BIOGRAPHIE
Les biogi^aplics do Pindarc. — Dalo et lieu de naissance du poète. — Préjuj^'Ci contre Thèbes; traditions d'art, beauté du site. — Famille de Pindare; les yF]^Mdes: leur histoire, leurs migrations. — Influence i-eligieuse et politiciue de cette origine sur le poète. — Enfance merveilleuse. — Premières études; Scopèlinos; Corinne. — Séjour à Athènes: Lasos, Agathocle, ApoUodore. — Relations avec Delphes : influence sur le talent et la réputation. — Première commande. — Vencomion au roi de Macédoine. — Premières relations avec la Sicile. — Commandes diverses. — Voyages. — Relations avec E^ine : prédilection du poète pour cette petite île.— Relations avec Athènes : le dithyrambe sur les combats d'Artémision ; jalousie de Thèbes. — Voyage en Sicile : poèmes en Thonneur d Hiéron ; de Tbéron ; d'autres Siciliens. — Voyage probable du poète àCyrène. — Mort du poète : légendes; date incertaine.
Nous arrivons oiifin à Pindare. C'est le plus grand probablement des lyriques de la Grèce, princeps novem lyricorum, suivant le mot de Quintilion, fidèle écho de la cri tique ancienne S et c'est en même temps le seul dont il nous reste quelque chose de complcit: parlons-en donc à notre aise, comme dit Montesquieu, quand il aborde le chapitre d'Alexandre.
Le premiiT qui paraît avait composé une notice sur Pindare est Chaméléon, d'Héraclée sur le Pont, disciple d'Aristote. Son
' /njril. ornlor., Vlll, 6, 71 cl XT, A, ^a.
travail était assez étendu et fit autorité. Puis, à l'épmjue alexanflrine, un disciple de Callima(|ue, Ister, sans composer un ouvrage spécial sur Pindan», i)arla de* lui dans dos Mélanges <'t dans un écrit Sur les poêles lyriques. Enfin Plutarque nkligeii une vie de Daiphante et de Pindare, où Ton saitciu'il avait résumé tous les travaux de ses devanciers. Il est probable même que ces travaux avaient déjà disparu et que Plutaniue n'en put recueillir que des débris plus ou moins authentiques. En tout cas, son ouvrage paraît avoir ét('' la principale, sinon runi(iue source où puisèrent les abréviateurs postérieurs. Le livre de Plutarque a péri lui aussi, mais il nous reste encore cinq de ces compositions subalternes, (lui n'en furent que de pâles copies ^. Tous ces documents en somme fournissent assez peu de chose, et sur la personni» de Pindare, sur ses relations, sur la place qu'il occupa dans la société grecque, ils n(^ nous en apprennent pas beaucoup plus que les œuvres mêmes du poète nous en laissent entrevoir.
La date de la naissance de Pindare n'est pas absc dûment certaine. Entre les données extrêmes il y a un écart de cinq ans, les uns le faisant naître en 522, les autres en 517. Le poète nous a lui-même appris à ([uelle époque de l'année se produisit Tévénement : ce fut pendîmt les fêtes p^tbiques, « ces fêtes quinquennales aux victimes nombreuses, que pour la premièn^ fois, dit-il, il fut placé, tendre enfant, dans un berceau 2o. Plus tard, l'imagination se plut à voir dans cette coïncidence un présage éloquent de vocation poétique. Pindare naquit à Cynoscéphales, bourg au nord-ouest de Tbèbes, sur la route qui menait à Thespies, au pied des dernières collines que projette l'Hélicon. Au temps de Pausanias, on voyait encore sur la rive ?:auche de la Dircé les ruines de sa maison 3 : c'est là probable- "i^nt qu'il avait vu le jour. Le bourg était assez rapproché de
' A savoir: l» une Vie par Thomas Magislor, que e/i grammairion byzantin ou vive siècle ntîit en tète de ses scolies; 2" l'article de Suidas dans son Le.Tique; 3' une Vie en irenle et u i vers hexamètres, qui viendrait peut-^ire de l'école ..M^xandrie, où l'on aimât 4 m(?ler ainsi la versification ;\ la science; 4" une
'f df^sign^'-e sous le nom de Vie de Bre%lau (Vita Vratislaviensis), parce (luelle J^t retrouvée dans un manuscrit de celle ville; enfin 5° une Vie retrouvée en ce 8iècle-ci dans un Codex de Ba!e, et qui fut publiée par Tafel en i832, puis P^rSchneidewinen î837.
