LE POÈTE : VARIÉTÉ DE SON OEUVRE
Variété de l'œuvre: double liste; première édition par Zénodote probablement; travaux d'Aristophane de Byzance; les commentateurs dans l'antiquité, dans le moyen âge; édition princeps. — Fragments iVIsthmiques. — Hymnes. — Péans, — Profcdies. — Parthénies. — Dithyrambes. — Hyporchèmei. — Scolies. — Thrènes. — Épinicies» — Importance des jeux publics chez les Grecs; haute idée que s'en faisait Pindare ; lionneurs décernés aux vainqueurs, réception solennelle, statue, image sur les monnaies. — La ^mnastique: écoles, maîtres; conséquences physiques et morales. — Consécration des jeux par la religion. —Variété des odes triomphales de Pindare; comment elles étaient chantées.
Après avoir montré ce qu'étaient le citoyen, le penseur, l'homme, dans Pindare, il nous reste à faire voir ce que fut le poète. L'œuvre de Pindare était considérable, et toutes les
^çwvàv tÎTrâpvupov. Pyth. XI, /»a. I
pièces dont il se composait passaient pour être d'une authenticité parfaite : il n'y eut jamais à ce sujet ni doute ni discussion chez les anciens. Tous les témoignages sont d'accord à nous présenter ces poésies rangées en un même nombre de livres, à savoir dix-sept, mais le titre et l'ordre des livres varient. Nous possédons encore deux listes, l'une de Suidas, l'autre tirée d'une Vie du poète, la Vie de Breslau, Ces deux listes donnent le même nombre de livres, mais celle de Suidas est plus explicite. D'après cet auteur, il y avait les Olympiques^ les Pythiques^ les Néméennes, les Isthmiques, les Prosodies, les ParthénicSy les Enthronismoi, les Bacchica, les Daphnéphories, les Péans, les Hyporchèmes, les Dithyrambes, les Scolies, les Enœmies, les Thrènés et enfin les Drames tragiques, La Vie de Breslau, avec le témoignage de laquelle concorde celui d'Eustathe, donne l'énumération suivante qui ne contredit pas celle de Suidas, mais la simplifie en faisant rentrer sous un seul et même titre des genres à qui Suidas reconnaissait une existence distincte; d'après cette Vie, il y avait donc les Hymnes, les Péans, les Dithyrambes (en deux livres), les Prosodies (en deux livres), les Parthénies (en deux livres), les Encomies, les Thrènes, les Épenicies (en quatre livres).
En somme le total des livres est le même; mais la disposition, la classification est différente, et cette différence est la preuve sans réplique d'une double récensicm. A quelle époque et par qui se lit chacune d elles, voilà ce que l'on n'est point encore parvenu à établir d'une manière certaine. Bœckh, et la plupart des critiques se rangent à son opinion, regarde la classification de Suidas (*omme la plus récente; elle serait l'œuvre d'Aristarque. Quant à la classification que donne la Vie de Breslau, elle serait de beaucoup plus ancienne et viendrait du grammairien Aristophane qui aurait été le premier éditeur de Pindare. Mais Bergk n'est pas de cet avis. Tout en reconnaissant comme les [)récédents critiques qu'Aristophane est l'auteur de la classification qui se trouve dans la Vie de Breslau, il refuse à celle-ci le mérite de l'antériorité. A ses yeux, l'ordre le plus ancien serait celui de Suidas : cet ordre remonterait plus haut qu'Aristophane, et Callimaque même l'aurait trouvé déjà établi, quand il dressa ses catalogues o^ YesX ^^ ^çs^««
Fauteur inconnu que Suidas avait sous les yeux. En réalité cet ordre viendrait des éditeurs athéniens; c'est à Athènes que les poésies dePindare, suivant Bergk, auraient été d'abord recueillies, et, comme les exercices gymnastiques conservaient encore à peu près tout leur prestige aux yeux de la jeunesse, on mit en titre du recueil les chants de triomphe; puis serait venu Aristophane, qui aurait voulu introduire dans le classement des œuvres de Pindare plus d'ordre et de méthode. Tout en conservant le nombre des livres, qui était, pour ainsi dire, consacré par l'usage, il aurait diminué celui des genres, et surtout les aurait rangés dans une suite plus logique : d'abord les pièces en l'honneur des dieux, puis au centre celles qui sont à la fois en l'honneur des dieux et des hommes, enfin celles qui sont exclusivement en l'honneur des hommes*.
