‹ Histoire de la poésie lyrique grecqueChapitre 15 sur 34 · Tome IL W · texte numérisé non relu

Tome IL W

tuaire s'employa donc à paralyser le mouvement patriotiqu De même qu'autrefois il avait défendu aux Cnidiens d'aider h Grecs de l'Anatolie dans leur révolte contre Cyros, aux Cariei de se joindre aux Ioniens dans leur soulèvement contre L Perses, de même alors il s'efforçait de détourner par ses répons» toutes les cités qui le consultaient. C'est un oracle de la Pyth qui arrêta net Argos et les villes de la Crête ; Sparte en reçi un qui n'était pas plus encourageant. Athènes, à deux fois, n'ei que des réponses terrifiantes, toutes pleines d'images lugubre de carnage, d'incendie. Quand la Pythie lui conseillait comm dernière ressource la retraite sur les vaisseaux, c'était la fuil qu'elle entendait et non la résistance. Il fallut toute l'habilet de Thémistoclc pour faire tourner cet avis perfide au salut de 1 Grèce. Aussi le sacerdoce lui en garda-t-il rancune ; après !• triomphe définitif, quand il s'agit de placer dans le temple d( Delphes les offrandes des vainqueurs, les dons que Thémistod< avait choisis dans sa part du butin, furent refusés ignominieu sèment.

Il ne faut donc pas s'étonner si des pays entiers comme la Thessalie, des villes puissantes comme Thèbes, firent alliance avec les Perses. Les Éginètes, qui devaient remporter le prix de de la bravoure, s'étaient décidés à faire hommage à Darios, quand il envoya demandera tous les pays grecs la terre et l'eau; ils oubliaient dans un moment de défaillance toutes les glorieuses traditions de leurs héros indigènes, les Télamon, les Ajax, ces champions de l'hellénisme contre la barbarie, que Pindare chantait pourtant en si beaux vers. Enfin dans toutes les cités, même à Athènes, l'ennemi avait des partisans *. Pour pallier ce qu'il 3 avait de lâche, de honteusement égoïste dans une pareille politique, on s'ingéniait à trouver entre les deux races, perse el grecque, une origine commune. A Argos, on disait que Persée était le père commun des Perses et des Argiens ; on rappelai! Torigine phrygienne de Pélops et l'on en tirait la preuve d« droits que les Achéménides avaient sur le Péloponnèse.

Voilà le miUeu dans lequel se trouvait Pindare. Que l'on songe

'I.eZ)oucIier hissé sur le Pentélique au moment môme où allait s'engager li bataille de Marathon, était un s\giia\ po\xi ta.\t« ««.voir aux Perses quils poQrsûent se jeter sur la ville aloia ptivèe Olô wa ÔLWeos»«Qx%»

L toute la puissance que devaient avoir sur son àmc des préugés aristocratiques sucés avec le lait, des entretiens journaliers ivec les prêtres de Delphes, et l'on ne s'étonnera pas que ses premières inclinations aient été pour le parti des Perses. Bien moins encore l'en blàmera-t-on. Pindare se trompait, ce n'était pas de ce côté-là qu'était l'avenir pour la Grèce. Simonide l'avait bien vu; mais Simonide était ionien, libre-penseur et cosmopolite. U n'avait d'attache originelle ni avec le sacerdoce ni avec Varistocratie ; rien ne s'interposait entre sa pensée et la réalité. Pindare fut tout à la fois moins libre et moins clairvoyant. Dès sa première ode triomphale, la X« pythique, qu'il composait pour un ami des Aleuades, sur la recommandation probable des prêtres de Delphes, il laissait voir où allaient ses préférences. Nous avons eu l'occasion de parler des relations que cette famille aristocratique essayait dès ce moment même de nouer avec le roi des Perses *. Pindare devait être au courant de ces relations ou tout au moins de ces tendances : c'est probablement pour les flatter qu'il rappelait dans son ode ce Persée qu'un peu plus tard le parti de la soumission proclamait l'ancêtre commun des Perses et des Argiens, et qu'il le montrait gracieusement accueilli par les Hyperboréens, c'est-à-dire les Aleuades eux-mêmes. C'était le moment où llonie et les îles préparaient leur soulèvement contre la Perse; le mouvement était démocratique et l'aristocratie grecque y voyait un danger pour elle. Afin de la rassurer, Kndare continuant son allégorie, peignait son héros « apportant *ux insulaires une mort de pierre 2 ». En apparence, il s'agissait des habitants de l'île de Sériphe, qui furent suivant la légende pétrifiés par Persée ; mais en réalité Pindare voulait donner à entendre que les Perses triompheraient à leur tour des insulaires révoltés, comme avait fait leur glorieux ancêtre.

Quelques années après, Darios envoie des ambassadeurs demander aux Grecs la terre et l'eau. A Tlièbes, l'aristocratie qui lient le pouvoir est pour la soumission. Mais il y a dans la '^ille un parti national qui proteste : un soulèvement paraît à craindre. Pindare écrit alors cet hyporchème d'où sont tirés les '^ers cités par Polybe. Ce n'est en apparence qu'un appel à la

•Voir page 94.

' AUasion au pouvoir pétriaaal de la tête de Méduse, v. \^.

concorde, à la paix. Oui, mais la paix, comme l'entendait Pindare, c'était Fabstention, le médisme par omission. Plus tard encore, au lendemain de Marathon, il avait à célébrer la victoire curule d'un noble athénien, TAlcméonide Mégaclès. Il parle bien du glorieux nom d'Athènes, mais il l'identifie avec le nom tout aussi glorieux des Alcméonides, et il ne souffle mot de la bataille : on dirait qu'il boude ce triomphe de la démocratie*. 11 garde le même silence dans sa II« néméenne où il célèbre la victoire au imncrace d'un autre Athénien. C'était en 479; la bataille de Platées était toute récente encore; il n'en dit rien.

Il faut donc se résoudre à le reconnaître, Polybe a raison quand il accuse Pindare d'avoir partagé tous les préjugés de sa caste et de sa ville : la soumission aux Perses lui sembla d'abord préférable au triomphe de la démocratie. Mais de cette lutte dont son àme inquiète ne prévoyait que les conséquences les plus tristes, sortit précisément un sentiment nouveau qui devait régénérer la Grèce ou plutôt la créer. Jusque-là en effet, il y avait des cités grecques, des pays grecs; mais, à vrai dire, il n'y avait pas de Grèce, parce que jamais une même grande pensée n'avait fait battre à l'unisson ces cœurs isolés. La guerre avec les Perses, les efforts, les périls communs, le sang fraternellement versé sur les mêmes champs de bataille et l'enthousiasme qui suscitait tous ces sacrifices, éveillèrent enfln dans les toes la conscience nationale. A partir de Salamine, de Platées, la Grèce a le sentiment de son unité, de sa valeur, et le noble orgueil de sa supériorité sur les Barbares qui l'entourent; elle sait dès lors le rôle qu'elle est appelée à jouer dans le monde et la i)la('e qu'elle occupera dans l'histoire.

