui que la nature instruit ; semblables à des corbeaux, les disciples de l'art, versant sur tous les sujets le flot de leur parole, importunent de leurs vains croassements le divin oiseau de Zeus *.
Pindare a-t-il voulu protester contre cette réputation de sage qu'avait Simonide? A-t-il voulu opposer au talent soi-disant acquis de celui-ci la vraie styphia, telle qu'il croyait la posséder, celle qui trouve sa science en elle-même et n'est point obligée d'aller à l'école d'autrui? En somme toutes ces allusions sont bien obscures. On les rapporte à Simonide, à son neveu Bacchylide qui l'avait accompagné en Sicile et y trouvait un accueil également flatteur ; cependant rien ne prouve que ce soit la
'Fraff. 46.
^ Olymp, U, 86.
LA POÉSIE LYRIQUE COSMOPOLITE : SIMOiMDE 109
pensée de Pindare. 11 y avait alors en Grèce bien d'autres poî^tos à qui sa critique pouvait décocher ses traits. Est-ce donc qu'entre Simonide et lui, ces deux lyres émules, l'accord le i)lus parfait n'ait cessé de régner? Dans le conseil que donne le poète tliébaiii de louer le vin vieux, mais, quand il s'agit de chants, de préférer la fleur des plus nouveaux, le scoliaste voit une réponse à ce vers de Simonide : « Le vin nouveau n'est pas au-d(.'ssus de celui de Tannée préa^dente*. » La chose est bien possible : on peut sans invraisemblance admettre que de l'un à l'autre il y eut de ces petites escarmouches, de ces légères égi'alignuros, qu'enûn des deux côtés l'on a quelquefois laissé paraître l'humanité. Mais ce serait, je crois, méconnaître ces honnnes supérieurs que de ne voir entre eux qu'une jalousie de métier, uut* vulgaire rivalité de boutique.
Simonide et Pindare étaient deux natures tout à fait dilTérentcs, qui ne pouvaient que réciproquement s'estimer, s'admirer, sans arriver jusqu'à la sympathie. Leur pensée suivait des routes tout opposées, soit en religion soit en politi(iue. On ne raconte de Simonide aucun de ces traits dont abonde la biographie de Pindare, et qui montrent l'esprit religieux de celuici, comme le siège d'airain qu'il avait à Delphes, et où il s'asseyait pour chanter son péan au dieu, comme sa participation au festin sacré des Théoxénies ; une légende le faisait nourrir divinement par des abeilles pendant- son enfance; il avait des visions miraculeuses ; cette chapelle de Cybèle qui était près de sa demeure et dont il entendait les olTices nocturnes célébrés par les nymphes en compagnie de Pan, c'était lui j)robablement qui lavait élevée ; il en avait consacré d'autres également à Apollon, à Hermès. Tous ces traits nous montrent la profonde '; empreinte dont le sentiment religieux avait marqué son àme. Il en fut tout autrement de Simonide. Le miracle intervint une foisou deux dans sa vie : il fit un petit distique pour remercier l'ombre du mort à laquelle il était redevable d'un bon avis; mais on ne dit pas qu'il ait rien composé en l'honneur d(î Castor et PoUux. Simonide était un philosophe: or, entre un philosophe et un croyant, la distance est grande; un monde entier les sépare.
' Schd, Pind., Oli/mj), IX, 74. LEnaz, Fiag. 75.
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Puis, le genre de vie était des plus différents. Simonide avec son existence ambulante, son cosmopolitisme sans préjugés, formait avec Pindare un contraste parfait. Pindare vivait un peu à la façon d'un prophète, sur sa hauteur. Il en est descendu plus d'une fois sans doute, il a fait des voyages, il allait fréquemment aux grands jeux de la Grèce, il a figuré de sa personne dans les cours ; mais en somme il avait un domicile, un chez-soi, où il revenait avec amour travailler, méditer. La vie des cours avec ses distractions bruyantes ne lui allait pas, il lui préférait sa hberté : il n'était i)oint un homme du monde comme son rival. 11 n'avait sans doute ni son esprit facile et présent, ni sa grâce et sa souplesse. Il ne savait probablement pas quitter à propos sa lyre, et le noble instrument qu'il gardait sur le bras, devait le gêner quelquefois dans ces réunions d'esprits légers, de talents aimables et mondains.
Enfin la politique élevait encore entre ces deux hommes une barrière qui, seule, eût suffi pour les tenir éloignés. Simonide, avec sa souplesse ionienne, s'était aisément transformé sous l'impulsion des circonstances : il avait su trouver la transition de la cour des Pisistratides à la table démocratique de Thémistocle, et par une légère ondulation, sans briser sa Ugne, il revenait s'asseoir à celle d'Uiéron, partout se trouvant à son aise et dans son élément. Pindare, avec sa roideur dorienne, resta fidèle au parti de l'aristocratie, aux grandes et antiques familles d'Égine, aux Alcméonides d'Athènes, aux ^Egides de Sicile et de Cyrène, à toutes les maisons héroïques de la Grèce. Malgré les éloges dont il comble Hiéron, ce n'est pas ce prince qui est l'élu de son cœur, mais Théron, le maître d'Agrigente, Théron, le descendant des Emménides et des ^Egides, le représentant fidèle du dorisme dans la Sicile : ses vertus, son caractère hospitalier, sa politique humaine, voilà ce que Pindare célèbre avec la chaleur d'un cœur vraiment épris. Quand les deux maisons souveraines eurent pris vis-à-vis l'une de l'autre une attitude hostile, c'est le parti de Théron qu'embrassa Pindare ; Simonide et son neveu Bacchylide étaient plutôt pour Hiéron. De là encore des causes de froideur. En réalité, ce n'étaient pas seulement les deux poètes, c'étaient les deux hommes, les deux natures qui ne pouvaient sympathiseré
Cependant les années s'accumulaient et linirent par briser cette merveilleuse organisation. Simonide avait 89 ans quand il mourut (468). Il ne précéda que de quelques mois dans la tombe Hiéron lui-même qu'achevait de tuer une longue et douloureuse maladie. Il paraîtrait que le monument élevé sur ses os fut détruit plus tard par un général agrigentin qui voulait s'en servir comme point d'attaque contre Syracuse : Cailima(iue aurait flétri cette i)rofanation dans des vers que Suidas a conservés et qu'il trouvait probablement déjà cités par Élien *. Mais on ne voit pas à quel fait liistorique se rapporterait cette particularité. En tout cas, la mémoire de Simonide n'en souffrit pas, et son nom, bien que le marbre qui le portait eût été peut-être brisé, n'en resta pas moins populaire ni moins glorieux. Toutes ces anecdotes qui se racontaient sur sa personne, toutes ces paroles qu'on se transmettait avec un soin pieux de l'une à l'autre génération, montrent de la manière la plus évidente quelle place considérable tenait ce poète dans le monde hellénique. C'est qu'en effet par la variété de ses talents, par la tournure i)liilosophique et morale de son esprit, sa manière de voir et de juger les choses humaines, il fut peut-être le miroir le plus lidèle de l'une des deux moitiés du caractère grec.