'Pacs.. IX, 25, 3.
la ville, pour que le poète se considérât comme l'enfant de Thèbesmème ; il aimait à se dire thébain. On a voulu quelquefois prendre au pied de la lettre cette expression. Il se pourrait en effet que la famille de Pindare eût eu s^n domicile et son domaine à Cynoscéphales, et que le poète fût tout de même venu au monde à Thèbes, pendant les fêtes où ses parents se seraient rendus. Mais ce n'est là qu'une supposition.
Malgré les vingt et quelques siècles qui se sont écoulés, la postérité n'a pu s'habituer encore à ce phénomène d'un si grand poète né d'un sol si prosauiue, et chaque fois qu'on se rappelle que Pindare fut thébain, on est pris comme d'un étonnement involontaire, tant paraît grande l'antithèse de ces deux mots. En réalité, malgré le triste renom qui s'attache à la Béolie et qui d'âge en âge la poursuit de son implacable flétrissure, ce pays n'était point aussi rebelle qu'on veut bien le dire aux nobles inspirations de l'art et de la poésie. Non seulement la nature l'avait comblé de ses dons, non seulement son sol accidenté et fécond se prêtait avec bonheur aux cultures les plus diverses, aux céréales, à la vigne, à l'élève du bétail ; mais d'antiques germes de civilisation, successivement apportés par des immigrations fréquentes, se maintenaient vivaces parmi cetie robuste et belle population. Les cultes les plus favorables à l'éveil de l'intelligence y étaient en honneur depuis un temps immémorial : Apollon, Dionysos étaient vénérés à Thèbes ; les Muses avaient un sanctuaire à l'Hélicon, les Charités à Orchomène. Les Thébains aimaient la musique et la cultivaient avec le plus grand succès ; ils passaient pour les plus habiles joueurs de flûte de toute la Grèce. C'était une gloire dont ils se montrèrent toujours extrêmement jaloux : quand Alexandre eut saccagé leur ville, le premier soin des survivants fut de relever sur sa base la colonne qui attestait la victoire de l'un des leurs â un concours musical. Les roseaux du lac Copaïs, vantés par Pindare, leur fournissaient d'ailleurs les meilleures flûtes, et s'il fallait eu croire une tradition du pays que reproduit le poète, c'était précisément avec ces roseaux qu'Athéné aurait fait à Thèbes même le premier instrument de ce genre *.
Pylh. XII, 22.
L'art des vers était également en honneur dans la Béotie. Hésiode y avait fondé une florissante école de poésie moralisante et didactique, qui pendant plusieurs générations exposa dans le mètre de Tépopée les préceptes les plus simples de la sagesse domestique et les traditions les plus relevées sur l'origine du monde, les généalogies des dieux et des héros. L'école avait disparu, mais le goût pour la poésie était resté, et quand Pindare entra lui-même dans la carrière, il trouva pour guider ses premiers pas deux femmes poètes, Corinne de Tanagre et Myrtis d'Anthédon, qui rayonnantes de beauté, de génie, semblaient à leurs contemporains de gracieuses incarnations des Muses. Enfin il y avait à Thèbes un goût général et très marqué pour le beau : « J'ai ouï dire, écrit Élien, que les Thébains avaient une loi qui ordonnait aux artistes, soit peintres, soit statuaires, de représenter leurs figures de la manière la plus décente, sous peine à ceux qui y contreviendraient d'être punis par une amende*. »
A toutes ces influences inspiratrices que Thèbes recelait en elle-même, s'ajoutait l'avantage d'une admirable situation. La ville s'élevait sur un plateau parfaitement isolé, au flanc duquel d'innombrables jardins s'enroulaient comme une immense écharpe de verdure. Tout autour s'étendait une vaste plaine, et dans le lointain de hautes et pittoresques montagnes découpaient leurs charmants profils sur l'horizon qu'elles encadraient. A Touest, c'était d'abord l'Hélicon avec ses belles forêts, aujourd'hui disparues ; puis le rocher du sphinx fendu comme par un coup gigantesque de hache, et tout à fait au dernier plan le Parnasse avec ses souvenirs poétiques et ses neiges éternelles sur fond d azur, tandis qu'au sud courait la longue chaîne du Cithéron. Voilà le milieu où naquit Pindare et le site au sein duquel 1 se développa: quoi que l'on puisse dire, l'un et l'autre étaient bien propres soit à produire un poète, soit à donner à sa jeune imagination une allure simple et grandiose.