Sans comprendre entièrement cette vita nuova qui commençait [)our la race grecque, Pindare en eut le soupçon, la vague intuition. C'était une àme honnête; il laissa la lumière venir à ses yeux. Tout thébain, tout aristocrate quïl était, il finit par comprendre que l'aristocratie avait fait son temps. 11 n'avait du reste f(u'à regarder autour de lui : quelle vie, quelle prospérité dans cette Athènes démocratique ! Quel essor y prenaient rapidement l'industrie, le commerce, la poésie, les arts! Que de JbelJes et grandes choses s'y faisaient déjà ou s'y laissaient pré-

' Pyf/t, Vil.

voir ! A Thèbes, au contraire, quel spectacle lamentable ! Cette aristocratie, ces vieilles et nobles familles en qui le poète avait mis jusqu'alors toutes ses affections, toutes ses espérances, devenaient une caste de plus en plus fermée, une oligarchie sans dignité, sans esprit politique, qui achevait de s'abîmer dans la mangeaille et l'orgie. C'était presque aussi triste à Sparte : tout y devenait mesquin, égoïste; il n'y restait plus rien de cette vigueur morale, de ce culte enthousiaste du beau qui jadis avait fait de cette ville un si brillant foyer de poésie. Enfin ce que le poète voyait en Sicile devait encore achever d'ébranler sa foi politique. Ces tyrannies si puissantes de Géion, d'Hiéron, de Théron, c'était au fond de la démocratie, momentanément ramassée dans une forte main ; voilà ce qui là encore avait triomphé des Barbares. Si la Sicile n'avait eu que son aristocratie, elle était la proie des Carthaginois.

11 se fit donc peu à peu dans la tête de Pindare le même ti*avail que dans celle de plusieurs de nos hommes politiques contemporains, qui, partis de la royauté, finirent par aboutir loyalement à la république, à la démocratie. L'évolution ne fut pas aussi complète chez le poète; il y eut plus d'un retour en arrière sans doute, plus d'un réveil des instincts traditionnels. Mais enfin les rayons de cette aurore qui se levait sur la Grèce le touchèrent à certains jours : grâce à leur chaude lumière, il reconnut la valeur de la démocratie, les avantages du gouvernement populaire. Il cessa de mettre le salut de l'État dans une formule politique et le plaça dans la crainte de Dieu, dans la justice, l'ordre et la franchise*. Tout en ressentant une tristesse profonde de l'humiliation de sa patrie, du châtiment terrible que les Grecs vainqueurs avaient infligé à sa trahison «, cinq à six ans après la bataille de Salamine, il se sentait assez libre de préjugés aristocratiques pour la rappeler avec orgueil comme le brillant trophée de la gloire athénienne, pour parler même de Platées, l'honneur de Sparte, où Thèbes avait pourtant combattu dans les rangs des Perses 3. Enfin vers la même époque (475), il composait ce dithyrambe enthousiaste où il saluait Athènes comme

• Voir Pylh. Il, 159; Pyth., IV, 465.

2 hUim. vni, au début.

' Pyth. l, 76 (composée m AU).

186 HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQl*

le rempart de la Grèce. En somme, pour résumer cette longue discussion, si Ton peut blâmer ou plutôt plaindre Pindare de son indécision au début de la guerre, disons même plus, de son inclination pour le parti mède, il faut le louer de la loyauté avec laquelle il se laissa instruire par les événements. Dorien et thébain de cœur, passionné pour sa ville natale, foncièrement attaché aux mœurs et coutumes aristocratiques, sans briser aucun de ces liens, sans renier son passé, il arrive pourtant à une conception plus haute des choses politiques; il finit par comprendre qu'au-dessus de Thèbes il y a la Grèce : il s'élève à Thellénisme. Si les idées politiques se modifièrent chez Pindare, il n'en fut pas de même de ses idées religieuses. Ni les événements, ni les progrès que faisait alors le scepticisme, ne paraissent avoir entamé sa foi. Il resta jusqu'au bout le croyant sincère, mais intelligent qu'il se montra d'abord. Son âme était naturellement religieuse. Il était bien l'enfant de cette Béotie où l'on ne pouvait faire un pas sans rencontrer une chapelle avec sa légende miraculeuse ou un sanctuaire avec sapythonisse*. 11 se trouvait à son aise, lui, le rejeton des pieux iEgides, dans cette atmosphère partout imprégnée de la présence divine, et ses relations avec le sacerdoce de Delphes ne pouvaient que fortifier encore cette double influence de la race et du milieu. Bien qu'il eût conservé tout l'Olympe d'Homère et ce qu'on pourrait appeler sa terminologie tliéologique, il va sans dire que Pindare sous les mêmes noms mettait d'autres idées et que son Zeus ne ressemblait plus guère à celui du vieux poète. Depuis Homère, la pensée avait travaillé dans ces têtes grecques, actives, intelligentes. L'idée divine, si mélangée d'abord, s'y dégageait peu à peu, comme en un creuset mystérieux, de ses grossières scories. Toutes les passions dont la crédulité naïve des premiers âges avait animé et pieusement déshonoré la divinité, disparaissaient l'une après l'autre devant une raison de jour en jour plus mûre et par suite plus clairvoyante. Au temps de Pindare, on en était arrivé en Grèce à une conception du surnaturel et du divin qui, sans satisfaire complètement encore un philosophe, offrait une admirable matière au génie d'un poète, puisque

'Doturla ffoXûçwvoç, dit Plolarque, Defecl.oTacl.,*».

tout en mettant à sa disposition les idées d'Ânaxagore, elle lui laissait pour les rendre la langue imagée d'Homère.

Pindare se fiaisait de la divinité l'idée la plus haute. Il a parlé de sa toute-puissance en termes presque aussi grandioses que la Bible : « Dieu seul, dil-il, accomplit tout présage suivant ses espérances, Dieu qui atteint l'aigle ailé, dépasse le dauphin dans la mer, rabat chacun des hommes orgueilleux, tandis qu'il donne aux autres une gloire qui les défend contre la vieillesse *. » Homère a, lui aussi, de ces belles images, mais tout puissant qu'il montre son Zeus par moments, il met pourtant au-dessus de lui une force aveugle, mystérieuse, devant laquelle ses noirs sourcils sont désarmés : c'est le destin dont le dieu dépend comme un simple mortel. Il n'en est plus de même du Zeus ou plutôt du dieu de Pindare : rien ne limite sa puissance, rien n'arrive que par sa volonté, et si le poète nous parle encore du destin, c'est pour le confondre avec la pensée de Zeus 2. Les deux puissances n'en font plus qu'une, et l'idée divine revêt enfin dans l'imagination du poète son attribut le plus essentiel, à savoir l'infinité.

Les dieux d'Homère ont des ignorances, et par suite des surprises, n y a souvent pour eux dans les événements de l'imprévu. Le poète avait beau multiplier les facultés humaines par sa puissante imagination, il n'arrivait qu'à une somme finie d'intelligence. L'idée de l'infini dans la science, la conception d'une pensée à qui rien n'échappe dans le passé, le présent et l'avenir, ne pouvait encore entrer dans ces têtes epfanti nés où les images sensiblas semblent à elles seules occuper toute la place. Pindare se fait de l'intelhgence divine une idée plus conforme à la raison. Sans la définir avec la précision d'un philosophe, il en comprend la puissance illimitée. Pour lui ce n'est plus seulement un œil perçant qui voit plus et plus loin que celui de l'homme, c'est un esprit qui pénètre tout, qui sait tout 3. Apollon vient d'apercevoir une jeune vierge dont la beauté le ravit, et il demande au centaure Chiron s'il ne pourrait lui dire son nom.C'e^t encore un dieu d'Homère qui fait la question, mais c'est un con-

' Pyth, u, 49.

'iVAn. IV, 6i.