La chose n'est pourtant pas aussi certaine que Bergk veut bien le dire. Cette révision athénienne dont il parle, ne repose sur aucune autorité. Quelques critiques, comme Chaméléon, s'étaient occupés de la biographie de Pindare et peut-être même avaient commenté quelques-unes de ses œuvres; mais en réalité les œuvres étaient restées dispersées jusqu'à l'époque alexandrine. Suivant toutes les probabilités, c'est Zénodote d'Éphèse, le premier bibliothécaire officiel de l'établissement fondé par Ptolémée Philadelphe, qui en fit le premier recueil. Mais on ne saurait dire la façon dont il le disposa. Il serait possible que Callimaque eût rangé les poésies par genres; cela rentrait assez dans les habitudes de ce critique. On ne commence à être un peu renseigné que sur l'activité d'Aristophane de Byzance. C'est lui qui transcrivit le texte de notre poète dans le nouvel alphabet en usage depuis l'archonte Euclide (Olymp. XCIV, 403) : c'est lui également qui le partagea en cola métriques, comme il fit du reste pour le texte de Simonide, ce qui lui permit de reconnaître et d'expulser un certain nombre d'interpolations 2. Callimaque avait disposé les épinicies de Simonide suivant les genres de
' Voir toute cette discussion dans Berok, Lyrici graeci, I, p. 367.
2 11 n'exclut pas toujours, mais réintégra quelquefois. C'est lui, dit-on, qui
irouv<mi l'olympique V sans nom d'auteur sur une feuille volante ou dans une
coUeclion anonyme de poés\es V^T\(\v\es, à la bibliothèque d'Alexandrie, l'attribMj
à Pindare, parce qu il y éldii oueàUow tVw^fc nXçXûw^ ^wtvild de Psaumis, et que j
parmi les œuvres du poète \\y av«i\làfe\^\xufe^^tvvvv>^\\^^>ax<».s^^\^^
victoires, au lieu de les ranger par ordre chronologique ; Aristophane procéda de même pour ceux de Pindare, et c'est ainsi que dans chacun des quatre groupes, Olympiques, Pythiques, Néméennei, Isthmiqiies, se présentent régulièrement d'abord les pièces pour les victoires curules, puis celles pour les victoires équestres, enfin celles pour le pugilat, la lutte, le pancrace, la course; la XIP et dernière pythique est consacrée à chanter une victoire sur la llùte *.
Lesœuvresde Pindare se trouvaient dès lors définitivement établies soit pour le texte, soit pour la classification des différents poèmes. Une fois en possession d'une édition complète, méthodique, on se mit à commenter; l'intelligence du poète commençait à devenir assez difficile, si tant est qu'elle ait jamais été aisée. Parmi ces commentateurs se rencontrent les noms les plus illustres de la science antique, le stoïcien Ghrysippe, le grammairien Cratès de Malles. Tous leurs travaux sont perdus. De Didyme même , V Homme aux entraiiles d airain (XaXxsvispoç), qui, sous Auguste, les avait résumés dans un grand ouvrage, il ne reste que des débris, assez considérables pourtant encore pour former la meilleure et la principale part de ce qu'on appelle les anciennes scolies. Puis tout d'un coup, ce travail cesse ; c'est pendant plus d'un millier d'années comme un oubli complet de la personne et des œuvres de Pindare 2. Ce n'est qu'au commencement du . XIII® siècle qu'on se ressouvient de lui et qu'on se remet à l'étudier. L'archevêque de Thessalonique Eustathe, le commentateur si connu d'Homère, écrit sur notre poète un commentaire dont il reste encore le proœmium. Un peu plus tard, vers 1300, un
1 II y a pourtant dans la classific<)tion des Epinicies une légère erreur. La IX« el la X* néméenne célèbrent des victoires qui n'avaient pas été remportées aux jeux de ce nom, mais à Sicyone, à Ariji'S, et la XI* n'est pas même un chant de victoire : elle fut composée (.our Tinstallation d'Arisla£^oras comme prytane de Ténédos. La présence de ces odes dans le groupe des Néni''enne8 est assez singulière. La seule manière de l'expliquer, cest d'admettre que primitivement les Némc'ennea étaient après les Isthmiques, au lieu d'être avant, et qu'à leur suite venaient en appendice ces trois oJes isolées. Quand on mit les Néméennes à la place qu'elles occupent maintenant, les trois odes suivirent le groupe auquel elles étaient accolées, sans qu'on fit attention au désordre qui s'ensuivait de là.
