‹ Histoire de la poésie lyrique grecqueChapitre 16 sur 34 · Tome IL Yi · texte numérisé non relu

Tome IL Yi

caractère dorien. Ces peuples en efifet, d'esprit roide, étroit, élevés dans le culte de la force et le respect de la consigne, avaient pour la loi une obéissance militairement passive. L'Ionien, au contraire, plus indépendant et d'esprit plus souple, ne craignait pas de la discuter ; à la tradition il substituait volontiers son opinion personnelle, et c'est lui qui le premier porta le raisonnement, le libre examen, dans les choses de la conscience. Lorsque Antigone proteste contre l'injustice des lois écrites et fait appel à ces lois éternelles qu'on ne voit tracées ni sur le marbre ni sur le bronze, c'est le cri d'un penseur ionien qui s'échappe de ses lè\Tes * ; jamais un Dorien ne l'eût poussé. Puis il faut bien l'avouer, la vertu de Pindare n'avait rien d'inflexible ; on dirait même qu'elle ait eu quelque pressentiment de Fart moderne des accommodements. Un jour, pour complaire à un riche client, le poète se décide à chanter ces « beautés hospitalières, servantes de la Persuasion », dont regorgeait l'opulente Corinthe. Au beau milieu de l'œuvre pourtant, un scrupule lui vient : « Que diront les maîtres de l'Isthme? » et tout aussitôt il se rassure, se rappelant à propos une maxime qui ne diffère guère de celle qui nous occupe, à savoir que « tout s'excuse par la nécessité et qu'après tout l'or se reconnaît à la pierre de touche et non pas seulement à l'apparence* ».

Il y avait dans les conceptions morales du poète d'autres lacunes encore tout aussi caractéristiques et qui venaient également de l'idée incomplète qu'on se faisait alors de la justice distributive et de la fraternité humaine. Pindare était une belle âme, ouverte à l'amitié, à tous les sentiments gracieux et doux qu'elle apporte avec elle et dont l'aimable cortège est certainement la parure la plus précieuse de notre existence. Il a sur le charme de ce commerce des mots vraiment partis du cœur, quand il dit, par exemple : « Si l'homme est sensible à quelque chose de l'homme, je dirai qu'un voisin qui aime d'un esprit immuable est pour le voisin la joie la plus chère 3. » C'est pi'es" que le cri de La Fontaine :

Qu'un ami véritable est une douce chose I

'SopHv Antig,, 450 et suiv.

^ Frag. 12Î.

Et tout à côté, l'on rencontrera d'autres pensées commo celleci : (( Puissé-je aimer qui m'aime ! Mais contre l'ennemi, eu ennemi moi-même, je courrai comme un loup *. » Voilà le Grec d'avant Socrate, quand la philosophie n'avait point encore fait tomber les barrières qui parquaient l'homme dans sa cité, dans sa femille, dans ses relations sociales. Pour l'étranger, pour l'ennemi, nulle équité, nulle justice. Contre celui-là, non seulement tout est permis, mais c'est même un titre de gloire de l'accabler ; plus on lui a fait de mal, plus on se croit grand, illustre. « Se venger de ses ennemis, dira même encore Aristote, est plus beau que de traiter avec eux, car il est juste de rendre la pareille, et œ qui est juste est honnête 2. » Et telle fut la maxime non pas seulement des hommes politiques, comme Périclès, par exemple, disant aux Athéniens : « Nous serons un objet d'admiration pour le temps présent et pour les âges futurs... nous qui avons forcé toute mer et toute terre à devenir accessible à notre audace et qui partout avons laissé d'éternels monuments du bien et du mal que nous avons fait 3 ; » on retrouve les mémos idées dures, inhumaines sur les lèvres de Solon, cet homme si juste pourtant, si compatissant aux misères de son prochain : « Donnez-moi, dit-il, ô brillants enfants de Mnémosyne ot de Zeus, donnez-moi d'être doux à mes amis, amer à mes ennemis * ! ù

Pindare partageait naturellement œ préjugé, mais dans la pratique il le corrigeait sans doute, comme Solon lui-même, par un grand fond de bonté. Car tout indique chez lui une nature bienveillante. Le grandiose de son style, au premier abord, pourrait faire illusion, mais quand on a écarté ce voile pompeux et qu'on pénètre dans la pensée même, on est tout étonné de trouver sous une pareille solennité un caractère aussi doux. La gloire <ie ce médisant Archiloque ne lui fait point envie 5 ; ses préfé-

' Pyih. n, 84.