Le père de Pindare s'appelait Daïphante. La Biographie en vers lui donne l'épithète de belliqueux : Pindare aurait donc été le fils d'un guerrier, tout comme notre grand lyrique contempo-
' ÉLiBN, Uixt. var., IV, 4.
rain : ce ne serait pas d'ailleurs la seule ressemblance entre les d<'u\ poètes. Sa mère est nommée Cléodicéc. Le nom pourtant n'est pas certain. En tout cas sa famille était distinguée, puisque le fils du poète, nommé Daïphante comme son grand-père, avait été choisi pour daphnéphore, aux Daphnéphories d'Apollon. C'était une fête que les Thébains célébraient avec un soin tout particulier, et pour remplir ces fonctions, on ne prenait que des éphèbesde beauté irréprochable et de maison considérée. Voilà ce que dit Pausanias * ; mais sur la noblesse et l'antiquité de cette famille, il nous reste un témoignage plus précieux encore, c'est celui même fiue se rend Pindare dans un passage de la V^ pythique, où il se donne comme un membre de la glorieuse race des .égides : « C'est à moi, dit-il, de célébrer une gloire aimable qui commence à. Sparte : originaires de ce pays, des yEgides, mes pères, en partirent pour Théra, non sans la volonté de Dieu, mais un destin les poussait; ayant reçu de là la coutume du festin par écot où tombent de nombreuses victimes, o Apollon carnéon, par un repas à toi consacré, nous te vénérons, toi et la ville de Carène 2. »
C'est un fait singulier qu'aucun des anciens, scoliastes ou autres, n'ait parlé de cette origine antique que Pindare reveadique si clairement pour sa famille. Ce silence inexplicable a fait quelquefois douter que dans ce passage Pindare ait réellement parlé de lui-même. Quelques critiques modernes prétendent que le poète, au lieu déparier en son propre nom, parlait au nom des Cyrénéens qui devaient chanter cette ode et dont la ville avait été ofTectivement fondée par une colonie d'/Egides partie de Théra. Pour d'autres, Pindare s'exprimerait ici comme Thébain : c'est l'origine même de sa propre cité qu'il rappellerait, Thèbes serait présentée comme une colonie de Sparte. Mais ces deux explications, la dernière surtout, sont peu probables. C'est bien le poète et sa personne qui sont enjeu dans ces vers, la famille dont il s'agit est bien une famille particulière de Thèbes, dont il prétend descendre, et non pas le peuple entier de cette ville qui tirait son origine d'ailleurs.
Ces i^gides, à vrai dire, n'étaient pas des Béotiens; ils ne
» Paus., IX, 40, 4.
2 PyUi. V, 72.
faisaient point partie de cette» noblesse conquérante, de C(.'jj cavaliers Éoliens, qui jadis avaient pénétré vîoleininent dans la Btk)tie çt s'en étaient empan's. C'était, au contraire, comme lesCadmides, une des races qui, longtemps auparavant, étaient venues se fixer dans ce plantureux pays. Ouand les Béotiens, chassés eux-mêmes des régions du nord par les Tliessaliens, descendirent en masse dans les contrées méridionales de la Gr('«e, les .Egides, impuissants à refouler ce torrent, se r(4in>rent en grande partie dans le Péloponnèse, «miporUmt avec eux 1«' culte d'Apollon carnéen auquel le \)oH(\ l'ait allusion dans les vers que nous venons de citer. Bien accueillis des Lacédémoniens, aux(juels ils étaient probablement supérieui^s par l'ensemble de leur civilisation, on les voit exercer au milieu de ce piiupie une influence considérable. Ils lui apprcuinent l'art do 1« guerre, ils lui donnent leur culte d'Aimllon ; ce sont eux I»cul-ètre qui font api:eler à Sparte les cbanteurs de Lesbos; ("nlin il paraîtrait que les .-Egides funmt même dans cette ville une (les trois familles (jui pouvaient prétendre à la s()UV(Tainelé. Cependant tous les .1i!x»des fugitifs n'avaicMil i)as pris le cbemin tlu Péloponnèse, ou du moins ne s'y fixèrent pas d'une manière définitive; quebiues-uns d'entre eux, s(ût directement, soit de Sparte, allèrent à l'ile de Théra, formée par un volcan émergé do la mer. Mais ce sol exigu, maigre, avec ses galets de pierre ponce, ne pouvait suflire au développement d'une race aussi Iwonde. On se remit donc en route et l'on alla fonder Cyrène, probablement vers G24. Il était également allé des .Egid(»s à Athènes, où ils sont même comptés parmi les familles (jui f'^'cupèrenl le trône, comme les Cé(T()i)id(^s, les Érerhthides, hîs ^♦^'ides. Il en alla aussi à Rliodes, d'où (jnelques-uns passènmt ^<^*nie à Gela, et c'est à ces derniers que se rattacbait la famille "^•^ Emménides qui joua dans la Sicile un rôle si brillant*.
