‹ Histoire de la poésie lyrique grecqueChapitre 14 sur 34 · HÉROD., IX · texte numérisé non relu

HÉROD., IX

^Frn^r^ 77.

^ Fi\ig. 76.

i éternellement vivant. On en retrouve Técho dans Aristole, dans Eschine, dans Isocrat^ et jusqu'aux dernières limila littérature grecque, dans Plutarque, dans Lucien, dans »nias, dans le rhéteur Himérios ^ Mais l'éloge ne fut pas du des Thébains : on dit qu'ils condamnèrent le poète à endc, et pourtant c'était alors le parti démocratique qui se vait au pouvoir, mais rien n'y fit. La vanité indigène ne ait pardonner à un enfant de Thèbes de louer en termes i splendides une ville étrangère, une ville ennemie. Athènes rellement vota comme récompense au poète une somme qui lermit de payer son amende, en conservant encore un joli fice. Pindare composa pour Athènes un autre dithyrambe re dont il nous reste un fragment superbe 2.

iépendamment de l'attrait que pouvait avoir pour Pindare ville aussi littéraire que l'était dès lors Athènes, où la tra- ' était (Ml ph^ne floraison avec Eschyle, où la comédie com- (jait à se montrer avec Chionide, Magnés, Gratines, il se uisit précisément alors dans l'atmosphère politique un chanînt qui devait rendre plus agréable encore à notre poète son ir en ce pays. On sait, en eflet, qu'après la bataille de Plaie crédit de Thémistocle commença à baisser, tandis que tocratie reprenait le dessus. Le vainqueur de Salamine était i peu mis à l'écart; Aristide, Cimon, enfin libéré de l'amende •nelle, devenaient au pouvoir. Pindare devait se sentir plus à i au milieu de ces tendances aristocratiques : il est donc pro- 3 qu'il prolongea son séjour à Athènes ou qu'il y revint ntiers plusieurs fois.

ïpuis longtemps il était invité par les princes de Sicile à se re à leur cour, et ses amis s'étonnaient qu'il fît la sourde le à des avances aussi flatteuses. On lui montrait les hon- •s dont Simonide était entouré et ceux qui l'attendaient luile, s'il voulait seulement se donner la peine de h^s aller voir. Le poète fut long à se décider : il aimait mieux, disait-

irBKRGK, frag cié.

a,'. To. Vuir plus bas p. 2^7. Ce qui prouverait encore la fréq :ence et l'inlides rappyits que le poète eut avec les Alh«;niens, c'est qu il lit faire par un e (le celle ville, Calamis, la statue de Zeus Aminon qu'il consacra dans le Ij que ce dieu avait à Thèbes (1»aus., IX, 16, \]. El povxvVaLXvX ^ t.\^\w^ s lit précisémewl en co icmps-là une illustre école de slalua\te.

Toj/E IL Y^

il, vivre pour lui-même que pour autrui ^ Il céda pourtant e se mit en route pour la Sicile* peut-être voulait-il échapper a u^ tristes pensées que lui inspiraient les luttes humiliantes, le tiraillements douloureux auxquels Thèbes continuait d'être ei ju-oie. Les critiques ne sont pas d'accord sur la date. Bcrgk I fait partir dès la première année de la LXVP Olympiade, c'cst-à dire en 470 ; mais généralement on met ce voyage trois oi (quatre ans plus tard en 473, 472.