2 Son nom pourtant surnageait encore à travers ces épaisses ténèbres, mais l'emploi qu'on t>n faisait montre combien peu l'on avait une idée juste de celui qui l'avait porté. On attribuait dans le moyen âge à Pindare le Th bain une traduction abrégé^ de Ylliade en 1070 hexau.èlres latins, faite probablement au premier siècle de notre ère par un certain Italicus, qui na rien decowvvçvww avecl auteur des Puniques. Voir AuBiiRnsi, /ii«l. de la lUt. fro-uq,, «lu wov^e^v âge, tom. I, p. 245, et Euqsh, L'Hellénisme en France» Vouvft V, ^. ^^%
compatriote du prélat, Thomas Magister, donnait une édition des Olympiques avec des éclaircissements et plaçait en tête du volume une biogi'aphie de Pindareque nous avons encore. Enfin Manuel Moschopoulos, vers 1400 S et quelques années après, Démètrios Triclinios revirent le texte pindarique : ils ajoutèrent à leurs éditions des remarques métriques et grammaticales qui forment ce qu'on désigne sous le nom de nouvelles scolies. Mais les travaux de ces grammairiens byzantins, loin d'améliorer le texte de Pindare, l'ont plutôt altéré, et l'on ne peut user qu'avec une extrême prudence des manuscrits qui viennent de leur école 2.
En tout cas, quelle qu'ait été l'insuffisance de cette science byzantine, ce n'est pas sans un certain étonnement que l'on constate qu'un siècle à peine avant le Gargantua de Rabelais, Pindare était lu, était expliqué, commenté dans sa propre langue. Ce poète a passé, pour ainsi dire, de plain - pied dans le monde moderne. Quand se fermèrent les éxîoles de Byzance où les mains de ses derniers compatriotes se fatiguaient à le transcrire, l'imprimerie s'empressa de mettre à son service ses presses récemment inventées. En 1513, vingt-cinq ans après l'édition princeps que Démètrios Chalcondyle donna d'Homère à Florence, Aide publiait à Venise les œuvres de Pindare. Il semble donc que nous touchions cet auteur de la main, et pourtant il est de tous les anciens le plus éloigné de nous, le plus mystérieusement retiré dans les lointaines profondeurs de sa nature grecque, dorienne,
1 L'époque de ce grammairien n'est pourtant pas parfaitement sûre; quelques-uns le mettent dans le xiii« siècle. Voir Nicolaï, Griech. Litteraturgesch, m, 246.
2 Les manuscrits des Epinicies, qui paraissent avoir été les populaires des poèmes de Pindare, sont extrêmement nombreux. Tycho Momms n qui s'est particulièrement occupé de cette question, en compte 154, plus ou moins complets. Il les partage en trois classes : i» les Velusti qui remontent à une bonne source et ne présentent pas d interpola! ion ; les trois plus imper anis de celle classe sontrAmè. A, qui contient les douze premières olympiques a\ec «colies et fut trouvé à Milan par Tycho Mommsen lui-même en iSôl ; le Ka/. B, qui comprend presque toutes les odes et fut coUationné pour la première fois par T. Mommsen ; le Par. G, qui contient les olympiques et les cinq premier s pythiques, également collationné nar Mommsen pour la première fois. Ces trois manuscrits sont du xn» siècle. 2° les Thomani, de l'école de Thomas Magister, qui contiennent ordinairement toutes les olympiques et les pythiques let U; ils ne sont pas interpolés et donnent les nouvelles scdits. S» Les inlerpolali, qui viennent de Manuel Moschopoulos et de Démètrios Triclinios. On trouvera du reste sur cette question des manuscrits tous les renseignements
désirables, réunis et discutés dans les Prolégomènes que Bergk a mis en tête de sa /r* édition de Pindare, page^k à x<i. •