^ Hhét., I, X. Il y avait pourtant de temps en temps de beUes exceptions à ^cs maximes d'un égoïsme sauvage ; voir dans notre tome I, p. sas la nobld parole de Pittacos.

. ^ Thoctd., h. Ai et encore, même livre, 31 : « Les Athéniens ont laissé partout "^^ preuves du bien et du mal ()u'ils ont fait. > L'inscripiion que Sylla fit gra- ^r sur son tombeau n'était qu'un écho de ces maximes.

Voir notre tomo I, p. lia et sujv.

^ Pyth. Il 55,

rences sont pour les bons et non pour les méchants ni les violents. Il semble dire comme Bossuet : « Loin de nous les héros sans humanité î » Il trouve pour peindre Fexpression bienveillante d'une physionomie, même chez un monstre, un trait charmant, quand il fait sourire le centaure Chiron « d'un doux sourcil * ». Ce qu'il aime à vanter chez ses héros, c'est précisément cette facilité de mœurs, cette cordialité qui se plaît à faire oublier son rang. Hiéron avait fait de grandes choses, et pourtant la première louange que lui donne le poète, au début même de cette première olympique si splendide, c'est d'aimer à badiner avec ses convives autour d'une table sans façon 2. Et de même il relève avec complaisance toutes les qualités aimables de dévouement pour ses amis, d'infatigable générosité, qui faisaient de Théron l'homme le plus remarquable que la terre eût produit depuis c«nt ans K

Voilà ce qui parait attirer de préférence les éloges de Pindare, ce qui fait jaillir de sa veine des vers empreints eux-mêmes d'une aimable et cordiale candeur. Et quand au lieu d'un contemporain, c'est un héros antique à qui sa muse veut concilier les sympathies, ce sont les quahtés qu'il lui prête. On sent qu'il caresse avec plaisir de son pinceau cette figure d'homme calme et doux que crée son imagination. La tradition devait présenter Jason sous d'autres couleurs ; en tout cas ce ne sont pas celles que revêt sa figure dans la tragédie d'Euripide ni dans l'épop^ d'ApoUonios de Rhodes. Mais ce héros qui joue dans son ode le premier rôle, Pindare en fait un modèle d'affabilité sereine et d'empire sur lui-même : pour ses amis, Jason a des paroles accueillantes, de riches présents, et quand le tyran qui lui a volé son trône l'interpelle en termes grossiers, il répond néanmoins avec calme, laissant tomber d'une voix douce sa parole tranquille*. On sent qu'un pareil caractère était l'idéal de Pindare et qu'il devait le réaliser dans sa personne autant qu'il est possible de réaliser la poésie en prose.

Tout se tient dans le moral, comme dans le physique d'un homme. Avec! cette àme douce et tendre, ce coeur ouvert à toutes

' Pyth. IX, 33: àyavâr yXoL^hv ■^tk&aaon; ôsjjï.

2 Olymp. 1, 16.

^ 0/1/mp. II, 03.

* Pyth,iy,ni, 136.

LA POÉSIE LYRIQUE COSMOPOLITE : PINDARE i09

?s joies que dunoe une société gracieuse, un poète, un artiste pris du beau comme Pindare devait naturelleuKMit être enclin ux plaisirs de l'amour, et de fait il passait pour s'y être livré vec un emportement dont on gardait le souvenir, même encore Il temps d'Athénée*. C'est la seule faiblesse que les anciens ient relevée dans le caractère de ce grand homme. Malhcureuselent les détails manquent; on n'a pas de c-es anecdotes qui récisentet vivifient la légende. 11 n'a guère surnagé qu'un nom, ?lui du jeune Théoxène, de Ténédos, ce bel adolescent à côté de ui le poète regardait les jeux à Argos et sur les genoux du(iuel s'affaissa, rendant le dernier soupir. On a (iuel(|ues-uns des iTs que Pindare lui adressa : ils étonnent par la passion, l'enlousiasme amoureux, la sensualité même dont ils débordent, irtout quand on songe à l'âge de l'auteur . Ou se demande ce ue ce devait être dans le feu, le bouillonnement de la jeunesse, uand on l'entend parler de la sorte à quatre-vingts ans :