Les princes de Sicile aimaient à concourir aux grands jeu de la Grèce, à étaler dans ces occasions solennelles leur royal ojmlence, et les Grecs, de leur côté, faisaient un accueil empress à ces frères d'outre-mer pour l'hommage qu'ils semblaient aini rendre à la patrie commune. Les Doriens surtout se montraiet sensibles aux victoires que remportaient ces princes, et ils le saluaient de leurs plus vives acclamations, parce qu'entre eu et les peuples de Sicile le lien était plus étroit encore. En ell'( les habitants de cette île étaient pour la plupart d'origin dorienne; les plus grandes villes, les plus célèbres, appartc naient à cette race et en avaient conservé les traditions morale et les principes politi(|ues. C'était donc encore le dorisme qi triomphait avec ces insulaires, c'était, pour ainsi dire, unegloii domestique qu'acclamaient les Doriens, quand l'attelage d'u prince sicilien con({uérait la palme de la victoire. Pendant ([i Pindare était en Sicile, la fortune lui ménagea précisément pli sieurs occasions de célébrer son hôte Hiéron: il composa r^ olympique, la P'^ pythique, ainsi qu'un scolie 2. Il ava déjà envoyé de Thèbes même la 11^ pythique et un hypo chème^. Mais quelque bien traité qu'il fût par le maître « Syracuse, il ne paraît pourtant pas que Pindare se soit trou parfaitement à sa cour. Nous avons eu déjà l'occasion de pari de ses démêlés avec Simonide. Il est probable (jue les dei poètes avaient personnellement l'un pour l'autre une certai déférence; mais il y avait l'entourage, les coteries. On voit certains passages des pièces que Pindare composa pour Hiér< que la médisance ne l'avait pas épargné près du maître. ^

1 BoECKH, Pind. op., tom. I, 1 , p. 10.

2Frag. 105,103.

•»Frag. 125.

poète y fait une allusion délicate mais sensible, quand il montre au prince Rhadamanthe en possession du bonlieur suprême parce que son âme, riche des fruits de la vertu, ne s'était point laiss('' charmer par de trompeuses subductions, comme l'art des méchants sait en répandre autour des m(»rtels *.

Ce qui pouvait i)réter â ces malignes insinuations, c'est qu'en réalité Pindare avait mis toutes ses complaisances, toutes ses aflections de poète et d'homme sur une autre tête que celle d'Hiéron. Nous avons vu plus haut avec quel soin jaloux il revendiquait sa descendance de Tillustre famille des ^Egides et quelle réalité prenaient à ses yeux toutes ces traditions de commune origine entre des peuples semés aux quatre coins du monde hellénique. Or Pindare retrouvait précisément dans la personne de Théron, le maître d'Agrigente, un rejeton de ces ilgides. La famille des Emménides à laquelle le prince appartenait se rattachait à ces derniors, elle en était une branche incontestée. De là c^ttc prédilection du poète, que justifiaient du reste les éminentes qualitcîs de Théron. C'était lui qui, de concert avec Gélon, avait remporté sur les Cai'thaginois la victoin^ d'Himcre, ce glorieux pendant de Salamine. Avec le butin ramassé sur le champ de bataille, avec l'indemnité considérable • payée par les vaincus, Théron avait embelli sa capitale et fait construire par les prisonniers des réservoirs, des aqueducs, une digue au port, des fortifications, des palais, qui faisaient d'Agrigf'nte la plus belle ville du monde, comme le disait Pindare dans son enthousiasme 2.

Théron du reste était mieux enrore qu'un général heureux, un habile administrateur ; il avait un fond d équité et de bonté qui lui valut l'affection de son peuple et de précieux éloges do ^ûpart du poète. « Je dirai, s'écrie Pindare, je dirai d'un esprit véridique une parole que j'atteste par serment, c'est que rlepuis cent ans, la ville n'a enfanté un homme de cœur plus bienfaisant I^ur ses amis, de main plus généreuse que Théron. Mais un envieux et injuste dédain de la part d'insensés a attaqué sa gloire, ce dédain qui se plaît aux vaines paroles et voudrait faire ^^ nuit sur les belles actions des bons. Et pourtant, de même que

^ l'yih. xn, débLt.

le sable échappe au dénombrement, qui pourrait dire toutes joies que Tliéron a procurées aux autres? ^ » Enfin ce qui pr verait en faveur du prince autant peut-être que cet éloge atte par serment, c'est la nature du sujet que traite le poète dans deuxième olympique, qu'il lui adresse. Pindare y expose i haute et philosophique doctrine sur l'autre vie, ce qui lai naturellement supposer que le prince avait l'esprit assez él< pour la comprendre.