Nous ne pouvons aujourd'hui juger Pindare que par ses Épinicies; ce sont les seules œuvres complètes qui nous restent de lui et encore navons-nous pas tout ce qu'il fît en ce genre. Il est resté quelques fragments, quelques expressions citées par Euslathe dans le préambule de son travail sur Pindare, et dont le plus grand nombre se rapportent à des istlimiques disparues^ Tous les autres poèmes ont ptTÎ ; c'est à peine s'il en a survécu quelques fragments, quelques vers. Certes on y reconnaît encore aisément l'ongle du lion, mais ils ne peuvent nous donner une idée de la façon dont le poète avait disposé l'ensemble. Il eût été du plus grand intérêt de l'étudier dans ses Hymnes, ce genre de composition qui allait si bien à son âme religieuse et contemplative, à son talent grave et élevé. Il s'y était exercé dès sa première jeunesse : c'était un hymne en l'honneur de Thèbes que tout enfant encore il soumettait aux corrections de Corinne. Nous en avons cité le début, que la maîtresse avait raison de reprendre 2, Mais déjà même le jeune poète possédait le ton, l'image à la fois poétique et grandiose, lorsqu'il disait, par exemple :
Tout d'abord les Parques emmenèrent loin des sources de TOecan sur des chevaux d'or la céleste Thémis aux sages conseils, par la montée auguste et le brillant chemin qui conduit à TOlympe, pour y être Tantique épouse de Zeus sauveur; et elle enfanta les Heures véridiques, aux bandelettes d'or, qui donnent les beaux fruits \
On ne sait combien d'hymnes Pindare avait composés; les grammairiens qui ont cité des expressions de ces poèmes, Quintilien lui-même qui en rapporte avec éloge un exemple d'hyperbole croissante *, se sont contentés dïndiquer d'une manière générale le recueil des hymnes, sans désigner celui même auquel ils faisaient leur emprunt. Nous avons eu l'occasion de rappeler ceux qu'il fit en l'honneur de la Fortune s, de Perséphone^. On sait de plus que non contentd'éleveràZeus Ammon une statue dans
» Frag. 1 ti 28.
2 vor p. 158.
3 Frag. 30.
^JnstiL orat., VHI, C. 71,
* Voir p. 197. •
6 Voir p. 173,
le temple que ce dieu avait à Thèbes môme *, Pindare avait envoyé jusqu'au fameux sanctuaire de la Lybie un hymne qui se lisait encore au temps de Pausanias, gravé sur une colonne triangulaire près de l'autel qu'avait élevé Ptolémée Lagu '.Nous n'avons de cet hymne que le seul vers où le poète salue le dieu comme le maître de l'Olympe; ce devait être le premier vers de la pièce 3. Origène ou plutôt Hippolyte, dans un livre contre les hérétiques, vient à passer en revue toutes les traditions des différents peuples sur l'origine et le nom du premier homme : quelques critiques inclineraient à voir dans ces lignes des vers mêmes de Pindare dont le mètre serait brisé, et Bergk les considérerait volontiers comme un fragment de l'hymne à Zeus Ammon : la chose n'est pas impossible*.
On n'est guère mieux renseigné sur les Péans de Pindare que sur ses hymnes, et il n'en reste pas davantage. Le poète avait pourtant une haute estime pour ces productions de sa muse : un jour ([u'il se trouvait à Delphes, dit un de ses biographes, on lui demanda ce qu'il comptait sacrifier à Apollon : « Un péap », répondit-il ^. C'est dans un de ces péans que, racontant le meurtre de Néoptolème par les serviteurs du temple de Delphes, il avait laissé échapper quelques traits qui froissèrent les Éginètes dans leur susceptibilité nationale ^. On voit du reste à quelques références de grammairiens que Pindare, dans ces péans , touchait à un grand nombre de traditions : il y parlait des sirènes d'or qui chantaient du haut du fronton du temple de Delphes 7, de la pierre blanche, placée dans le sanctuaire du même temple, qui représentait le centre du monde, ce qu'on appelait 1' 'ofi^aXo';; il y disait comment deux aigles lâchés par Zeus de deux points opposés de l'horizon s'étaient renccfntrés là même et avaient marqué cette place ^ ; il y rappelait, cela va de soi, la victoire d'Apollon sur le serpent Python, qui lui avait valu l'inimitié de
•Voir p. 169, note 2.