M. VU
porter comme pugiliste à Olympie*. Pindare avait alors de trente-cinq à quarante ans. Il serait même possible qu'il eût composé quatre à cinq ans plus tôt la V« noméenne pour l'Éginète P}'théas, vainqueur au pancrace. Mais la date de cette ode n'est pas certaine. En tout cas, le poète n'avait guère mis que vingt ans pour se faire connaître de la Grèce entière (ît conquérir aux jeux les plus lointains, comme ceux d'Olympie, une réputation qui lui attirait les commandes des vainqueurs les plus illustres par la fortune ou le rang.
Mais ces commandes ne venaient pas trouver le poète dans son cabinet de travail; c'était au con^traire lui qui allait au-devant d'elles, en se transportant de sa personne aux endroits mômes où il pouvait les rencontrer. Tout en gardant son foyer domestique où il venait se retremper dans la solitude et la méditation. Pindare n'en fit donc pas moins de nombreux voyages. On voit à plusieurs de ses olympiques qu'il avait réellement assisté à la victoire qu'il célèbre 2. Il en fut de môme pour les autres jeux, ceux de Nomée et de ristbme. Puis, unii fois l'ode composée, il n'était pas rare que le poète partît avt^c tous ses (^boristes pour l'exécuter dans la patrie même de celui qui en était l'objet. De là ces relations d'hospitalité que Pindare avait avec la plupart des villes et des familles les plus considérables de la Grèce. Aucun poète ne reçut de ses contemporains des marques plus nombreuses d'affectueux respect et, s'il se livra moins que Simonide, certainement il fut tout autant sollicité.
C'est avec les Éginètes que Pindare paraît avoir eu les relations les plus suivies, les plus cordiales. Dans l'affection qu'il portait à ce petit peuple se croisaient et se confondaient plusieurs sentiments. Égine et Thèbes rapportaient leur origine à une source commune qui faisait d'elles deux cités sœurs. Cett(^ origine avait môme été rappelée dans des circonstances toutes récentes. Lors des guerres qui éclatèrent entre les Athéniens et les Béotiens, au sujet de Chalcis et de l'Eubée, ceux-ci, consultant l'oracle de Delphes sur les moyens de réparer leur défaite, en avaient ngu le conseil de s'aider de leurs plus proches. Mais on ne savait
' Olyinp. X.
2 11 dut assister aux jeux olympujucs en ah, 476, A72, ^ftS. Klty ç.ciB\v\:.«.\lx^v sort des o]ymp. il; Ul, 2; X'J, 1 ; VI, 2: IV, 5.
d'abord (jucls pouvaient être les peuples visés par la réponse de la Pythie; enfin l'opinion prévalut que c'étaient les Éginôtes. En effet l'ancien héros Asopos avait eu deux filles, Égina et Théba. L'une avait donné son nom à Thèbes; l'autre avait été la mère d'Éac|ue, le roi d'Égine. Oii s'adressa donc aux Éginètes avec qui une aUiance fut conclue. Pindare a célébré lui-même cette légende dans une de ses isthmiques*, et c'est par suite des rapports qu'elle amena entre les deux peuples, qu'il apprit à connaître ces insulaires, à les estimer, à les aimer. Mainte fois il a fait l'éloge de leur esprit industrieux, de leur goût pour les arts, pour les muses, de leur fidéhté aux institutions doriennes 2 : c'est une île que respectent les Charités et qu'habite la Justice 3; là plus qu'en aucun lieu du monde est honorée Théniis conservatrice, qui siège à côté de Zeus hospitalier *. Ailleurs encore il dira ({ue c'est un décret des immortels qui a fait de ce pays entouré i)ar la mer un phare de justice pour les étrangers s.
Le poète avait été frappé de l'activité commerciale des Éginètes, du mouvement de leur port où afiluaicnt les navires, de cette richesse dont ils faisaient un si noble usage, de cette puissance qui tenait en échec Athènes môme et pour la durée de laquelle il faisait les vœux les plus ardents ^. Il avait vu d'ailleurs ces Éginètes déployer le i)lus rare courage lors des guerres de l'indépendance : « Dans les travaux d'Ares, la ville d'Ajax, Salamine, pouvait rendre témoignage qu'elle fut sauvée par les matelots d'Égine, lors de l'orage meurtrier de Zeus, quand la mort tombait comme grêle sur des hommes sans nombre 7. »Et de fait, c'est aux Éginètes que le prix de la bravoure avait été décerné. Toutes ces (jualités, tous ces mérites avaient réellement pris le cœur du poète. On sent dans les éloges quïl donne à la glorieuse petite île une chaleur, un accent de sincérité qu'on ne s'attendrait pas à trouver dans des vers composés sur cuni-
• ïsthm. vnr, 19.
2 Olymp. vni, 30; Neni,. H!, 3; VU, 9: Frag. 1.
^Pyth.\lll,2\.