Il fallait, ù mon cœur, au bon moment, quand c'était TAj^e, moissoner les amours. Et pourtant celui qui, voyant les ra\ons titincelants du isage de Théoxène, ne bouillonne pas de désir, celui-là a eu son âme oire forgée de diamant ou de fer, dans une flamme glaciale ; il est léprisé d'Aphrodite aux paupières mobiles où il peine misérablement près la richesse, ou, esclave d'une âme de femme, il suit effrontément )us ses caprices. Pour moi, je me fonds tout entier avec terreur, dmme la cire des abeilles sacrées, mordue par le soleil. Eh bien donc, ui, à Ténédos, la Persuasion et la Grâce embellissent le lils d'Agésilas Théoxène) '.

Ce qui étonne encore, ou pour parler plus juste, œ qui attriste :oujours un lecteur moderne, c'est la nature de cet amour, que chantèrent pourtant les plus grands poètes de la Grèce. Nous ivoas vu la gloire qu'lbycos s'était acquise ainsi. Pindare aurait pu lui disputer la palme, et, s'il s'était renfermé dans ce genre, son nom se fut placé dans la critique ancienne à côté, probablement même au-dessus de celui du poète de Rhégium. Du reste il connut aussi l'autre amour ; mais quel qu'en soit l'objet, chaque fois que Pindare touche à cette passion, on sent que jamais homme n'en eut le cœur et les sens plus éperdûment dominés. Gomme de toute chose, il en parle avec grandeur : « Age auguste,

dit-il au début même d'une ode triomphale, âge auguste,, héraut des caresses ambrosiennes d'Aphrodite, toi qui, siégeant sur les paupières dos vierges et des adolescents, portes fatalement l'un dans des mains douces, l'autre autrement, c'est une chose aimable, quand, sachant saisir le moment pour chaque œuvre, oa peut se rendre maître des amours fortunés *. » Mais sous le voile un peu solennel de cette poésie d'apparat, comme on sen^ la flamme intime ! Comme on devine l'homme épris jusqu'au:?* moelles de ce charme indéfini, de cet attrait mystérieux dor^rayonne un jeune et beau visage! Tout en s'y laissant aller jusqu'à la fin de sa longue vieillesse, il lui arrivait pourtant d" ^ prouver quelquefois des scrupules : « Aimons, dit-il en ixr fragment, livrons-nous à l'amour dans la saison. Mais, ô mon cœur, ne poursuis pas une œuvre que ne comporte plus Je nombre de nos années 2, » C'étaient là des paroles de poète, et de poète amoureux : le lendemain, peut-être même le soir, Tardent vieillard écrivait son scolie pour le beau Théoxène. Sur ces îlmes de f(»u, les glaces de l'âge n'ont pas de prise.

C'est qu'il faut bien le dire, pour ces sages de l'ancienne société groc{[ue, la vie avait ses devoirs sans doute, mais elle faisait aussi largement sa part à la volupté. Le corps et l'àme ne connaissaient pas encore cet antagonisme qu'une morale plus timorée a provoqué; ils vivaient en commun, comme deux frères d'humeur pacifique qui laisseraient indivis l'héritage paternel. De là cette sérénité dans le plaisir, ce tranquille usufruit de tous les biens que peut donner l'existence : « Il n'y a rien à blâmer ni à changer dans les dons brillants que nous apportent la terre et les flots delà mer 3. «Voilà comme Pindare entendait la vie, et quand il nous montre Jason banquetant avec ses amis et « cueillant la fleur sacrée du plaisir* », on sent ce qu'a de caractéristique cette épithète singulière. Pindare, en vrai Grec, aimait la joie, il la recommandait : « N'obscurcis pas la joie dans ta vie, disait-il à Hiéron dans un scolie; ce qu'il y a de meilleur pour l'homme, c'est une existence gaie s. » Il devait

» Ném. vni, au début.