Notre poète travailla pour d'autres Siciliens encore. Il reste lui des olympiques en l'honneur de Psaumis de Camarine pc une victoire curule 2, d'Ergotèle d'Himère, vainqueur à la dou course 3. Ces deux poèmes lurent composés pendant le séjc môme en Sicile; il en est d'autres qu'il fit plus tard et qi envoya de Thèbes , comme la sixième olympique pour Agés de Syracuse, vainqueur avec un attelage de mules, la premii néméenne et la neuvième pour Chromios d'Etna, vainque avec un char. Il fit également après son départ la deuxièi isthmique à Thrasybule, fils de Xénocrate et neveu de Thérc où il célébrait une ancienne victoire de son père : le vainque et Théron étaient morts à cette époque.

On ne sait pas exactement le temps que le poète passa Sicile. 11 ne paraît pas y avoir séjourné plus de quatre ans. revint sans doute à Thèbes vers 468, si l'on prend la date géi ralement admise de son départ pour l'île. Deux ans apr quelques-uns pourtant disent six, il se rendait à Cyrène, à cour d'Arcésilas, dont il chanta une victoire curule dans deux pythiques IV et V. Le voyage du poète n'est pas absol ment certain, mais il est probable. Ce qu'il dit dans le dern poème de la rue que Battos avait faite à Cyrène pour processions d'Apollon, de son tombeau qui s'élevait à l'extrcnj de l'Agora, laisse supposer avec assez de vraisemblance qi connaissait la ville. Il porta peut-être lui-même à Rhodes l'oly pique VII pour Diagoras, bien qu'un passage, si Ton veut prendre à la lettre, indique plutôt que le poème fut envoy

• Olymp. n, à la fin.

5 Olymp. I V et V.

3 Olymp. xn.

* Olymp. VII, 8.

Le poème est de 464 : le voyage à Rhodes aurait donc eu lieu soit avant, soit après le voyage à Cyrène, suivant la date que l'on adopte pour ce dernier. L'olympique XIII à Xénophon de Corinthe est de la même année que la septième à Diagoras. 11 est très probable que le poète alla en personne la faire exécuter.

La légende avait embelli le berceau de Pindare ; elle ne pouvait manquer d'embellir son trépas. Les uns contaient que des théores près de Zeus Ammon avait spontanément demandé pour lui ce qu'il y a de meilleur parmi les hommes, et que le poète avait reçu la mort dans Tannée même. Suivant Plutarque* et Suidas, c'est Pindare lui-même qui aurait fait faire cette demande, exaucée du reste avec autant d'empressement. Pausanias s'est fait l'écho d'une autre tradition : Perséphone aurait apparu en songe à Pindare et l'aurait invité à composer un hymne en sf>n honneur, attendu qu'elle était la seule à f|ui le poète n'eût pas fait cette faveur. Pindare se serait mis aussitôt à l'œuvre et, l'hymne achevé, mourait 2. Cela rappelle le Requiem de Mozart. Toutes ces histoires témoignent de la haute idée qu'on se faisait de la faveur que les dieux portaient à notre poète, mais elles ne nous apprennent malheureusement rien sur la date de l'événement qu'on cherchait ainsi à rehausser. Pour la naissance de Pindare, l'écart n'est que de quatre à cinq ans entre les données extrêmes ; pour l'époque de sa mort, il serait de près de vingt Sus, les uns le faisant mourir en 452, d'autres en 433 3.

Ce qui paraît bien établi, c'est (ju'il mourut subitement à *^rgos sur les genoux d'un jeune ami, Théoxène, avec lequel il regardait des jeux. Ses deux filles, Protomaque et Eumétis, qui l'avaient accompagné probablement à cause de son grand âge, rapportèrent dans une urne ses cendres à Thèbes. Un tombeau lui fut élevé dans l'hippodrome, en avant de la porte Prélide ; il existait encore au temps de Pausanias*.

\Comol.adApoU.,Xl\.

'^Ars.,ix,2î, 3.

-elon Bekgk, Lyr. graeci, I, p. 20, Pindare serait mort en l'Olymp. LXXXII. VvC*^' ^ «6 ans: selon BoErKii, PinU. op., L- m. U, pars al . p. 28, en l'Olymp. 7'^'V, 3(442); s; Ion T. Mommsbn, l'indaros, p. 2D, eu l'Olymp. LXXXVl, 4 (433).