5 Pyth, III, 29.

temporain d'Anaxagore qui lui répond et lui rappelle qu'il ou])lir sa divinité : « Tu me demandes, ô roi , l'origine, la famille de cette jeune lille, toi qui sais la fm vraie de toute chose et connais tout(*s les voies, toi qui vois sûrement tout ce que la terre au printemps pousse de feuilles et combien de grains de sable dans la mer et dans les fleuves sont roulés par les flots et la violence des vents, et ce qui doit être et quand ^. »

Dans les premiers temps, le sentiment le plus ordinaire au cœur de l'homme, quand il songeait à la divinité, c'était la défiance, sinon la terreur. 11 se sentait mal à l'aise en face de ces êtres puissants et fantasques, qui n'avaient pour lui ni bonté ni pitié, qui jalousaient ses succès, se moquaient de ses peines et trouvaient leur plaisir à le briser comme un enfant fait son jouet. Il n'en est plus ainsi pour Pindare : un cœur vraiment miséricordieux, humain, bat dans la poitrine robuste de ses dieux. Au lieu d'être un épouvantail, ils sont désormais pour riiomme la source de tout bien, de tout talent. « C'est de Zeus, dira le poète, que viennent tous les dons aux mortels 2. » C'est Apollon qui dispense aux hommes et aux femmes les remèdes contre les pénibles maladies, qui donne à quelques favoris la citliare et la muse, et met dans les esprits la paix et la concorde \ Ces dieux se laissent toucher par une conduite honnête et juste, par la prière. Si Théron et la race des Emménides ont remporté la victoire, c'est à la faveur des nobles cavaliers, fils de Tyndare, les Dioscures, qu'ils en sont redevables, « car ils leur offrent plus souvent qu'aucun autre mortel le banquet hospitalier du sacrifice, observant avec une pensée pieuse ce qu'on doit à des bienheureux* n.

Par cette épuration progressive de Tidée divine, les dieux de Pindare paraissent perdre un peu de leur relief individuel. La perfection morale qu'ils acquièrent les égalise, les unifie pour ainsi dire : on dirait presque les figures symboliques et comme les personnes d'un seul et même dieu. La pensée du poète allaitelle jusque-là ? Peut-être. Elle ne se fixait pas sans doute sur ces

» Pylh. IX, 42.

^Jsthm, m, 4.

3Py4à. V,63.

* Oli/mp, m, 30.

LA POÉSIE LYRIQUE COSMOPOLITE : PINDARE i89

hauteurs que la philosophie elle-même avait de la peine encore à atteindre, mais je croirais volontiers qu'à certains jours un coup d'aile heureux l'y porta. C'était l'opinion de Clément d'Alexandrie qui nous a conservé la définition merveilleuse, a tout inspirée », que ce poète donna de la divinité. Quand Simonide se dérobait sur un tel sujet ^ Pindare, se demandant à lui-môme ce qu'est Dieu : « Ce qu'il est? dit-il, c'est le tout 2. »

Un progrès analogue s'élait fait dans les idées de la Grèce sur la vie future, et nous en retrouvons la trace dans les vers de Pindare. Là encore les vues s'étaient élevées et les horizons éclaircis. A cette antique demeure d'Hadès qui s'étendait sous terre comme une caverne immense, emplie de brouillards infects et de fantômes monstrueux, où tous les humains, bons et mauvais, sans exception, allaient, après cette vie, en traîner à perpétuité une autre qui n'était que l'ombre souffreteuse de la première, il s'était peu à peu substitué des conceptions plus morales. On avait épuré les enfers comme l'Olympe, et mis enfin l'équité où ne régnait jadis qu'une fatalité méchante. Pindare n'est point un philosophe, encore moins un ascète. Il comprend trop bien la vie, les plaisirs et la gloire d'une grande et noble existence, pour se plaire à méditer en face d'une tête de mort. Ce n'était pas là le champ ordinaire de son activité intellectuelle. Cependant il a quelquefois abordé ce sujet, et la façon dont il l'envisageait, achevait d'affermir la base morale sur laquelle il avait assis son existence. Pour lui, toute mauvaise action est punie, toute bonne récompensée : l'enfer a deux compartiments. Dans l'un sont emprisonnés les coupables, les malheureux qui ont failli aux lois saintes de l'hospitalité ou de la reconnaissance, un Tantale qui tremble continuellement sous la menace d'un rocher suspendu au-dessus de sa tête 3, un Ixion qui tourne à jamais sur les quatre rais de sa roue *. Quelquefois même s'élevant au-dessus de ces images mythologiques, Pind6u*e semble mettre l'enfer uniquement dans l'àme du coupable, dans le châtiment mystérieux qui s'attache à elle et la ronge comme un

» Voir plus haut, p. i 04. , ..

» Frag. no. Clkmi NT d'Albx., Strom. V, 726.

sO/i/m/). 1,58.

* Pyth. II, 33,

ulcère : « Les âmes des impies, dira-t-il, volent au-dessous du ciel, au-dessus de la terre, dans des douleurs sanglantes et sous le joug inéluctable des soufï'rances *. » Nous avons vu plus haut 2 ridée gracieuse qu'il se faisait du séjour des bienheureux. Les couleurs de ce tableau peuvent paraître un peu banales à des lecteurs modernes qui se ressouviennent des peintures analogues de Y Enéide et du Télémaque, mais c'était probablement la première fois que la poésie s'exerçait sur ce sujet, et ce fut un soulagement immense pour les auditeurs de Pindare qui n'avaient dans la mémoire que les sombres enfers de YOdyssAe, quand ils entendirent ces vers harmonieux où le poète leur présentait la vie future, non plus comme une ombre affaiblie de celle-ci, mais comme un reflet sensible de celle des dieux. Pindare entrevoyait pour les méchants un suppUce qui ne torturait que l'àme ; il rcva de même pour les bons une félicité tout immatérielle; il eut la vague intuition du Paradis chrétien dans ces vers : « Les âmes des hommes pieux habitent dans le ciel et chantent dans des hymnes harmonieux le grand Bienheureux'. » On s'est demandé plusieurs fois à quelle source Pindare avait puisé ces notions si pures et si nouvelles en même temps dans la littérature grecque. N'a-t-il fait que reproduire à sa manière, c'est-à-dire en grand poète, des idées généralement admises dans le monde où il vivait, et qu'affinait peut-être encore son commerce avec les prêtres de Delphes ? Ou bien répétait-il les enseignements plus secrets de quelque secte à laquelle il am*ait été affilié ? S'il fallait en croire Clément d'Alexandrie *, Pindare était pythagoricien, et c'est à cette doctrine qu'il aurait dû cette idée d une origine commune pour les hommes et les dieux, qu'il expose au début de la VI« néméenne. Le fait est qu'outre ce -passage qui n'est pas d'un pythagorisme bien évident, il y en a d'autres où l'influence du philosophe serait au premier aspect beaucoup plus sensible. Dans la II^ olympique, Pindare explique à peu près comme Pythagore la migration des âmes, leur renvoi successif, à trois reprises, après puriii-

» Frag. 131.