2Frag. 127.

*Pî/fh.îV,Ui.

prendre volontiers sa part de toutes les réjouissances qu'aimaient ses contemporains, les festins, les symposies entre amis. 11 n*y portait peut-être pas un esprit aussi fin, une élégance aussi souple que son rival Simonide. Il est possible même qu'il ait gardé dans ces relations mondaines un peu de sa roideur dorienne. Mais il ne faudrait rien s'exagérer : il savait lui aussi se couronner de roses et trouver les gais propos qui vont avec cette parure gracieuse. On cite de lui quelques jolies réponses, à faire envie ^ Simonide. Quelqu'un lui demandait un jour pourquoi lui qui ^^-isait de si belles chansons ne savait pas chanter : « Eh bien, ^it-il, c'est comme les charpentiers qui font des gouvernails et fl^i ne savent pas gouverner *. » Une autre fois, un admirateur ^^i disait qu'il faisait partout son éloge : « Et moi, répliqua le P^^te, je te rends un service tout aussi grand, en travaillant à ^^ faire dire la vérité 2. »

Ce qui facilitait à notre poète cette bonne humeur, ce qui ^^Vsait qu'il était pour ainsi dire toujours en disponibilité pour ^^utes les faveurs de la fortune et de la vie, c'est qu'il savait se intenter. Il avait naturellement cette modération qui plaisait ^nt au caractère grec et dont la sagesse populaire avait fait Une de ses maximes favorites. Rien de trop, ni dans la jouissance du moment ni dans les projets pour l'avenir, telle est la devise que Pindare semble avoir mise comme un cachet sur son existence. A chaque pas de son œuvre, il la proclame soit par des sentences vivement frappées, soit par des exemples tout aussi parlants. Tous ceux d'entre ses héros qui réussissent, Pélops 3, Jason *, Cadmos 5, Pelée ^, ont été des hommes modérés, tandis qu'au contraire ceux qui se sont Jaissés aller à l'excès, ceux qui ont péché par orgueil, par outre-cuidance, par ambition, les Tantale 7, les Ixion », les Coronis 9, les Asclé-

^Pind. Apopht., édit. Boeckh, t. 11,1, p. 1D.

»Plut., /)« vit, Pud., XVIII.

^Oiymp. I, 67.

^Pyth.Vf.

^Olymp, n, 78. j

« Ném. V, 23.

' Olymp. I.

*Pyth.n,%i,

*PytA. m, 25.

il2 HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE

pios S les Bellérophon 2, tous ceux-là sont infailliblement punis. Ces levons lui partent du cœur: on sent que pour lui c'est la base môme de la vie et non pas seulement un thème heureux de prédication. 11 avait vu du reste à quelles catastrophes avaient abouti les fortunes les plus brillantes, il savait, nous l'avons vu plus haut, tout ce qu'ont d'éphémère les prospérités en apparence les plus solides. En peu d'années les tyrannies de Sicile et de Cyrène étaient tombées, les têtes les plus hautes de l'aristocratie thébaine avaient été frappées ; les grandeurs étaient décidément dangereuses : mieux valait une condition modeste. Voilà pourquoi Pindare hésita si longtemps avant de se rendre aux invitations d'Hiéron. Il voulait vivre chez lui et pour lui ; il dormait mieux sous l'humble toit de ses pères que sous les lambris dorés des tyrans. On comprend donc qu'un jour, ayant à chanter un de ses compatriotes, un simple particulier, Thrasydée, il ait profité de l'occasion pour laisser voir le fond même de son àme, et qu'après avoir rappelé les crimes qui se commettent souvent dans les demeures royales, il se soit écrié: « Puissé-je aimer les faveurs que m'accordent les dieux, ne souhaitant que ce qui est possible à mon âge! Parmi les choses qui sont dans une cité, trouvant que les médiocres fleurissent d'une plus longue prospérité, je repousse le sort des tyrannies et ne vise qu'à des vertus communes 3. » Ainsi Pindare n'était pas seulement un contemplateur qui de bonne heure avait saisi le mécanisme du monde ; c'était encore un sage qui sut apprécier la place que lui faisait la fortune dans ce mécanisme, et s'en contenter.