l'ouïes ces traditions où plus d'une fable se tissait avec Tbistoire, ^^f calaient vivantes et partout religieusement acceptées dans la yrèce. Malgré le temps et Téloignement, ces peupb^s dispersés ^ travers le monde hellénique étaient aux yeux de Pindare les
^. Sur cette famille des iEpides et ses migrations, voir Duncker, Gesch. d. J/'WA., Y, 221, 245, W8 e! suiv.; CuKTUS, HUt,grecj., l, 125. 21 1, 215. 252, 376. *'<^;", 63, 287;ni, 2i)2.
membres d'une seule et même famille, et le poète se sentait fioi de faire partie d'une race qui avait laissé dans tant d'endroits cl^is traces si glorieuses de son passage. Il devait à cette descendance quelque chose de plus encore que ces sentiments de noble orgueil si visibles dans sa poésie. Les .lilgides se rattachaient aux Gadmides et, comme eux, paraissent avoir été une famille royale sacerdotale, tandis qu'à côté d'eux à Thèbes était une autre famille, royale également, mais toute militaire, celle d'Amphion et de Zéthos. Ce caractère de noblesse sacerdotale se conserva chez les .ïlgides. On les voit dans la suite des âges et les vicissitudes de leurs migrations se maintenir soigneusement en relations avec les sanctuaires les plus renommés, comme œux d'Apollon carnéen, de Zeus Ammon, de Cybèle. C'est de cette origine sans doute que Pindare tenait cet esprit foncièrement religieux, cette gravité qui respire le sanctuaire et lui fait dans le chœur des poètes lyriques de la Grèce une physionomie si distincte.
Enfin cette descendance expliciuerait encore l'attitude que prit ' le poète dans la lutte des partis politiques qui déchira sa patrie. Tout conservateur, tout attaché à l'ancien état de choses qu'il pouvait être, nous le verrons , quand nous en viendrons là, re- ' connaître et saluer dans Athènes les grands et bienfaisants principes de la démocratie. Cette liberté de jugement, cette ouverture d'esprit, il la devait peut-être au san^^ des ^Egides qui coulait dans ses veines. Lors de l'immigration béotienne, il était resté queLiues familles de cette race, qui peu à peu avaient fini, sinon par se fondre, au moins par s'accommoder et vivre avec les conquérants. Or ce sont précisément ces familles d'où sortait Pindare, qu'on vit après la guerre du Péloponnèse travailler avec le plus d'ardeur à arracher leur cité aux mains d'une oligarchie sans i dignité, sans cœur, et c'est par leurs efforts que fut enfin con- : stitué le gouvernement démocratique qui fit cause commune avec Athènes ^ Ainsi Pindare pouvait trouver dans la race particulière à laquelle il appartenait, certaines énergies qui lui donnèrent comme homme et comme poète un caractère nettement tranché sur le reste de ses concitoyens.
' E, CuRTius, op. cil. IV, p. 32a elsuW.
LA POÉSIE LYRIQUE COSMOPOLITE : PINDAHE t57
Si l'on en croit la légende, l'enfance d»i Pindare aurait été signalée par des présages merveilleux. L'imagination des Grecs, n'ayant plus rien à dire sur les dieux dont elle avait parfait l'histoire, était redescendue sur la terre et se mettait à embellir de ses gracieuses inventions les premières années de leurs grands hommes. Il paraît donc que le jeune Pindare, chassant un jour sur THélicon, s'endormit de fatigue et qu'alors une abeille so Posant sur ses lèvres y fit son rayon. C'est ainsi que Chaméléon et Ister contaient la chose. Pausanias la présente à peu près de inème : c'est dans un voyage à Thespies que, vers le milieu du j<^ur, l'adolescent pris de lassitude et de sommeil se serait couché au bord du chemin et qu'alors des abeilles seraient venues faire leur miel sur ses lèvres. Voilà, ajoute le naif narrateur, de quelle manière commença pour Pindare la vocation poétique *. Selon d'autres, ce n'était qu'un songe qu'avait eu l'enfant : il avait rêvé que sa bouche s'emplissait de miel. La peinture même s'était emparée de cette légende, et Philostrate le Vieux décrit un tableau où l'artiste avait représenté des abeilles volant à la maison de Daïphante, pour y nourrir de leur miel le nouveau-né couché sur des branches de laurier et de myrte 2.