2 Pag. 131.

^Sfrom, y, f«, p, 710.

cation, dans de nouveaux corps. Est-ce une raison suffisante pour faire de lui un adepte de l'École? 11 ne paraît pas. Non seulement l'exposition n'a pas ce caractère de précision que quelques-uns croient y reconnaître, mais le poète varie et se contredit dans un fragment de thrène où, au lieu de trois migrations, il ne parle que d'un seul retour à la lumière*. Dans l'olympique, après la purification définitive, les âmes s'en vont habiter « dans la cité de Cronos l'île des bienheureux ». Dans le thrène, Perséphone les renvoie sur la terre, où naissent d'elles « des rois fiers, des hommes robustes de corps et grands par la sagesse, ceux enfin que dans l'avenir les hommes appellent héros saints ». Un disciple, et surtout un disciple de Pythagore, pour qui la parole du maître était un oracle, l'aurait reproduite avec plus de fidélité. Pindare ne faisait donc que répéter des opinions courantes, de vagues échos du pythagorisme, qui avaient franchi les murs de l'école, et qu'il accueillait dans ses vers pour leur caractère élevé. On en peut dire autant des traces d'orphisme qu'on rencontre chez lui, de ce qu'il dit du temps, par exemple, qu'il représente comme « le roi suprême des bienheureux 2 », du génie (Sai'ixwv) qu'il semble donner à tout homme 3. Ces idées pouvaient venir des Orphiques, mais au moment où Pindare les exprimait, elles étaient tombées dans le domaine commun, et pour le poète, elles n'étaient plus qu'une belle et noble matière sur laquelle son génie s'exerçait librement. Pindare fut avant tout un artiste, comme Virgile, qui, suivant le caprice de sa fantaisie ou les besoins de son sujet, suit tantôt Épicure, tantôt Pythagore. Sa muse avait l'aile trop puissante pour s'enfermer entre les quatre murs d'une tk^le.

C'est ainsi que dans ce vaste et poétique cerveau tout se plaçait sans peine et s'arrangeait harmonieusement. La synthèse s'y faisait entre les choses les plus diverses, la tradition et le progrès, la foi et la raison. Ce n'est pas un des moindres sujets d'étonnement, quand on étudie Pindare, de le trouver si calme, si bien assit» dans une époque, une société que remuait déjà si profondément

iprag. 133.

»Frag. 33.

3 0^ymp. XJir, S8; Pyth, V, \n.

le doute. Il accueille les idées nouvelles tout empreintes de spiritualisme sur les âmes, sur l'autre vie, sur la perfection et probablement même sur l'unité divine; il comprend VÉtre de Xénophane, ÏEsprit d'Anaxagore, et reste fidèle à l'Olympe d'Homère. Et ce n'est pas chez lui haute indifférence ou scepticisme final, comme dans un Gœlhe. Il croit en toute naïveté d'âme, il pratique même. 11 élève des statues aux dieux dans les temples de Thèbes, un Apollon Boédromios, un Hermès Agoraios, un Zeus Ammon ; il envoie même pour ce dernier, jusqu'en son sanctuaire de Lybie un hymne si beau qu'il y fut gravé sur une colonne triangulaire. Enfin, telle était l'idée qu'on se faisait de sa piété que Ton contait sur lui des légendes merveilleuses, comme le moyen âge en imagina sur ses saints. Des voyageurs avaient entendu Pan, entre le Cithéron et l'Hélicon, chanter un péan de Pindare; on disait aussi que la mère des dieux avait apparu au poète un jour sur la montagne.

En réalité, Pindare vivait dans ce monde mythologique non seulement en poète à qui sourient toutes les belles formes, mais en fidèle. 11 a quelque chose déjà de la piété chrétienne. 11 prie ses dieux, il les aimé, il met en eux une confiance toute filiale et, quand il a des amis malades, il les implore. A défaut de Chiron, ce centaure humain qu'il ne peut amener au chevet d'Hiéron, parce que la foudre jalouse de Zeus l'a frappé de mort ainsi que son élève Asclépios, « il s'adressera à la Mère, cette déesse auguste, que les jeunes filles, tout près de sa demeure, chantent fréquemment pendant la nuit avec Pan *». Et pour les divinités inférieures, les héros, ces saints du paganisme, il invoque avec ferveur leur intercession près des plus grandes divinités ; il leur prête les sentiments de bienveillance et de bon voisinage qui font le charme de la vie entre humains et dont ils doivent avoir gardé là-haut le souvenir. C'est en leur nom qu'il osera dire à Héraclès :

Si Thomme est sensible à quelque chose de l'homme, je dirai qu'un voisin qui aime d'un esprit immuable est pour le voisin la joie la plus précieuse. Mais si un dieu éprouve ce sentiment, par toi qui as dompté les géants, Sogène voudrait, nourrissant un cœur respectueux de son père, habiter heureusement le spleudide quartier de ses ancêtres, si

' PffA. III. 77.

riche en monuments. Car il a, comme entre les deux timons d'un quadrige, sa maison resserrée entre tes sanctuaires de droite et de gauche. bienheureux ! à toi il convient de persuader Tépouxd'Héra, et la vierge aux yeux brillants (Pallas), et, tu le peux, de donner souvent aux mortels le remède contre des ditlîcuUés inextricables. Puisses-tu ménager à Sogène ainsi qu'à son père une existence stablement forte et la tisser, pour la rendre heureuse, de la jeunesse de l'un et de la brillante vieillesse de l'autre; que les enfants de leurs enfants possèdent toujours l'opulence d'aujourd'hui et même une meilleure dans l'avenir*!

Cependant un penseur pareil ne pouvait avoir la foi naïve du charbonnier. Pindare avait des scrupules, sinon des doutes. Ce n'était pas le miracle qui l'embarrassait : rien ne lui semblait impossible, quand les dieux s'en miîlaient, il le dit en propres termes 2. Mais, dans tous ces récits qui étaient comme l'histoire sainte du paganisme, il y avait bien des traits qui choquaient sa raison. Ces mythes, enfants d'une imagination naïve à qui la réflexion n'avait point encore apporté ses lumières et ses susceptibilités, ne présentaient pas toujours la divinité ^ous un jour décent. Mainte aventure était contée, mCme des dieux les plus grands, qu'une intelligence honnête et cultivée ne pouvait décidément accepter. Mais Pindare n'était point un Euripide. Au lieu de sonder anxieusement l'abîme qu'il soupçonnait entre la raison et la foi, il s'en détourne. Il n'aime pas à Daire rire des dieux. Jamais il n'a nommé Héphestos, « l'illustre boiteux » qui clopine d'une façon si grotesquement amusante au premier chant de ï Iliade. Il garde le même silence sur les querelles domestiques de Zeus et d'Héra. Il connaissait l'histoire d'Ares et d'Aphrodite, l'un des plus lestes chapitres du Décaméron de l'Olympe, mais il se contente de dire d'Ares qu'il est le belliqueux époux de la déesse 3.

Cependant il n'était pas toujours possible de se tirer d'alîaire par le silence. Alors Pindare corrigeait la légende ; tout en conservant le fait, il en atténuait la brutalité. D'un trait de sensuabilité grossière, il faisait par exemple une scène charmante d'amour naïf et digne, où la divinité retrouvait en grâce ce qu'elle avait pu perdre en majesté :

» Nétn. VII, $6.

« Pyth. X, 48.

a Pyth. IV, 87.