Il y avait alors, comme il y eut longtemps encore après, de grandes discussions sur ce qu'on appelait la sagesse innée et la sagesse acquise. Nous avons eu plus haut l'occasion d'en parler: la première seule semblait de bon aloi ; la seconde au contraire passait pour une laborieuse et misérable contrefaçon. Au fond c'était encore la lutte entre les deux principes de l'aristocratie et de la démocratie. Avec les sentiments que nous avons vus à Pindare sur l'intervention toute-puissante de. la divinité dans

* Pyih, m, 55.

'Jsthm, VJI, 44.

^Pyth. XI, 50

les choses humaines, sur la direction bonne ou mauvaise, heureuse ou malheureuse qu'elle imprime à toute existence, sur les vertus et les vices que l'homme apporte avec lui-mOme en venant à la vie et qu'il a fatalement puisés dans le sang de ses ancêtres, on comprend aisément l'idée que le poète devait se faire du talent. C'était un don d'en haut.

Les cieux rappellent grâce et les hommes génie,

dit quelque part Lamartine * ; Pindare disait à peu près de même : « C'est Dieu qui donne tout aux mortels et qui met la grâce dans le chant 2 » ; « C'est Apollon qui offre la cithare et donne la Muse à qui il lui plaît 3. » Ce n'est pourtant pas à dire que l'homme, aux yeux de Pindare, ne soit qu'un instrument passif, une lyre inconsciente dont les cordes frémissent servilement sous le souffle divin, comme le feuillage des arbres sous l'haleine du vent. Quoi qu'il en dise lui-même, « que le sage est celui qui sait beaucoup de nature ; que ceux qui ne savent que^ pour avoir appris, bavards infatigables comme des corbeaux, vocifèrent inutilement contre l'oiseau de Zeus* />, cependant il reconnaissait le prix du travail et l'heureux effet de l'étude et de l'effort. « Aux hommes qui remportent le prix de la lutte, j'envoie, dit-il, un nectar limpide, présent des Muses, » mais il ajoute aussitôt : a fruit de mon esprit ^ ». La bénédiction d'en haut, puis un noble et généreux terrain, travaillé par des bras industrieux, voilà les deux conditions également nécessaires pour la production du divin breuvage.

En tout cas, faveur céleste ou conquête personnelle, Pindare aimait son art d'un amour à la fois profond et naïf; il admire, il vénère en toute simplicité d'àme les belles choses qu'il voit naître sous ses mains ; il en est fier, il en est am,oureux. Ses vers sont les enfants chéris de ses entrailles, il les sent éclore avec la môme tendresse qu'un vieil époux se voit naître un fils désiré s. Il trouve à chaque pas les images les plus gracieuses

» Harmonies poétiques, I.

»Frag. 141.

^Olymp. Il, 85.

^Olymp. VII, 7.

« Olymp. X, à la On.

pour se peindre dans le noble exercice de sa profession chéfeie : il est le gardien des pommes d'or des Muses et leur distributour * ; c'est lui qui, d'une main consacrée par le destin, cultive le jardin exquis des Charités 2 ; ses chants sont la brillante rosée de ces déesses 3; « Écoutez, dit-il ailleurs, voici que nous retournons le champ des Charités et d'Aphrodite aux yeux mobiles*. » S'il promet à des héros de les célébrer : « Je vous abreuverai, leur dira-t-il, avec Ycmx pure de Dircé que les vierges aux larges ceintures, filles de Mnémosyne au voile d or, ont fait jaillir près des fortes murailles de Cadmos s. » Il sait en effet qu'il est un maître dans cet art du chant. Il a la pleine et entière conscience do sa supériorité <^ ; il en parle ouvertement, avec cet orgueil tranquille de la fleur qui s'étale sous les rayons du soleil: <( Au nom de Zeus Olympien, s'écrie-t-il dans un prosodie pour Delphes probablement, Pytho d'or aux illustres oracles, je t'en prie, roijois-moi dans le chœur divin avec les Charités et Aphrodite, moi le glorieux prophète des Piérides 7. » Sa voix est plus douce que les rayons fabriqués par l'abeille ^. Enfin, dira-t-il : « J'ai forgea mes chants sacrés une base d'or sur laquelle j'élève un monument varié d'iiarmonieuses paroles. Si célèbre que soit Thol)es, mon nom ajoutera à sa gloire dans les demeures des dieux et des hommes 9. » Puis, comment n'aimerait-il pas son art, cet art qui le fait fils de la Muse auguste *^ et dans les (lîuvres duquel la déesse vient l'assister en personne. Debout I)rès de lui, se tenait en eflet la Muse, quand il inventa une manière nouvelle et brillante d'unir à la cadence dorienne la voix, ornement de la fête pompeuse **. Et ce ne fut pas la seule fois qu'il sentit la présence de la déesse ; on voit qu'il est en