Pais., IX, 23. 2.

LE citoyen; le penseur; l homme

Amour «le Pindare pour sa patrie, pour ses légendes, ses héros, Héraclès surtout. — Dorien dans i'àme. — A(;cusé de médisme par Pol\be; ce qu'il faut en penser : état de la Grèce; la diMnocraliCi l'aristocratie, le sacerdoce; partisans nombreux des Perses dans toutes les cités; éducation et situation de Pindare ; ses premières tcn* «lances; se laisse instruire par les événements. — Ame naturellement religieuse; sa conception de la divinité; diirérences d'avec Homère"^ ses idées sur la vie future, sur ses châtiments, ses récompenses". Pindare fut-il allilié à quelque secte ou école? — Croyant et phi' losoplie : ses elîorts pour concilier sa foi et sa raison ; l'indare <** Hossuet. — Vue juste des cliosas dUci-bas, de leur fragilité, t^* l'ignorance humaine; sentiment profond, mais sans désespérance résignation, sérénité même. — Ce que Pindare pensait de Thérédit; <les qualités physiques et morales; modilication de son opinion: ^ fait de plus en plus large la part de l'activité personnelle. — AmoU pour le grand, le beau; ce qu'il pense de la fortune; Pindare <^ (loahe. -^ La vertu: comme Pindare l'entend; point de vue re:? treint par l'éducation dorienne. — Son idée «le la justice. — ï? bonté naturelle ;ses préférences pour les héros affables, bienveillante

— Son tempérament voluptueux. — Son caractère aimable, modéré

— Ce qu'il pense de son talent; son amour pour son art ; son orgueil sentiment de supériorité vis-à-vis de la statuaire; puissance de la mu?* sur terre et dans les enfers. — Mu'urs nouvelles : l'art devient un< profession; relations de Pindare avec ses clients; sa fierté, son indc pendance vis-à-vis des grands ; tact et convenance de sa conduit» avec les tyrans de Sicile, le roi de Cyrène. .

Si jamais un poète se refléta dans son œuvre et fit de sa lyr' l'écho de son anie, c'est Pindare. Chez lui l'artiste et riioninn sont inséparables. Quel que soit le sujet qu'il traite, il s'y mo tout entier, il y porte toutes les énergies de sa riche nature Son vers n'a ni r(''ticences ni pipeiies. Pindare parle comme i pense ; il ne se hausse ni ne se déguise. La première, on pourrait dire l'unique matière de son génie fut son être moral avant d'étudier le poète et pour Je bien comprendre, il est dou( utile de voir d'abord ce qu'était l'homme.

Il n'est pas le premier poète qui aima sa patrie, mais il est le

premier qui mit dans ses vers rexpression vive de ce sentiment. Simonide avait l'humeur par trop cosmopolite : puis Céos était bien pou de chose, elle n'avait rien ni dans son état actuel ni dans son passé qui fût de nature à prendre le cœur ou l'imagination d'un poète. Thèbes se présentait autrement. Non seulement cette ville était riche et puissante,, mais elle avait une histoire des plus glorieuses *. Son fondateur Cadmos avec les merveilleux récits du dragon tué, des hommes nés de ses dents soraéeSjla tragique famille des Labdacideset les guerres épiques qui s y rattachaient, les belles héroïnes aimc^es de Zeuset mères de dieux illustres, Dionysos, Héraclès, toute cette mythologie ne pouvait manquer de séduire une âme naïvement éprise de légendes et de poésie. On lo sent à ces vers tout palpitîints de respectueux enthousiasme où il se demande ce qu'il chantem de prétérence entre toutes les illustrations de Thèix^s :