Un jour le dieu au large carquois aperçut la jeune Cyrène luttant seule, sans armes, contre un lion terrible. Aussitôt il appela de sa demeure Chiron : « Laissant là ton antre auguste, fils de Philyre, viens admirer la grande âme et la force d'une femme ; quelle lutte elle soutient d'un front intrépide, ayant, toute jeune, le cœur au-dessus du péril! Ses esprits ne sont point troublés par la crainte. Qui des hommes l'a enfantée? De quelle famille s'arrachant vient-elle habiter les déserts des montagnes ombreuses? Elle a le lot d'un courage infini. Est-il permis de porter sur elle une main illustre et de cueillir sur sa couche la fleur aimable? » Le centaure, sans se troubler, souriant d'un tranquille sourcil, lui dit aussitôt en retour sa propre pensée : « 11 y a pour les sages des clefs furtives, celles de la persuasion, avec lesquelles ils s'ouvrent les joies de l'amour, Pliébos, et chez les dieux comme chez les hommes, c'est une honte d'en goûter pour la preïnière fois les douceurs au grand jour. »

Le dieu comprend la leçon. Il emporte sur son char d'or la jeune vierge en Lybie. Là, « Aphrodite aux pieds d'argent le reçut, arrêtant son char divin de sa main légère, et pour eux elle répandit sur une couche déUcleuse l'aimable pudeur, arrangeant un hymen commun entre le dieu et la fille du puissant Hypsée* ». Voilà comment Pindare jetait sur les nudités de la légende le manteau d'une poésie ravissante. Il avait pour maxime que l'homme ne doit dire sur les dieux que de belles choses 2. Aussi faut-il voir son embarras quand il met par mégardela main sur un fait compromettant. Un jour, il se laisse aller à rappeler comment Héraclès osa lutter contre trois des plus puissants dieux, Posidon, Apollon, Hadès; mais bientôt, comme effrayé de son impiété : « ma bouche, s'écrie-t-il, rejette loin de toi ces paroles. Médire des dieux est une science odieuse... Pas de ces vains récits! Écarte des immortels la guerre et les combats ^ ». Cependant on a beau faire, on est toujours de son temps, même par la façon dont on lui résiste. Pindare n'était pas sans avoir eu vent des doctrines nouvelles et du scepticisme que des penseurs étrangers commençaient à répandre dans la Grèce européenne ; il parle quelque part de ceux qui cueillent le fruit mal venu d'une prétendue sagesse *, et Stobée qui nous

• Pyth. IX.

2 Olymp. I, 35.

* Olymp. IX, 35.

*Frag, 209: 'areXîf <TOf (a; xaçiï>>v S^iraw.

a conservé ce mot curieux, nous apprend que lo. poète avait en vue les philosophes naturalistes de Tlonie. Ces tentatives d'un mtionalisme hardi Teffrayaient, le scandalisaient; il sombl(MHre comme Bossuet : « Mais qu'ont-ils \u, ces rares génies? Qu'ontils vu de plus que les autres? » Et pourtant, sans aller aussi loin qu'eux, il entre dans la voie qu'ils ont ouverte et, à leur exemple, cherche à expliquer par des raisons natun^lles le.s faits mythiques qui lui semblent décidément absurdes ou inconvenants. Il y avait une abominable histoire, celle de Pélops dépecé, bouilli, puis mangé par les dieux; voici comme Pin<lan^ la présente :

Fils de Tantale, je parlerai de toi contrairement aux devanciers. Lorsque ton père invita dans sa chère Sipyle à un festin tout à fait légitime les dieux qu'il voulait recevoir à son tour, alors le maître brillant du trident, Pâme domptée [)ar le désir, te transporta sur des cavales d'or dans la haute demeure de l'auguste Zeus, où dans la suite vint aussi Ganymède, pour servir de même le maître des dieux. Comme tu avais disparu et que, malgré leur désir, les serviteurs ne pouvaient te ramener à ta mère, un des voisins jaloux dit aussilOt à la sourdine qu'avec un coutelas on t'avait mî's en morceaux et jeté dans de l'eau bouillante, puis qu'autour de la table les dieux s'étaient partagé tes chairs et les avaient mangées. Pour moi, il m'est impossible de dire qu'aucun des dieux ait été aussi glouton K

Évhémère, Strauss, Renan ne diraient pas autrement, etiK)urtant Pindare. n'était pas un rationaliste ; il mourut dans la foi dont son enfance avait reçu la tradition au foyer paternel. On l'a comparé à Bossuet : il ne faut pas trop appuyer sur cette similitude, elle dégénérerait bien vite en pur jeu d'esprit. Cependant on peut remarquer combien ces deux hommes, ces deux poètes, sont soUdement établis sur le sol de la tradition. Ils aiment, ils respectent l'état de choses où ils se trouvent : organisation politique, conditions sociales, religion, préjugés même, ils approuvent tout, ils célèbrent tout, sans se douter qu'ils tiennent dans leurs mains le dernier anneau de cette glorieuse chaîne. Il y a des hommes qui ouvrent l'avenir; Pindare et Bossuet ferment le passé.

Pindare porta sur les choses humaines le même regard honnête, intelligent et calme, dont il contemplait les choses diviue.*,

t O/ymp. h 96,

Sa philosophie ne connut pas plus l'amertume que sa religion l'angoisse. On a quelquefois prétendu que le sentiment profond de notre destinée avait manqué aux Grecs, qu'ils avaient pris la vie d'une façon gaie, comme de vrais enfants qui ne voient pas plus loin que le rayon de soleil qui luit sur leurs jeux*. C'est une erreur : il ne faut qu'ouvrir Pindare pour voir que toutes ces idées de fragilité, d'impuissance, de misère incurable, leur étaient aussi familières qu'aux plus désolés de nos penseurs modernes. Mais ils n'en faisaient point un système, encore moins un étalage, et ce noir qu'ils avaient fort bien vu au fond de notre existence, ils ne s'amusaient point à le remuer méthodiquement pour le faire monter à la surface. De temps en temps seulement un cri jaillissait de leurs entrailles; un mot, une image au reflet sinistre comme un éclair passait sur leurs lèvres, et révélait qu'ils n'étaient dupes de rien. Pindare en sait tout autant que nos pessimistes les plus clairvoyants. 11 avait du reste dans sa longue carrière assisté à des commotions, à des bouleversements politiques aussi violents, aussi répétés ([u'en ont pu voir nos pères ou que nous en avons vu nous-mêmes. La chute des Pisistratides, les premières revendications de la démocratie, les guerres médiques, la Grèce tout entière en sang et en feu, sa propre cité assiégée, prise et saccagée par des vainqueurs impitoyables, l'éclat subit et la disparition aussi rapide des tyrannies de Sicile et de Cyrène, l'eflondrement de ces puissantes familles des Gélon, des Hiéron, des Arcésilas, c'étaient là, comme dit Bossuet, de grandes et terribles leçons, dont un penseur tel que Pindare ne pouvait manquer de s'instruire.

11 y apprit en effet toute la vanité de nos efforts, toute la fragilité des combinaisons les plus longuement méditées, et que l'homme a beau faire, qu'il s'agite toujours dans l'incertitude et les ténèbres : « Autour des intelligences humaines, dira-t-il, flottent des erreurs innombrables, et il est impossible de démêler ce qui est le meilleur soit pour le moment soit pour l'avenir, h Ou bien encore ailleurs : « Grands dieux ! comme se trompe la pensée des mortels éphémères qui ne sait pas 3 ! » Aussi ne croit-

' RBtfAJi, Les Apôtres, p. 328.