Cependant, quoi qu'en dise Pausanias, la visite des abeilles n'eût pas suffi pour faire du jeune Pindare un poète lyrique. L'art n'est une chose facile nulle part, mais en Grèce la poésie lyrique offrait alors des difficultés toutes particulières. Pour connaître jusqu'en ses détails les plus délicats la structure intime de ces rythmes nombreux et compliqués, pour en sentir la valeur et les nuances, pour appliquer aux paroles la musique et la danse qui leur convinssent, il fallait joindre au talent naturel de longues et minutieuses études, et c'est ce que fit Pindare. 11 trouva probablement ses premiers maîtres dans sa famille même. Tout auprès de la maison paternelle s'élevait un petit sanctuaire consacré à Cybèle et à Pan. Ces deux divinités d'origine phrygienne avaient avec la poésie et la musique des rapports étroits : c'est à leurs fêtes, disait-on, qu'avaient été chantés les premiers hymnes qu'accompagna la flûte. Il ne serait même pas impossible que de père en fils dans la famille du poète on eût possédé
» Paus., IX, 23, 2.
^PuiLosT,, Imag., II, 12.
le droit de jouer de cet instrument à quelques-unes des solennités qui étaient célébrées dans cette chapelle. C'est une supposition de Boeckh * : rien ne l'autorise d'une manière expresse, mais elle est en parfaite harmonie avec les usages du pays el les traditions religieuses de la famille de Pindare. Quoi qu'il er soit^ c'est d'un ami de la maison, Scopélinos, qui peut-être même serait devenu son beau-père après la mort de Daïphante, que k jeune poète reçut ses premières leçons de flûte. Scopélinos ne fui pas son seul maître. Pindare dans un de ses fragments semble faire allusion aux secours qu'il trouva dans sa patrie pour son éducation poétique, quand il dit que l'illustre Thèbes l'éleva dans le culte des Muses 2. Puis les œuvres d'Hésiode devaient être populaires dans le pays : Pindare fut certainement initié de bonne heure à cette poésie pour laquelle il professa toujours le plus grand respect et dont il s'inspira mainte fois.
Il trouvait encore autour de «lui des ressources plus directes, des maîtres vivants qui pouvaient l'aider de leurs conseils et probablement même corriger ses premiers essais. C'est le service que lui auraient rendu les deux poétesses, Myrtis et Corinne, la dernière surtout; bien qu'elles n'habitassent pas à Thèbes même, Anthédon et Tanagre, leurs résidences, étaient assez rapprochées pour que le commerce fut facile et fréquent. Il s'esl conservé une anecdote qui ne manque pas de vraisemblance el qui nous édifie sur la nature des relations que le jeune apprenti poète avait avec ses deux illustres maîtresses. Il paraît que ses premières compositions étaient assez sèches et surtout n'avaient pas ces développements mythiques dont la poésie lyrique grecque faisait alors sa parure ordinaire. Corinne lui en fît l'observation. Pindare se remit à l'œuvre et lui apporta quelque temps après un hymne en l'honneur des Thébains, qui commençait ainsi :
Chanterons-nous Ismène ou Mélia à la quenouille d'or, ou Cadmos, ou la race sa<*rée des hommes semés, ou Théba à la sombre bande'.etîe, ou la race audacieuse d'Héraclès, ou le joyeux honneur de Dionysos, ou la noce d'Harmonie aux bras blancs ^^
' Boeckh, Pind. op., t. II, pars altéra, p. 16.
2 Frag. 108.
3 Frag. 29 et 30.
Et sans doute le poète, continuant son ^numération, passait en revue tous les noms de la mythologie thébaine. Sur quoi Corinne se récria et lui dit qu'il fallait à la vérité semer, mais iivecla main et non à plein sac*.
Malgré l'accuoil bienveillant et les le(;ons que sa jeune muse trouvait à Thèbes, Pindare ou plutôt sa famille jugea convenable de lui faire respirer un autre air et de la conduire dans un milieu plus inspirateur. Nous avons déjà dit ca qu était alors Athènes, et l'éclat littéraire dont les Pisistratides s'efforçaient de l'entourer 2. Ils y avaient appelé les hommes les plus distingués de la Grèce par l'esprit et le talent i)0(*tique. L'écho de leurs chants avait dû se faire entendre juscju'à Thébes et éveiller dansTàme ardente du jeune poète un vif désir de voir ces hommes illustres, de s'inspirer de leurs excMuphîs, de se perfectionner sous leur direction. En œ moment-là mr-me et précisément dans Athènes, l'esprit curieux des Grecs commençait à rechercher les lois secrètes qui régissent le chant et la composition poétique. Lasos inventait ou perfectionnait l'accompagnement polyphonique dans la musique instrumenl^ih^, et dans un traité spécial exposait la théorie de cet art. Agathocle, poèh* et surtout musicien, enseignait alors à Athènes un genre de musique grave, austère, suivant l'expression d'un scoliaste; c'était par consèjuent tout l'opposé du gennî vif, passionné, du genre dilli}rambi(iue que Lasos créait et mettait à la mode. Les /?/o- 9^aphic8 de Pindare font mention encore d'un Apollodore. (lu'on reconnaît guère que par l'anecdote suivante. Il avait étéchargt'^ d'instruire un chœur cyclique; pendant une absence, il ne craignit pas de passer à Pindare son bâton de chef d'orchestre. ^lui-ci, malgré sa jeunesse, se tira, paraît-il, tout à fait à son donneur de cette difïicile suppléance.