D.Maquclledc tes antiques gloires nationales, o bicnluiureuse Tlirbes, n''joiiis-lu le plus ton cfrur? KsL-ee parce (ju:* tu as mis au Jour DionvjH)s à la longue chevclur.', le conipagnou de Dénièler aux timbales d'airain? ou parce qu;> tu as reçu le plus puissant dos dieux dans une pluie d'or au milieu d.* h nuit, lorsque pi'néLrant dans le palais d'Auiphilryon, il venait vers son épouse pour engendrer Héraclès? ou bien est-ci* des profondes pensées de Tirésias, ou d'iolas, Thabile écuyer? ou des Spartes indouiptabli's à la lancée? ou pour a>oir, après une terrible "lèlée, renvoj^é Adraste veut* de ses dix mille compagnons dans son «(juestre pays d'Argos? ou pDur avoir solideuient établi chez les Lacédéinoniens une colonie dorienne, quand les ^f^gides nés de toi s'euq)arèrenl d'Aniyda?, en vertu des oracles de Pytho *?

l'iudiire aimait donc passionnément sa ville natale, .lamais il ^^ parle d'elle qu'en termes magnifiques: il lui doniiî les ^plthètcs les plus brillantes, il fait d'elle une déosse. « au beau ^^^f^r, à la tunique d'or, la plus sainte des images » '-K 11 aime à ^«'ippeler les vertus inspiratrices de sa fontaine; DinM; vaut pour ïui Castalie, Dircé « que les vierges aux larges ceintm^es, lilles "6 Mnémosyne au voile d'or, ont fait jailhr près dc^s fortes mu-

.. 'I-ii Btolie (l'aillenr.^ était un des pays grecs les plu *• HOLM, Griedi. Gescinchte, I, p. 131.

s riches ea mytlics.

^ hthm. vu, début.

' Pra^. 193.

railles de Cadmos et dont il se propose d*abreuver ses héros*. » On sent que Tlièbes est au fond de toutes ses pensées. 11 profite des plus lointains souvenirs, des plus légères affinités, pour rappeler son nom, pour faire envers elle acte d'adoration. 11 célébiait Agésias de Syracuse, dont la famille était originaire de l'Arcadie; de Syracuse ou de l'Arcadie à Thèbes il y a loin, mais l'amour a des ailes, et bientôt grâce à la nymphe fleurie de Stymphale, Métope, mère de la nymphe Thébé, il nous ramène sur les bords de cette « onde aimable que boit sa Muse, tissant pour les guerriers un hymne varié 2 ». Un jour un de ses coniimtriotes remporta une victoire aux jeux isthmiques : Pindare était en train de composer pour les habitants de Céos un hymne à Apollon deDélos. Mais n'importe : pour célébrer l'enfant de Thèbes, il met aussitôt de côté le travail en l'honneur du dieu. Il n'a pu résister, il le dit naïvement au début de son chant : « Ma mère, Thèbes au boucher d'or, je placerai ce qui te regarde au-dessus de toute occupation. Que la rocailleuse Délos, en qui j'étais plongé, ne se fâche pas. Qu'y a-t-il de plus cher que de vénérables parents pour des hommes bons^ ? » Comme le nom de Dircé, celui d'Héraclès revient à chaque instant sur les lèvres de Pindare. C'était le plus glorieux des enfants de Thèbes, son héros national. Quel que soit le personnage qu'il chante, le poète trouve moyen de rappeler avec amour ce nom qu'il porte dans son cœur. Même en célébrant un vainqueur de la lointaine Cyrène, il songe encore à Héraclès et proclame qu'il faudrait êti*e muet pour taire sa gloire et la fontaine de Dircé qui l'a nourri de ses ondes *,

Si Pindare a ce culte enthousiaste pour Héraclès, c'est que le héros, outre son titre de Thébain, possédait encore le mérite

* Isthm. V, à la fin.

2 Olymp. VI, 86,

3 Isthm. I.

* Pyth. JX, 87. n y a pourlanL une petite reslrlclion à apporter à ce que nous disons. Héraclès est le héros que Pindare a loué le plus souvent; mais, sauf une exception, il ne le rappelle qu'à l'occasion des exercices où il s'est luimême distingué, à savoir le pugilat, la lutte, le panciace et la course euarines, la course drss hoplitodromes. Quand il s'agit de victoires curules ou équestres, ce sont les Dioscures, Castor et Pollux, dont il évoque le souvenir. L'exception dont nous venons de parler se trouvedans la première néméenne. A propos d'un vainqueur à la course en char, Puidaro rappelle l'enfance merveilleuse d'n<^ raclés étoullant les serpents envoyés contre lui par la jalouse liera. Nous re\ieD" (Irjns plus bas sur celte ode, quand nous étudierons le mythe dans PinJaie-