^ 0/ymp, V, ai, ' Frag. 482,

il guère à la supériorité d'un homme sur l'autre : la fortune avec ses hasards, ses caprices, lui paraît être la reine du monde *. Il a vu tant de projets échouer malgré leur logique apparente, et tant d'autres réussir contre toute vraisemblance, qu'il ne sait plus que dire ; sur les grands capitaines et les grands hommes d'État, il paraît parfois n'avoir pas plus d'illusions que certains penseurs modernes 2 : « Que crois-tu, dira-t-il, que crois-tu que ce soit la sagesse par laquelle un homme l'emporte un peu sur un autre homme? Il ne peut avec son intelligence humaine pénétrer les volontés des dieux, car il est né d'une mère mortelle 3 ». A plusieurs reprises il est revenu sur cette ignorance, sur cette impossibilité de percer l'avenir, qui est la condition fatale de l'homme; on sent que pour cet esprit curieux, élevé, ce dut être une épreuve : « Zeus, semble-t-il dire avec quelque tristesse, Zeus n'a point donné aux hommes de signe évident, et pourtant nous nous lançons dans de viriles entreprises, nous remuons de nombreux pi'ojets, car l'espérance effrontée nous tient les membres enchaînés. Mais le cours des choses échappe à notre prévoyance *. » Ailleurs il appelle les Moires des déesses « aux desseins profonds », caractérisant ainsi par uno heureuse et énergique épithète tout re qu'il y a d'irrévocablement mystérieux dans les choses humaines 5. Il sait de mémo tout ce qu'a d'instable leur apparente prospérité. Ni la fortune, ni la puissance, ni la beauté, ni la force physique ne lui en imposent; il sait le terme fatal où doit aboutir tout ce bonheur, toute cette supériorité : « Si quelqu'un, ayant la richesse, l'emporte encore sur les autres par la beauté et si, triomphant dans les luttes, il a montré sa force, qu'il se souvienne que ses membres sont mortels et que, comme fin de tout, il doit revêtir la

* Pindare avait fait un hymne en Thonneur de la Fortune, dont il reste ce vers : a Dans les circonstances dilliciles, c'est la Fortune qui triomphe, non la force. » (Frag. 38.) C'était une pensée de lui, bien connue, que la Fortune était une des Moires et qu'elle l'emportait en puissance sur ses sœurs. VoIiPacs., VII, 26, 8.

2 Le comte Tolstoï, par exemple, dans la Guerre et la Paix.

3 Frag. 61, d'un péan :

C'est l'expression même de Job, si souvent répétée : « Homo natus de muliere ». Job, XIV, i.

* Ném. XI, 43.

^ Sém. yjl, 1 : Moifuv paJwf pôvwv.

terre *. » Piadare a mesuré la rapidité du vent qui peut balayer tout cela :

Celui qui vient d'acquérir une situation brillante, fier, s'envole sur les ailes viriles d'une grande espérance, ayant une ambition supérieure à sa fortune. En peu de temps la prospérité des mortels s'accroît, en aussi peu de temps elle tombe à terre, ébranlée par une volonté contraire. Ephémères que nous sommes! qu'est-on? que n'est-on pas? c'est le rêve d'une ombre que l'homme *.

Job n'a rien dit de plus fort sur la misère humaine ; mais au lieu de s'arrêter avec un sombre plaisir sur ces idées décourageantes, au lieu de s'y enfoncer comme le penseur arabe dans son fumier, Pindare, en vrai Grec, aussitôt relève la tête et ajoute : a Mais que Zeus laisse tomber sur l'homme la gloire, un éclat brillant l'entoure et douce est son existence. »

Pindare n'est donc point un désespéré; en somme il croit au rayon, quelque fugitif qu'il le sache, et ne bannit pas le bonheur d'ici-bas. Si le mal domine, le bien a pourtant sa part : a Pour deux souffrances, dira-t-il, les dieux donnent aux mortels une jouissance 3. » Aussi ce qu'il conseille, ce qu'il ne se lasse de prêcher, ce n'est point la désespérance, mais la résignation : « Si quelqu'un sait dans son âme le chemin de la vérité, il jouira du bonheur que lui donnent les dieux. Dans les hautes régions les courants varient en peu d'instants. Le bonheur des hommes ne va pas loin, surtout quand il est extrême. Pour moi, je serai petit avec les petits, grand avec les grands, et je soignerai suivant mon pouvoir le dieu qui me protège *. ». Et ailleurs encore : « Pour les mortels, l'heure finale de la mort n'est point fixée d'une manière sûre. Nous ne pouvons passer dans un bonheur sans mélange un jour serein, fils du Soleil, mais des courants variés de joies et de peines passent sur les hommes 5. » Ce que Pindar.^ conseille encore, c'est l'oubli : sa sagesse n'a rien de stoïquc. Courber la tête quand souffle l'aquilon, puis la laisser se. relever quand revient le zéphyr, voilà toute sa philosophie: « Des choses accomplies justement ou

» Ném.Xï, 13.

2 Pylh, vm, 88.

^ Pyih.llhBi.

*Jlnd. m.

^ Olymp, //, ZQ.

non, le temps, ce père de tout, ne pourrait faire que quelqu'une n'existât point; mais Toubli peut venir avec un sort htîurcux. Car, vaincue par de solides joies, Todieuse souffrance meurt quand la Moire divine fait remonter au jour une prospérité supérieure *. » Il sait aussi ce que vaut respérance, « ce songe que l'homme fait tout éveillé * ». Personne n'a mieux senti ni peint la bienfaisante puissance de ces illusions qui nouiTissent notre cœur, dominent notre esprit et bercent même encore notre vieillesse 3.

Outre cette philosophie qu'il tenait de la nature, Pindare avait reçu de son éducation, du monde aristocratique où il vivait, quelques idées sur le cours des choses humaines qui devaient encore le rassurer contre les caprices de la fortune et maintenir dans son âme cette sérénité qui paraît en avoir été le trait dominant. Il croyait à l'hérédité, à la transmission des vertus et des aptitudes par le sang. A ses yeux, un homme n'était pas un point isolé entre deux infmis qui le pressent, comme dit Pascal ; c'était au contraire un anneau dans la chaîne de la vie, un intermédiaire entre le passé et l'avenir; il recevait de l'un pour le transmettre à l'autre un patrimoine de qualités physiques, intellectuelles et morales, qui devait être pour chacun des détenteurs temporaires un des facteurs principaux de sa destinée. On était brave, pieux, intelligent, heureux même, par héritage; il fallait pour triompher la faveur des dieux, sans doute ; mais c'était le courage des ancê» très qui avait préparé la victoire et en avait comme jeté le germe dans la famille. Le poète exprime en termes très clairs la nécessité de cette double condition: « Apollon, dira-t-il, quoi que les hommes a«ihèvent ou commencent, le succès ne croît que sous l'impulsion de Dieu. Hippoclès a accompli cette œuvre par ta faveur; mais le naturel a marché sur les traces de son père deux fois vainqueur à Olympie avec les armes belliqueuses d'Ares *. » Aussi Pindare a-t-il insisté à plusieurs

• Olymp, n, 15,

2 Cest une expression que Slobée cite comme de , Pindare, Flor. CXI, 18. Diogène Laerte pourtant, V. 18, Vattribue à Aristote; Élibu, Hist. var. Xlll, 29, à Platon.

■Frag. su.

* Pyth. X, 10.

reprises sur cette force mystérieuse que rhomme tient de sa race : « On est bien solide, dit-il, quand on a ce don inné de la vertu. Celui qui n'a que de l'acquis, reste un homme obscur, aspirant à ceci, à cela, ne marchant pas d'un pas sûr ; il goûte à dix mille vertus, d'un esprit incapable d'en réaliser une. * » Et tout aussitôt, comme exemple de ce que peut le naturel, il cite Achille, héros à six ans.