Il est impossible de déterminer avec certitude? riniluonce que chacun de ces hommes supérieurs put exercer sur le tah^nt naissant du jeune poète, mais cette influence fut ré(41e et pro- "^nde. Il paraîtrait que Corinne hii reprochait d'aUiciser^, Il est
J Put., de Glor. Ath., XIV. 3^17.
j ^'oir plus haut p. 86.
Je prends la correction de Geel, adoptée par BergVc'Voxt Mi^'iVw, L-v^vxcl
probable que les victoires qu'elle remporta sur le poète, dans des concours publics à Thèbes, si elles sont authentiques, ont eu pour cause en grande partie cette teinture d'atticisme que Pindare avait pu répandre sur ses compositions, et qui froissait ou tout au moins di^routait des juges enfermés dans un béotisme exclusif*. On a dit que Simonide avait été le maître de Pindare : nous avons vu comment il faut entendre cette tradition. Ce ne sont pas des leçons proprement dites, mais des exemples bien autrement féconds que le poète de Céo^ donnait à son futur rival. On comprend aisément l'effet que devait produire sur une intelligence aussi curieuse, aussi vive, cette belle et noble poésie de Simonide dans toute la fraîcheur de son épanouissement. Agathocle était, parait-il, quelque chose de plus encore qu'un musicien : Platon le donne comme un penseur 2. U fut le maître de Damon, celui même dont Périclès apprit la musique et qu« plus tard les adversaires du grand Athénien firent chasser do 1; ville pour l'inlluence qu'on lui prêtait sur l'esprit de son élève La gravité naturelle de Pindare ne pouvait que gagner encov au commerce d'un homme de cette valeur, et la philosophi élevée (ju'on rencontre à chaque pas dans ses vers est plusd'uii< fois sans doute l'écho poétiquement sonore des entretiens du maître avec le disciple. Enfin, avec ApoUodore, Pindare appre* nait à diriger un chœur, à façonner toutes ces intelligences, à manier toutes ces volontés si souvent rebelles, à les assouplir, à les fondre en une seule et même action, docilement obéissante au moindre signe du chef. C'est ainsi que dans Pindare se formaient tour à tour à ces contacts divers le penseur, le poète, le musicien et Vimpresario. Quelque jeune qu'il fût, cet enseigne-
ï Suivant un scoliasle, Pindare à cette occasion aurait traité sa rivale de « truie béotienne », jiotw-ria î;. L'expression est peu galante et, pour la jnslifler. il ne sullit pas de dire que c'était un pr>»verbe usuel en Béotie. Un vers dun dilhyranib<î du poole, cilé par Strabon, VIH, p. /,9V (Bkrgk, Piiid. Dithtf. fraz.M». permettrait de l'expliquer autrement: o c'était du temps qu'on appelait le^ Béotiens pourceaux, frjt; ou i'î,-. » En eirot, parmi les races qui primitivemejl haliiièrent le sul qui fat plus tard la Béotie, on comptait des Hvantes ("ravri,-). Ce nom avec le temps s était altéré et avait fini par se confonàre avec «iî- i'^ là le proverbe pour désigner un Béotien de vieille roche, et peu à peu un Béotien encroûté. Il est probable que Pindare, dans l'application de ce proverbe à Corinne, mettait un çrain de malice, mais ce qu'au fond il voulait dire, c'est que sa rivale n'avait diî sa victoire qu'à cet antique parfum de purbcolisœ* gu'eyies'obstinait à conserver ûana saçoè*\ft.
^ ProtagoraSf 316.
LA POÉSIE LYRIQUE COSMOPOLITE : PINDARE i6l
ment varié avait porté ses fruits. En effet, quand Pindare quitta la ville d'Athènes, il n'avait guère que quinze à vingt ans. Quelques années après l'expulsion d'Hippias, la guerre éclata entre Athènes et Thèbes : il est peu probable que le jeune homme ait prolongé son séjour en Attique durant les hostilités.