d'être un des pères du dorisme. Quand les Doriens chassés par les Thessaliens s'étaient réunis au pied du mont Olympe, ils avaient appelé à leur secours les lléraclides et leur avaient abandonné le tiers de leur territoire, ce qui avait constitué trois tribus, dont deux reconnaissaient pour chefs les fils d'iEgimios, premier roi des Doriens, et la troisième le fils même d'Héraclès, Hyllos. Ces trois groupes se dirigèrent ensemble par étapes vers le sud : c'est ce qu'on appelle les invasions doriennes. Pindare, nous l'avons vu, ne sortait point de ces fomilles ; mais les égides dont il descendait, avaient toujours vécu en excellents termes avec elles. Quand ils furent chassés de Thèbes, c'est dans les pays doriens qu'ils se réfugièrent de préférence. Sans être dorien d'origine, Pindare l'était donc par tradition et par sympatliie naturelle. Il aimait les coutumes et les institutions de cette race, il y trouvait un idéal de grandeur, de paix et de justice qui allait à son âme candide. Aussi se plaît-il à signaler ce titre de dorien dans les pays ou les cités qu'il célèbre : s'il aime tant Égine, c'est que ce petit peuple est d'origine dorienne ot qu'il reste fidèle aux institutions traditionnelles; si les vieillards sont plus sages et les jeunes gens plus braves à Sparte qu'ailleurs, c'est que la race des Héraclides en occupe le trône et y fait régner les lois doriennes dans toute leur pureté. Quand Hiéron fonde une ville au pied de l'Etna, Pindare s'empresse de rappeler qu'il lui donne les lois d'Hyllos, l'un des pères du dorisme, et un peu plus loin, il a plaisir à constater que les Héraclides établis sur les pentes du Taygète^ voulurent vivre en Doriens *.

De même c'est du dieu dorien par excellence, Apollon, qu'il paraît parler le plus volontiers. Sans doute, c'est ce dieu que, suivant la loi du genre, il devait célébrer au début de ses pythiques, mais il y met une affection, une chaleur toute particulière, et même ailleurs, lorsque, dans une olympi(iue par exemple, il nous montre Apollon et Posidon se réunissant pour « entourer llion d'une couronne de murs », c'est le fils de Latonoqui joue le premier rôle et, tout grand dieu qu'il est, Positon ne paraît qu'en subalterne 2. Cette partialité va plus loin

l^yth. I, 6<-65.

0/«/m;). VII, 31-52.

encore; Pindaro semble ignorer les héros ioniens; il n'a jamais dit un mot de Thésée, le glorieux pendant d'Héraclès dans la race ionienne. Les légendes, même les plus connues, qui pourraient i-ehausser celte race, il i^n tient compte et les contredit sans scrupule au profit de ses nfvoris du dorisme. Celait une tradition courante qu'Athéué avait fait naître l'olivier à Athènes : Pindare ne sait ou ne veut rien savoir de la lutte que Phidias allait bientôt mettre au fronton du Parthénon, et pour lui c'est un héros dorien, son héros préféré, Héraclès, qui transplante le noble arbuste des rives de ITster sur celles de l'Alpliée dans le vallon d'Olympie *. Enfin le vieux poète ionien, cet Homère dont la poésie illuminait depuis trois à quatre siècles déjà toutes les intelligences de la Grèce, Pindare semble vis-à-vis de lui se tenir comme sur la défensive. Pour lui, ce n'est plus le maître à la parole vénérée ; il le discute, il l'accuse même de mensonge pour avoir mis Ulysse au-dessus d'Ajax^; s il faut choisir entre deux traditions, ce n'est pas celle d'Homère (ju'il suivra ; mais avec Stésichore, il mettra le meurtre d'Agamemnon dans la Laconie, à Amyclœ, au lieu de le placer à Mycènes avec les poètes homériques 3, tant les préjugés de race étaient profondément empreints dans cette àme dorienne.