11 y avait dans ce dogme de l'hérédité comme une sorte d'assurance contre les coups du sort, et, pourvu qu'il payât régulièrement sa prime par son activité personnelle, l'homme issu de bonne et honnête famille pouvait jusqu'à un certain point regarder l'avenir avec confiance : l'édifice de sa fortune reposait Bur la base d'une vertu séculaire. Cependant, comme il fallait toujours que le dernier mot restât au destin et comme aussi rexpéricnce était là qui parlait plus haut que tous les préjugés nobiliaires, Pindare, par une rencontre singulière, faisait précitiément dans ce dogme de l'hérédité les mêmes réserves que la science contemporaine dans le principe de l'atavisme : il reconnaissait des alternances. Ce n'était pas chose rare à ses yeux que Je mérite et par conséquent la prospérité sautât une génération; il en était des familles comme des champs qui produisent et se reposent tour à tour: « Les antiques vertus, dit-il, ne reviennent qu'alternativement rendre aux générations des hommes leur force, et ni les noirs guérets ne donnent continuellement des moissons, ni les arbres ne veulent au retour de chaque année produire des fleurs odorantes en abondance, mais seulement de deux fois Tune. Le destin traite de même la race des mortels 2. » Grâce à cette exception, le capital de la félicité ne pouvait s'accroître indéfiniment entre des mains humaines, et l'homme restait )naintenu vis à-vis de la divinité dans cet état d'infériorité que prescrivait une loi mystérieuse pour le bon ordre de ce monde 3.

En somme, malgré la part qu'une pareille croyance laissait encore à l'arbitraire, à la fatalité, puisqu'elle faisait de chaque homme le résultat de tout un passé qui ne dépendait pas de lui,

« Ném, in, 40.

^Aém, XJ, 37 ; Ném. VI, g.

^ Voir dans J. Girard, Sentimeixi relipiciwc, de bonnes réflexions sur cette tue de Pindare, qui, du reste., était ceV\e (\e aotv \.eav^%.

cependant elle introduisait dans Finstabilittî des choses humaines un élément d'ordre et de justice qui devait plaire d'abord à IVune honnête de Pindare. Mais cette croyance allait bientôt disparaître devant les progrès d'une raison plus clairvoyante. Le Grec aspirait invinciblement à se débarrasser de ces antiques entraves, apportées de l'Orient ; il tendait par la loi naturelle de son développement à aflirmer avec une netteté toujours croissante sa personnalité. Il voulait ne devoir qu'à lui-môme, qu'à ses efforts, ses talents et ses vertus, cx)mme il entendait ne devoir ses infortunes qu'à ses propres fautes. On suit aisément cette tendance dans les œuvres des tragiques, et Ton y voit la part de la responsabilité se faire de jour en jour plus considérable. Tout religieux et antique qu'il soit, Eschyle l'admet déjà ; il n'ose plus montrer la fatalité dans toute l'horreur de son implacable aveuglemont. La passion, c'est-à-dire la volonté humaine, se fait jour d«\jà dans son théâtre. Avec Sophocle, la chose est encore plus s *nsible, et quand nous arrivons à Euripide, nous ne voyons plus sur la scène que l'homme en lutte avec les instincts, les passions qui sont en lui, qui sont lui-même. C'est contre elles qu'il se débat et non plus contre les conséquences mystérieuses d'une faute commise par un lointain ancêtre.

On ne peut nier que dans l'ancienne conc(»ption il y avait de la grandeur : le sentiment de la famille s'y resserrait et s'y fortifiait. Mais la conception nouvelle a bien son mérite aussi. L'individu y prend un reUef soudain : il se sent désormais à lui seul un tout, un monde. S'il a les périls de la liberté, il en a la dignité ; qu'il s'élève ou qu'il tombe, il sait qu'il est l'artisan de sa fortune, et cette pensée le grandit à ses yeux. Pindare ne resta point inaccessible à ce progrès de la raison nationale , ici encore il laissa peu à peu la lumière arriver jusqu'à lui. Plus il avance en âge, plus il sent et fait ressortir l'activité, le mériti? propre de son héros, non seulement pour la lutte, le pugilat, où l'athlète paraissait de sa personne, mais pour les courses de char même où le concurrent véritable était suppléé par son cocher. Il relève le noble emploi que le vainqueur a fait de sa richesse, son initiative, sa iK^rsévérance, s(m courage*; il appuie de moins en moins sur la protection divine et sur l'influence

» Olymp, y m, 59 et suiv.

de la race. Il comprenait la leçon que de tous côtés lui donnait son époque. En efl'et c'était lo moment où l'activité grecque était dans tout son essor; jamais occasion ne devait s'offrir à l'homme de priser plus haut sa valeur propre et la puissance de son esprit. Sans aller sur cette voie aussi loin que Thucydide, Pindare finit par reconnaître que, si la fortune vient des dieux, c'est notre propre sagesse qui la conserve et l'augmente *. Il alla même plus loin encore et fit du succès octroyé par les dieux la juste récompense du mérite personnel : « Le destin, dit-il de quel(|ucs héros heureux, le destin les a protégés, leur donnant richesse et gloire pour prix de leurs loyales vertus. 2 » Ce qui ressort de toutes ces explications, c'est le calme que conservait Pindare en face de problèmes aussi redoutables ; il les envisageait d'un regard à la fois pénétrant et serein, à qui rien n'échappait et que rien ne troublait. Son âme était du reste aussi bien équihbrée, aussi haute que son intelligence. Il aimait naturellement le grand, le beau. Il a plusieurs fois fait de l'or un éloge aussi resplendissant qu'est ce métal même : « Les mortels, dit-il, ont mis l'or puissant au-dessus de toutes les choses 3. » Ou bien encore : « L'or, comme le feu dans la nuit, étincelle au miheu d'un trésor *. » Ailleurs même il ira jusqu'à dire : « L'or est le fils de Zeus; ni les vers ni la rouille ne l'entament, et lui, supérieur à toute chose, il dompte l'esprit des hommes s, » Le i)oète n'est pourtant point un avare, un de ces êtres jaloux d'entasser, « qui ne savent que cacher leurs richesses

1 Pyth.y,u,

2 Olymp. II, i 0. Ainsi encore dans cet éloge qu'il fait du roi Arcésilas, à la fin de

la pyihique V :

Je répéterai ce qu'on dit de ces hommes, que louent les ga^es. H nourrit on esprit et une langue supérieurs à son âge ; pour le couragd, il est un aigle parmi les oiseaux aux larges ailes; dans les combats, sa force est un rempart ; dans le domaine des Muses > il a pris son vol dès le sein maternel, et il s'est révélé habile conducteur de char. Bnfln tous les moyens de s'illustrer que lui offrait son pays, il les a tentés. Un dieu pour le moment lui foU sa puissance, et pour ravenir, o fortunés enfants de Cronos, donnez-loi de la conseiTer par ses actes et par sa sagesse, et que le souffle hiTemal des vents, pernicieux aux fruits, ne secoue pas son bonheur. Car c'est le grand esprit de Zeus qui gouTeme le destin des hommes qui lui sont chers.

La pensée de Pindare est bien visible : Arcésilas a conquis sa fortune par sa propre activité, il n'a besoin de la protection des dieux que pour la conserver. La terre prend ici le pas sur le ciel : c'est un revirement complet dans la manière de voir du poêle.