2 Ohjmp. IX, 24.

^ Jsthm. Y, 64.

* Pyth. Yl, début.

'^ Jsthm, V, 74.

6 Les anciens ont in^me été quelquefois choqués des éloges qu'il se donne, o II ne cesse de vanter son talent », dit Plutarque. De Uiude tui, ♦. Voir encore Aristidk, t. n, p. 500 et suiv.,

'Frag. 00.

«Fraj;. 132.

•Frag. 104.

'O/Vm. JJl, 1.

commerce perpétuel avec elle : il lui parle, il l'invoque, il lui commande avec une respectueuse familiarité : « Allons, lui dirat-il, dépends du clou la lyre dorienne *. »

Ce qui rehaussait encore aux yeux de Pindare le prestige de cet art gracieux qu'il cultivait avec tant d'amour, c'est l'incomparable puissance qu'il croyait attachée aux œu>Tes qui en étaient le produit : « Deux choses seulement, disait-il, entretiennent la douce fleur de la vie, le succès et la bonne renommée 2. » Le succès dépendait du travail personnel et de la faveur des dieux ; mais le renom, la gloire, c'f'tait le poète inspiré qui seul pouvait en conférer le bienfait. Toutes ces idées d'immortalité donnée par les poètes, que chaque Hellène portait naturellement empreintes dans son àme, et dont la poésie latine au temps d'Auguste s'est faite l'écho sonore, personne ne les exprima plus souvent ni d'uiie façon plus grandiose que Pindare. Il avait foi dans son art, dans la puissance immortalisante de son talent, et le flot jaillissant de ses vers lui semblait naïvement comme une fontaine de Jouvence où les belles actions n'avaient qu'à se tremper, pour garder à tout jamais la fraîcheur d'une jeunesse éblouissarfte. « Si quelqu'un, dira-t-il, fait une belle chose, jette-la comme un doux sujet (de chants) dans les courants des Muses. Car les grandes vertus à qui manque l'hymne glorificateur, restent dans des ténèbres épaisses. Aux belles actions, nous ne savons qu'un seul miroir capable de les reproduire, c'est quand, grâce à Mnémosyne aux brillantes bandelettes, les labeurs trouvent leur récompense dans les chants illustres de la poésie ^ ; » ou bien encore : « Il convient de célébrer chez les braves les belles actions par les plus beaux chants. Cela seul touche aux honneurs immortels. Le mérite sur lequel on garde le silence, dépérit et meurt*. »

La statuaire, par ses bronzes, faisait une rude concurrence à la poésie lyrique. C'était à qui d'entre les deux attirerait à elle la clientèle nombreuse que les jeux produisaient à l'envi. Pindare sentait en poète, et non pas seulement en commerçant, ce

^Olymp.J, 17.

*l8thm, V, 12.

4Fragii2i.