Cependant ce système politique que Pindare avait vu florissant encore dans sa première jeunesse, touchait à sa (in. Comme la royauté, l'aristocratie allait disparaître à son tour, et c'est ici que se pose sur le patriotisme du poète le problème le plu» délicat. La guerre avec les Perses devenait de jour en jour plus menaçante; il n'était plus possible aux Grecs de se faire illusion. Mais eu face de ('e péril, les avis et les résolutions étaient loin d'être unanimes. Les uns voulaient qu'on résistât et que la Grèce, pour rester libre, sacrifiât jusqu'à son dernier vaisseau, sa dernière lance. Les autres au contraire étaient pour la soumission et n'avaient aucune répugnance à faire acte de vasselage au roi des Perses. Polybe a formellement accusé Pindare d'avoir été de ce lâche parti, et il en donne pour preuve ces vei"S du poète :

• Olymp. ni, 14.

^ AV/w. VII, 22.

^ Pylli. XI, 3f ; Stésich. frag. â9.

Que chacun des citoyens, établissant l'État dans le calme, recherche la brillante lumière de la paix généreuso, arrachant de son sein la discorde ténébreuse qui donne la pauvreté et est pour la jeunesse une odieuse nourricière '.

Les vers ne sont pas d'un médisme flagrant, et, comme en somme il s'agit d'un homme dont toute l'antiquité respecta le caractère noble et digne, quelques critiques, même des plus considérables, comme Boeckh, se sont demandé de quel droit Polybe se permettait d'interpréter ce passage d'une manière aussi injurieuse pour la mémoire du poète. D'autres au contraire, comme Bergk, Tycho Mommsen, E. Curtius, admettent tout simplement l'interprétation de Polybe, et je crois qu'ils ont raison. En elîet, si le lissage cité ne prouve pas d'une manière évidente que Pindare fut sympathique aux Perses, les circonstances où le poème fut composé, la suite des idées comme l'ensemble de l'œuvre que l'historien avait tout entière sous les yeux, devaient offrir un corps de preuves évident, et l'on ne peut admettre qu'unauteur aussi réfléchi que Polybe ait cité à la légère des vers dont il n'eût pas étudié et pesé le contexte, quand il s'agissait de l'honneur d'un si grand poète.

Sans doute il nous est pénible de songer que de pareils sentiments aient pu se trouver dans le cœur d'un Hellène de vieille roche, d'un Pindare. Ce médisme, ne fùt-il resté qu'à l'état de tentation, nous semble un crime odieux et comme une déchéance irrémédiable pour l'àme qui put en admettre l'idée. Mais nous en jugeons en modernes, avec une délicatesse et surtout une netteté de lumières que la société grecque n'avait pas à cette époque. Avant de condamner Pindare, il faut voir ce qu'on pen» sait autour de lui, ce que pouvaient lui mettre à lui-même dans la tète l'éducation, les préjugés traditionnels, tout le système politique enfin sur lequel reposait sa vie comme citoyen, comme homme.

La Grèce était partagée en deux camps. D'un côté l'aristocra-» tie, c'est-à-dire un certain nombre de familles anciennes, riches, aux goûts chevaleresques, qui se croyaient de droit divin appelées au gouvernement de la chose publique; de l'autre la dé mo^

1 POLYBf, YI, 31 ; BERQK, ffag. 109.

cratie, c'esl-à-dire la foule des gens sans aïeux, sans patrimoine, mais laborieux, intelligents, dont le pécule s'accroissait de jour en jour par le commerce, l'industrie, et qui se sentaient désormais assez torts pour se gouverner eux-mêmes. C'était dans la race ionienne qu'avaient germé ces idées d'indépendance et d'égalité, et la ville d'Athènes, capitale de l'ionisme dans la Grèce européenne, en était le foyer le plus ardent. Les pays de population dorienne étaient au contraire pour le régime aristocratique. De là d'État à État des antipathies, souvent même des guerres impitoyables; et, comme dans un grand nombre de cités les partis se balançaient, de là souvent aussi de brusques et terribles révolutions qui faisaient passer le pouvoir d'une faction à l'autre et proscrivaient la moitié des citoyens. Nous en avons vu des exemplc^s dans l'histoire de Tiiéognis et d'Alcée *.