3 Islhm. V, 2, * Olymp. î, i,

^Ftag. 201.

dans leur maison * », et qui « captifs, esclaves de leurs biens, ont le cœur iKîrcé de flèches d'or " » ; non, s'il admire la fortune, c'est qu'il voit en elle l'instrument le plus eflicac(î i[uv, puisse avoir un homme de valeur pour faire de grandes choses : « I^ richesse, dira-t-il, est bien forte, lorsque, niélan^'ée avec une vertu pure, un mortel à qui le destin la donm», la conduit chez lui comme compagne chérie 3. » C'est elle, dit-il encore ailleurs*, c'est elle « qui, ornée de vertus, fournit pour toute chose l'occasion favorable, inspirant à l'esprit une passion profonde toujoui-s à larccherche(dubeau), astre brillant, vraie lumière pour l'homme ». Pindare ignorait, comme tous ses contemporains du reste, ce qu'il pt^ut y avoir de vertu, de grandeur morale, dans la imuvrelé; il n'en voyait que les faiblesses, les imiKjtences d(» toute sorte, l'état de gône et d'humiliation où elle confine l'homme et le déprime, le ravale. C'était le sentiment de toute l'antiquité, d'Aristote par exemple, pour qui la pauvivté est chose avilissante 5, œmme de Callimaque aux yeux de(|ui la vertu ne peut exister sans la fortune '^; et c'est encore la manière de voir de tous ces modernes à l'intelligence élevée, aux vastes horizons, mais qui, païens par instinct, ont naturellement leur idéal en dehors de l'Évangile. Ceux-là no gravissent jamais la montagne où prêche le Christ ; mais, le front haut, ils entonnent à leur tour l'hyume à la fortune : « Trois fois heureux les iKjmmes ([ue leurnaissance élève au-dessus des classes inférieures de l'humanité 7 ! » Voilà ce que dit un Goethe. En s'exprimant ainsi, il ne fait quv paraplu'aser dans une langue plus courante la pensée de Pindare ; peut-être même songeait-il à quelques-uns de ces beaux vers ([ue nous venons de rappeler, car il connaissait notre i)oète, il l'admirait, comme nous le verrons plus loin. C'est que, malgré toutes les différences qui sautent aussitôt aux yeux, Goethe est peut-être celui de tous les modernes qui ressemblerait le plus à cet ancien : même respect sans servilité pour les puissances établies,

1 Isthm. I, à la (in.

3 Prag. aas.

3 Pyih. V, au début.

* Olymp. II, 53.

^ Bhet. II, 12: c Los jeunes gens sont magnanimes, parce qu'ils n'ont pas encore été rapetisses par la vie et qu'ils n'ont pas subi 1 éproave du besoin. > « Jn Jov. 96.

^ GcETHfi, WtUielm MeisUr, lïy, III, chap. U.

mêmes idées sur la force du naturel, la puissance démonique, même faculté de voir de haut, même enthousiasme pour le beau, pour la fortune qui permet de le réaliser. Seule en effet, la fortune mettait l'homme en état de pratiquer les vertus les plus admirées du temps de Pindare, Faccueil des étrangers, la générosité envers les amis, la magnificence envers les dieux, enfin la participation, la victoire aux jeux publics. Voilà ce qui non seulement faisait la gloire d'un mortel pendant sa vie, mais encore lui assurait après sa mort une place dans le séjour des bienheureux *. Ainsi entendue, on voit comme la pensée de Pindare s'élève et quelle superbe carrière une pareille manière de voir ouvrait à la fortune.

Cette opinion du reste n'appartenait point en propre à notre poète; il la trouvait au tour de lui, dans ces familles d'aristocrates dont il faisait partie, dans les cours princières des tyrans qui l'invitaient. Il ne faisait que la revêtir de son magnifique langage et lui donner cet éclat, cette hauteur d'expression, qui sanctionnent une pensée et, pour ainsi dire, la consacrent. De même il se montrait encore de son pays et de son temps par l'idée qu'il se faisait de la vertu. Ce serait se tromper grandement que de donner à ce mot, quand on le rencontre dans les vers de Pindare, le sens qu'il a chez les modernes. Pour nous, la vertu est chose tout intime et toute morale; c'est dansl'àme qu'elle a son siège, c'est de là qu'elle rayonne et fait sentir sa force sur l'être tout entier, sur l'esprit dont elle contient l'orgueil, sur le cœur dont elle modère les pulsations, sur la bête enfin dentelle refrène les appétits. Notre vertu a quelque chose de réservé, de sévère; le monde avec ses joies et sa gloire lui fait peur, la fortune est pour elle une épreuve plutôt qu'un plaisir, un péril plutôt qu'un avantage. Chez les Grecs, au contraire, la vertu n'était que la forme la plus élevée, la plus noble du bonheur, de la richesse, a La vertu, dit Aristote, est, à ce qu'il semble, une faculté de se procurer et de conserver les choses bonnes, et une faculté de produire des biens nombreux et grands : en un mot, elle est tout dans tout 2. » Et, continuant, il énumère les différentes

1 C'est ce que laisse clairement entendre la suite des vers cités à la page précédente, note 4.

^Arist., lihéê.,l,l\

espèces de vertu, qui sont la justice, le courage, la tempérance, la magnificence, la magnanimité, la libéralité, la douceur, la prudence, la sagesse. En résumé, la vertu, telle qu'on Tentendait encore au temps d'Aristote, malgré tous les progrès qu'avait faits la philosophie, cette verlu tout extérieure et tout entière dirigée du côté des relations sociales, ne pouvait être que Tapanage et comme le couronnement d'une grande fortune. Elle venait du reste comme la fortune elle-même de la faveur divine : « Zeus, dit le poète, c'est de toi qu'arrivent aux mortels les grandes vertus *. »

Malgré cette origine céleste qu'il donne à la vertu, je ne sais pourtant si Pindare en avait vu d'une façon nette le caractère absolu, ce que Kant appelle l'impératif catégorique. Il reste de lui un fragment auquel les anciens ont souvent fait allusion 2 :

La loi, souveraine de tous, mortels et immortels, établit et légitime de sa main puissante la plus extrême violence. J'en juge par les actes d'Héraclès. Car, près des portiques d'Eur>sthée, il emmena les bœufs de Géryon, sans les avoir demandés ni achetés.

Il semble qu'à la traduire en bon français, cette pensée n'est autre chose que l'axiome brutal : la force prime le droit. Mais était-ce bien ce que Pindare voulait dire? Quelques critiques modernes, sans le nier d'une manière absolue, ont essayé pourtant de disculper le poète et d'insinuer une interprétation plus convenable de ces vers : il s'agirait ici moins d'une théorie que ne comporte guère l'honnêteté reconnue de Pindare, que d'un fait tout simplement énoncé par lui; il parlerait en homme d'expérience et non pas en moraliste, tout comme La Fontaine, ^uand il nous dit que la raison du plus fort est toujours la ineilleure 3. La chose n'est point impossible. Pourtant ce n'est pas ainsi que l'entendait Platon qui plusieurs fois a fait allusion à ces vers et semble bien en condamner la doctrine *. C'est ^ l'interprétation de Platon que j'incUnerais, par la raison suivante qu'une telle maxime est tout à fait en harmonie avec le

' hlhm. ni, Jk . Et encore, hthm. VI, H : eto5jii«-cou; &^c-c&;. ^Frag. 160. Sur la constitution du lexte qui n'ost pas parfaitement certain et ^Ur les auieuri anciens qui ont ci.é ces vers, voir Bergk et Bœckh (Frag. 151). ^ Choisit, La poésie de Pindare, p. 234.

*Plat., Legg. UI, 690, b; IV, 745, e; X, 890i a*, et sutlouX Gotq.ILX^V!^.

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