que son art avait de supérieur; la vie, le mouvement, le vol léger de la muse à travers l'espace et le temps, lui semblaient des avantages que le bronze, forcément inerte, ne pouvait compenser par la précision de ses lignes et la ressemblance matérielle des traits. Aussi ne craignait-il point de se mettre hardiment en regard de ses rivaux : « Je ne suis point un statuaire, disaitil, pour faire des images immobiles, debout sur leur base. Mais sur tout navire, sur toute barque même, pars d'Égine, ô doux chant, annonçant que le fils de Lampon, Pythéas aux vastes forces, a remporté à Némée la couronne du pancrace *. » En réalité, c'était Fopinion dominante que Pindare exprimait dans ses vers 2. Le Grec, spiritualiste et poète, avait plus de confiance, pour rimmorlaUser, dans la puissance impalpable de la poésie, dans quelques vers tracés d'une main divinement inspirée sur une feuille légère, que dans la dureté résistante et bien plus solide en apparence de ce bronze qui se travaillait pourtant alors avec un art si magistral. Il n'hésitait guère à payer presque d'une fortune l'œuvre d'un poète renommé, d'un Simonide, d'un Pindare. Car il savait que ces chants dont ses oreilles seraient si doucement charmées au jour solennel de son triomphe, retentiraient bientôt dans la Grèce entière et porteraient dans tous les âges le souvenir impérissable de son nom, de sa gloire ; il se disait comme le poète moderne que nous avons déjà rapproché de Pindare et qui sur tant de sujets pensait si naturellement en ancien, en Grec, il se disait que celui qui est chanté par la poésie, « marche à part dans une forme qui lui est propre et se joint au chœur des héros ^ ».

Enfin ces éloges que donnait une bouche inspirée, non seulement franchissaient les Umites les plus reculées, les âges les plus lointains; ils avaient le merveilleux privilège de pénétrer tout harmonieux , tout vivants, dans l'empire même des morts et d'y faire palpiter des émotions les plus douces les cœurs redevenus sensibles de tous les membres de la famille. C'est ainsi

» Ném. V, début. Et encore, Olymp. IX, 23 : « Le coursier généreux, le vaisseau emporté par ses ailes, courront moins vite que le bruit des victoires (de la ville d'Oponte) dispersé par moi dans l'univers. »

^ Isocrate disait de racme dans son Antidosis, 3i1 , d, que, dans le tableau fidèle de ses sentiments et de toute sa vie qu'il se proposait d'y faire, il laisserait un monument « plus beau que toutes les statues de bronze ». ■» GOETHB, Éiég. d'Euphrosyne .

indare, achevant de louer Arcésilas, lui dira de ses anceli dorment dans leurs tombeaux devant le palais : « Quand urs grandes vertus s'épanche en une douce rosée la libaîs éloges, ils écoutent sous terre le bruit qui est leur bon- 3t la juste gloire de leur fils Arcésilas *. » Une autre fois, :ait pas un roi, mais un jeune éphèbe, Asopiclios d'Orcho-

que le poète avait à célébrer : il vient d'invoquer les es, et l'aimable Aglaé, et lamic de la lyre Euphrosine, et

qui se plaît aux hymnes, il les a priées de regarder avec

les danses légères qui célébraient une heureuse victoire, t à coup s'adressant à l'Écho, il donne à l'agile déesse cette ue et touchante commission : <^ Va dans la noire demeure rséphone, portant la glorieuse nouvelle au père (de mon I, afin qu'apercevant Cléodème, tu lui contes de son fils ans les vallons illustres de Pise il a couronné sa chevelure les de la victoh'e 2. »

lisant ces vers, en se rappelant surtout que le poète, lorsies composait, ne faisait que traduire à sa manière la penommune de tous ses contemporains-, que d'une voix ime la Grèce acclamait son génie, que les familles les plus •es, les rois les plus puissants se disputaient ses vers, on rend la fierté avec laquelle le poète parle de lui-même, de rsonne, de sa muse. 11 est à la fois l'architecte et le grand- 3 de ce temple de la gloire où tout Hellène aspirait à entrer ; peut construire dans la riche vallée d'Apollon un temple li la pluie d'hiver, impétueuse et sauvage armée de la nue tissante, ni le vent ne pourra renverser dans les abîmes de ler, et le nom qu'il inscrira sur le fronton vivra éternelle- ; dans la lumière 3 » ; sa voix a les ailes de l'aigle, elle va

bond jusqu'aux confins du monde; le moindre écho parti . petite maison de Thèbes, se répand, victorieux de l'espace i temps, jusqu'aux régions les plus éloignées, il franchit les tagnes, les mers; des milliers de bouches le répètent avec ration dans les pays les plus divers, des bords de l'Eurotas faux rives de l'Hèbre, des plaines verdoyantes de l'Italie

Ith. V, 98.

lymp. XIV, à la un.

'fth, VI, 9.

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