Quand arrivèrent de la Perse les premières menaces, le vieux parti aristocratique sentit aussitôt le péril qu'il courait : pour résister aux Perses, il fallait le concours de toutes les forces vives de la nation, mais cette levée en masse, cette surexcitation de tous les instin<îts de patriotisme et d'indépendance, c'était la ruine de l'aristocratie ; on ne pouvait espérer qu'une fois vainqueur et tout exultant de son triomphe, le peuple se remît bénévolement sous le joug. Les aristocrates se sentaient donc tout disposés à accueillir les prétentions de la Perse : la Grèce y perdait son autonomie, mais dans ce vaste empire, ils conservaient du moins leur situation privilégiée de grands seigneurs. On fait communément rejaillir sur la Grèce tout entière la gloire de cette lutte héroïque pour l'indépendance; en réalité l'honneur en appartient à la seule démocratie d'Athènes. C'est le chef de cette démocratie, c'est Thémistocle, ceGambetta plus heureux, qui voulut, qui organisa la résistance malgré les obstacles, les chicanes sans nombre, le mauvais vouloir à peine déguisé des états aristocratiques et doriens. Corinthe, Sparte, Argos, Thèbes hésitaient; la Sicile, la Crète se dérobaient. Quant au sacerdoce, dans tous les pays grecs, il était pour la soumission. L'Artémision d'Éplièse, le Didymaeon de Milet, Delphes, tous les sanctuaires les plus autorisés voyaient la guerre

' Voir t une I, i 7-S et s jiv. -, 2:o c\ sïw .

LA ÇOÉSIE LYRIQUE COSMOPOLITE : PlNDARE 18i

UQ mauvais œil. Ces sanctuaires en eiïet avaient un caractère iternational ; ils étaient en relations suivies avec les peuples Lrangers, dont les ofifirandes affluaient dans leurs trésors. Dès i X« Olympiade (740), on voit des princes phrygiens faire à lelphes de riches présents : les rois de Lydie, Crésos surtout, c distinguent par leur piété généreuse. Si la guerre éclatait, 3 bouleversement universel qui s'ensuivrait, arrêterait cette tffluence de pèlerins et d'oflrandes, et les prêtres ne pouvaient ïnvisager sans terreur cette perte possible de leur denier de Saint-Pierre.

Pour Delphes, il y avait plus encore que des revenus compromis: c'étaient ses affections, son existence môme que la guerre allait mettre en jeu. Le sacerdoce, en ce sanctuaire, était la propriété de quelques familles et se transmettait régulièrement de père en fils comme un patrimoine inaliénable. C'était le régime aristocratique appliqué aux choses de la religion. Delphes reposait donc sur la tradition et sentait bien ((u'il ne pouvait s'appuyer que sur le parti qui vivait du même principe, à savoir celui des familles anciennes. Entre ces familles et lui les relations étaient des plus intimes. C'étaient ses préceptes, son ^prit, son idéal politique qui les animaient et qui, par elles, régnaient dans toutes les cités où dominait le régime aristocratique. Grâce à cette clientèle et à ses ramifications infinies, Mphes exerçait dans tout l'univers hellénique une sorte d'hégémonie religieuse, comparable à l'autorité que s'arrogea la papauté sur l'Europe au moyen âge. Il intervenait dans les affaires poUtiques, imposait son arbitrage aux États, mettait en iûterdit les récalcitrants, les excommuniait même et, comme les papes encore, se croyait le droit de faire appel au bras séculier.

Delphes vit nettement la situation ; il comprit aussitôt que ^ut cet empire allait s'écrouler au premier mouvement que fe'ait le monde grec pour résister à l'invasion, que de cette ^mmotion, de ces luttes énergiques, ardentes, si le succès les ^uronnait, sortirait un peuple nouveau, de nouvelles idées, et ïue sur les ruines de l'ancien monde aristocratique s'établirait ^tte démocratie, qu'il détestait, parce qu'il se sentait sans crise *^ son bon sens hardi, pénétrant. Toute VVnùxxeïiÇfe ^\Sl ^skûr.-

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