< Olymp, vni, 21, 27.
> A'ew. IV, 12.
6 Pyth. Vin, à la (in.
" hthm. IV, Ji8,
mande. Non seulement il api)elle Égine Tîle célèbre entre toutes * ; non seulement il dira que c'est une loi pour lui de ne jamais Tabordor sans verser sur elle ses louanges 2, que de toutes parts aux mortels diserts qui la veulent célébrer s'ouvrent de larges chemins 3, mais il ira même jusqu'à conlesser que sans les Éacides son cœur n'a pas de goût aux chants ^ Ces Éacides sont au nombre des héros qu'il préfère 5 : il a la plus profonde sympathie pour le plus malheureux d'enlre eux, le brave Ajax, dont il déplore vivement la mort prématurée, et, s'il montre tant de répulsion pour Ulysse, si plus d'une fois il laisse entendre que Homère l'a célébré indûment, ce n'est pas qu'il condamne l'esprit de ruse et de mensonge du personnage, car il a fait l'éloge de Sisyphe qui moralement ne valait guère mieux <5; mais Ulysse fut le rival heureux, quoique in'Jigne, d'Ajax : voilà ce que Pindare ne peut lui pardonner 7.
On conçoit donc sans peine qu'animé de pareilles disiK)sitions, il ait noué des relations d'amiiié avec les i)rincipales familles de cette île, les Euxénides, les Blepsiades, les Théandriades, les Chariades, les Midyllides, et qu'il ait volontiers chanté ceux d'entre eux qui remportèrent aux diilerents jeux de la Grèce los palmes du pugilat. Car c'était surtout dans ce genre de ^utte que brillait la race robuste des Éginètes : sur trente-cinq personnages que Pindare à célébrés dans ses odes, il y en a ^ixqui sontd'Égine; on voit la proportion. C'est avec la famille ^e Lampon qu'il parait avoir été le plus intimement lié. Il a vanté ^généreuse hospitalité dont il avait dû plus d'une fois profiter s. ^û sait que pendant toute la durée de la guerre avec les Perses, ^^Jûdare, qui ne put se décider à suivre jusqu'au bout l'oligarchie thébaine,, resta éloigné de sa ville natale. On ignore en ^!^ol endroit il se retira. 11 est probable pourtant (juc ce fut à *^ftine, dans la maison de Lampon. La seule objection qui se
,'^»Mm. IV, u. ^'**<Am. VI, 21.
, ^em. VI, ^ô.
j '9thm. V, 20.
, j>Vm. 111, 28; V, 19.
,%m^. XUI, 53.
^ém. VII, 20.
fsth
m» VI, 70.
pourrait faire à celte supposition, c'est qu'au rapport d'Hérodote, Lampon lui-même prit une part très active à la guerre et surtout à la bataille de Platées*. Mais bien que le chef de la maison fût absent, il se peut néanmoins que la maison même soit restée ouverte et que Pinrtare y ait trouvé accueil.
Si ridée d'une origine commune et l'admiration bien méritée pour de brillantes et solides qualités le rapprochaient d'Égine, Pindare ne pouvait rester étranger à une cité plus illustre encore et qui non seulement avait été le berceau de sa muse, mais venait de jouer un rôle si glorieux dans les derniers événements. Quand il quittait Athènes, encore adolescent, il devait y laisser des souvenirs, des espérances que ses succès prochains ne firent sans doute qu'aviver. Aussi le voyons-nous choisi, quelques années après, au lendemain de Marathon, pour chanter la victoire curule qu'un membre de la famille puissante des Alcméonides, Mégaclès, avait remportée aux concours pythiques; dès le début de cette ode on s'aperçoit de l'impression profonde qu'avait faite sur sa jeune imagination cette cité pleine d'avenir : « Pour tout poète qui veut chanter, dit-il, le nom d'Athènes est le plus magnifique prélude. » Il dut plus d'une fois traverser le Cithéron, pour revenir respirer cet air pur que ne connaissait point sa Béolie, i)our contempler à loisir les effets vigoureux de cette 1 jmière intense et tâcher d'en reporter dans ses vers les étincelantes réverbérations. En tout cas, il y séjourna certainement après les guerres médiques; peut-être y vint-il directement quand il partit d'Égine, au lieu de rentrer à Thèbes où la tranquillité était loin d'être rétablie. C'est alors qu'il y composa ce dithyrambe où, célébrant les combats d'Artémision, il disait que les enfants des Athéniens y avaient jeté les glorieux fondements de la liberté 2, On fut surtout frappé des vers enthousiastes dont il célébrait la ville dans ce même poème :
cité brillante, couronnée de violettes et digne d'être chantée, colonne de la Grèce, illustre Athènes, ville divine ^ I
Cet éloge alla droit au cœur des Athéniens : le souvenir en