Pindare devait retrouver à Delphes une autre source d'influences. Il se mit de bonne heure en rapport avec le sacerdoce de ce sanctuaire. Non seulement la proximité du lieu lui rendait ces relations faciles, mais son titre d'.Egide et la tournure éminemment religieuse de son àme le portaient pour ainsi dire naturellement de ce côté. Pindare avait la religion, on pourrait dire même la dévotion d'Apollon. Le hasard Pavait fait naître pendant une des fêtes de ce dieu : il le rappelle avec complaisance. Partout où il parle d'Apollon, il le fait en termes magnifiques. Les quatre premières odes que Ton a de lui, sont consacrées à chanter des vainqueurs aux jeux pythiques. Plus tard, quand toutes les espérances de talent qu'il donnait se furent si glorieusement réalisées, la faveur qui l'avait tout d'abord accueilli dans ce sanctuaire devint du respect, et Pindare recrut des prêtres de Delphes les distinctions les plus flatteuses. Il eut dans le sanctuaire, à côté de la statue du dieu, un siège en airain, où il se mettait pour chanter les hymnes qu'il avait composés en son honneur*. La Pythie même voulut qu'on lut accordât le droit héréditaire de prendre part au festin sacré des "^héûxénieSy et longtemps encore après lui, ses descendants jouirent de cet honneur.
Ces relations lui furent utiles à plus d'un titre. Sans parler de l'avantage précieux qu'il trouvait à converser fréquemment avec des hommes d'une haute sagesse, nourris de la moelle de l'enseignement apollinique, à s'inspirer de leur expérience séculaire, à se pénétrer de leur langage noble, élevé, dont l empreinte se retrouverait, au dire de quelques critiques, dans ses vers comme dans ceux d'Hésiode 2, Pindare se ménageait ainsi les
'Paus., X, 24, 4.
' Ahrbns, Ueher die Mischung der Dial. in d. griech. Lyrik (dans les Mémoires pour les congrès des philologues allemands, année 1853), p. 55, 73 et suiv. ; voir également dans E. Cortics, op. cit. H, 106, l'influence que Delphes auraitexercée î^wla langue de la lyrique dorienne. l\ faut pourtant reconnaître que les inscriptions récemment découvertes à Delphes ne sonV. paiS t^^NOt^VA^^ '^ ç.^NNfc «hypothèse.
relations les plus capables d'assurer sa fortune et de répandre son nom dans les contrées les plus lointaines du monde hellénique.
Delphes était à tous égards le centre et, pour prendre le terme consacré, le nombril de la terre alors connue. De toutes parts les pèlerins affluaient à ses autels, son oracle était révéré même des rois barbares, ses fêtes comptaient parmi les plus solennelles, et la Grèr^ tout entière accourait aux jeux que tous les quatre ans l'on y célébrait en l'honneur du dieu qui avait vaincu le serpent Python. On sait avec quel soin jaloux les prêtres de ce sanctuaire accueillaient, provoquaient les talents en tous genres, comme ils savaient éveiller le génie, l'encourager dans ses créations, enfin quel rôle inspirateur ils ont joué pendant plusieurs siècles. Bien certainement ils reconnurent de bonne heure la vocation de cet adolescent qu'on eût pu, lui aussi, appeler « un enfant sublime » ; ils applaudirent à sest» premiers essais et durent plus d'une fois confier à sa jeune mus(^ l'honneur de rehausser de ses chants les fêtes de leur dieu « Leur main paternelle le présentait à tous les nobles visiteurs et , quand les vainqueurs aux jeux pylhiques cherchaient un poèLo pour célébrer leur victoire, c'est son nom que le sacerdoce mettait en avant. Voilà probablement comment il se trouva en relations avec les puissantes familles des Aleuades et des Scopados, et comment il reçut de l'une d'elles sa première commande. Le jeune Hippoclès, un Hérachde et par suite un allié dos Aleuades qui eux aussi prétendaient descendre d'Héraclès, avait remporté à Delphos le prix de la double course. La famille s'unit pour célébrer cette victoire, et c'est Thorax, le chef des Aleuades, qui d'un commun accord fut chargé de commander l'ode. Il connaissait déjà Pindare, il admirait son jeune talent et mrnie avait déjà fait de lui, paraît-il, son hôte. Pourtant, avant de le choisir, il consulta le sacerdoce de Delphes. Pindare a voulu rappeler celte circonstance honorable, lorsqu'au début de son ode, il s'est dit appelé par Pytho. C'est en 502 que fut composée cette pythique, la dixième du livre : l'auteur n'avait donc guère que dix-huit à vingt ans au plus. La distinction dont il était l'objet pouvait sembler d'autant plus flatteuse que les Aleuades avaient précisémeul a\oTç> ^\vç\:^'à ^'^wy. le poète qui
passait pour le plus illustre de la Grt'ce. On ne peut dire qu'ils aient préféré le jeune Pindare à Simonide dans toute la splendeur de sa maturité, mais enfin le talent du débutant leur inspirait déjà assez de confiance pour que le choix qu'ils laisaient d(? lui n'eut pas l'air d'un simple caprice.
Pindare se montra digne de cette confiance. Son ode sur laquelle nous aurons à revenir, sans être un de ses chefs-d'œuvre, a des qualités qu'on ne s'attendrait point encore à rencontrer dans un auteur de cet âge. A la façon dont il ^'appelle la demande qui lui fut adressée par le chef des Aleuades, aux termes dont il se sert pour exprimer la foi qu'il a dans la noble hospitalité de ce prince, il y a de la dignité ; on sent déjà l'homme bien posé dans le monde et dans sa propre estime :
J'ai confiance dans la gracieuse hospitalité de Thorax, qui, recherchant mes bons offices, a attelé ce char à quatre roues des muses, aimant qui l'aime, conduisant avec bienveillance qui le conduit*.
Et un peu plus haut, il disait déjà sur le puissant eflet de ses chants :
J'espère, si les Éphyréens répandent mes doux accents sur les rives du Pénée, j'espère rendre par mes chants Hippoclès plus admirable oncore pour ses couronnes, et parmi ceux de son Age et parmi les Aieillards, et faire de lui la préoccupation des jeunes vierges*.
En même temps que le nom d'Hippoclès, le poète par cette ode avait illustré le sien et l'avait fait pénétrer, tout rayonnant de gloire, dans ces régions septentrionales. Deux ans après, le jeune roi de Macédoine, Alexandre, qui venait de monter sur le trône de son père Amyntas, jaloux de gagner la faveur des Grecs, avait voulu disputer à Olympie non pas le prix orgueilleux des chars ou de la course équestre, comme les tyrans, les potentats fastueux, mais la palme modeste et toute démocratique de la course à pied. Il n'avait pas remporté la victoire ; mais l'elTet tout de même fut considérable, et Pindare à cette occasion composa un encomion, où il saluait ce fils courageux d' Amyntas « qui portait le même nom que les opulents Dardanides 3 ». Ce
^ Allusion à Paris, aussi appelé Alexandre. Frag. m\.
n'était certainement pas sans l'assentiment du prince qu'il lui adressait ces vers et qu'il nouait avec lui des liens d'hospitalité dont le souvenir, plus de 160 ans après, devait faire épargner la maison du poète par le descendant et le glorieux homonyme de ce roi de Macédoine.
La réputation de Pindare prenait décidément son essor à travers toute la Grèce. Huit ans après l'ode qu'il avait composée pour un vainqueur du nord, il chanta deux Siciliens, l'un Xénocrate, frère de Tliéron, le tyran d'Agrigenle, qui avait remporté le prix à la course des chars *, l'autre un simple flûtiste, d'Agrigente également, nommé Ivlidas *. S'il célébra sur commande le premier, riche citoyen qui pouvait largement payer, il est probable qu'il chanta le second par sympathie personnelle, par admiration pour le talent qu'il avait vu déployer à cet artiste.
En elïet, c'était avec un nome d'un genre particulier, le polycé
phale, que Midas avait triomphé au concours de Delphes, e"^^ même il s'était produit un incident qui rehaussait encore récl8L 1 de sa victoire. 11 jouait son œuvre avec une flûte à plusieur-^ s embouchures, et, pendant l'exécution, Tune de ces embouchurt~>s se cassa ; l'artiste n'en continua pas moins, compensant à forci^e d'habileté l'imperfection accidentelle de son instrument. Pinda,i*e était du métier : un pareil tour de force le ravit. De là entre Les deux artistes une amitié que des raisons religieuses contribuèrent peut-être à rendre plus vive encore. L'un et l'autre, comme flî5tistes, servaient les mêmes divinités, Cybèle et Pan, au culte desquelles, nous venons de le voir, devait être afliliée la famille de Pindare.
Quatre ans après, c'est-à-dire en 490, le poète chantait la victoire d'un Athénien, l'Alcméonide Mégaclès 3. Jusqu'ici Pindare n'avait chanté que des victoires remportées à Delphes, ce qui prouve toute la part que prit le sacerdoce de ce sanctuaire à la diffusion de sa gloire. Mais enfin le poète est connu, il est apprécié : les vainqueurs aux autres grands jeux nationaux de la Grèce vont solliciter son talent. En 484, le Locrien Épizéphyréen Agésidame lui fait célébrer la victoire qu'il venait de rem-
' Pyth. VI.
^Pj^/A. XJI.